Le nouveau clivage culturel et l’émergence des partis populistes de l’extrême droite

Par Simon Bornschier (Université de Zurich)

La transformation des clivages politiques en Europe occidentale et l’extrême droite

Quand de nouveaux leader politiques comme Jean-Marie Le Pen en France, Jörg Haider en Autriche et Christoph Blocher en Suisse rencontraient leurs premiers succès dans plusieurs pays de l’Europe occidentale dans les années 1980 et 1990, ceci apparaissait à première vue comme une éruption populiste d’un mécontentement diffus avec les élites politiques. N’offrant guère de recettes aptes à résoudre les problèmes de l’époque, notamment les difficultés économiques et un taux de chômage élevé, on ne s’imaginait pas que les partis de l’extrême droite populiste deviendraient une force durable en Europe occidentale. En plus, la plupart des partis de l’extrême droite populiste s’étaient développés en réaction aux configurations politiques nationales spécifiques, et avant la percé de l’enjeu de l’immigration, leurs programmes étaient relativement divers. Pourtant, dans les années 1990, on a pu observer une convergence du profil idéologique de ces partis. Cette convergence montre que l’extrême droite est le résultat de l’émergence d’un nouveau clivage culturel dans la plupart des pays européens.

En effet, la présence de l’extrême droite fait partie d’une révolte contre la diffusion de valeurs universalistes dans les pays industrialisés avancées. Celle-ci est elle-même une conséquence de l’expansion de l’éducation universitaire dès les années 1960. Lancées par les Nouveaux Mouvements Sociaux des années 1970 et 1980, de nouveaux enjeux politiques ont surgi, qui avaient davantage rapport avec les valeurs et les styles de vie qu’avec les questions de conflit économique et matérialistes. Cette révolution culturelle a donné lieu à une transformation des partis de gauche, qui se sont engagés à défendre les droits des femmes, des minorités, de la reconnaissance des différences, se sont solidarisés avec le tiers monde, et qui ont lancé l’enjeu de la protection de l’environnement. Comme ils sont focalisés sur le principe fondamental de l’égalité, tous ces buts sont l’expression de valeurs universalistes. En termes de soutien électoral, cette transformation a aidé la « nouvelle gauche » : les partis socialistes et social démocrates ont pu compenser le

déclin de la classe ouvrière, qui constituait environ la moitié de leur électorat classique, en mobilisant de plus en plus certaines couches de la classe moyenne.

Bien qu’il se soit manifesté en politique seulement une ou deux décennies plus tard, des sondages d’opinion effectués à l’époque montrent que le potentiel anti-universaliste ou traditionaliste est apparu plus ou moins en même temps que le potentiel universaliste dans les démocraties occidentales. En tant que force conservatrice et réactionnaire, les valeurs et les buts des mouvements de droite sont pourtant plus diffus et moins enclins à mobiliser en la base, et donc plus dépendant des élites politiques que les buts libertaires. En conséquence, beaucoup dépend de la capacité des politiciens populistes à stimuler et à créer les enjeux qui poussent à la formation de l’identité collective, condition préalable de toute mobilisation de masse. Malgré la tentative de certains partis conservateurs « classiques » de profiter de ce potentiel en adoptant un profil néoconservateur, le contre-mouvement à la gauche universaliste a seulement gagné grande portée lors de l’apparition d’une famille de partis avec un nouveau programme. Comme l’a fait remarquer très tôt Piero Ignazi, l’extrème droite constitue la force antagoniste à la nouvelle gauche. Le Front National français constitue « l’avant garde » de ce nouveau type de parti, car il a été le premier à adopter un « racisme culturel » qui s’inspire des idées communitaristes, elles-mêmes introduites dans le discours intellectuel par la Nouvelle Droite française. Au lieu de stigmatiser les immigrées en raison de leur origine ethnique, le Front National a adopté un discours républicain, qui focalise sur l’incapacité des immigrées à adopter les normes traditionnelles de la société d’accueil.

