Revue de réflexion du Parti socialiste

 
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La situation politique du mouvement écologiste aujourd’hui.

Daniel Boy est directeur de recherches au CEVIPOF (Sciences-Po).

Les Verts et le choix de l’alliance « à gauche ».

En 1974, l’agronome René Dumont présente pour la première fois les thèses des écologistes dans une campagne électorale nationale. En visionnant quelque trente-cinq ans plus tard cette apparition précoce de l’écologie en politique, on est frappé et de l’originalité de la démarche et de la modernité des revendications qu’exprime le candidat des écologistes.  En pull rouge, sans cravate (à l’époque cela ne se fait guère), René Dumont évoque des thèmes qui font encore aujourd’hui la trame des revendications des partis Verts : la pollution industrielle, l’épuisement des ressources naturelles, les inégalités nord-sud. À l’époque c’est un petit groupe de militants de l’environnement, membres notamment des « Amis de la Terre », qui a pris l’initiative d’utiliser la campagne de la présidentielle pour populariser les thèses écologistes. Car, ils l’ont constaté lors des élections législatives précédentes (1973), aucun parti ne se décide à prendre sérieusement en charge l’enjeu environnemental. Et, pourtant, le cycle des grandes conférences internationales consacrées à l’environnement a débuté (Stockholm), les analyses du « Club de Rome » ont suscité un vif débat dans les médias, et une presse écologiste a commencé à questionner la valeur du progrès – la revue Le Sauvage.  Le très modeste résultat de Dumont (1,3% des suffrages exprimés) ne décourage pas les militants écologistes qui, à l’occasion de pratiquement chaque élection vont désormais présenter des candidats au nom de comités de campagne qui se veulent « biodégradables », c’est-à-dire qui disparaissent au lendemain de l’élection. Cette absence de pérennité dans l’organisation n’empêche pas les écologistes de remporter leurs premiers succès : aux élections municipales de 1977 les listes de « Paris Écologie » menées par Brice Lalonde remportent 10% des suffrages exprimés. Lors des élections législatives de 1978, Didier Anger, candidat des écologistes, recueille 12,6% des suffrages dans une circonscription de la Manche où la centrale nucléaire de Flamanville est en projet.

Petit à petit, la nécessité d’une organisation durable gagne des partisans et, au congrès de Clichy de 1984, l’organisation partisane prend forme. Durant ses toutes premières années d’existence, le Parti des Verts semble s’orienter vers une stratégie d’alliance avec le Parti socialiste. Pourtant lors de l’assemblée Générale de 1986, un relatif inconnu, Antoine Waechter, militant associatif alsacien, obtient la majorité des suffrages sur un projet d’autonomie politique résumé par le slogan  « L’Écologie n’est pas à marier ». La stratégie du « ni droite ni gauche » gèle pour quelques années toute perspective d’alliance avec les formations de gauche. Mais le choix, provisoire, de cette attitude politique ne doit pas être mal interprété : elle ne signifie nullement que les adhérents des Verts, dans leur majorité, étaient insensibles aux valeurs de gauche. Dès cette époque les enquêtes réalisées au sein du parti Vert montrent au contraire une proximité majoritaire à la gauche, voire à l’extrême gauche. Mais pour un parti naissant le désir de se singulariser dans le champ politique est le plus fort ; et la crainte de perdre son âme dans une alliance avec un partenaire dominant l’emporte sur le pragmatisme politique. Les résultats de cette stratégie d’autonomie politique se révèlent rapidement désastreux : hors le cas des élections européennes de 1989, où ils dépassent pour la première fois 10% des suffrages exprimés, les Verts ne connaissent guère de réussite. Ou, plus précisément, leur isolement politique leur interdit de faire valoir un capital politique qui commence à s’affirmer. De plus, lors des élections Régionales de 1992 les Verts subissent la concurrence d’un nouveau parti se réclamant de l’écologie, Génération Ecologie, animé par le Ministre de l’Environnement du gouvernement Rocard, Brice Lalonde. Or pour leur première participation à une élection, les candidats de Génération Écologie font pratiquement jeu égal avec ceux des Verts (environ 7 %). Signe d’une progressive sensibilité des électeurs français aux thèmes environnementaux. Mais symptôme aussi d’une certaine vulnérabilité des Verts puisqu’un nouveau venu se réclamant d’une écologie plus pragmatique, et sans doute plus attentive au thème environnemental, manque de peu de les surpasser sur le terrain électoral.

