Où en est la droite britannique ?

Par Florence Faucher-King est Directrice de recherche au Centre d’études européennes de Sciences Po.

Il faut sans doute répondre négativement à ces deux questions car la victoire électorale des Conservateurs est à la fois courte (306 sièges contre 258 aux travaillistes) et insuffisante pour former un gouvernement majoritaire. David Cameron a dû se résoudre à former le premier gouvernement de coalition depuis 1945 avec les libéraux-démocrates. Le résultat est plus un désaveu de Gordon Brown qu’une adhésion au conservatisme. Pour comprendre les ressorts de cette déception électorale il faut considérer les trois dimensions du parti dirigé et réformé par Cameron depuis 2005: l’organisation politique, la base électorale, les élites parlementaires et gouvernementales.

Les ressources de l’organisation

Lorsqu’un parti essuie un choc électoral de l’ampleur subie par les conservateurs en 1997 (le plus mauvais score depuis 1906, un groupe parlementaire divisé par deux), un changement interne plus ou moins profond vise à répondre aux causes supposées de la défaite. Or il a fallu une dizaine d’années et 4 dirigeants successifs avant que le parti n’accepte de confronter ses problèmes et remette en question certains de ses dogmes[1]. Cette évolution n’est pas encore consolidée et les Conservateurs sont toujours prêts à sacrifier un leader qui n’apporte pas les succès électoraux escomptés.

La première difficulté concerne bien évidemment l’héritage de la Dame de Fer, c’est-à-dire le présupposé néolibéral, l’influence des théories du new public management, et le « souverainisme ». Afin de se faire accepter par la puissante aile droite du parti, Cameron a, on s’en souvient, dû montrer patte blanche en retirant le groupe conservateur du Parti populaire européen et en promettant des référendums sur toute réforme des institutions européennes. Mais, à la différence de ses prédécesseurs, il a su prendre en compte l’impopularité des politiques conservatrices les plus dures et s’appliquer à obtenir un changement d’image crédible, c’est-à-dire en remettant en question publiquement la filiation thatchérienne et en essayant de changer le parti de manière plus profonde.

Un des leçons reçues de Blair a été la création de New Labour, c’est à dire une transformation idéologique appuyée sur une réforme des procédures internes afin de mettre en conformité image et appareil et de mieux contrôler l’organisation. Or les Conservateurs se sont montrés rétifs à la remise en question de leurs pratiques[2] : les changements de structures et l’adoption de nouveaux statuts (en 1998) n’ont guère eu d’impact sur les manières de prendre les décisions, sur les valeurs ou sur le rôle des Grandees. Ces éminences grises du parti – souvent responsables de la National Union (la branche militante), du financement du parti, et garants de tradition – ont formellement perdu leur rôle dans la sélection du leader en 1965 mais l’éviction d’Iain Duncan Smith en 2003 a démontré que leur influence reste aussi importante que discrète. Elles assurent non seulement une continuité sociale et culturelle en entretenant les réseaux de solidarité voire de connivence des élites économiques et politiques mais aussi la stabilité financière du parti grâce à des dons individuels considérables. Lord Ashcroft[3], qui a contribué plus de 3 millions de livres aux caisses du parti entre 2005 et 2010, a aussi joué un rôle décisif dans l’organisation d’un ciblage de la campagne électorale sur les circonscriptions marginales[4].

De tels efforts de coordination des ressources et des énergies sont d’autant plus importants que les conservateurs ont jusqu’à présent obtenu un faible rendement de leurs dépenses de campagne (en terme de contact personnel au domicile des électeurs notamment), heureusement compensé par un budget nettement supérieur à celui de leurs concurrents. Ce retard s’explique en partie par la diminution considérable, des effectifs militants[5], qui sont plus que jamais concentrés géographiquement (en particulier dans l’Angleterre des Shires) et sont souvent âgés. Les campagnes de recrutement menées par Cameron ne semblent ni avoir enrayé la tendance à la baisse, ni permis un élargissement de la base sociale et culturelle. Bien qu’attachés à l’idée d’un leadership fort, les adhérents conservateurs sont à la fois peu flexibles idéologiquement et très sensibles à l’autonomie des associations de circonscription. En conséquence, le projet de Cameron de sélectionner des candidats plus représentatifs de la société britannique (c’est-à-dire plus féminin ou issus des minorités) a échoué. Au contraire, les personnalités retenues – et donc les nouveaux élus de 2010 – tendent à incarner l’aile la plus dure du parti.