A partir des années 1990, d’autres partis comme l’Union Démocratique du Centre (UDC) en Suisse, le Parti pour la Liberté (FPÖ) en Autriche – et plus récemment aussi la Lega Nord en Italie, le Parti Populaire en Danemark et les Démocrates Suédois – ont convergé sur le profil du Front National. Le discours de ces partis est centré sur trois aspects : Premièrement, l’idée que les normes traditionnelles, qui se sont développées au sein d’une société sont aussi légitimes que les normes universalistes. Deuxièmement, parce qu’une société multiculturelle dilue ces normes traditionnelles dites « organiques », il est nécessaire de limiter le nombre des immigrés qui ne partagent pas ces normes traditionnelles françaises, suisses, autrichiennes, etc. Troisièmement, la droite populiste insiste que les décisions prises par une majorité de la population sont plus légitimes que des décisions prises par le pouvoir judiciaire de l’Etat, ou des décisions prises au sein d’organisations supranationales comme l’Union Européenne. La diffusion d’une nouvelle idéologie commune a donc joué un rôle important dans la percée de l’extrême droite en Europe. Les Pays Bas constituent un cas à part à cause du discours très particulier de Pim Fortuyn, qui voyait un danger direct pour les valeurs universalistes (et non pour les valeurs traditionnels de la société d’accueil) à cause de la présence d’immigrés avec un arrière-plan culturel différent. Le nouveau Parti pour la Liberté de Geert Wilders, d’autre part, semble s’approcher du profil commun des partis de l’extrême droite.

L’impact des stratégies des partis établis sur la percée inégale de la « nouvelle droite » en Europe occidentale

Parallèlement à la mobilisation de la droite populiste, un espace politique bidimensionnel a été crée dans les systèmes de parti européens. Traversant le vieil « axe  distributif » de classe, une ligne de conflit opposant des valeurs universalistes aux valeurs traditionalistes-communitaristes est apparu. Ces deux dimensions se montrent dans une analyse des discours des partis politiques lors des campagnes électorales, ainsi que dans les attitudes des électeurs dans plusieurs pays de l’Europe occidentale qui ont été étudiés dans un project de recherche à l’Université de Zurich et à l’Université de Munich. Pourtant, ces deux dimensions caractérisent aussi des pays qui n’ont pas vue la percée de l’extrême droite, comme l’Allemagne et l’Angleterre. Comment la même transformation de l’espace politique a-t-elle pu avoir des conséquences tellement différentes ?

Bien que la plupart des partis de la droite « classique » aient tenté de profiter du zeitgeist en prenant des positions durs vis-à-vis des immigrées, certains d’entre eux ont été devancés par l’extrême droite, tandis que celle-ci a échoué dans d’autres pays. D’où vient cette différence ? Des recherches scientifiques récentes pointent sur la stratégie des partis établis comme facteur décisif pour expliquer les différences dans le succès de l’extrême droite à travers les différents pays. Et contrairement à ce qu’on pourrait penser, la clé à cette énigme n’est pas dans le comportement de la droite modérée, mais dans celui de la gauche.

