Piero Ignazi est Professeur de Politique Comparée à l’Université de Bologne et Directeur de la revue Il Mulino.
Les quatre partis ont créé une série d’alliances appelée, d’abord, pôle de la liberté, puis maison de la liberté. Une telle structuration de la droite a été stable pendant plusieurs années, soit dans les périodes de gouvernement en 1994 et en 2001-2006, soit dans l’opposition de 1996 à 2001. C’est seulement pendant le gouvernement intérimaire dirigé par Lamberto Dini, en 1995, que les partis de droite se sont dispersés. Mais ce fut un moment de transition, qui n’a duré que quelques mois. Cette structuration a subi un premier coup à la suite des élections de 2006, perdues par la coalition de centre-droit, lorsque l’UDC a décidé de rompre avec la Maison des libertés et de maintenir une position autonome. Alors, aux élections de 2008, l’UDC n’a adhéré à aucun cartel électoral, confirmant ainsi sa position comme centre, entre les deux pôles opposés.
Le deuxième changement a eu lieu quand l’Alliance Nazionale et Forza Italia, au début de 2008, avant les élections législatives, ont présenté en commun une liste appelée Peuple pour la Liberté. L’année suivante, en mars 2009, elles ont fusionné en un parti unique dirigé par Silvio Berlusconi. Le troisième changement, de loin le plus important et le plus traumatisant, est récent, et date de la fin de l’année 2010 : c’est la naissance d’une nouvelle formation politique, Avenir et Liberté (FLI) – issu d’une scission du Peuple pour la Liberté. Ce nouveau regroupement est l’innovation la plus importante dans le système des partis italiens, car pour la première fois, la force du système de Berlusconi est ébranlée par une vision du monde et des thématiques plus modérées qui jusque-là avaient été complètement marginalisées dans l’espace politique.
La relation tumultueuse Berlusconi-Fini et la naissance d’Avenir et Liberté
Le phénomène nouveau, de 1994 à aujourd’hui et pour demain, est bien “Avenir et Liberté”. Pour comprendre la genèse de ce nouveau parti, qui fêtera son congrès fondateur à la mi-février 2011, il faut parler de la relation politique et personnelle entre Silvio Berlusconi et Gianfranco Fini, une relation complexe et multiforme. Berlusconi «entre» en politique, à l’automne 1993, en appuyant de manière retentissante Gianfranco Fini, chef de file, à l’époque du parti néo-fasciste Mouvement social italien (MSI), engagé dans la course à la mairie de Rome contre Francesco Rutelli candidat des Verts. Une déclaration retentissante, car pour la première fois, un leader du monde des affaires de premier plan s’est publiquement exprimé en faveur d’un parti, qui jusque là s’est toujours tenu aux franges de la vie politique. Comme indiqué à plusieurs reprises à l’époque, avec cette déclaration Berlusconi légitimait ce parti en le rendant plus acceptable aux yeux de l’opinion. Mais il a même fait plus aux élections de 1994 : il s’est allié au parti de Fini – aujourd’hui transformé en Alliance nationale pour le débarrasser de la stigmatisation de néo-fascisme – et le fit entrer au gouvernement.
En moins d’un an, le MSI/AN passa de “l’enfer au ciel”, ce qu’aucun des dirigeants et militants du MSI n’aurait pu rêver. C’est clairement d’un sentiment de gratitude et de reconnaissance que Fini aurait du faire preuve à l’égard Berlusconi. Mais nous savons que le terme gratitude est un mot inconnu en politique… En fait, bientôt Fini, grâce à son expérience politique, a cherché à prendre son autonomie. Les possibilités ont été nombreuses : de la crise pour précipiter le gouvernement Dini pour retourner aux urnes en 1996, à la campagne pour le référendum qui met en œuvre le système de la majorité en 1999, les pressions dans le second gouvernement Berlusconi pour conduire à un remaniement en 2005, la réaction dédaigneuse face à la perspective de créer un parti unique proposé par Berlusconi à la fin de 2007. Toutes expressions d’impatience envers le “Cavaliere” et, en même temps, une tentative de conquérir le leadership au centre-droit. En particulier, pendant la durée 2001-2006, le chef de l’Alliance Nazionale pesa sur l’action du gouvernement, dirigé par Silvio Berlusconi pour le forcer à un remaniement qui conduisit à la démission du ministre du Trésor, Giulio Tremonti, lui permettant de devenir personnellement ministre des Affaires étrangères et Vice- Premier ministre.
