Revue de réflexion du Parti socialiste

 
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L’avenir du Parti travailliste

Jonathan Rutherford est Professeur d’études culturelles à l’université du Middlesex et rédacteur en chef du journal Soundings (www.soundings.org.uk).

Après la défaite du Parti travailliste aux élections générales de mai 2010 et la démission de Gordon Brown, au moment où j’écris, il y a six prétendants à la direction du Parti travailliste. Deux d’entre eux, Diane Abbot et John McDonnell, viennent d’une gauche considérablement affaiblie. Ils devront se battre pour obtenir la nomination des 33 députés dont ils ont besoin pour rester dans la course. Les quatre autres prétendants sont Ed Balls, Andy Burnham, et les deux coureurs de tête sont les frères Ed Miliband et David Miliband. Tous sont d’anciens membres du cabinet de l’époque du New Labour.

Au cours des trois prochains mois, les prétendants doivent définir ce qu’ils représentent, comprendre la nature de la défaite du Parti travailliste, défendre les réalisations du passé et construire une politique radicalement nouvelle pour l’avenir. Ce sera une tâche difficile pour un parti qui n’a pas reconstitué son capital intellectuel depuis plus d’une décennie….

Alors que la course à la direction commence, il y a une rumeur rassurante qui circule laissant entendre que le Parti travailliste a obtenu un résultat beaucoup plus favorable que celui escompté. La défaite n’a pas été catastrophique et ce fut même une sorte de victoire. Le Parti travailliste n’a tout simplement pas assez écouté ses militants de base et leurs préoccupations au sujet de l’immigration et des fraudeurs aux prestations sociales. La solution est d’écouter et d’apprendre. Après tout, dans un climat hostile, le Parti travailliste a reconstruit les services publics et a sorti de la pauvreté près d’un million de retraités. Le taux de pauvreté des enfants a également baissé. L’éducation, la santé, les soins aux enfants se sont tous améliorés. La Grande-Bretagne est un pays plus tolérant après treize ans de gouvernement travailliste.

Mais dans cette histoire, alors que le parti travailliste célèbre à juste titre ses réalisations, il se voile la face quant à la réalité de sa situation. Une évaluation de son action au gouvernement doit être réalisée dans un contexte plus large. Le « Comité national pour l’égalité » a indiqué clairement que « l’importante croissance des inégalités des années 1980 n’a pas été inversée »1 . En 1976, la moitié la plus pauvre de la population possédait 8 pour cent de la richesse nationale, en 2001 cette part était tombée à 5 pour cent2. Le parti travailliste a gouverné en tolérant certains des plus hauts taux de pauvreté et d’inégalités en Europe, malgré dix ans de croissance ininterrompue. Le Parti travailliste a perdu les élections en mai et il a mal perdu. Dans le Sud-Est prospère de l’Angleterre, il a remporté seulement 16 pour cent des voix. Il a été renvoyé vers ses bases de Galles, d’Écosse et du Nord de l’Angleterre. Ces régions sont « désindustrialisées », les flux mondiaux de capitaux ne s’y arrêtent pas et elles dépendent fortement des finances publiques pour soutenir leur économie locale. Le Parti travailliste a perdu dans les zones où le secteur privé est fort et il a perdu un soutien privilégié parmi les classes moyennes et ouvrières.

Les périodes de changements sociaux et économiques tels que cette crise financière produisent des réalignements politiques majeurs. La coalition des libéraux-démocrates et des conservateurs, forgée après les élections, est un changement extraordinaire du système politique de Grande-Bretagne. Elle saisira l’occasion pour sécuriser le centre et tenter d’exclure le parti travailliste du pouvoir pour longtemps. Sa politique est celle du libéralisme économique, de la réforme du système de santé et du libéralisme social. Elle ne diffère pas grandement de la politique du New Labour au gouvernement. Sur les libertés civiles, elle semble même plus progressiste. La coalition a déjà commencé à réduire les dépenses publiques pour réduire le déficit avec le risque de faire basculer le pays dans la récession. Mais le Parti travailliste promettait également un programme de réduction des dépenses publiques, en repoussant cependant son application jusqu’en 2011 pour laisser plus de temps à la reprise économique.

Malgré une décennie de succès électoraux extraordinaires, la période « aux affaires » des travaillistes a gravement endommagé la base morale de sa politique. Que représente le Parti travailliste ? Pour beaucoup, il n’y a pas de réponse évidente. Le soutien non-critique aux marchés et la liberté dans la recherche d’une richesse personnelle illimitée, la timidité devant l’oligarchie bancaire, la guerre en Irak, une approche autoritaire des libertés civiles, et la promotion d’une culture où le gagnant ramasse toutes les mises, tout ceci a alimenté la méfiance du public et a porté atteinte à la relation du parti avec ses militants. Les racines du parti, dans de nombreuses localités, se sont affessées en même temps que les adhésions ont chutées, et sa capacité comme organisation militante est faible. Comme tous les partis politiques de masse dans toute l’Europe, c’est une institution déclinante au modèle dépassé qui a besoin d’un changement radical.