Le relatif échec des élections législatives de 1993 puis le score médiocre de Dominique Voynet à la Présidentielle de 1995 (3,4 %) vont inciter les Verts à changer radicalement de stratégie politique. L’approche des élections législatives prévues pour 1998 les conduit à se rapprocher discrètement du Parti socialiste pour entamer des négociations sur une alliance de gouvernement. Précipité par la dissolution de l’assemblée nationale voulue par Jacques Chirac, le premier accord entre PS et Verts en vue des législatives de 1997 comprend un volet programmatique et un dispositif électoral qui conduiront à l’entrée des Verts dans la Gauche Plurielle et à la nomination au poste de ministre de l’environnement de Dominique Voynet. L’accord programmatique mentionne un moratoire sur la construction de nouvelles centrales nucléaires jusqu’en 2010, mais sans prise de décision claire sur l’avenir de l’énergie nucléaire à long terme. Dans le domaine de l’environnement, les Verts n’obtiendront guère de concession de la part de leurs partenaires de la majorité plurielle : la fermeture du surgénérateur en construction à Creys-Malville et l’abandon du canal Rhin-Rhône seront les seules mesures spectaculaires alors que Dominique Voynet, ministre de l’Environnement du gouvernement Jospin, devra entériner le principe de l’enfouissement – théoriquement réversible – des déchets nucléaires. Ni la fiscalité écologique, ni le moratoire sur les autoroutes ni l’élargissement du périmètre du Ministère de l’Environnement, présents dans l’accord avec le PS ne trouveront le moindre début de réalisation. Il est frappant de constater aujourd’hui que bien des éléments de  politique environnementale réclamés par les Verts en 1997 seront pour partie acquis avec le Grenelle de l’Environnement voulu par un gouvernement de droite. L’épisode de la Gauche Plurielle montre aussi les limites de l’accord électoral passé entre les Verts et le PS : la concession de circonscriptions théoriquement gagnables, dans lesquelles un candidat Vert se trouve en position de représentant officiel de la gauche, ne permet l’élection que de quatre Verts, très loin du nombre nécessaire pour constituer un groupe parlementaire à l’Assemblée. Au sein du gouvernement de la Gauche Plurielle, les Verts ne pèseront guère plus que leur poids électoral. Leur alliance de gouvernement leur permet de soutenir les politiques sociales de la Gauche plurielle qu’ils approuvent largement mais non de faire passer leurs revendications dans le domaine de l’environnement dont ni le PS ni le PC ne veulent. Pourtant les Verts resteront fidèles à l’union de la gauche au pouvoir jusqu’en 2002.

Depuis ce moment leurs résultats électoraux divergent selon les types d’élection, c’est-à-dire selon son niveau et selon les modes de scrutin qui s’y appliquent. À l’évidence les élections nationales avec leur système uninominal majoritaire (présidentielle, législatives) ne conviennent guère à un parti qui ne possède pas encore de personnalités bénéficiant d’une véritable notoriété nationale ni de zones de force géographiques très accentuées. À l’inverse les élections de type supra national (européennes) ou local (municipales, régionales) offrent aux Verts de meilleures opportunités. Dans ces types de scrutin le choix d’un allié n’est pas indispensable (Européennes) ou peut être éventuellement reporté au moment du second tour (municipales, régionales). De plus les enjeux de ces élections non décisives pour le pouvoir d’État s’accordent mieux avec les compétences reconnues aux Verts : l’environnement se décline plus aisément au niveau européen mais aussi au niveau local. Et, de fait, les Verts vont dans cette période obtenir de bons résultats lors de ces élections dont le plus spectaculaire sera la prise de la mairie de Paris avec leurs alliés socialistes en 2001. Dans les régions gagnées par la gauche en 2004, et plus encore en 2010, les Verts font l’expérience de l’exercice du pouvoir à un niveau de responsabilité élevé. Mais aussi prometteurs qu’ils soient ces succès ne donnent pas de solution au problème crucial de l’accès au pouvoir d’État : en 2007, Dominique Voynet à nouveau candidate des Verts réalise l’un des plus mauvais résultats des écologistes : 1,6 % des suffrages exprimés, médiocre score confirmé par celui des élections législatives qui suivent, un peu plus de 3 % des suffrages exprimés. L’échec est d’autant plus grave que lors de cette élection, les thèmes environnementaux sont revenus au premier plan en raison, notamment, d’une médiatisation considérable de la crise climatique. Clairement engagés à gauche, les Verts sont-ils devenus inaudibles en matière d’environnement ?