Mais ce travail ne conduisit pas à l’effacement du “Cavaliere” : la belle remontée de Berlusconi dans la campagne électorale pour les élections de 2006, qui conduisit la coalition de centre-droit à la victoire, contraignit Fini à modérer ses ambitions. Le projet d’autonomisation par rapport à Berlusconi, en effet, n’est partagé que par une part minoritaire de la classe dirigeante à droite. En fait, non seulement les deux électorats sont devenus de plus en plus similaires et se chevauchent presque, mais aussi se retrouvent dans l’approche néo-conservatrice et populiste de Forza Italia. Ce chemin vers Forza Italia de l’Alliance Nazionale trahit son impasse idéologique. Ayant mis fin à ses liens avec un passé nostalgique, l’Alliance Nazionale n’a pas été en mesure de parvenir à une identité bien définie, oscillant entre revendications générales relevant de la droite nationaliste et traditionnelle et des perspectives économiques néolibérales. De cette indétermination ont découlé des fractures internes. La première crise est tout à fait une chose du passé : à la fin de 2003, Alessandra Mussolini (petite-fille du Duce) quitta le parti en désaccord avec la condamnation sévère des lois raciales, du fascisme, définies à cet effet par Gianfranco Fini, lors de sa visite en Israël, comme un « mal absolu ». La seconde crise a vu la sortie en 2007 de Francesco Storace en opposition aux volontés de modernisation et d’ouverture, en particulier sur l’immigration. Deux crises de la droite nationale qui ont servi à «nettoyer» les scories laissées par le passé mais qui n’ont pas permis de définir une ligne culturelle et politique bien définie. Fini a commencé réellement à définir une nouvelle ligne de « conservateur éclairé» quand, dans la seconde moitié de la décennie, il adopte un discours politique laïque et libéral en faveur de la procréation médicalement assistée, de la reconnaissance des couples homosexuels, du rapide octroi de la citoyenneté aux immigrants.
Toutefois, ces positions ne trouvent pas un consensus dans la direction du parti, sans susciter pour autant d’oppositions déclarées. Il s’en est suivi un grand embarras. En susbtance, l’évolution politique et idéologique de Fini et de ses plus proches collaborateurs n’est pas admise par la partie de la classe dirigeante, qui a grandi dans le parti depuis les années 1970, et reste ancrée dans une identité plus traditionnelle d’un parti de droite, et qui voit dans le populisme de Berlusconi, une référence. Bien que Fini soit orienté dans une compréhension de plus en plus claire de ce que doit être une “droite européenne modérée-conservatrice”, beaucoup de ses dirigeants semblent plus sensibles à la posture du “Cavaliere”. Un signe clair de cette différence vient du processus d’adhésion au projet d’un parti unique de Berlusconi entre l’Alliance nationale et Forza Italia. Au moment du lancement de la proposition en décembre 2007, Fini a répondu avec mépris, en parlant de «tarte à la crème», puis, dans la perspective des élections législatives, a décidé de présenter des listes sous le label commun du Peuple de la Liberté (PDL).
