Aux sources du déséquilibre chinois

Par Rémi Bourgeot

« Economie globalisée », « FMI », « G20 », « Chine émergente » semblent définitivement  faire partie du cahier des charges de toute cérémonie télévisuelle qui se respecte.

Pour autant, il reste tout simplement encore difficile, pour l’observateur européen sincère, ne serait-ce que de se représenter un peuple de plus d’un milliard d’individus. 1,3 milliard d’habitants, cela signifie notamment qu’un être humain sur cinq vit aujourd’hui en République Populaire de Chine.

Du point de vue économique, il y a encore une trentaine d’années, en 1980, la Chine ne représentait guère que 2%  du PIB mondial[1]. Elle est désormais sur le point d’atteindre une part de 15% de la richesse mondiale et se rapproche ainsi de sa part en termes de population.

Au cours de la même période, les Etats-Unis sont passés d’une part de PIB d’environ 25% à 20% aujourd’hui, pour une population actuelle de 310 millions d’individus, soit environ 5% de la population mondiale.

On ne peut a priori que se réjouir de la réémergence d’une nation, porteuse d’une civilisation brillante, qui s’est éclipsée de la scène mondiale pendant quelques siècles, après avoir d’abord raté le train de la modernité et subi les méfaits de l’expansionnisme européen au XIXème siècle.

Ce qui pose naturellement problème, à la fois pour le Monde dans son ensemble et, en vérité, pour le peuple chinois lui-même, c’est la façon dont se produit cette réémergence du point de vue économique.

Comme chacun sait, le modèle de développement chinois repose massivement sur les exportations, qui représentaient en 2009 environ 30% de son PIB[2], et plus de 40% avant la crise financière et l’affaissement du commerce mondial. Ainsi, non seulement la balance commerciale chinoise est très excédentaire, avec un excédent de compte courant de plus de 5% du PIB l’an passé, et de plus de 10% à la veille de l’éclatement de la crise, mais les volumes eux-mêmes de son commerce sont démesurés par rapport à la taille de son économie.

Ces excédents sont naturellement réalisés grâce à ses coûts de main d’œuvre très bas en comparaison de ceux des pays industrialisés, et une productivité qui, bien qu’encore bien inférieure, ne cesse de croître et connaît désormais des niveaux tout à fait compétitifs.

Cette situation structurellement excédentaire est tout à fait singulière concernant un pays en développement dont le PIB par habitant n’atteint pas encore les 8 000 $ par an (en parité de pouvoir d’achat)[3].

La dernière année de déficit commercial remonte pour la Chine à 1993[4]. Au cours des années 1980 et jusqu’à cette époque alternaient des années d’excédent et de déficit, c’est-à-dire de relative normalité commerciale.

Parallèlement, il faut noter que les Etats-Unis n’ont pas connu de situation d’équilibre commercial depuis le tout début des années 1990, pour s’enfoncer dès cette époque dans le déficit commercial chronique jusqu’à aujourd’hui, avec des accès spectaculaires avant-crise.

Ainsi, si les Etats-Unis et la Chine forment un couple, il ne s’agit probablement pas du G2 ou du suprême condominium dont rêvent certains commentateurs conscients de l’effacement de l’Europe, mais bien plus de celui, prosaïque, entre consommateur et producteur, débiteur et créancier.

On a ainsi vu se développer, au cours des deux dernières décennies, ce scénario à la fois stupéfiant et fascinant, suivant lequel, la première puissance mondiale s’est spécialisée dans la consommation, reposant sur un endettement privé tout à fait démesuré qui a conduit à la crise financière que nous connaissons depuis 2007, alors qu’un grand pays en développement, la Chine, s’est spécialisé, de son côté dans la production, à bas coût de main d’œuvre et les exportations vers les pays développés.

Cette symétrie dans le déséquilibre est révélatrice de traits fondamentaux en ce qui concerne les deux principales nations qui y ont pris part, mais il convient, ici, de s’attarder sur le cas de la Chine.

Qui dit excédent commercial chronique dit en général sous-consommation et surproduction. Ce sont principalement ces deux maux dont souffrent le modèle chinois et qui pèsent sur la demande et les salaires des travailleurs du monde développé.

En effet, dans un système équilibré, la croissance économique est synonyme d’une augmentation simultanée de la production et de la demande (consommation et investissement) et cette demande est elle-même engendré par les revenus de la production.

C’est ce cycle, qui repose sur la massification à la fois de la production et de la demande (qui non seulement absorbe la production mais est aussi engendrée par ses revenus), qui constitue le fondement du développement économique moderne.

Aussi bien aux Etats-Unis qu’en Europe, le développement difficile et progressif de la consommation de masse est venu apporter des débouchés à l’appareil productif né au cours de la Révolution industrielle. La crise de 1929 correspond d’ailleurs à l’aboutissement d’une période de déconnexion au sein de ce cycle de développement production-consommation. L’excès de dettes n’est la plupart du temps que le palliatif de la mise sous-pression de la demande.

En effet, au fondement du capitalisme se trouve cette tension autour de l’augmentation des salaires, qui signifie à la fois développement de la demande et donc des débouchés à la production, mais aussi perte de compétitivité aussi bien à l’échelle d’une entreprise que d’un pays.

