Revue de réflexion du Parti Socialiste

 
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Le centre aujourd’hui

Par Jean-Louis Bourlanges, Président de l’Institut du Centre

Le centre s’est longtemps identifié à l’UDF, c’est-à-dire à une confédération partisane associant à deux composantes principales, les libéraux du Parti républicain et les démocrates chrétiens issus du MRP, des forces venues de la gauche (Parti radical et Mouvement social démocrate) qui avaient à la fin des années soixante refusé de cautionner l’alliance des socialistes avec le Parti communiste. Constituée à la veille des élections législatives de 1978, la confédération « libérale, sociale et européenne » a entretenu jusqu’en 1995 une relation tumultueuse mais équilibrée avec le RPR. Au début des années quatre-vingt-dix, l’UDF, déjà minée par les divisions internes qui allaient l’emporter, n’en disputait pas moins à son associé rival néo-gaulliste comme au Parti socialiste, le titre de premier parti de France. C’est ainsi qu’en 1988 l’UDF compte 131 députés contre 130 au RPR et, il est vrai, 275 députés socialistes et, cinq ans plus tard, 215 députés contre respectivement 257 au RPR et 57 au Parti socialiste.

Aujourd’hui, l’UDF a pratiquement disparu des écrans-radars. Le Modem de François Bayrou, qui en est juridiquement l’héritier, ne compte plus que trois députés et une poignée de sénateurs. Ses représentants ne détiennent aucune présidence de Conseil général ou régional et ne sont à la tête d’aucune grande ville. Le Nouveau Centre, constitué en 2007 par ceux des élus de l’UDF qui refusaient de s’associer à la dérive solitaire et, à leurs yeux, suicidaire de François Bayrou ne compte aujourd’hui que 23 députés. Jean Arthuis, Président de la Commission des finances du Sénat, bénéficie des résistances de cette assemblée aux rigueurs de la bipolarisation pour maintenir à la charnière de la droite et de la gauche une modeste formation d’élus indépendants mais se garde bien de pratiquer à l’égard de la majorité présente l’anathémisation imprécatoire qui a longtemps défini le style du président du Modem. Ralliés à la création de l’UMP en 2002, les démocrates-chrétiens de Pierre Méhaignerie et les radicaux de Jean-Louis Borloo sont les mal-aimés d’un parti qui les tolère, et dans le cas du Parti radical leur reconnaît une autonomie fonctionnelle, sans vraiment les associer à des orientations stratégiques définies en tout état de cause à l’Elysée.

La présence au gouvernement des centristes de toutes obédiences ralliés à Nicolas Sarkozy, sans être nulle est relativement marginale et les épisodes ayant précédé la reconduction du gouvernement Fillon en novembre 2010 ont clairement montré qu’aux yeux de ses alliés en général et du Président de la République en particulier, le centrisme avait cessé d’être une réalité politique qu’il convenait de ménager. Partagées entre un Jean-Louis Borloo hésitant à rompre avec le chef de l’Etat, un Hervé Morin dont la détermination à aller au combat présidentiel masque mal l’isolement politique et la fragilité électorale, et enfin un François Bayrou qui paraît désormais vouloir substituer dans sa relation à Nicolas Sarkozy les ambiguïtés du dialogue au confort de l’imprécation, les forces fragmentées et déboussolées du centre abordent l’élection présidentielle de 2012 dans les pires conditions.

Comment l’UDF en est-elle arrivée là ? Les forces qui se réclament du centrisme en France peuvent-elles espérer retrouver soit dans une culture de l’indépendance soit dans une stratégie d’alliance avec la droite ou avec la gauche un rôle significatif dans la vie politique française ? On ne peut répondre à ces deux questions qu’en commençant par s’en poser une troisième, celle de l’identité, de la place et de la consistance de l’UDF, telle qu’elle s’était formée à l’appel de Valéry Giscard d’Estaing au milieu des années soixante-dix.

1.    Le paradis perdu

Pour comprendre quinze années de descente aux enfers et sonder les dimensions de la crise qui détruit ce qui était naguère une famille politique puissante et respectée, il faut partir des choix fondamentaux qui ont déterminé la création de l’UDF, nourri ses ambitions, constitué ses atouts et ses fragilités. Créée par la volonté expresse de Valéry Giscard d’Estaing dans le dessein de fédérer les forces modérées et centristes issues de la Quatrième République, l’Union pour la Démocratie Française est l’expression partisane des trois choix fondateurs du giscardisme : l’union des libéraux et des démocrates chrétiens, l’acceptation de la Cinquième République, l’ambition des réformes.