Le risque évidemment est celui d’une fracture profonde au sein de son propre parti. La fascination pour Berlusconi, en effet, est réelle dans l’Alliance Nazionale. On peut donc comprendre pourquoi, dès ce moment, Fini a mis en place une stratégie visant à se différencier plus clairement. En outre, comme prévu, le PDL – le nouveau parti qui combine Forza Italia et l’Alliance Nazionale, en Mars 2009 – est dominé par la figure du “Cavaliere”. La stratégie de différenciation n’est pas seulement instrumentale, pour maintenir une visibilité en attendant de succéder à Berlusconi : elle porte de vraies divergences politiques et culturelles par rapport au discours berlusconien. Le respect pour les institutions et la constitution républicaine, la défense du rôle et de l’indépendance de la magistrature, une politique d’accueil des immigrants non-stigmatisante, le rejet de la logique du choc des civilisations, l’affirmation de l’histoire d’une Nation unitaire contre le fédéralisme sécessionnisme de la Ligue, l’affirmation du caractère laïque de l’Etat et le soutien aux mesures pour prendre en compte les problèmes “de la fin de vie” et de la procréation médicalement assisté, sont autant de questions qui entrent en contradiction avec le positionnement de Berlusconi et de la majorité de PDL.
Ce travail de reconversion culturelle et idéologique est promu, en particulier, par l’ancien journal du Parti, Il Secolo d’Italia et le web-magazine Fare Futuro, forges intellectuelles authentiques du débat des droites, et au-delà. Après près de deux ans de moqueries et de distinctions au printemps 2010, la crise éclate avec une confrontation publique entre Berlusconi et Fini lors d’une réunion du Conseil exécutif du PDL. Immédiatement, dans un processus digne du plus pur “centralisme démocratique”, Fini et certains de ses partisans sont expulsés des organes directeurs et du parti lui-même. L’étape logique est la création d’une formation politique – L’avenir et la Liberté (FLI) – en trois étapes : la formation d’un groupe parlementaire indépendant en septembre, la mise en place du nouveau mouvement politique en novembre, le Congrès solennel de fondation en février 2011.
Le nouvel équilibre du pouvoir dans la droite populiste
La scission entre Berlusconi et Fini met fin à une association politique étroite de quinze années et change l’équilibre du pouvoir dans la droite. La sortie du gouvernement de la majorité des députés proches de Fini, n’empêche pas Berlusconi de survivre à la censure le 14 décembre 2010, avec une majorité de 3 votes. Cela a pour conséquence que le poids politique de la Ligue s’accroit à droite, avec un rôle désormais central au sein du gouvernement. La Ligue récolte les fruits d’un investissement politique à long terme. En dépit d’une période durant laquelle elle est passée par des hauts et des bas, avec 10,1% des voix en 1996, 3,9% en 2001, puis de nouveau 12,3% en 2010 aux élections régionales, la Ligue a été en mesure de se renforcer au cours de la dernière décennie, à la fois, grâce à une relation étroite avec Berlusconi, après cependant quelques années d’une dure opposition dans les années 1990, également par une implantation solide, en particulier dans les petites villes du Nord, et par l’insistance sur deux thèmes typiques de la mobilisation populiste, à droite, l’immigration et la sécurité. Profitant de ces atouts, à partir des élections de 2006, la Ligue connait un processus de croissance important, qui l’a conduit, aux élections régionales de 2010, à son sommet historique de 12,3% des voix. Mais l’influence politique de la Ligue va bien au-delà de son importance numérique. En l’absence d’un véritable programme politique du PDL, décomposé en différents éléments, la post-démocratie chrétienne modérée, les catholiques intégristes, les néo-conservateurs libéraux, et les sociaux-nationaux, la force motrice du mouvement est passée à la Ligue. Grâce à sa détermination, le parti d’Umberto Bossi a acquis une sorte d’immunité politique : elle a développé une sujétion psychologique telle que ses dirigeants peuvent utiliser des expressions racistes et calomnieuses, ou évoquer même des actions violentes et subversives, sans en payer le prix. Bossi lui-même, ministre des Réformes pour le Fédéralisme, a souvent tenu ces derniers mois des propos vulgaires sans avoir à faire d’excuses publiques.