Le parti dans l’opinion et dans l’arène électorale

Les élections générales de 2010 ont été perdues par les travaillistes plutôt que gagnées par les Conservateurs : avec un score de 36% des suffrages exprimés, ces derniers ont en effet obtenu un gain d’à peine 4 points par rapport à 2005. Ils restent très loin des scores supérieurs à 42% obtenus par Margaret Thatcher et ses prédécesseurs. Pourquoi le parti a-t-il tant peiné face à un gouvernement désavoué et à court d’idées[6] ? On ne peut expliquer la performance décevante des Conservateurs sans prendre en considération les biais du mode de scrutin uninominal majoritaire à un seul tour et du découpage des circonscriptions. Les conservateurs se heurtent en effet à la sur-représentation structurelle des zones urbaines (généralement plus à gauche) depuis les années 1980s. Leur soutien, essentiellement anglais, provient des classes moyennes et supérieures et a souffert de la concurrence persistante des partis nationalistes anglais (UKIP, BNP). Il n’est guère surprenant que le re-découpage des circonscriptions soit une de leurs priorités.

Ceci dit, le parti a aussi et surtout était en mal d’entraîner l’adhésion voire la confiance des électeurs. Les sondages et enquêtes pré-électorales montrent un électorat globalement peu convaincu de la supériorité des propositions politiques du parti sur la plupart des sujets clés de la campagne (économie, santé, éducation, immigration, taux d’imposition et niveau de l’emploi). La maigreur de cette avance était particulièrement frappante sur les questions économiques alors même que les conservateurs s’efforçaient de faire peser la responsabilité de la crise économique et financière, et tout particulièrement de l’endettement public, sur les néo-travaillistes. S’ils parvenaient à se démarquer des travaillistes sur la question du contrôle de l’immigration, leur prétention à obtenir des gains de productivité suffisants pour que les restrictions budgétaires drastiques annoncées ne se traduisent pas par une dégradation rapide des services publics était considérée avec une certaine inquiétude. David Cameron avait fait de la construction d’une « grande société » (big society), supposée permettre à la société civile de se substituer à l’Etat dans certains domaines de politiques sociales, un des arguments clés de la campagne. Choisi pour faire contrepoint à la célèbre citation de Margaret Thatcher affirmant que la société n’existe pas, le projet s’inscrivait dans un effort des Conservateurs pour articuler une attaque du bilan néo-travailliste en matière d’inégalités sur le thème de la fracture sociale (« broken Britain »). Leurs analyses associaient la critique de l’incapacité de la gauche de gouvernement à résoudre les problèmes de justice sociale à l’hypertrophie de l’Etat dont l’omniprésence bridait les initiatives citoyennes et laminait les responsabilités individuelles. Stratégiquement, le leadership du parti cherchait à se positionner au centre droit et donc à convaincre l’opinion que les conservateurs n’étaient plus « méchants », selon le mot de leur présidente Teresa May en 2002, mais au contraire « compatissants ».

Ces efforts n’ont manifestement pas portés les fruits attendus : les électeurs n’ont pas été convaincus que les conservateurs avaient effectivement changé. Il faut dire que sur le terrain, les militants n’arrivaient ni à se convaincre eux-mêmes ni à convertir les électeurs à la big society. La mauvaise grâce des adhérents et des élus ( !) à articuler le nouveau message social et centriste d’un conservatisme apparemment réconcilié avec la société ne laissait pas voir un parti en phase avec la complexité d’une Grande-Bretagne multiculturelle. Si l’idée d’une plus grande participation individuelle est connotée positivement et donc rencontre un certain écho dans l’électorat, elle demeure largement incohérente et contradictoire : la perspective d’inégalités géographiques dans les services publics inquiète profondément.