La nouvelle donne environnementale.

Les années 2006 et 2007 ont été marquées par une mobilisation sans précédent en faveur de l’environnement. C’est d’abord, à l’automne 2006 l’impact médiatique du film d’Al Gore « Une vérité qui dérange » consacré aux effets du réchauffement climatique. Puis la campagne présidentielle est marquée par les initiatives de militants de la cause environnementale qui, rassemblées au sein d’une nouvelle coalition, « l’Alliance pour la Planète », lancent l’idée d’une négociation globale sur les enjeux environnementaux sous le nom de « Grenelle de l’environnement ». Le candidat Nicolas Sarkozy, percevant le bénéfice potentiel d’une ouverture vers l’environnement, promet l’organisation d’un Grenelle de l’Environnement en cas de victoire électorale. Enfin, le très médiatique Nicolas Hulot, avec sa fondation Ushuaïa, rend présents les thèmes environnementaux dans la campagne et introduit un élément de suspense en laissant penser qu’il pourrait être candidat à l’élection présidentielle. Bien plus, le 31 janvier 2007, une dizaine de candidats à l’élection présidentielle, dont Ségolène Royal, Nicolas Sarkozy et Dominique Voynet, viennent signer en public au Musée des Arts premiers du quai Branly leur adhésion aux principales propositions du « Pacte Écologique » de Nicolas Hulot. On sait que, plus tard, le Président Nicolas Sarkozy donnera effectivement une suite à ces initiatives, d’abord en augmentant considérablement le périmètre du Ministère du développement durable, puis en suscitant l’organisation du Grenelle de l’environnement. Quels que soient aujourd’hui les jugements portés sur la sincérité des convictions écologistes de la majorité actuelle ou sur les effets réels des nouvelles politiques d’environnement une constatation s’impose : au cours de cette période, les Verts ont, en quelque sorte, perdu la main sur l’environnement.

Quasiment inaudibles dans la campagne électorale, ils sont aussi absents du Grenelle de l’environnement, à l’exception de quelques personnalités individuelles.  On peut du reste se demander si cette perte de crédibilité n’est pas antérieure à la période électorale : l’orientation clairement « à gauche » choisie par les Verts dans leurs stratégies d’alliance avec le PS a pu faire penser à des électeurs de sensibilité écologiste faiblement ancrés dans les valeurs de gauche que la défense de l’environnement était passée au second plan des préoccupations des Verts.  L’entrée en force des environnementalistes dans le champ politique lors de la campagne électoral témoigne du fait qu’une place était à prendre. Plus précisément, comme lors de l’épisode de Génération Écologie dans les années 1990, les promesses d’une écologie plus pragmatique, plus ouverte aux valeurs de l’entreprise à travers le concept de « développement durable », plus apte à réaliser ici et maintenant des réformes significatives ont probablement séduit une fraction des électeurs écologistes qui ont, de ce fait, déserté le vote Vert.

Europe Écologie : une stratégie gagnante ?

Marginalisés lors de la séquence d’élections de 2007, les Verts vont renouer avec le succès lors des élections européennes de 2009 au sein d’une nouvelle alliance, Europe Écologie. Le projet d’un rassemblement entre les écologistes affiliés aux Verts et les environnementalistes qui s’étaient engagés dans le champ politique en 2007, naît à l’automne 2008 à l’initiative, notamment, de Daniel Cohn-Bendit. Dans un premier temps, la nouvelle coalition ne constitue qu’une entente électorale aux structures très informelles. Il s’agit d’élaborer un programme minimum et de sélectionner des candidats et des têtes de liste pour les élections européennes à venir. Le choix systématique de personnalités connues, souvent fort médiatiques et représentant des tendances assez diverses au sein de la galaxie écologiste (Cohn–Bendit, José Bové, Michèle Rivasi, Yannick Jadot) permet d’accroître la couverture médiatique de la nouvelle alliance. Les résultats dépassent les prévisions les plus optimistes puisqu’en recueillant 16,3% des suffrages exprimés, Europe Écologie surclasse le Modem, et frôle le résultat du Parti socialiste dont il n’est séparé que par environ 30 000 voix (pour près de 17 millions de suffrages exprimés). Ce résultat historique constitue aussi l’un des trois meilleurs scores en Europe. Le succès de l’alliance repose sur plusieurs facteurs. L’élection européenne est, par nature, une consultation qui favorise l’expression de l’écologie politique : d’abord parce que le mode de scrutin proportionnel (malgré la division en huit circonscriptions) favorise un parti de taille modeste, ensuite parce que le niveau européen est un cadre d’accueil logique pour les thèmes environnementaux : en France les directives européennes contribuent pour beaucoup à la mise en place d’une régulation dans le domaine de l’environnement. L’analyse de l’électorat d’Europe Écologie à partir des sondages disponibles montre que son coeur de cible se situe parmi les « cadres et professions intellectuelles » et les « professions intermédiaires ». On constate aussi, comme on l’a souvent noté dans les analyses électorales, que le premier critère qui distingue les votants écologistes est leur niveau d’études particulièrement élevé.

