La guerre des centres

Par Richard Robert (1)

Le remaniement de novembre laisse un paysage politique en friche. L’antisarkozysme s’est développé mais le PS peine toujours à convaincre et le virage à gauche suggéré par le texte sur l’égalité réelle contribue à ouvrir un espace sur sa droite. Selon un sondage IFOP du 19 novembre sur les intentions de vote au premier tour de la présidentielle, 26 % des électeurs seraient tentés par les quatre candidats virtuels que l’on peut classer aujourd’hui au centre de l’échiquier : Eva Joly, Dominique de Villepin, Jean-Louis Borloo et François Bayrou, auxquels il faudrait ajouter Hervé Morin. Leurs ambitions sont différentes et leur jeu est complexe. Mais d’ores et déjà on peut repérer des dynamiques et des stratégies.

La pagaille ?

Au lendemain du remaniement, et malgré la nomination de Michel Mercier comme Garde des Sceaux, beaucoup de personnalités centristes se sont inquiétées de voir reparaître l’État-RPR. Pour autant le centre « ne peut pas avoir un candidat pour mettre la pagaille », avertissait le 23 novembre Valéry Giscard d’Estaing sur RMC. « Il peut avoir un candidat s’il existe, c’est-à-dire s’il a une représentativité et s’il a un programme. » Évoquant l’UDF des années 1970, l’ancien président ajoutait que « c’était le rassemblement de familles politiques dispersées qui se sont réunies sur un programme ». Un tel rassemblement est-il encore à l’ordre du jour ?

Certes, les sondages créditent l’ensemble des candidats centristes d’un bon quart des intentions de vote à la présidentielle. Sur le papier un candidat unique aurait de bonnes chances d’atteindre le second tour. Mais à la diversité de leurs cultures politiques s’ajoute la volatilité de leur électorat et la tendance historique au bipartisme dans le régime instauré en 1958[1]. Par ailleurs, dans un contexte où la candidature à l’élection présidentielle reste le marqueur fondamental de la vie politique, on peut prévoir la persistance de rivalités qui bénéficieront au bout du compte au PS et à l’UMP.

Les différents leaders centristes semblent avoir pris la mesure de ce risque. Les proches de Jean-Louis Borloo évoquaient récemment la création d’une confédération et lui-même affirmait à la veille du remaniement que « les centristes auront, dans tous les cas de figure, le besoin de mieux se coordonner, de mieux s’organiser »[2]. Les villepinistes sont sur la même longueur d’onde : « Pour gagner en 2012, il ne faudra pas être deux », expliquait en septembre François Goulard[3]. « Il ne s’agit pas de faire un programme commun mais on discute entre nous. J’ai encore vu François Bayrou mardi à l’Assemblée. Il n’y a pas de place pour deux. De part et d’autre, c’est une conviction partagée. » François Bayrou s’est empressé de démentir.

L’heure est donc aux primaires et aux alliances : des primaires informelles qui pourraient parfaitement laisser quatre ou cinq candidats en lisse, des alliances incertaines qui en sont encore au stade des pourparlers.

La dynamique Bayrou et ses limites

En 2007, François Bayrou avait construit son succès sur plusieurs éléments : une posture à la fois tribunicienne et victimaire dont certains traits étaient empruntés à l’extrême-droite, l’inquiétude suscitée par les deux principaux candidats au sein de leur propre camp, un renouvellement de son vocabulaire politique avec des emprunts à la gauche mais aussi à la tradition rad-soc, un clin d’œil appuyé à certaines catégories sociales en déshérence (enseignants, infirmières), mais aussi le fait que l’espace électoral de l’UDF était en quelque sorte inoccupé, après qu’une partie des centristes historiques avait rejoint l’UMP. L’ensemble lui avait réussi, au détriment d’abord du PS : les deux tiers de ses électeurs du premier tour étaient issus de la gauche. Plus que son programme proprement dit, dévoilé fort tard et assez nébuleux, il avait dû son succès à sa remarquable capacité à mettre en forme une indignation.