En retournant à des positions plus modérées vers la fin des années 80 ou dans les années 90, les partis de droite ont en principe tous laissé de la place à leurs concurrents plus extrêmes. Les trajectoires différentes de l’Allemagne et de la France sont intéressantes ici, car la comparaison montre que la différence fondamentale ne reste pas dans le comportement de la droite, mais dans celui de la gauche. Quand le principal parti de gauche adopte une position « adversaire » par rapport à l’extrême droite, ceci contribue à polariser le nouveau conflit culturel, renforçant l’importance de celui-ci pour les électeurs, ce qui aide à l’extrême droite, qui a une position très nette concernant ce conflit en conséquence de sa position au pôle traditionaliste-communautariste de la dimension culturelle. Une stratégie centriste, par contre, comme l’ont choisi les sociaux démocrates en Allemagne, affaiblit l’importance des enjeux liés à l’axe culturel, et laisse davantage d’espace pour des compromis entre la droite et la gauche, ainsi qu’aux conflits économiques. Or, la plupart des partis de gauche, comme le Parti Socialiste français, ou les Sociaux démocrates en Suisse, n’ont pas eu de choix : en étant profondément influencés par les idées des Nouveaux Mouvements Sociaux, et donc fortement ancrés dans les valeurs universalistes, ils ne pouvaient que s’opposer fortement au traditionalisme et à la conception exclusive de communauté défendue par des partis comme le Front National ou l’Union Démocratique du Centre. En Allemagne, par contre, les sociaux démocrates ont cédé l’électorat orienté vers la « nouvelle gauche » aux verts, qui, en conséquence, sont devenus un des partis écologistes les plus forts en Europe. En vue de la position très progressiste du SPD allemand par rapport aux questions culturelles de société dans les années 70, il paraît en effet que le virage centriste du même parti dans la décennie successive ait été une décision consciente : en cherchant un compromis avec les chrétiens-démocrates en matière de la politique de l’immigration, le SPD a contribué à dépolitiser les enjeux liés au nouveau clivage culturel afin d’empêcher l’extrême droite de s’enraciner dans la politique allemande. Ce choix délibéré semble avoir été influencé par la mémoire du Nazisme, étant donné que l’intégration des couches sociales mobilisées par les Verts aurait pu être avantageux pour la SPD d’un point de vue électoral.

Comme on le voit, l’émergence d’une structure bidimensionnelle dans les systèmes de parti européens, où l’axe distributif est croisé par un nouvel axe culturel, met la gauche face à un choix difficile. La transformation vers la « nouvelle gauche » a permis à ces partis d’éxploiter un électorat qui s’est fortement élargi depuis l’expansion de l’education tertiaire. En conséquence, si on totalise tous les composantes de la gauche (y inclus les verts), ce n’est pas celle-ci qui a perdu dans les deux décennies passées, mais bien le centre-droite. En plus, la défense de valeurs libertaires culturels correspond aussi à la valeur fondamentale d’égalité défendue par la gauche. Or, une partie de l’électorat traditionnel de gauche était unis par des préférences économiques homogènes, mais avait des points de vue culturels très divers. La gauche s’est donc retrouvée dans un dilemme, car la classe ouvrière risquait d’abandonner des partis qui s’engageaient à réaliser le principe de l’égalité aussi en domaine de la société et des modes de vie. Ici, il est important de reconnaître qu’on ne parle pas de migrations d’électeurs, car il est très rare qu’un individu quitte la gauche en faveur de l’extrême droite. Le virage à droite de la classe ouvrière s’est donc fait dans un processus de remplacement générationel, où les membres jeunes de cette classe n’aient jamais été ancrés à gauche.

La lenteur de ces transformations dans les systèmes de partis montre que les processus de réalignement entre groupes sociaux et partis politiques ne sont pas facilement réversibles. De même, la présence d’un parti extrême contribue à garder les enjeux liées culturelles sur l’agenda politique, tandis qu’il ont tendance à reculer dans les pays où la nouvelle droite n’a pas réussi à s’établir. En conséquence, il semble y avoir une différence persistante entre les pays où l’extrême droite a surgi et ceux dans lesquels les partis étabis ont réussi a empêcher l’entrée d’un parti de ce type. Nos données montrent qu’en France, en Autriche et en Suisse, les conflits autour de l’axe universalisme contre traditionalisme-communautarisme restent fortement polarisés même dans les campagnes les plus récentes.

En plus, il semble que les stratégies des autres partis supposées supplanter l’extrême droite resteront limitées une fois que celle-ci s’est établie. Dans les deux décennies passées, les partis du centre-droite ont donné des réponses diverses aux défis de l’extrême droite : parfois, ils ont pris leur distances, comme les Gaullistes dans la campagne présidentielle française de 2002. Beaucoup plus souvent, en France comme ailleurs, le centre-droite s’est rapproché des positions de l’extrême droite afin de courtiser cet électorat, surtout en adoptant des positions durs en matière d’immigration et dans le domaine de la sécurité. Pourtant, ces différentes stratégies n’ont pas fortement influencé le succès de l’extrême droite : une fois qu’un parti d’extrême droite est présent, les électeurs semblent préférer l’original à la copie, comme Jean-Marie Le Pen l’a dit à plusieurs reprises. En plus, les partis établis de droite combinent souvent une position relativement libérale en matière de société avec une position dure par rapport à l’immigration, ce qui abouti à un programme bien plus contradictoire que celui proposé par l’extrême droite.