La première tâche pour le renouveau du Parti travailliste, c’est de donner un sens au passé récent. L’histoire nous apprend que nous sommes encore aux premiers stades d’une crise économique majeure. En Grande-Bretagne, ses origines se situent dans les années 1970 – la résurgence d’un capitalisme de marché libéral, la fin du consensus de l’État-providence, et les tentatives pour résoudre le déclin relatif de l’économie sur le long terme. La pression croissante de la part des syndicats pour l’augmentation des salaires a porté atteinte à la rentabilité des entreprises. Le commerce et les marchés d’outre-mer ont été limités par la concurrence internationale et le processus de décolonisation dans le tiers monde. Le résultat fut un effondrement du taux de profit et une crise systémique.

Historiquement, la Grande-Bretagne a résolu ses précédentes crises économiques en les exportant à l’étranger. L’empire a imposé l’introduction du commerce des produits de base et les revendications du capital comme un prêteur d’argent international majeur. Les colonies ont permis l’émigration des travailleurs superflus. La guerre a généré l’expansion productive de l’économie. Dans les années 1970, aucune de ces options n’étaient disponibles. Au lieu de cela, un capitalisme résurgent s’est retourné vers sa propre société et ses propres populations pour construire de nouveaux marchés à la maison. En Grande-Bretagne, la crise de l’accumulation du capital a été attaquée par la financiarisation de l’économie et par l’élargissement et l’approfondissement de la marchandisation de la vie quotidienne. Ce processus a été activé par le gouvernement conservateur de Margaret Thatcher en 1979, qui a brisé le pouvoir des syndicats, dérégulé et restructuré l’économie, et l’a ouverte aux forces mondiales de marché. Ceci a également été favorisé par une nouvelle vague d’innovation dans les technologies d’information et de communication, ce qui a permis la restructuration des entreprises et la transformation des moyens de production.

Au cours des trente dernières années, la Grande-Bretagne a assisté à la croissance d’un État de marché et d’une société de marché. Le secteur public et les institutions civiles ont commencé à reconfigurer leurs organisations sous la forme de marchés de proximité et de quasi-marchés, gouvernés par le rapport coût-efficacité et par la politique des résultats. La marchandisation de domaines croissants dans la vie des gens, a modifié les relations entre eux, ainsi que leurs besoins et leurs vies privées à travers de nouvelles formes de consommation et de production. Les relations sociales individuelles ont intégré une part plus grande de calcul rationnel de marché. Ces changements ont été conduits par un État qui a été lui-même privatisaté, sous-traité et « marqueté ». Là où l’État-nation prenait la responsabilité morale du bien-être de ses citoyens, le nouveau type d’État-marché leur a promis à la place la possibilité économique de travailler.

La désindustrialisation a accompagné ces grandes tendances de la globalisation. Entre 1978 et 2008, plus de 4 millions d’emplois ont été perdus dans l’industrie3. La désindustrialisation a sapé la base des revenus de la classe ouvrière. La part de la richesse nationale allant aux salaires a culminé à 65 pour cent en 1973, en 2008 elle a chuté à 53 pour cent4. Malgré le boom économique de la dernière décennie, les salaires ont été à la traîne des gains de productivité. Au cours d’une période de trente ans, il ya eu un transfert massif de richesses et du pouvoir vers la « City » et l’élite de la fortune. Pour maintenir leur niveau de vie, les ménages à faible et moyen revenu se sont endettés alimentant ainsi la crise de la dette. La réponse du Labour à la mondialisation a été le de favoriser un marché du travail plus flexible, grâce à l’augmentation du travail à temps partiel et de l’emploi intérimaire, à la sous-traitance et l’utilisation des «auto-entrepreneurs». Les salariés ont été exhortés à adopter une démarche entrepreneuriale dans leur vie professionnelle. Une culture de « gagneur » a été encouragée. Une conséquence de ces politiques, a été l’affaiblissement de la cohésion sociale et du bien-être individuel. Le libre cours donné aux marchés a conduit à des niveaux élevés d’inégalité, et à la division du salariat et à l’exploitation du travail des migrants économiques. L’incapacité du Parti travailliste à conserver son rôle historique de défenseur de la société a entraîné un sentiment généralisé d’insécurité. En 2007, un projet majeur de la Fondation Joseph Rowntree « Sur les maux de la société » a constaté que les gens craignaient le déclin des biens sociaux, avec la solitude et l’isolement qu’il entraîne5. La montée de l’individualisme a augmenté l’égoïsme et l’insularité. Le consumérisme a encouragé trop exclusivement le désir de l’argent et des biens matériels. Et la perte d’un ensemble commun de valeurs a conduit à un affaiblissement des valeurs de tolérance, de compassion et de respect. En 2006, le Groupe Compass a déclaré que la Grande-Bretagne était entrée dans une «récession sociale »6.