L’union des libéraux et des démocrates-chrétiens.

Politiquement proches mais portés par des traditions culturelles très différentes, les républicains libéraux issus des Lumières et de l’Opportunisme des débuts de la Troisième République, et les démocrates-chrétiens, fidèles à la doctrine sociale de l’Eglise et à la tradition néo-thomiste du « bien commun » forment ensemble les bases de la confédération. Héritiers par la main gauche de l’ancienne France, les démocrates-chrétiens restent marqués par une représentation pré-libérale et communautariste de l’ordre social qui les distingue culturellement de leurs partenaires libéraux. L’adjonction des radicaux et des sociaux démocrates à cet attelage complique marginalement le jeu. Le fossé culturel séparant individualistes « éclairés » et solidaristes chrétiens se double en effet à l’intérieur du camp libéral d’une opposition politique entre partisans d’une laïcité militante entretenue dans les loges et constitutive de l’identité politique des radicaux, et partisans d’une laïcité-neutralité favorables, au nom de l’égalité réelle, au soutien public de « l’école libre ». Le clivage religieux contribue donc doublement à la fragmentation de l’UDF en stimulant la résistance conjointe à la fusion de deux villages d’Astérix : le réduit démocrate-chrétien refuse de se dissoudre dans un ensemble où son identité ecclésiale serait menacée, le réduit laïc organisé autour du bastion radical souhaite disposer de structures spécifiquement dédiées à la sauvegarde de la dimension « philosophique » de la tradition républicaine. L’UDF ne maîtrisera jamais ces ferments de division qui l’empêcheront de dépasser le stade confédéral et finiront par l’emporter dans les années quatre-vingt-dix.

L’acceptation de la Cinquième République.

La république gaullienne constitue un double défi pour une tradition centriste qui répugne tout à la fois à la bipolarisation et à l’abaissement du Parlement. A partir de 1958, et plus encore de 1962, la fonction médiatrice, qui était traditionnellement celle des centristes sous les républiques précédentes, perd sa raison d’être et le refus de s’agréger à l’un des deux camps expose le parti qui s’y risque dans la cadre d’un scrutin majoritaire à deux tours une menace mortelle. Le choix giscardien clairement affirmé dès 1962, a été celui d’une acceptation sans ambages des nouvelles institutions, l’objectif principal devenant la conquête de la présidence de la République et l’instrument de cette stratégie l’acceptation d’une alliance structurelle avec le parti gaulliste. Alors que le député de Chamalières, en homme de droite qui désirait gouverner au centre, attendait son heure dans l’ombre du Général De Gaulle puis de Georges Pompidou, les centristes d’appellation contrôlée, Jean Lecanuet, Alain Poher et, à sa manière, Jean-Jacques Servan-Schreiber, tentaient de forcer le destin mais hésitaient sur leurs rapports aux nouvelles institutions. Alain Poher récuse en bloc les nouvelles logiques institutionnelles et, à la faveur du traumatisme créé par le départ du général De Gaulle en avril 1969, côtoie le vrai succès avant d’être emporté par l’implacable logique présidentielle et majoritaire qu’incarne Georges Pompidou. Jean Lecanuet en 1965 et Jean-Jacques Servan-Schreiber au début des années soixante-dix finassent avec la Cinquième République et tentent en vain de faire fond sur le fait présidentiel et l’autorité politique qu’elle confère à un homme, pour échapper aux rigueurs du fait majoritaire. Leur échec ouvre la voie à Valéry Giscard d’Estaing et à sa volonté de donner un avenir au centre par le jeu conjugué de la prééminence présidentielle, de la logique bipolaire et du rééquilibrage interne à sa majorité. Trente ans plus tard, François Bayrou estimera possible de rompre avec le schéma giscardien et, les mêmes causes produisant les mêmes effets, sa témérité l’exposera aux mêmes déconvenues que ses glorieux devanciers de l’ère pré-giscardienne.

L’ambition des réformes.