La cohésion interne du parti, sa position dominante dans certaines régions du nord dans deux régions importantes, comme la Vénétie et la Lombardie, la création d’une forte identité culturelle « Padane », le monopole de quelques thèmes forts (l’immigration et la sécurité), font de la Ligue le parti fort de la droite, alors qu’il assume son radicalisme xénophobe. Mais la Ligue demeure une force politique régionale, et non pas nationale, et ses capacités d’extension sont “physiologiquement” limitées au Nord, comme son nom l’indique. Le sort de la Ligue est lié à l’évolution du PDL, “ventre” réel de la politique italienne. Si le PDL implose, la Ligue peut recueillir beaucoup de “pidiellini”, et devenir vraiment dominante dans le Nord, ce qui rend dangereusement plausibile, l’hypothèse d’une sécession. Si le PDL «résiste», comme il semble, après le vote de confiance du 14 décembre, et si Berlusconi réussit à inverser le déclin qui a commencé avec l’inaction de son gouvernement sur les questions économiques et sociales, sa volonté de délégitimer constamment les organes constitutionnels, son discrédit au niveau international pour sa désinvolture dans la politique étrangère (et pour son style de vie personnel), la Ligue restera l’alliée fidèle qu’elle a déjà été ces dernières années. A condition qu’elle obtienne cependant des avancées rapides dans le fédéralisme, car même à l’intérieur du parti, émergent un mécontentement et une grogne face à la lenteur du processus législatif pour ce projet. Et Bossi pourrait alors être tenté de faire tomber le gouvernement et d’aller vers des élections anticipées.
La droite italienne au début de la nouvelle décennie est donc dans une période de profonde transformation. D’un côté, une sorte de nouvelle droite incarnée par Avenir et la Liberté qui est quelque chose d’absolument sans précédent dans l’histoire nationale récente : la tentative de forger une droite européenne modérée proche de la “Grande société” du conservatisme britannique, une droite laïque et attentive aux problèmes de la société, post-moderne et mondialisée. Cela contraste avec la droite populiste, dans ses deux variantes «plébéienne» et «bourgeoise bien-pensante», à savoir, la Ligue du Nord et le Berlusconisme. La droite populiste domine encore grâce à une «hégémonie culturelle », bien décrite par Massimiliano Panarari. (L’égémonia sotto culturale-L’italia dal Gossip à Cramsci-Einaudi-2010).
Ce sont ses ressources matérielles et culturelles infiniment supérieures à celles de ses adversaires qui font la force de la droite, car elles entrent dans la culture politique italienne profonde : la défense du particulier contre le général, la proximité contre le cosmopolitisme, le culte du chef et le non-respect des règles contre l’équilibre des pouvoirs et le respect des normes, l’admiration pour la faconde et la ruse, contre la rigueur et l’honnêteté. Les caractéristiques typiques d’une culture politique, qui a ces quelques moments de développement honorable avec le Risorgimento, la Résistance et la République, mais aussi une longue tradition de soumission et d’autoritarisme. Face à ces vices anciens jusqu’en 1994, tous les partis, du moins en paroles, se sont engagés. Après 1994, le populisme, en grande partie, a légitimité ces vices.
Maintenant, cependant, la droite populiste est à un tournant : le PDL et ses dirigeants ont perdu leur élan originel et subissent l’influence de la Ligue. Mais le projet de la Ligue est trop particulier pour entraîner l’ensemble du pays. L’avenir dépendra de la façon dont se configure le PDL après la scission de Fini, soit en rejoignant la Ligue dans sa tonalité populiste soit en voulant couper l’herbe sous les pieds de Fini en choisissant une orientation plus modérée. Toutefois la tripartipation de la droite populiste, en une composante populiste, un séparatisme radical et une aile modérée, constitue une nouveauté absolue dans le système politique italien.
Piero Ignazi

