Gerassimos Moschonas est professeur en Analyse Politique Comparée au Département de Science Politique et d’Histoire de l’Université Panteion-Athènes. Andreas Pantazopoulos est politologue et maître assistant a l’Université Aristote de Thessalonique.
Grâce aux années noires de l’après-guerre civile (1946-49), grâce à la transition à la démocratie (depuis 1974) et au potentiel des attentes que cette dernière a créées, se sont dessinés les termes d’une nouvelle rhétorique au sein de la scène politique grecque. Ainsi, dans ce pays où le mouvement contre la dictature (1967-1974) a pu réactiver tout un tréfonds culturel «de gauche», le discours socialiste s’est imposé comme un repère fort et une pierre angulaire de la compétition idéologique et programmatique.
Le PASOK (Mouvement Socialiste Panhellénique, créé le 3 septembre 1974) a pu établir, et rétablir, un leadership politique et – en partie – un leadership intellectuel par deux fois, en 1981 (sur la base d’un profil de gauche aux forts accents populistes) et en 1996 (sur la base d’un profil social-libéral fortement pro-européen). En effet, le PASOK est, depuis les années 1990, le parti de loin le plus performant (avec le PSOE) au sein de la famille social-démocrate européenne. Le puzzle de son succès devient d’autant plus intéressant pour une raison simple: la Grèce est au bord de la faillite. En économie, et en politique, on mérite d’habitude son malheur. Et son bonheur. Le PASOK a été plus rayonnant et plus efficace que ses compétiteurs et il a su mieux que tout autre parti grec exprimer – et façonner – «l’esprit de la nation ». Le puzzle du succès du PASOK et le puzzle du naufrage grec sont liés, certainement pas de manière linéaire ou déterministe. L’objet principal de ce court article est de tenter d’esquisser les grandes lignes d’une certaine rénovation/refondation du PASOK, entreprise ces dernières années par son leader Georges Papandréou, aux commandes depuis 2004. Mais revoir l’histoire du PASOK c’est – en partie – revoir l’histoire du malaise économique actuel. Le succès du PASOK et le naufrage de la Grèce s’entremêlent et s’entrecroisent.
Le cycle de domination (1): Le populisme macroéconomiquei
En 1981, année de la première accession des socialistes grecs au pouvoir, le PASOK, armé d’un agenda d’inspiration keynésienne de relance de la demande totale, tentait de dynamiser la croissance économique et de mettre en oeuvre ce qu’il appelait «la troisième voie vers le socialisme». Une pièce centrale dans le dispositif économique et social du PASOK, centrale aussi pour l’image politique du parti, a été la politique de redistribution en faveur des couches populaires (en 1982 les salaires/retraites les plus bas augmentaient de 40 %, et la retraite agricole – qui se trouvait à un niveau extrêmement bas, frôlant le ridicule – de 100 %). Pour la période 1982-85, l’augmentation annuelle moyenne du salaire réel était de 2.2%, supérieure à l’augmentation de la productivité (1.2% en moyenne annuelle), la tendance européenne de l’époque ayant été inverseii. Ces mesures se doublaient de l’effort conscient – et politiquement crucial pour le profil politique du PASOK – de la création d’un État-Providence fort, avec en point d’orgue la fondation du système national de santé en 1983. Il convient de noter que pendant cette période les dépenses sociales sont grimpées de 11.5 % du PIB en 1980 à 17.9% en 1985, fin du premier mandat gouvernemental du PASOK (Social Expenditure Database, OECD, 2004). Il est intéressant aussi de noter que le PASOK a poursuivi sa politique d’augmentation des dépenses sociales pendant la période où les «modernisateurs» ont dominé le parti et le gouvernement (1996-2004). Ainsi, la Grèce, qui faisait classiquement partie du groupe des pays à dépenses sociales peu élevées (moins de 20% du PIB)iii, a largement rattrapé le retard et amélioré sa position face à des pays à politique sociale traditionnellement plus développée.