Traditionnellement, le centre est un lieu idéologiquement vide et condamné à le rester du fait de sa fonction de trait d’union entre la droite et la gauche : pour entremettre, il faut se taire et écouter. Dès lors que ce rôle d’intermédiation est devenu sans objet, les partis du centre n’ont d’autre choix que de disparaître ou d’assumer une offre politique originale par rapport à celles de la droite et de la gauche. Ils sont donc conduits à se distinguer des autres et à concurrencer les deux camps au lieu de s’effacer en vue de les rapprocher. On passe ainsi du « avec la droite et avec la gauche » du centrisme de médiation au « ni droite ni gauche » du centrisme de proposition. Du coup, la relation entre les formations du centre et leurs partenaires de la majorité est elle placée sous le signe d’une tension inévitable, la lutte pour la prééminence électorale et politique s’accompagnant d’une lutte pour l’hégémonie idéologique et programmatique entre associés rivaux. Le paradoxe impose sa logique : plus les centristes acceptent le fait majoritaire, plus les relations sont tendues à l’intérieur des majorités dont ils font partie. En quoi consiste la spécificité idéologique de la confédération libérale et centriste ? Au risque d’être quelque peu sommaire, on dira que face à des partis socialiste et gaulliste d’inspiration jacobine, des « partis de l’Etat » en somme, l’UDF aspirait à être le « parti de la société ». Le credo de l’UDF, credo qu’elle est loin d’avoir assumé dans toutes ses dimensions, tient en trois points :

-      L’impartialité de l’Etat garantie par la séparation des pouvoirs, la réhabilitation de l’action parlementaire, le pluralisme des majorités, le contrôle de constitutionnalité et l’indépendance des médias.

-      Le respect du principe de subsidiarité qui fait certes de l’Etat un rouage essentiel de l’organisation des pouvoirs publics mais n’en fait pas le dépositaire exclusif d’un pouvoir illimité. Cette vision des choses suppose que la puissance publique se déploie de la commune à l’organisation mondiale en passant par la Région, l’Etat et l’Union européenne.

-      Le respect de la « concurrence non faussée »,  conçue moins comme un mode d’organisation de l’économie que comme un principe destiné à garantir l’exercice des droits fondamentaux de la personne (pour les démocrates-chrétiens) ou de l’individu (pour les libéraux) à penser, à s’exprimer, à créer, à donner, à vendre et à acquérir en toute liberté et dans la seule limite imposée par l’obligation de ne pas porter atteinte à l’exercice de ces mêmes droits par autrui.

Ce libéralisme là se dresse contre toutes les formes de monopole privé et public, mais est radicalement étranger à ce qu’on qualifie, de façon le plus souvent approximative, d’ultralibéralisme. Il s’en distingue sur deux points essentiels. Il ne croit pas d’abord que le simple jeu de l’offre et de la demande suffise à atteindre à « l’optimum économique » et a fortiori à « l’optimum social ». Il intègre à cet égard les considérations de Keynes sur les risques inhérents au fonctionnement du marché d’un équilibre de sous-emploi des facteurs de production. On relèvera d’ailleurs que ce sont des théoriciens d’inspiration libérale, tel Raymond Boudon, qui ont le plus clairement mis en lumière les effets pervers qui naissent spontanément de la concentration simultanée d’une multitude de décisions individuelles et qui ont donc mis en lumière les procédés par lesquels il arrivait trop souvent à la « main invisible » de se tordre le poignet.

La pensée libérale estime en outre que le jeu spontané des acteurs économiques détruit l’économie de marché et conduit, faute d’une intervention publique d’encadrement, de régulation et de contrôle, à la constitution d’un ordre économique asymétrique caractérisé par l’élimination de la concurrence et la confiscation de la plus-value au profit de monopoles, d’oligopoles et de cartels en tous genres. L’idée centrale, et centriste, est que le marché n’est pas une plante sauvage qui pousse toute seule dans la jungle sociale mais une fleur de serre qui requiert pour croître et s’épanouir l’existence d’un environnement artificiel très strictement organisé. Pour donner lieu à une relation fondée sur ce que Sartre nommerait « une intersubjectivité authentique », le marché ne doit pas craindre mais exiger des transferts sociaux massifs, un encadrement normatif rigoureux et des instances de contrôle et de régulation indépendantes, puissantes et respectées.