Une partie de ces éléments reste en place, et en particulier la disponibilité d’une bonne part de l’électorat de centre droit et de centre gauche. Le malaise des classes moyennes n’a pas disparu et au niveau national le PS peine toujours à convaincre de sa capacité à porter une alternative crédible, comme on l’a vu récemment sur les retraites. L’électorat catholique modéré est plus que jamais mal à l’aise avec certains aspects du sarkozysme : son rapport à l’argent et aux inégalités, mais aussi le caractère brutal de certaines politiques. Sur certains thèmes, ce malaise est porté par ses représentants : ainsi quand la proposition de loi sur la suspension des allocations familiales pour absentéisme scolaire a été adoptée par Sénat, le 15 septembre dernier, une bonne partie des centristes se sont abstenus, dont Pierre Méhaignerie (les élus du MoDem ont voté contre).

Mais la virginité politique dont Bayrou avait réussi à imposer l’image a fait long feu. Les difficultés à construire une organisation capable d’offrir des débouchés politiques ont mis en évidence les limites du personnage, et au fil des défaites la rhétorique de la dénonciation a fini par tourner à vide. Un point de rupture semble avoir été atteint à la veille des Européennes de 2009, avec les attaques ad hominem contre Daniel Cohn-Bendit.

Au centre gauche, la trajectoire d’une Eva Joly offre d’ailleurs l’exemple des limites de l’exercice. Son image d’intégrité a certes contribué, au printemps dernier, à lancer l’hypothèse d’une candidature à la présidentielle. Mais les jeux d’appareil et l’exposition médiatique sont corrosifs : ils mettent à nu les stratégies. De sorte que la probité candide et le lin blanc semblent aujourd’hui lasser des Français plus à l’aise avec la part de roublardise indissociable de la pratique politique qu’avec une prétention, jugée hypocrite voire dangereuse, à la pureté.

La rhétorique de la dénonciation reste présente dans l’espace politique du centrisme, mais l’usage immodéré qu’en a fait Bayrou semble en avoir épuisé les vertus. Certes un Villepin joue l’indignation avec talent et Borloo a déjà commencé à remettre en scène la posture d’authenticité et de conviction qui ont fait sa popularité. L’un et l’autre peuvent d’ailleurs apparaître comme des victimes d’un sarkozysme assimilé à l’arbitraire, ce qui leur confère une forme de légitimité morale. Mais les invocations courroucées à la République et la publicité donnée à la « fibre sociale » des uns et des autres auront à l’évidence moins d’efficacité dans un contexte de concurrence.

Les stratégies en présence

Esquissons rapidement une cartographie de ce champ de forces. Les deux stratégies les plus lisibles sont celle d’Hervé Morin, qui consiste à peser au sein de la majorité présidentielle tout en marquant sa différence, et celle de François Bayrou qui continue à croire en ses chances. Le premier se situe clairement dans une logique de rapport de force. Il vise à accroître son pouvoir de négociation, dans un jeu d’alliance parfaitement classique. Le second poursuit son aventure entamée à l’aube des années 2000 et dont l’année 2012 est depuis longtemps envisagée comme l’acmé.

Leurs stratégies s’opposent : Bayrou joue les outsiders, Morin les insiders. Soucieux d’apparaître comme un homme d’État, Bayrou tente aujourd’hui d’élargir son répertoire, non plus seulement en direction de la gauche comme il l’avait fait en 2006-2007, mais en empruntant des accents gaullistes qui peuvent conférer une certaine grandeur à sa traversée du désert. Évoquant l’affaire des Rom sur RTL le 15 septembre, il déplorait ainsi une « perte d’influence de la France » dans le monde. « Au lieu d’être une France de référence, une France qui donne une orientation, dont la voix pèse, tout d’un coup c’est une France rapetissée et ciblée. »

Après 2007, Bayrou a cherché à fédérer et c’était l’un des enjeux de la création du Modem, mais ses quelques prises de guerre (Jean-Luc Bennhamias) ont été compensées par des défections (Corinne Lepage) et des ralliements à la majorité (Michel Mercier). Il semble aujourd’hui décidé à faire de cette solitude, érigée en indépendance, un atout.

C’est également le cas de Dominique de Villepin, même si celui-ci est encore membre de l’UMP où il a conservé des fidèles. Un ticket est-il envisageable ? C’est ce que suggèrent des proches de Villepin (comme François Goulard), à un moment où celui-ci semble en perte de vitesse dans les sondages. Bayrou assurément ne lâchera rien, et si ralliement il y a ce sera celui de Villepin. A priori, ni l’un ni l’autre ne sont dans une dynamique très prometteuse et on voit mal comment cela changerait, sauf dans le cas d’une crise grave empêchant Nicolas Sarkozy de se représenter.