Cependant, au rendez-vous macro-économique avec le keynésianisme, les socialistes ont déçu. L’accroissement démesuré du nombre de fonctionnaires, une gestion très laxiste des dépenses publiques et, surtout, l’échec patent du PASOK à limiter la grande fraude fiscale ont creusé le déficit public et la dette de façon dramatique. La dette, de 28.6% du PIB en 1980, a presque doublé en 1985 (54.7%), fin du premier mandat gouvernemental du PASOK, pour atteindre le niveau d’alarme après la fin du second mandat du PASOK (80.7 % du PIB en 1990)iv. La gestion du PASOK se trouve bien à la racine de la crise actuelle de la dette. En général, les gouvernements socialistes de la décennie 1980 ont géré les finances publiques de manière irréfléchie, entraînant l’échec de leurs objectifs redistributifs (ce qui a été donné d’une main aux couches populaires dans la période 1981-83 leur a été repris de l’autre par la politique d’austérité de la période 1985-87 et par une politique fiscale trop laxiste, profitant largement au monde de l’entreprise, aux professions libérales et à l’économie noire)v. Non seulement les choix de gauche du PASOK, largement rhétoriques, n’ont pas mis en cause les privilèges d’un micro-capitalisme grandement inégalitaire mais ils ont fortement augmenté la richesse des classes moyennes «indépendantes». Le PASOK n’a jamais été ‘a tax and spend party’ – l’image traditionnelle du Parti travailliste britannique. Il a été, permettons-nous cette formule, ‘a don’t tax – just spend party’.
Le cycle de domination (2): Le social-libéralisme clientéliste.
Le virage du PASOK vers le réalisme économique (et à la convergence européenne) s’amorce en 1993 et s’accélère à partir de 1996, avec l’accession de Costas Simitis à la direction du parti et la prise des rênes du gouvernement par les « modernisateurs». Pendant cette période, marquée par les victoires du PASOK aux élections de 1993, 1996 et 2000, le changement des socialistes grecs était – ou paraissait – consommé et prenait la forme d’une politique offensive orientée vers la «modernisation» de l’image, du discours et des politiques publiques du parti. En matière de politique économique, la priorité à la lutte contre l’inflation et la restriction des déficits de l’Etat se substituait à celle de la redistribution du revenu. «Modernisation» et «libéralisation des marchés» devenaient les mots-clés. Grâce à une restriction salariale inédite, en partie produit de la concertation avec les directions syndicales (proches du PASOK), les gouvernements socialistes réussissaient à réduire l’inflation de 14,4 % en 1993 à 3.2% en 2002 et le déficit public de 14,2 %, en 1993, à 4% en 1997, à 1,7 % en 1999 et, même, à présenter une balance positive en 2002 (0.8%)vi. La croissance était forte pendant toute la période des gouvernements de C. Simitis, la plus forte depuis 1981. De 1996 à 2004, un total de 44 privatisations ou cessions de participations de l’État dans les entreprises publiques étaient réaliséesvii, les gouvernements de C. Simitis ayant privatisé davantage que les gouvernements de la droite. Le PASOK, souvent accusé dans le passé de « populisme », a été, dans l’ensemble de la famille socialiste européenne, pendant la période des gouvernements Simitis, un des partis les plus proches du capital. Le PASOK a été même considéré, vers la fin des années 1990, comme le « parti de la Bourse ».