Il est absurde d’opposer les bienfaits du libéralisme politique aux méfaits supposés du libéralisme économique. C’est la même exigence d’une liberté garantie par la puissance publique qui soutient l’un et l’autre. Ce qui fonde une société libérale, ce n’est ni le culte ni le règne de l’argent, mais c’est l’idée selon laquelle toute restriction du droit à la création, à la transmission, et à la réception d’un bien ou d’un service, c’est-à-dire toute remise en cause du libre-échange entre personnes privées, constitue une atteinte sérieuse aux libertés fondamentales et doit conserver un caractère d’exception à la règle de droit commun, faire l’objet de décisions précisément motivées et justifiées, et se voir gérée sans arbitraire ni discriminations par des autorités juridictionnellement attaquables dans le cadre de procédures transparentes. Bref, le libéralisme ce n’est rien d’autre que la substitution combinée du libre-arbitre et de la règle de droit à l’arbitraire administratif et aux privilèges de l’argent.

Ce centrisme réformateur tel qu’il a été porté pendant deux décennies par l’UDF est inévitablement en tension avec le centrisme hérité de l’époque antérieure, ce centrisme de médiation qui n’aime ni les alliances trop rigides, ni les programmes trop précis, ni les tensions trop vives avec ses partenaires potentiels. Honnête courtier entre la droite et la gauche, celui-ci a tendance à mettre en avant ce que la droite et la gauche ont en commun, c’est-à-dire précisément cet ordre jacobin que combat le parti de la société. Du coup, les hommes du centre, et en particulier Valéry Giscard d’Estaing, grand libéral d’Etat, oscillent en permanence entre deux logiques : une logique néojacobine d’incarnation de l’ambition commune à la droite et à la gauche (saint-simonisme industriel, extension de l’Etat-providence, collège unique) et une logique tocquevillienne d’arrachement de la société à l’emprise d’une administration capricieuse et anesthésiante. L’expérience a montré que cette tension était gérable au plan gouvernemental par des forces habituées au dialogue et portées par une éthique de modération.

2.    La descente aux enfers

La descente aux enfers de l’UDF, amorcée dès 1981 avec la défaite de son fondateur à l’élection présidentielle, suspendue pendant quatorze années et précipitée à partir de la première élection de Jacques Chirac en 1995 jusqu’à la disparition de toute représentation parlementaire significative lors des élections législatives de 2007, constitue le fait politique majeur des trente dernières années en France. L’effondrement de la confédération libérale et centriste se présente à la fois comme la résultante d’un drame national, une tragédie politique française, et comme l’expression particulière d’un mouvement général de recomposition des forces de la droite et du centre qui affecte toute l’Europe. Le premier niveau d’interprétation tend à faire de François Bayrou l’acteur principal d’un suicide collectif, le second autorise à ne voir en lui que le héros procyclique d’une histoire fatale dont il n’aura été que l’instrument aveugle et complaisant.

Une tragédie en cinq actes

La tragédie politicienne du centre, telle qu’elle se développe sur trente années, méconnait sans doute la règle de l’unité de temps mais n’en respecte pas moins l’un des canons principaux du genre : elle se déroule en cinq actes. Le premier acte, c’est à l’évidence la défaite de Valéry Giscard d’Estaing en 1981. Celle-ci n’entraine pas la disparition de la formation qu’il a créée mais la prive de son chef naturel, le chef d’un parti de la société paradoxalement dominé par l’Etat puisque, on l’a vu, c’est dans sa légitimité de Président de la République que le fondateur avait puisé l’autorité lui permettant d’imposer sa loi commune aux partis constitutifs de la Confédération. Incapable de trouver en elle-même une procédure légitime de sélection d’un chef engageant à la fois les libéraux du parti républicain et les démocrates chrétiens du CDS, l’UDF va utiliser les chefs successifs que le pouvoir d’Etat a oints de sa grâce, Raymond Barre et Edouard Balladur, c’est à dire deux hommes dont l’un n’a jamais été membre de l’UDF et dont l’autre était un hiérarque du parti concurrent. Ces facilités n’auront toutefois qu’un temps.