On a nommé « fordisme » ce principe d’intelligence collective conduisant à la prise de conscience que, dans un système équilibré, la progression raisonnable et généralisée des salaires assurent les débouchés à la production et, partant, le développement généralisé des entreprises elles –mêmes.

Le développement de la Chine s’est fait dans un système mondialisé et régi par le libre-échange dans le cadre duquel, précisément, il est plus aisé pour un pays en développement de cibler des débouchés dans les pays riches en maintenant une monnaie largement sous-évaluée et des salaires à un niveau bas et, par conséquent, en gonflant ses réserves de devises.

Ainsi, la compétitivité et la faiblesse de sa propre demande constituent le fondement de la stratégie de développement dans le système économique mondial d’aujourd’hui. C’est-à-dire l’inverse exact du fordisme.

Néanmoins, l’ampleur du déséquilibre en ce qui concerne la Chine, à ce stade de développement, est tout à fait singulier et révèle un trait fondamental de l’identité économique du pays.

Naturellement, la consommation chinoise se développe et s’illustre parfois de façon spectaculaire. La visite d’un centre commercial à Shanghai est certainement une expérience intéressante et les commentateurs, dans toute sorte de médias, ne manquent pas une occasion de proclamer l’avènement du « consommateur chinois ».

Certes, les Chinois s’enrichissent, en tout cas pour une partie d’entre eux, et consomment de plus en plus, mais il est très peu probable que le phénomène prenne suffisamment d’ampleur pour assurer des débouchés à la production chinoise et à une croissance à deux chiffres.

La situation habituelle, à ce stade de développement, est plutôt celle du déficit commercial et c’est d’ailleurs le cas actuellement pour la plupart des autres pays émergents[5]. En effet, d’un point de vue très schématique, ces pays exportent des biens de valeur relativement faible tout en important pour leur production des biens d’équipement onéreux, machines-outils, des pays développés, nécessaires à leur propre production.

La Chine, naturellement s’efforce de faire monter en gamme sa production mais ce n’est guère cela qui contrebalance le schéma. C’est bel et bien la sous-consommation et son corollaire, l’excès d’épargne.

En effet, la consommation chinoise n’atteint pas les 40% du PIB, contre plus de 70% dans le cas des Etats-Unis.

Il faut peut-être chercher les raison de cette défaillance du consommateur chinois du côté du système politique et de l’organisation de la société, à l’opposé exact du consommateur américain surendetté et excessivement optimiste quant à l’évolution de ses revenus et du prix de sa maison.

Mais la sous-consommation est aussi en grande partie le résultat de la part trop faible des revenus dans le PIB chinois. La part des salaires dans le PIB est passé de 57% en 1983 à seulement 37% en 2005[6]. L’exode rural continue à fournir les entreprises en main d’œuvre abondante bon marché, et constitue une véritable armée de réserve du capitalisme chinois.

Par ailleurs, l’exemple du Japon est particulièrement instructif, notamment de par l’influence que son modèle de développement a eue sur la Chine.

L’appareil productif et les infrastructures du Japon sont, encore aujourd’hui, certainement les plus efficaces et modernes du monde développé. Néanmoins, ce pays n’est toujours pas parvenu s’extraire de vingt ans de marasme et en particulier de déflation. C’est pourtant un pays ultra-exportateur ; mais frappé du mal de la sous-consommation et de l’excès d’épargne des ménages (ainsi que du vieillissement avancé de la population).

En 1985, les accords du Plaza signés entre les USA, le Japon, l’Allemagne de l’Ouest, la France et le Royaume-Uni visaient à déprécier le cours du dollar en particulier par rapport au yen et au mark. Cette dépréciation s’avéra quasiment ineffective quant aux excédents commerciaux japonais vis-à-vis des Etats-Unis. L’industrie japonaise s’y est simplement adaptée, en conservant ses parts de marché aux Etats-Unis.

Le parallèle est particulièrement intéressant en ce qui concerne la question de la réévaluation de la monnaie chinoise, le yuan (ou renminbi). Cette réévaluation est désormais assez largement vue en Europe et aux Etats-Unis comme le nec plus ultra des solutions aux déséquilibres commerciaux entre la Chine et les pays développés, de façon à éviter l’option des quotas douaniers. Pourtant, dans le cas des Etats-Unis, le niveau qu’a atteint la désindustrialisation laisse assez peu d’espoir quant aux effets d’un tel remède utilisé dans des proportions modérées.

Dans le cas de l’Europe, qui est par ailleurs devenue la première cible d’exportation de la Chine, l’effet serait plus marqué mais insuffisant avec une réévaluation modérée (de l’ordre de 10%). Par ailleurs, le taux du yuan étant fixé par rapport au dollar, l’Union européenne pourrait ne pas même avoir l’occasion d’en profiter en cas dépréciation du dollar par rapport aux monnaies européennes.

Les dirigeants chinois ont eu l’occasion de parfaitement prendre conscience de la gravité du déséquilibre commercial à l’occasion de la crise mondiale.