Si au niveau macroéconomique les résultats sont bons, si le PASOK de C. Simitis a réussi l’entrée dans la zone euro en 2001 et nettement amélioré l’image internationale et le rôle économique régional du pays, au niveau de la rationalisation de l’administration son bilan fut décevant. Concernant cette dernière, les pas en avant des années 1990 n’ont pas changé fondamentalement la donne de la première période gouvernementale du PASOK, notamment la « partitocratie » organisée et la trop lente professionnalisation de l’administration. En dépit de la grande réussite de sa politique européenne, en dépit de l’instillation d’un esprit plus moderne et culturellement plus tolérant dans la société, le PASOK de C. Simitis n’a pas pu se libérer des vieux démons du système politique grec, à savoir le copinage, le clientélisme et le favoritisme. Au contraire, les « liens scandaleux du parti avec les intérêts économiques […] ont résulté en une corruption d’ampleur inédite»viii. Le patronage et la corruption ont pourtant cette force singulière: ils sapent le noyau éthique de la démarche d’un parti. Ils ont ainsi renforcé l’appauvrissement intellectuel et moral du socialisme grec. Ils ont contribué à la crise des valeurs, à la propagation d’une culture de méfiance et au cynisme des réseaux de toute sorte. Et surtout, une fois son agenda européen réalisé, le PASOK des modernisateurs n’a ni pu ni su renouveler sa vision politique et, surtout, sociale. Epuisé au niveau programmatique, le PASOK des années 2000 avait certainement perdu son ascendant politique au sein de la société grecque. Il a créé un vide de sens.
À la recherche de la confiance perdue: le PASOK de Georges Papandréou
Georges Papandréou, fils d’Andréas, le fondateur du « Mouvement », accède à la direction de son parti dans les premiers jours de janvier 2004. Face à une défaite électorale très probable, et subissant de plein fouet l’usure du pouvoir, Costas Simitis passe le relais à son ministre des Affaires étrangères. Acceptant ce défi («Georges, change tout !», tel était le slogan par excellence du peuple du Pasok à l’époque), G. Papandréou voulut transformer, dès ses premiers pas, le profil du PASOK. Il lança sa propre nouvelle thématique, la «démocratie participative», croyant sincèrement à la dynamique de cette idée devenue désormais, du moins pour une certaine période, l ‘idée-phare du «nouveau Pasok»ix.
On peut codifier la nouvelle orientation prise dans le discours de Papandréou pour le renouvellement du système politique ainsi que du Pasok lui-même en quelques points, qui sont les suivants:
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Le système politique doit être résolument décentralisé, contre l’État centralisateur et sa « partitocratie» clientéliste. Durant la campagne des élections parlementaires en 2004, Papandréou a proposé la redéfinition radicale de la structure administrative et politique du pays par la mise en place de régions «fortes».
- La tolérance, le cosmopolitisme, l’ouverture, le multiculturalisme, l’ancrage aux «valeurs» humanistes, la condamnation du racisme et des phobies particularistes font partie d’une démarche «moderne» qui met l’accent sur le «changement perpétuel». Une certaine culture du changement, propre au PASOK «national-populiste» d’un temps révolu, est de retour mais cette fois-ci à travers une resémantisation radicalex.
- Le sens de la responsabilité sociale et individuelle redéfinit désormais le «nouveau patriotisme», sans populisme à l’ancienne ni nationalisme. Il s’agit d’un patriotisme libéral: est patriote celui qui travaille, celui qui a l’esprit de responsabilité, qui respecte et aide autrui dans un esprit de co-responsabilité. Le volontariat devient une vertu majeure, et un slogan à la mode (mais pour une période courte) dans l’univers du nouveau PASOK. La politique est «vertueuse», pleine d’inventivité et fondée sur des « valeurs » post-matérialistes.