Le Parti travailliste doit maintenant faire face aux conséquences de son trop grand soutien au modèle néo-libéral du capitalisme. La puissance du capital financier a été laissée sans contrôle et une oligarchie bancaire a capturé le système de réglementation financière et la classe politique. Le marché du logement a été transformé en épicentre d’une économie de casino. Au lieu d’investir dans les maisons pour les générations futures, il y a eu une inflation des actifs boursiers et de la spéculation. Comme un cantonnement impérial dans un pays colonisé, la « City » a exercé un contrôle économique sans rien donner en retour. Le Parti travailliste a fait un pacte « faustien »…. En contrepartie de recettes fiscales, une fraction des bénéfices de la « City » en fait, il a joué le leader satisfait d’un nouvel « âge d’or » financier.

En dépit de niveaux élevés de croissance, le modèle néo-libéral du capitalisme n’a pas pu générer les niveaux nécessaires dinvestissement pour la création de richesses économiques durables. Au lieu de cela, les bulles d’actifs et l’activité spéculative ont détruit la capacité de production. Ce manque d’investissements et la domination croissante du capital financier ont conduit à l’affaiblissement de l’économie réelle. Le modèle néo-libéral du capitalisme a réussi cependant dans sa fonction politique. Il a facilité une redistribution du pouvoir politique et de la richesse économique, du travail vers le capital. Le langage de la marchandisation, de l’utilité, du coût, est devenu le sens commun de la période. Mais il a échoué dans sa fonction économique pour restaurer la rentabilité et la productivité du capitalisme britannique. La Grande-Bretagne dispose maintenant d’un système de capitalisme supporté par l’Etat dans lequel les milieux d’affaires détiennent le pouvoir politique sans la responsabilité qui va avec. Le modèle néo-libéral a précipité ainsi une crise de la démocratie. Il a conduit à un profond échec politique de la souveraineté démocratique pour réglementer l’activité hasardeuse de la « City » et protéger la sécurité de ses citoyens.

S’ils ont en tête cette compréhension de notre histoire récente, les participants à la course à la direction du Parti travailliste sont confrontés à deux questions cruciales. Le Parti est-il encore une force historique politique capable de défendre les intérêts des travailleurs dans la crise actuelle? Et si c’est le cas, que doit-il faire pour le destin économique et social de la Grande-Bretagne? Les deux questions se confrontent au fait que la Grande-Bretagne a actuellement épuisé, depuis 1945, deux modèles d’alternative économique. Le capitalisme social de l’après-guerre s’est terminé avec le renflouement de l’économie par le FMI en 1976, par l’affaiblissement du mouvement ouvrier et l’hégémonie d’une Nouvelle Droite. Le modèle néo-libéral du capitalisme, s’est terminé dans le krach financier et une grave défaite électorale du Parti travailliste. Pour ajouter à ce dilemme, il existe de nouvelles contraintes qui excluent les stratégies précédentes pour sortir l’économie de la récession. La Grande-Bretagne ne peut pas échapper à la crise économique par l’expansion outre-mer, mais ne peut pas non plus désormais continuer la privatisation et la marchandisation du secteur public et des sphères non marchandes de la vie. Il ne reste presque plus rien à privatiser, à l’exception des services publics de l’éducation et la santé et de l’armée… Ce qui déclencherait une forte résistance dans la population.

En 10 ans, la montée de l’Organisation des pays émergents (BRIC), en particulier de la Chine, a transformé l’équilibre géo-politique mondial. Elle a affaibli l’influence de l’Union européenne et la Grande-Bretagne dans le monde. Elle va modifier l’équilibre interne des forces sociales dans les États-nations capitalistes en Occident. L’approche trop favorable au « laissez faire » du Parti travailliste a entraîné une sous estimation de la politique industrielle. Or, l’avenir économique de la Grande-Bretagne passe par la fabrication de produits hauts de gamme dans les technologies nouvelles et l’économie de la connaissance. Mais la Chine et l’Inde sont déterminées également à progresser dans ces secteurs économiques. La complaisance de la Grande-Bretagne a été encore aggravée par son incapacité à investir suffisamment dans un système d’éducation et de formation et dans les métiers demandant une main-d’oeuvre de qualité pour favoriser l’innovation et le développement économiques.