Le deuxième acte, c’est précisément celui de l’échec d’Edouard Balladur en 1994 qui coupe le cordon ombilical entre l’UDF et les grands serviteurs de l’Etat et laisse face à face les deux factions principales de la confédération, c’est-à-dire deux cultures politiques, libérale et démocrate-chrétienne, deux rivaux, Alain Madelin et François Bayrou, et deux stratégies, la fusion des droites ou l’indépendance du centre. Le troisième acte, consécutif aux élections régionales de 1998, sera celui de la rupture entre Alain Madelin et François Bayrou et de la sécession du Parti républicain, sécession qui interdit désormais à l’UDF d’espérer disposer d’une masse critique suffisante pour faire jeu égal avec le RPR dans le cadre d’un scrutin majoritaire à deux tours. Le nouveau rapport de force débouche logiquement sur le quatrième acte : la dislocation entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2002 de ce qui reste du parti et la rupture interne à la famille démocrate chrétienne dont une fraction significative, emmenée par Pierre Méhaignerie, se rallie à l’idée de « parti unique » de la majorité et participe à la création de l’UMP. L’attitude du député d’Ile et Vilaine trouve son origine dans l’agacement suscité par la concentration du pouvoir à l’UDF entre les mains de François Bayrou, mais surtout dans le constat de faiblesse d’un parti désormais incapable de tirer son épingle du jeu électoral dans le cadre d’un affrontement avec le RPR, ainsi que dans les conseils du Chancelier Kohl soucieux de se voir se réaliser en France comme en Allemagne l’union au sein d’un même parti des conservateurs et des chrétiens démocrates. Le cinquième acte, ce sera dans la postérité des décisions prises au congrès UDF de Lyon de janvier 2006, le choix d’une politique « d’indépendance » totale, c’est-à-dire d’isolement électoral absolu de l’UDF, choix qui conduira aux désastres législatifs, municipaux et régionaux du Modem pendant les années 2007-2009.

A cet isolement qu’il avait par ailleurs passionnément désiré, François Bayrou a cherché, à la faveur de la campagne présidentielle de 2007, à opposer à la fois les qualités personnelles du candidat qu’il s’était préparé à être et l’inflexion idéologique du discours traditionnel de l’UDF. Le succès de sa campagne, inattendu aux yeux de beaucoup, a permis de vérifier à la fois la valeur de l’homme, son talent, son habilité manœuvrière, sa force de caractère, et l’efficacité d’une rhétorique tribunicienne tranchant  par son négativisme et sa combattivité avec le ronronnement centriste traditionnel. La démarche de François Bayrou n’en était pas moins vouée à l’échec pour deux raisons fondamentales : elle enfermait l’UDF dans une posture oppositionnelle qui lui fermait les portes de l’alliance à droites sans pour autant lui ouvrir celle d’une alliance alternative avec le Parti socialiste et elle faisait fi de tout ce que l’UDF représentait de plus précieux dans la société politique, la modération du ton, l’exigence réformatrice, le refus de l’hyper-présidentialisme, le respect de la démocratie représentative et des corps intermédiaires, la priorité donnée à l’ambition européenne. Le candidat de l’UDF décidait de placer sa campagne sous le triple signe du messianisme héroïque, de la protestation tribunicienne et de l’immobilisme imprécatoire, sans voir que ce triple décalage le coupait simultanément de la droite, de la gauche… Et du centre.

La responsabilité de François Bayrou dans ce désastre est à l’évidence écrasante. La confiscation personnelle du pouvoir d’orientation du mouvement s’est en effet traduite par un refus téméraire de toute alliance majoritaire et par une double remise en cause des choix fondamentaux de l’UDF, l’alliance des centristes et des libéraux d’une part, celle du centre et de la droite néogaulliste d’autre part. Une double rupture équivalent, en l’absence de toute alternative politique, à un suicide collectif, vécu, il est vrai, par le principal intéressé avec une inquiétante jubilation.

Une crise européenne

La responsabilité personnelle de François Bayrou dans la disparition de l’UDF pour écrasante qu’elle soit, mérite toutefois d’être relativisée à la lumière de l’évolution générale des forces politiques en Europe, évolution marquée par une crise majeure de la démocratie chrétienne, un durcissement autoritaire des partis conservateurs et libéraux, un malaise croissant de la social-démocratie et l’affirmation aux deux extrémités de l’axe droite-gauche de forces antisystème. Le naufrage de l’UDF s’inscrit à l’évidence dans ce grand remue-ménage des partis européens. François Bayrou n’a été que le relais pro cyclique d’un mouvement général dont il a amplifié les effets ravageurs sans voir qu’il en serait la première victime.