- Le nouveau clivage central est, par conséquent, davantage horizontal, entre progressisme et conservatisme, et tend à remplacer le clivage traditionnel propre au système politique grec entre droite et anti-droite (forces conservatrices / forces progressistes à l’ancienne) qui a régné depuis 1974, date du rétablissement de la démocratie parlementaire. L’axe principal de «lecture» du conflit social correspond davantage au clivage «société ouverte – société fermée» qu’au clivage classique gauche-droite (la droite, toujours rétrograde, cultive la peur des citoyens face au « neuf » et au « différent»). Ce PASOK représente plutôt une gauche cosmopolite, en réalité : plus cosmopolite qu’européenne, culturellement très libérale, qui met l’accent sur la démocratie participative et la délibération permanente. Le peuple, une figure mythique et absolument centrale dans le discours de l’ancien PASOK, devient dorénavant, dans le discours du nouveau PASOK, « société civile » et /ou «citoyen». La «marche» vers cette société civile («la marche vers le peuple» fut un stéréotype de la stratégie anti-droite mode ancien) représente désormais une opération d’écoute et de dialogue avec les citoyens ordinaires sur la base de la démocratie participative;
- Le modèle économique et social proposé est plutôt d’importation «scandinave» proche de la logique de la flexisécurité. Ce modèle pourtant n’a jamais été suffisamment précisé.
- Dans ce cadre, le parti politique doit être une formation « ouverte », sans frontière réelle entre les adhérents et les sympathisants, organisée autour de la démocratie participative et de la délibération, des referendums internes, de la démocratie électronique, étroitement liée aux ONG et à la société civile. G. Papandréou lui-même a été désigné leader du PASOK (en 2004 et 2007) à la suite des «primaires» ouvertes aux adhérents et aux électeurs du PASOK (en 2007, une confrontation sans merci a opposé un Papandréou affaibli à son principal rival au sein du Pasok, Evangelos Venizelos, ancien ministre de la Culture). Ce parti est résolument proche du modèle «parti-réseau» et très loin du parti de massexi.
Cette opération de re-fondation n’a pas eu les résultats escomptés. Le PASOK de G. Papandréou cumule les défaites électorales: en 2004 (législatives et européennes), en 2006 (municipales) et, surtout, en 2007 (législatives). Le PASOK paraît incapable de capitaliser en sa faveur l’usure du pouvoir de la ND. Ainsi, le nouveau leader, sans abandonner son registre novateur, a graduellement retrouvé les vieux stéréotypes du PASOK historique: «virage à gauche» et adoption d’un discours classiquement «anti-droite» et démagogique, «défense des acquis» de tout groupe social en mobilisation, abandon de la méthode «consensuelle». Plus l’ambiance semblait crépusculaire, plus le discours du leader devenait démagogique et polémiste. Ce retour, ce n’est que partiel, au passé avait quelque chose de pathétique: la démagogie sans le démagogue, les vieux clichés sans leur caractère innovant du temps jadis, le style charismatique sans le charisme. Comparé au PASOK des rénovateurs de la période Simitis, ce nouveau PASOK manquait d’idées fortes, de rayonnement, de cohésion et de profondeur.
Trois raisons, au-delà de la «longue méfiance» générée par l’usure du pouvoir, expliquent l’échec de la démarche innovante de Papandréou.
- Le PASOK s’est avéré incapable de présenter une offre politique crédible et n’est pas parvenu à faire appel à un véritable « imaginaire réformiste»: sans programme bien centré, bien attractif et, surtout, comportant des idées-forces pour l’avenir, la nouvelle stratégie du PASOK n’était pas susceptible de capter une forte attention publique et de structurer le vote. Ce défilé d’idées neuves n’a pas été structuré par un agenda programmatique distinct et par un scénario politique solide (la critique le plus souvent adressée au nouveau PASOK de G. Papandréou fut précisément que son parti n’avait pas de « programme», étant privé d’identité bien définie).
- Il n’est pas parvenu à présenter une équipe compétente, cohérente et en mesure de s’imposer comme un «gouvernement en attente», en dépit du fort rajeunissement des élites socialistes grecques et de l’élimination de l’ancienne garde des instances de direction du parti. Une caractéristique majeure du style Papandréou fut son inaptitude à bâtir une équipe permanente de collaborateurs compétents (il lui a fallu au moins trois ans et quatre défaites électorales avant de créer un cercle stable de collaborateurs). Actuellement, cette méthode quasi «anarchique», qui a plusieurs fois échoué, ne présage rien de bon pour un gouvernement appelé à gérer une crise d’une ampleur inconnue.