En effet, la crise a entraîné un effondrement du commerce mondial et, partant, des débouchés de l’industrie chinoise.

L’économie chinoise a pu se maintenir à un niveau de croissance élevé grâce un plan de relance qui a consisté en des investissements publics massifs et une politique de taux adaptée.

Bien qu’efficace pour maintenir un niveau de croissance indispensable à la paix sociale, cette politique a aggravé le problème de surcapacité chronique qui affecte l’industrie chinoise.

En 2009, la Chine a produit environ 530 millions de tonnes d’acier (contre 280 en 2004), soit la production combinée du Japon, des Etats-Unis, de la Russie et de l’Inde[7] !

On a assisté dans de nombreux secteurs à une véritable bulle d’investissements venant combler, en termes de demande, l’insuffisance de la consommation nationale et des débouchés extérieurs.

Mais cette solution, efficace à court terme, est naturellement une cause d’instabilité en ce qu’elle consiste à ajouter de la capacité de production à une production déjà en manque de débouchés.

Ainsi, bien que l’économie chinoise connaisse un décollage impressionnant, la question de la sous-consommation demeure un péril majeur, du fait de la situation particulièrement incertaine du côté de ses débouchés internationaux. Comme en ont pris conscience les dirigeants chinois, il en va de la stabilité de l’itinéraire de croissance chinois.

Néanmoins, ils ne semblent nullement avoir l’intention, pour réorienter leur croissance vers la demande intérieure, de renoncer aux débouchés internationaux. Du fait de la sous-consommation chronique, ces débouchés restent au cœur des perspectives de développement chinois.

Naturellement, la consommation chinoise va continuer de se développer, en offrant également, dans certains cas, des opportunités intéressantes à certaines entreprises occidentales, mais à un rythme probablement déconnecté de la croissance de la production.

Il est donc assez peu probable que la Chine orchestre une réévaluation massive de sa monnaie. Par ailleurs, les dispositions qu’elle prend notamment en achetant de la dette des pays européens en difficulté semblent plutôt aller dans le sens du bouclage du statu quo concernant la question des protections commerciales.

De façon assez surprenante, de nombreux commentateurs, en Europe et aux Etats-Unis, tiennent désormais pour acquise cette réorientation sans en préciser les modalités, mais au nom de ce qui semble être une croyance totale dans les capacités du gouvernement chinois. Il semble ainsi qu’à l’idée d’avant-crise selon laquelle les marchés financiers étaient omniscients se soient désormais substituée celle selon laquelle le Parti communiste chinois est omnipotent.

Pour aller au bout d’une véritable logique de réorientation vers la demande intérieure, il faudrait avant tout une réorientation du rapport de force salarial chinois, pour que les responsables d’entreprise s’orientent collectivement vers une revalorisation des salaires, dans l’idée de s’assurer des débouchés stables, en Chine. Cela irait par ailleurs dans le sens de l’harmonie sociale affichée comme objectif du gouvernement central, ainsi que des revendications montantes des travailleurs chinois.

L’incitation à cette réorientation du monde économique chinois pourrait être mise en place par des taxes ou des quotas chinois sur les exportations qui iraient par exemple contribuer au financement d’un système généralisé de protection sociale.

Naturellement, il est peu probable que les responsables politiques chinois empruntent cette voie, qui conduirait pourtant réellement au rééquilibrage. Il est aussi assez peu probable que les Etats-Unis s’engagent sur la voie des protections commerciales car, étant donné leur niveau de désindustrialisation, cela risquerait d’accélérer la chute du niveau de vie de façon importante. Quant à l’Europe qui pourrait réellement peser sur les modalités de cette réorientation, du fait qu’elle constitue la première cible commerciale de la Chine et qu’elle conserve, pour l’instant, une base industrielle plus solide que les Etats-Unis, elle se laisse malheureusement paralysée par les tensions économiques et politiques en son sein.

Il faudra pourtant que l’une de ces trois grandes puissances économiques se résolve à inaugurer la voie du rééquilibrage commerciale et du redéploiement de la demande globale. Alors, il pourra enfin être question de sortie de la crise mondiale.


[1] En parité de pouvoir d’achat, source : IMF World Economic Outlook Database, octobre 2010, http://www.imf.org/external/pubs/ft/weo/2010/02/weodata/index.aspx

[2] Source : WTO Trade Profiles, octobre 2010,

http://stat.wto.org/CountryProfile/WSDBCountryPFHome.aspx?

[3] Contre, par exemple, environ 34 000 $ en France (en PPA) et 46 000 $ aux USA, source : statistiques du FMI

[4] Avec un déficit de compte courant d’environ 3% du PIB, source : statistiques du FMI

[5] C’était, par exemple, le cas en 2009, avec un déficit de compte courant pour l’Inde de -2.9% du PIB, pour le Brésil de -1.5% du PIB, pour la Turquie de -2.3% du PIB, source : statistiques du FMI

[6] Chinese Workers Are Now In Revolt, Financial Times, 3 juin 2010

[7] Overcapacity in China – Causes, impacts and recommendations, Roland Berger Consulting & European Chamber of Commerce in China, 2009

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