Ces différents phénomènes trouvent leur origine dans les trois grandes mutations qui forment la mondialisation telle qu’elle est vécue par les Européens : la fin de la Guerre froide et la substitution progressive des confrontations identitaires aux anciennes confrontations idéologiques, le développement des échanges au sein d’un village économique globalisé et la modification du rapport de force entre un capital de plus en plus mobile et une main d’œuvre salariée structurellement excédentaire, et enfin l’évolution en ciseaux des attitudes religieuses, les progrès de l’indifférence et du libéralisme culturel contrastant en Europe avec le réveil d’une religiosité dure, et même parfois totalitaire, au Moyen-Orient et aux Etats-Unis. La combinaison de ces phénomènes entraîne une triple modification de l’ordre politique européen :

-      A droite, s’affirme le succès de grands partis néo conservateurs dont le prototype a été conçu par Margareth Thatcher, la caricature dessinée par Silvio Berlusconi et la dernière variante popularisée par Viktor Orban. Il s’agit de partis fédérant néolibéraux et conservateurs et cultivant dans des proportions variables un reflux plus ou moins audacieux de l’Etat-providence, un souverainimse antieuropéen et parfois xénophobe, une gestion autoritaire, voire musclée, des enjeux sécuritaires.

L’affaire se complique du fait qu’à la droite de ces grandes formations, se développent un peu partout en Europe des mouvements tribuniciens dont l’appoint électoral peut se révéler indispensable à la survie de certaines majorités. Ces mouvements sont alimentés dans des proportions inégales par deux sources : une culture néofasciste venue de l’entre-deux-guerres et une protestation néolibérale anti islamiste. L’extrême droite européenne passe par toutes les couleurs d’un arc-en-ciel dont les deux bouts sont tenus par Jean-Marie Le Pen, l’archaïque, et par les héritiers de Pim Fortuyn, le recompositeur.

-      La crise de la démocratie chrétienne dont la spécificité est doublement attaquée : sur sa droite par la sécession conservatrice des libéraux et la remise en cause du modèle social d’inspiration keynésienne hérité de l’après-guerre et sur sa gauche par le recul des valeurs chrétiennes et les progrès spectaculaires du libéralisme culturel. Trop à gauche aux yeux de la droite, trop à droite aux yeux de la gauche, la démocratie chrétienne perd sur les deux tableaux. Elle s’effondre en Italie et en Belgique, s’isole et se marginalise en France, recule et se droitise aux Pays-Bas et, dans une moindre mesure, en Allemagne. L’isolement de François Bayrou, comptenteur moral simultané de Nicolas Sarkozy et de Daniel Cohn-Bendit, illustre la nouvelle solitude du démocrate-chrétien.

-      A gauche, la sociale démocratie est de plus en plus contrainte de faire, comme dans l’Europe du Sud, le « sale boulot » de l’adaptation à la crise et tient de plus en plus difficilement la balance égale entre les exigences de justice et de compétitivité. En Allemagne, en France, en Italie elle est de plus en plus écartelée entre une critique révolutionnaire et anticapitaliste qui lève sur sa gauche et un devoir de rigueur budgétaire et de repli de la voilure sociale que sa crédibilité gouvernementale l’oblige à assumer.