- Le statut du leader du PASOK est historiquement celui de « primus solus » plutôt que de « primus inter pares », l’autonomie du leadership étant très grande au sein du « mouvement». Or, l’équation personnelle de G. Papandréou, sa rhétorique, son style plutôt pâle, son absence sévère de charisme (en contraste avec le leadership «cataclysmique» du fondateur du PASOK), son image de politicien « sympathique» mais pas suffisamment «dur» pour affronter les problèmes, ne fut pas – elle ne l’est toujours pas – une arme dans la compétition électorale.
Le PASOK pris au piège de la dette
La campagne électorale du PASOK pour les élections du 4 octobre 2009 a eu lieu dans un environnement très favorable pour le parti (il n’est pas fréquent de voir un gouvernement impopulaire courir à sa perte certaine par l’annonce des élections anticipées). Le PASOK a accédé au pouvoir sur un programme expansionniste modéré («il y a de l’argent», pour la distribution aux plus démunis, disait Papandréou), avec pour stratégie le changement radical des structures administratives dans la perspective d’un Etat efficace et «transparent», débarrassé du clientélisme et de la corruption. Une pièce maîtresse dans ce dispositif programmatique fut le thème de «croissance verte». Le «nouveau patriotisme», aux accents cosmopolites et antiracistes, a fait aussi partie du dispositif de la victoire. Ainsi, le nouveau PASOK a pu, pour la première fois, clairement ancrer les objectifs du mandat gouvernemental brigué. En proposant certaines idées fortes au pays et un agenda de réformes plus systématique et concret, il a su se distinguer du «libéralisme délibératif de gauche» et de la «démocratie participative» de la première période Papandréou (2004-2006) et du profil démagogique et trop peu novateur de la période suivante (2006-2008). Cette ligne médiane (ainsi que l’effondrement de l’adversaire) fut une clé importante de la victoire.
Certes, le parti s’est rapidement trouvé entraîné dans une course éreintante dont l’objet était de détourner le pays de la faillite. Le gouvernement a tardé à prendre la mesure du problème. Il n’a pas vu venir l’orage, il est resté systématiquement à la traîne des événements et a tardé à recourir au mécanisme de sauvetage. Par la bouche du Premier ministre, le gouvernement affirmait encore, trois mois après son accession au pouvoir, que la promesse d’augmenter les salaires des fonctionnaires restait valable, que les dépenses pour l’éducation et les investissements publics seraient augmentés et que, bien entendu, «il n’était pas question de recours au FMI» (www.PASOK.gr, 13 janvier 2010). Une tempête d’initiatives non directement liées à la crise de la dette (transparence, nouvelle structure des collectivités territoriales, nouvelle loi électorale, mesures pour l’immigration, etc.) avait été annoncée. En outre, ce gouvernement, dans un deuxième temps, a systématiquement sous-évalué (tout comme, d’ailleurs, les instances dirigeantes de l’Union européenne, mais aussi de nombreux économistes de droite et de gauche) la force et la détermination des «marchés». Piégé par son diagnostic initialement erroné de la situation et désorienté par les palinodies des pays européens, le gouvernement ne s’est pas garanti de bonnes conditions d’emprunt ni un mix des politiques susceptible de mieux répondre aux particularités de l’économie grecque.