Plus structurée que celle de Bayrou, la stratégie d’alliance de Morin est aussi plus transparente. Un rapprochement semble aujourd’hui s’esquisser entre le Nouveau Centre et le Parti radical valoisien présidé par Jean-Louis Borloo. Sentant le danger, Bayrou s’emploie d’ailleurs à invalider la perspective d’une candidature Borloo, en ciblant son appartenance à la mouvance présidentielle. Sur Europe 1, le 30 octobre, il expliquait ainsi : « La définition du centre c’est l’indépendance. Tous ceux qui sont dans la galaxie du pouvoir, en orbite autour du pouvoir, rêvant de pouvoir entrer dans l’atmosphère dans laquelle comme tous les satellites ils brûleront, tous ceux-là ne peuvent pas prétendre être les représentants légitimes de cette indépendance. » Avec un regard appuyé en direction de son ancien directeur de campagne, il ajoutait : « La fonction de Premier ministre exige une solidité, une stabilité qui sont les deux éléments principaux de ce que doit être l’homme ou la femme qui exerce cette fonction. » Ce qui vaut également, bien entendu, pour la fonction de président.

Il reste que les choix et les ambitions de Jean-Louis Borloo occupent en ce moment toutes les attentions – jusqu’à celle du Parti radical de gauche, qui veut croire qu’ « en reprenant sa liberté, Jean-Louis Borloo offre l’opportunité aux radicaux et au radicalisme de retrouver toute leur place sur l’équipier politique. »[4]

Que souhaite vraiment l’ancien ministre de l’Écologie ? On sait qu’il réunit périodiquement les différents courants du centre (Radicaux valoisiens, Nouveau Centre, centristes de l’UMP). L’initiative pourrait aboutir à la création d’une confédération, favoriser l’émergence d’un groupe autonome à l’Assemblée, ou encore lancer une candidature Borloo. « Son souhait, c’est de pouvoir construire un pôle d’équilibre qui sera nécessaire à la majorité présidentielle », expliquait sur RTL, le 14 novembre, la secrétaire d’État sortante Valérie Létard. « Sans ce pôle d’équilibre, il nous semble que l’horizon 2012 ne peut pas s’organiser dans les meilleures conditions possibles. » Ce qui pose implicitement la question de la concurrence entre Borloo et Morin.

Borloo-Morin d’un côté, Bayrou-Villepin de l’autre ? Au terme de ce bref parcours il semble bien que l’appartenance à la majorité soit la principale ligne de clivage, définissant deux axes qui forment aussi deux alliances virtuelles. Il y a d’un côté ceux qui jouent l’autonomie pour mieux négocier, de l’autre ceux qui ont brûlé leurs vaisseaux et font leur miel de l’antisarkozysme. Ces derniers, Bayrou et Villepin, sont en concurrence directe avec le Parti socialiste. Ils attestent la permanence sur la droite du PS d’un espace électoral volatile, mais aussi relativement disponible ; un espace en négatif, où le contenu du programme compte moins que la charge critique portée par le candidat. Cet espace a pour particularité d’être profondément hétérogène, mais aussi de n’appartenir à personne. Europe-Écologie, rompant avec la ligne proposée par Daniel Cohn-Bendit, semble avoir renoncé à l’occuper : en novembre Corinne Lepage a ainsi renoncé à rejoindre un parti « phagocyté par les Verts ». La question se pose donc au PS soit de remobiliser directement cet électorat, soit de construire des alliances, soit de les rendre possibles. C’est une autre histoire : Jean-Luc Mélanchon a averti dimanche 21 novembre, au Mans, que le Front de gauche « ne participera à aucune coalition contre nature ».


[1]. Cf. G. Grunberg, F. Haegel, La France vers le bipartisme ?, Presses de Sciences Po, 2007.

[2]. Cité par C. Cornudet, « Imminent, le remaniement sème déjà le trouble au centre », Les Echos, 12 novembre 2010.

[3]. Cité par P.-A. Furbury, « Présidentielle : le pas de deux de Villepin et Bayrou », Les Echos, 10 septembre 2010.

[4]. Communiqué d’Eddie Aït, le 14 novembre.

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