Les élections régionales de mars 2010 constituent le second test pour la nouvelle alliance écologiste. Bien que moins élevé, 12,2% dans l’ensemble de la France, le score des écologistes est à nouveau convaincant. Localement les résultats sont même impressionnants dans les trois zones de force de l’écologie politique : 17,8% en Rhône-Alpes, 16,6% en Île-de-France et 15,6% en Alsace. Sans doute les Verts et leurs alliés doivent-ils renoncer à leur ambition de surclasser le PS et, par là, d’obtenir une présidence de région, mais leur réussite les met en position de force pour négocier avec leur allié et des éléments de politique régionale et des postes dans l’exécutif des régions. Avec les européennes de 2009 et les régionales de 2010, les Verts et les environnementalistes ont donc fait la preuve de la viabilité politique de leur alliance. Mais la démonstration ne vaut, pour l’instant, que pour les types d’élections les plus favorables à l’expression de l’écologie politique. Or la troisième épreuve à venir, les élections présidentielle et législative de 2012, est d’une tout autre nature. Trois difficultés doivent en effet être surmontées par l’alliance écologiste : celle de l’organisation, celle du programme et celle de l’accord avec le PS.

Les succès de 2009 et 2010 ont été obtenus avec une organisation partisane très informelle : la coalition entre des individus ou des groupes associatifs (les environnementalistes) et un parti, celui des Verts, dont le fonctionnement pratique pose problème depuis longtemps. Pour gérer la nouvelle séquence électorale une organisation partisane unitaire est à l’évidence indispensable. Les Verts et leurs alliés se sont attelés à la tâche : les statuts et les fondements idéologiques d’un nouveau parti sont aujourd’hui en discussion dans un processus qui doit normalement aboutir à un accord à la mi-novembre. À l’heure où s’écrivent ces lignes, il est trop tôt pour parier sur les chances de succès de cette entreprise.  Une consultation des pièces disponibles aujourd’hui incite pourtant à prévoir des difficultés dans le montage institutionnel, car le projet de statut du nouveau parti semble prévoir une organisation terriblement complexe.  Le second obstacle, celui du programme, n’est probablement pas le plus difficile à surmonter en tout cas en ce qui concerne les enjeux environnementaux pour lesquels il règne un assez large consensus au sein de l’alliance des écologistes. Il n’est pas certain pourtant que, sur les enjeux sociaux, la même unanimité puisse être prévue : les Verts sont, depuis toujours, très radicaux dans ce domaine, on a moins de certitudes en ce qui concerne les attitudes des environnementalistes. Reste enfin la dernière difficulté de taille, celle d’un accord électoral entre les écologistes et le PS. Comme dans le passé deux volets devront être discutés, celui de l’accord électoral et celui du programme commun.  Cette fois les difficultés sont bien réelles. Trouver un nombre satisfaisant de circonscriptions théoriquement gagnables où un candidat écologiste représentera à lui seul l’alliance rose / verte, ne sera pas chose facile. Quant au programme, on peut s’attendre à ce que les écologistes se souviennent de la mauvaise affaire qu’ils avaient faite en 1997, et, par conséquent qu’ils fixent la barre assez haut dans le domaine de l’environnement.  Les autoroutes, les aéroports, le réseau ferroviaire, et surtout l’avenir de l’énergie nucléaire donneront lieu, sans aucun doute, à des négociations délicates.

Daniel Boy

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