Aujourd’hui, des conquêtes sociales de générations sont en train d’être balayées. Certes, un paquet de mesures d’austérité s’imposait. Mais pas la teneur sociale extrêmement injuste du paquet, surtout pour les bas salaires et les pensions modestes. En réalité, au lieu d’interventions chirurgicales profondes et ciblées, l’Europe, le FMI et le gouvernement grec ont choisi la solution facile consistant à «taper dans le tas». Certes, le dosage des politiques qui a été choisi est immédiatement rentable. Si pourtant il n’est pas modifié dans un avenir proche, par une baisse importante du gaspillage et par un réaménagement radical et très rapide des mécanismes pourvoyeurs de recettes (et de justice sociale), l’ensemble du plan de sauvetage échouera. Il échouera politiquement et moralement, avant d’échouer économiquement (par la récession). Dans ce cadre, le retard pris dans la réorganisation des mécanismes fiscaux (conséquence, d’un côté, de la sous-estimation initiale de la crise et, de l’autre, du manque extravagant de rigueur du système Papandréou) a été – et reste – significatif. Dans ce secteur, le nouveau gouvernement a perdu un temps politique et économique et, pourrait-on dire, «moral» précieux, gaspillant les immenses possibilités du moment historique.
Conclusion
Aujourd’hui en Grèce, les impôts directs, en pourcentage du PIB, sont en retrait de 5,4 points par rapport au pourcentage correspondant de l’Europe des 27 (soit quelques milliards par an). Par conséquent, le «déficit fatal» ne provient pas tant du domaine des dépenses que de celui des recettes. Ainsi s’explique l’extraordinaire capacité de reproduction de la petite entreprise, des professions libérales et des travailleurs indépendants. Ainsi s’explique, aussi, la richesse des classes moyennes indépendantes. La persistance d’un tel mécanisme fiscal est un scandale économique et idéologique – et cela dans un pays majoritairement de centre gauche et de gauche. Le PASOK est à la source de ce scandale. Certes, le secteur public (51% du PIB) est surchargé, mais pas au point de justifier la banqueroute du pays (il est proche de la moyenne de la zone euro). Le problème se situe dans le dispositif de ses forces, dans le fonctionnement chaotique, dans les mentalités partisanes, dans l’absence de stratégie. Dépourvu de vision, le plus grand employeur du pays est devenu le jouet du «il n’y a rien à faire», du mépris du mérite, du foisonnement d’intérêts qui, additionnés, forment un puissant méga-intérêt, générateur de stagnation, de corporatisme et de conservatisme. Les ultimes porte-parole de cette culture du conservatisme sont les syndicats du secteur public (avec la coopération des directions syndicales de la gauche, la gauche communiste et postcommuniste comprises). Le PASOK a largement contribué à la culture du gaspillage, du chaos administratif et du conservatisme.
L’histoire pas si longue du PASOK est faite de ruptures bien dramatiques; elle est faite de continuités aussi. Le PASOK a créé, au sein de la société grecque, un nouveau mainstream, en termes de modernité démocratique et culturelle, en termes de politique sociale aussi, accepté ultérieurement et légitimé par l’ensemble des forces politiques. Ceci explique le mieux ses bonnes performances électoralesxii. L’instauration d’un État socialiste clientéliste et les échecs du PASOK en matière économique, qui ont conduit l’État à s’endetter fortement, font partie – aussi – du nouveau mainstream (la Grèce, pendant toute la période de l’après guerre, et jusqu’à la fin des années 1970, s’est distinguée par une politique de discipline budgétaire). Ainsi, ce parti aux multiples visages contradictoires n’était pas – et n’est pas – un parti classique: classiquement «moderniste», classiquement «populiste» ou classiquement «social-démocrate»xiii. Ni classiquement «nationaliste» ou «anti-impérialiste». Au fond, le PASOK a su représenter, mais, surtout, organiser et structurer, des tendances disparates qui étaient présentes dans la société grecque. Il a notamment représenté – mieux que tout autre parti – l’explosion des attentes, après la fin de la dictature (1974). Authentique parti majoritaire, il a su ‘exprimer’ une société profondément contradictoire. Il a su – aussi – exprimer le rapport spécifique – et également contradictoire – de la Grèce à la modernité. En conséquence, le phénomène PASOK ne peut être compris uniquement à travers le clivage «libéralisme-socialisme», ou à travers le clivage «populisme-modernisation» ou à travers celui, plus moderne, «gagnants-perdants » de la mondialisation. Il ne peut, néanmoins, être compris sans ces clivages.