Les élites et les divisions idéologiques

Les tensions eurosceptiques et post thatchériennes demeurent latentes et n’ont pas été apaisées par la victoire décevante de 2010. Cameron a été élu leader conservateur en 2005 sur un projet de modernisation et de modération du parti. L’émule de Tony Blair devait non seulement redonner au parti une image jeune, dynamique et respectable mais également recentrer une organisation marquée depuis 1997 par un repli sur sa base électorale vieillissante et chauvine, déconnectée de la réalité quotidienne des citoyens ordinaires et de la Grande-Bretagne urbaine. Durant les premières années, le leadership s’est concentré sur la « décontamination » de la marque conservatrice : Cameron a mis en avant les questions environnementales, une approche plus sociale de la délinquance et des problèmes sociaux, un engagement authentique en faveur du National Health Service (en raison du handicap puis du décès d’un de ses enfants). Il a cherché à se démarquer de l’héritage thatchérien en critiquant l’hyper-individualisme égoïste et acquisitif. La stratégie a permis le recentrage idéologique du parti. En 2010 les conservateurs étaient dirigés par un « Blair bis » (un père de famille, fortuné mais se présentant comme ordinaire, bon orateur, photogénique et conscient des contraintes et opportunités médiatiques), porteur de politiques proches de celles des travaillistes[7] mais insistant sur la volonté de libérer les individus, les services publiques, les entreprises et la société civile du carcan de règles, d’objectifs et de contrôles imposés par le gouvernement sortant.

Plus populaire que son parti, Cameron a joué un rôle essentiel dans la campagne. Sa personnalité et ses préférences ont été systématiquement mises en avant, permettant d’adoucir l’image du conservatisme. N’en déplaise à la droite conservatrice qui aurait voulu un durcissement politique et économique (esquissé seulement depuis 2009), les enquêtes montrent que cette stratégie de triangulation a été efficace[8]. On peut d’ailleurs considérer que la nécessité de former un gouvernement de coalition s’inscrit dans le projet de long terme de Cameron de former une sorte de « troisième voie » de droite. L’accord de coalition musèle la frange la plus dure du parti conservateur qui aurait été encouragée dans son radicalisme par une majorité absolue aux Communes.

Au vu des décisions prises depuis mai 2010 – et de l’accusation de maoïsme portée en décembre par Vince Cable (le ministre libéral démocrate le populaire)[9] -, on peut s’interroger sur l’effet modérateur de la coalition. Malgré les affirmations du Chancelier, les rigueurs de sa politique d’assainissement des finances publiques  ne seront pas équitablement partagées[10]. Les coupes budgétaires annoncées commencent tout juste à se faire sentir et 2011 devrait être une année particulièrement difficile pour les couches sociales les moins favorisées qui vont être confrontées à l’augmentation de la TVA, à la suppression ou réduction de nombreuses allocations et subventions (notamment en terme d’aide sociale au logement, aux chômeurs, handicapés ou parents isolés), à une réduction des emplois publics (300000 suppressions de postes prévues sur trois ans) ou semi publics (en raison de la suppression d’organismes quasi-indépendants, les quangos) ou subventionnés (de nombreuses associations et œuvres charitables sont dépendantes de l’Etat) et une contraction des services de proximité (en raison du resserrement des dotations aux conseils locaux). Les conservateurs se sont appliqués à attribuer la responsabilité des difficultés économiques et de l’endettement de l’Etat à l’incurie fiscale des travaillistes, taisant le rôle de l’idéologie de la dérégulation dans la crise internationale de 2008 et dans la crise bancaire qui avait conduit dès 2007 Gordon Brown à nationaliser la banque Northern Rock. Les conservateurs ne devraient donc pas démentir la réputation, acquise à la fin des années 1990, de représentants des intérêts des plus riches et des entreprises.

Les perspectives des Conservateurs – au-delà de la Coalition

2011 est une année à haut risque pour le parti conservateur en raison des tensions économiques et sociales suscitées par les politiques volontairement radicales mises en place par le gouvernement de Coalition. Le Chancelier espère que la brutalité de la contraction des dépenses de l’Etat se traduira par un dynamisme accru du secteur privé mais les observateurs s’inquiètent de la possible création d’une seconde récession économique provoquée par l’augmentation brutale du chômage dans le secteur public, le repli de la consommation des ménages asphyxiés par la hausse des coûts et le tarissement des allocations, l’étranglement du tiers-secteur (supposé prendre le relais des services publics sociaux et culturels) par le retrait des subventions et l’incapacité des entreprises à répondre au pied levé aux attentes[11]. La réduction de 80% du budget des universités et le triplement des frais d’inscription a déjà conduit les étudiants (et pour la première fois des lycéens) à manifester à plusieurs reprises à l’automne 2009. Les escarmouches, fortement médiatisées, ont également mis à jour les violences des tactiques policières. L’atmosphère de mobilisation sociale pourrait s’étendre, rappelant la vigueur des protestations contre la poll tax[12] et la radicalisation de la gauche alternative au début des années 1990s.