Les limites écologiques signifient également que la consommation illimitée ne peut plus être le moteur principal de la croissance économique. Les responsables politiques ont insisté sur la nécessité de réduire les taux de carbone et présentent cette réduction comme une opportunité pour de nouvelles industries et une « croissance verte ». Mais la domination de l’orthodoxie néo-libérale ne favorise pas la planification des investissements nécessaires. Outre le réchauffement climatique, les menaces du pic pétrolier, l’insécurité des approvisionnements énergétiques, la capacité agricole affaiblie fortement en Grande-Bretagne, constituent des menaces systémiques pour notre mode de vie de consommateurs. L’émergence d’un marché mettant les «producteurs» de matières premières en position de force (et amenant donc une augmentation des prix des produits de base) aura un impact sur la « profitabilité » de l’économie britannique et modifiera l’équilibre des pouvoirs au détriment de la Grande-Bretagne, de l’Union Européenne et des pays pauvres.

La Parti travailliste a passé une décennie à surfer sur le flot de capital créé par des marchés financiers déréglementés. Il a pensé être en mesure d’éviter les problèmes structurels et les difficultés d’une société fragmentée par les forces du marché. Maintenant, il fait face à un renversement de tendance et il faut qu’il procède à une réévaluation radicale politique et philosophique de son projet historique. Ses défaillances intellectuelles et politiques dans le domaine de l’économie politique ont été aggravées par l’absence d’une réelle politique sociale. Le Parti Travailliste n’a rien dit sur la «récession sociale» et les inquiétudes généralisées sur les problèmes sociaux qui semblaient être une conséquence de la modernisation économique néo-libérale. Cela inclut notamment : la pauvreté et l’inégalité, un sentiment général d’insécurité, la solitude (en particulier chez les personnes âgées), les maladies de l’enfance, le stress dans la scolarité, et au travail, l’obésité, l’alcoolisme et diverses addictions….

Dans son second mandat, le « New Labour » avait abandonné le langage du socialisme éthique. Sa politique était de plus en plus étatiste et technocratique et il ne savait plus comment parler des relations humaines, des valeurs, ou même de la justice sociale. Il ne savait pas comment parler d’une culture du « care » et de l’empathie humaine, ni comment parler de l’insécurité sociale. Son silence sur les « super-riches » n’a eu d’égale que la langue dure déployée contre les migrants ou les bénéficiaires d’aide sociale. Bien que sa politique sociale ait commencé à reconnaître l’importance de la vie relationnelle, il a formulé le problème en reprenant la notion de «capital social», qui reproduit la logique de «l’individualisme méthodologique» du capitalisme de marché libéral. La politique du Parti travailliste a été trop centrée sur ce que les individus doivent choisir et faire, en éludant les structures sociales et les forces économiques qui créent les inégalités de classe et l’impuissance des individus.

La tâche qui attend le nouveau leader est de construire une politique qui valorise les biens sociaux qui donnent sens à la vie des gens: la maison, la famille, les relations, les amitiés, un bon travail, et les communautés d’appartenance. Cette politique du « bien commun » doit permettre de rétablir la profondeur historique conceptuelle et morale de la politique du Parti travailliste. Un nouveau révisionnisme doit être fondé sur une analyse claire du capitalisme contemporain et les formes d’accumulation du capital. La crise financière et le discrédit de l’économie néoclassique a laissé un vide intellectuel dans l’élaboration des politiques. Enfin, le Parti Travailliste doit retrouver sa capacité de changement collectif et créer de nouvelles formes d’organisation politique et de militantisme. Il lui sera nécessaire de construire de nouveaux types d’alliances avec la société civile et de recadrer son langage afin de renouer un dialogue avec le peuple. C’est une politique qui exige de nouvelles formes de leadership politique, un parti ouvert et démocratique, enraciné dans les quartiers. C’est une tâche capitale pour le nouveau leader, mais elle est aussi passionnante.

1 Une anatomie de l’inégalité économique en Grande-Bretagne – Résumé, Rapport du Groupe national pour l’égalité, 2010, p. 1, http://www.equalities.gov.uk/pdf/NEP% 20Summary.pdf

2 Voir en ligne les Statistiques nationales. http://www.statistics.gov.uk/cci/nugget.asp?id=1005

3 L’emploi dans l’industrie, Office for National Statistics, www.statistics.gov.uk/downloads/theme_labour/LMS_FR_HS/WebTable05_2.xls

4 Stewart Lansley, Unfair Middling, Touchstone Pamphlet p7, www.tuc.org.uk / touchstone pamphlets

5 Voir la Joseph Rowntree Foundation http://www.socialevils.org.uk/

6 Voir Hetan Shah et Jonathan Rutherford, La bonne société, publié par le groupe, Compass,http://clients.squareeye.com/uploads/compass/documents/good_society.pdf

Jonathan Rutherford

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