Le PASOK, qui s’est toujours distingué par son tacticisme et par ses fréquents revirements de politique, a été – et demeure – un parti composite, quoique bien plus cohérent aujourd’hui que dans les années 1970 et 1980. Il a été à la fois fer de lance de la modernisation de la société grecque, et son principal obstacle, fer de lance de la mise en place d’une société plus juste et le principal responsable de son fourvoiement. Sans cette nature composite et contradictoire, ses basculements identitaires seraient inintelligibles. A l’intersection de la culture populiste et de la culture «gauche caviar», à l’intersection d’une social-démocratie de gauche et d’une social-démocratie de droite, à l’intersection d’une stratégie nationaliste et d’une stratégie cosmopolite, à l’intersection aussi de la culture underdog et de la culture moderne, il les a toutes servies, il les a aussi toutes trahies.
Le PASOK, le premier – mais pas le dernier – responsable de la faillite du pays (la responsabilité de la ND y est énorme et récente), est en ce moment la force chargée de sortir la Grèce de l’impasse dans laquelle elle se trouve actuellement. En un sens, il est appelé à assumer, une fois encore, un rôle inscrit dans son code génétique le plus profond, la gestion de la contradiction. Son succès (ou son échec) ne se mesurera pas électoralement, mais dans sa capacité à cicatriser la profonde «blessure identitaire» au sein de la société grecque actuelle.
i Cette section, ainsi que la section suivante, reprend sous une forme reélaborée l’argument développé in Moschonas G. et Papanagnou G, «Posséder une longueur d’avance sur la droite: expliquer la durée gouvernementale du PSOE (1982-96) et du PASOK (1981-2004)», revue Pôle Sud, no 27, 2007.
ii Voulgaris Y., La Grèce de la Metapolitefsi 1974-1990, Athènes, Themelio, 2002 (en grec)
iii Rueda D., Social Democracy Inside Out, Partisanship and Labor Market Policy in Industrialized Democracies, Oxford, NY, Oxford Univ. Press, 2007, p. 180.
iv Kazakos P., Between the State and the Market, Athens, Patakis, 2001 (en Grec), pp. 389 et 462.
v La politique d’austérité de la période 1985-87 a ramené les salaires réels, à l’exception du SMIC, à leur niveau de 1980, (Voulgaris, op.cit., p. 303).
vi La fiabilité des données concernant les déficits publics et la dette fut remise en question en 2004, par le gouvernement de la ND qui a procédé à la révision des chiffres concernés.
vii Pagoulatos G., ‘The Politics of Privatisation’, West European Politics, vol. 28, no. 2, 2005, p.374
viii Spourdalakis M. et Tassis Chr., ‘Party Change in Greece and the Vanguard Role of PASOK’, South European Society and Politics, vol. 11. no. 3-4, 2006, p. 500.
ix Pantazopoulos A., Avec les citoyens contre le peuple. Le PASOK de la nouvelle ère, Athènes, ed. Hestia, 2006 (en grec).
x Pantazopoulos, op.cit.
xi La proposition de G. Papandréou, au début des années 2000, que les cellules de son parti deviennent une espèce d’«Internet-cafés » au service de la société et particulièrement de la nouvelle génération, a fait date par son caractère iconoclaste et, bien sûr, irréaliste.
xii Moschonas G. et Papanagnou G. art.cit.
xiii Voir Moschonas G., “The path of modernization: PASOK and European integration”, Journal of Southern Europe and the Balkans, Vol. 3, No 1, 2001, notamment pp.22-24.
Gerassimos Moschonas et Andreas Pantazopoulos