Bien que l’accord de coalition signé avec les libéraux-démocrates prévoit un programme de cinq ans, le référendum sur les institutions prévu en mai prochain est une étape essentielle. La question portera sur un mode de scrutin qui ne satisfait personne : le vote alternatif est loin de la proportionnelle demandée par les tiers partis mais une concession trop loin pour les vétérans conservateurs (et travaillistes) attachés à des gouvernements forts et monocolores. Le vote coïncidera également avec les élections régionales en Ecosse et au Pays de Galles et locales en Angleterre. Les couleuvres avalées depuis mai 2010 par les libéraux-démocrates (notamment en ce qui concerne les universités) pourraient se révéler indigestes si, comme beaucoup l’anticipent leur parti est laminé à des élections qui ont jusqu’à présent été essentielles pour eux. Or, l’éclatement de la coalition – et l’organisation d’élections anticipées – ne seraient pas forcément favorables aux conservateurs qui tablent sur la durée d’un mandat pour que la dureté des réformes initiales soient oubliées. L’effondrement de leur partenaire gouvernemental dans les enquêtes d’opinion profite pour l’instant surtout à l’opposition travailliste. Cameron a, contraint et forcé, fait le pari de la coalition. Son échec ne sera pas pardonné par la droite de son parti, toujours prête à crier à la trahison des principes et furieuse d’avoir dû se compromettre par manque de majorité absolue. Après 13 années d’expérimentation néo-travailliste, la Grande-Bretagne est l’objet d’une nouvelle phase quasi-révolutionnaire, menée cette fois par une équipe gouvernementale qui voit dans le radicalisme de la réforme permanente le moyen de d’installer durablement la droite au pouvoir.


[1] Tim Bale, The Conservative Party: From Thatcher to Cameron, First Edition. (Polity, 2010).

[2] Florence Faucher-King, Changing Parties: An Anthropology of British Political Party Conferences (Palgrave Macmillan, 2005).

[3] L’homme d’affaire, longtemps résident du Bélize, a été anobli en 2005. Il est également trésorier du parti.

[4] La centaine de circonscriptions où il existe effectivement une compétition et où se jouent donc les élections.

[5] Les Conservateurs affichaient près de trois millions de membres dans les années 1950, chiffre manifestement exagéré mais qui reflète néanmoins la pénétration des associations et clubs conservateurs dans le tissu social local. Les conservateurs étaient environ 250 000 en 2005.

[6] Florence Faucher-King et Patrick Le Galès, Les gouvernements New Labour, Le bilan de Tony Blair et Gordon Brown (Paris: Presses de Sciences Po, 2010), http://www.pressesdesciencespo.fr/fr/livre/?GCOI=27246100855290.

[7] Danny Kruger  et Philip Blond, conseillers de Cameron, ont articulé une approche inspirée par le communautarisme plutôt que l’individualisme, diffusée dans les médias sous le label de « torysme rouge ». Agnès Alexandre-Collier, Les habits neufs de David Cameron : Le conservateurs britanniques (Les Presses de Sciences Po, 2010).

[8] Stuart McAnulla, “Heirs to Blair »s third way? David Cameron »s triangulating conservatism,” British Politics 5 (2010): 286-314; Peter Dorey, “Faltering before the finishing line: The Conservative Party »s performance in the 2010 general

election,” British Politics 5 (2010): 402-435.

[9] Voir par http://www.bbc.co.uk/news/uk-politics-12053733.

[10] Une vingtaine des 30 ministres du Cabinet sont millionnaires (). On comprend qu’ils ne soient pas tous au fait des difficultés de leurs électeurs.

[11] Colin Hay, “‘Things can only get worse …’: The political and economic significance of 2010,” British Politics 5 (2010): 391-401.

[12] Cet impôt par habitant a suscité une importante campagne de désobéissance civile et de protestation et conduit les conservateurs à organiser un putsch interne contre Margaret Thatcher.

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