Les conséquences de l’apparition de l’extrême droite et le dilemme de la « nouvelle gauche »

Par contre, le rapprochement du centre-droite à son homologue extrème a abouti à la réalisation de certains revendications de ce dernier. Au Danemark, le gouvernement de droite soutenu par le Parti Populaire Danois a aggravé la politique d’asile à répétition. En Suisse, l’Union Démocratique du Centre (UDC), étant le parti le plus fort au parlement, est même représenté au gouvernement. Au début, l’UDC se concentrait sur l’enjeu de l’Union Européenne : le succès des campagnes de l’UDC contre l’adhésion à l’Union européenne a mené tous les partis (sauf les Sociaux-Democrates) à rejeter une participation de la Suisse dans l’UE. Ensuite, l’UDC s’est rapproché de plus en plus du profil idéologique commun des partis populistes de droite en Europe en proposant une politique de démarcation vis-à-vis des habitants d’origine étrangère. Le succès de ses propositions de lois et de plusieurs initiatives populaires contre les immigrés a été favorisé par le fait que les partis de centre-droite les ont soutenus ou n’avaient pas de positions claires dû à des divisions internes. Après un durcissement de la politique d’asile (qui n’est d’ailleurs pas conforme à la convention européenne des droits de l’homme), une nouvelle loi impliquera l’expulsion de résidents étrangers criminels. En plus, le parti a récemment gangné un vote populaire sur l’interdiction de la construction de minarets. En Autriche, par contre, bien que le Parti pour la Liberté (FPÖ) ait mené à un déplacement net des Chrétien-Démocrates à la droite, il n’a pas réussi à matérialiser son programme lors de la formation d’un gouvernement commun avec eux-ci en 2000.

Alors que la droite a donc été fortement influencée par les idées lancées par leur aile extrême, les partis appartenant à la « nouvelle gauche » la plupart du temps ont tenu des positions nettement opposés aux nouveux partis de l’extrême droite. Comme on peut le montrer avec des sondages d’opinion, ceci correspond aus préférences de leurs electeurs, qui se situent proche du pôle universaliste du nouveau clivage culturel. En s’approchant de ses concurrents de droite dans le domaine culturel, les partis sociaux-démocrates et socialistes risquent donc de perdre des segments importants de leur electorat à des concurrents de couleur verte ou à l’extrême gauche. Or, il est peu probable qu’elle puisse reconquérir les couches sociales qu’elle a perdu avec sa conviction universaliste dès les années 1970. Ces derniers électeurs combinent une position inverventioniste sur l’axe économique avec une position traditionaliste-communautariste sur la dimension culturelle. Comme aucun parti n’offre un tel programme, cet électorat fait prévaloir ses préférences culturelles et, en votant pour l’extrême droite, néglige sa conviction économique de gauche. Dans les premières décennies de l’après-guerre, la situation était bien différente: les sentiments xénophobes n’était pas moins forts, mais comme ils n’étaient mobilisé par aucun parti politique, les préférences économiques étaient décisives pour le vote. Aujourd’hui, avec la présence de partis populistes de droite, il est très difficile de retourner à une telle situation, car la nouvelle droite contribue elle-même à tenir les enjeux liés à l’identité et à l’immigration sur l’agenda politique. Dans tous les pays, la gauche, afin de rassembler une majorité de l’electorat en fonction de ses propos en matière d’économie, devrait d’abord développer un nouveau projet d’économie solidaire. Malheureusement, il semble que les chances de succès à y arriver soient grandes surtout dans les pays où l’extrême droite a echoué déjà dans les années 70 et 80.

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