Sociaux-démocrates et sociaux-libéraux, dont l’alliance scellait naguère tant de majorités européennes, sont donc les plus directement atteints par une évolution qui tend à disjoindre leurs forces et les oblige à compter davantage avec les ultras des deux bords. Idéologiquement, la crise de longue durée que traverse l’idée européenne est le signe le plus manifeste de leur commune déconvenue. Ces partis ont été longtemps portés par une volonté partagée de construire une Europe institutionnellement forte, associant liberté d’entreprendre, protection sociale et réduction des inégalités. Sans qu’on y prenne immédiatement garde, les trois illusions enfantées par la guerre froide – la mondialisation heureuse, la contagion des valeurs démocratiques et l’hyperpuissance américaine – ont peu à peu vidé de sa substance l’ambition européenne. A quoi sert une Europe forte dans un monde totalement ouvert, tout entier acquis au pluralisme démocratique et structurellement incapable de faire la guerre face au grand frère du genre humain que seraient les Etats-Unis d’Amérique ? Les dirigeants européens qui prennent la relève de leurs aînés au milieu des années quatre-vingt-dix sont tous plus ou moins gagnés par l’euro-tiédeur de Gordon Brown et considèrent en fait qu’entre les nations souveraines et le village planétaire il n’y a rien. Le rêve fédérateur des centristes et des sociaux-démocrates s’enlise dans les querelles euro-institutionnelles et le byzantinisme bruxellois.

D’un point de vue politique, les deux familles souffrent ensemble d’une difficulté croissante à jouer, dans la grande tradition de la triangulation blairiste, leur rôle de tête de pont en direction des électeurs de l’autre bord. La gauche se prend à regarder de plus en plus sur sa gauche et la droite de plus en plus sur sa droite. Le chemin d’un bord à l’autre ne passe plus nécessairement par les cases centrales de l’échiquier, cases désertées par l’électorat populaire et passe de plus en plus (mais grâce au Ciel pas exclusivement) par des échanges directs entre les partis du ressentiment social à l’extrême gauche et de l’exclusion ethno-religieuse à l’extrême droite. L’axe droite-gauche tend à se transformer en une sorte de fer à cheval dont les pôles extrêmes sont plus proches l’un de l’autre qu’ils ne le sont l’un et l’autre du centre.

Dans cet ensemble européen, la France tient sa part comme l’atteste la création de l’UMP et l’émergence de l’identité nationale comme principe de ralliement. Elle fait toutefois partiellement figure d’exception dans la mesure où l’attachement à un « modèle social français » y demeure très fort : fait de ferveur égalitaire, de révérence étatique et d’appréhension du changement, cet attachement a pour effet de marginaliser les ultras libéraux au sein d’une UMP qui ne touche qu’avec des pincettes aux acquis de l’Etat-providence, et de préserver les positions électorales et les espérances politiques d’un Parti socialiste combinant une fidélité de fait à la social-démocratie avec un confusionnisme idéologique intellectuellement éprouvant.

Seconde particularité française, le rapport de force entre la droite et l’extrême droite n’est pas stabilisé. L’impuissance de Nicolas Sarkozy à retenir l’électorat arraché au Front National en 2007 crée une situation difficile pour le Président de la République et pour sa majorité, d’autant plus difficile que la persistance du tabou jeté contre toute alliance avec le Front National risque de stériliser un potentiel électoral indispensable à la victoire de la droite modérée. La logique de cette situation peut conduire le Chef de l’Etat à mener une campagne électorale résolument axée sur les thèmes de la droite profonde et négliger encore un peu plus les aspirations centristes, jugées ringardes, à « la démocratie paisible et réfléchie ».

3.    Le retour du centre ?

La tristesse de Darwin

A quinze mois de l’élection présidentielle, la situation du centre est, à vrai dire, plus paradoxale que franchement désespérée. Idéologiquement, les crises en chaîne qui se sont succédé ces dix dernières années ont, en congédiant les illusions de l’après-Guerre froide, rendu une actualité  au bon vieux discours de l’UDF et restitué à ses idées éprouvées sur l’organisation économique et sociale comme sur la construction européenne des couleurs qu’on aurait cru il y a une dizaine d’années définitivement passées. Politiquement en revanche, le centre parait bien mal armé pour se tailler un royaume au sein du nouvel ordre partisan et pour résister à la combinaison du réveil des forces antisystème ainsi qu’à la course vers leurs fondamentaux respectifs des forces dominantes de la droite et de la gauche.

Trois évènements majeurs offrent aujourd’hui un bain de jouvence aux thèmes fondateurs de l’UDF. La crise économique sonne le glas de la mondialisation heureuse et de l’ultralibéralisme insouciant sans pour autant donner le moindre crédit à ce qui n’apparaît à gauche que comme une posture révolutionnaire ou anticapitaliste. Les années récentes ont nourri le fantasme du « grand soir » d’un côté et de la révolution ultra libérale de l’autre mais comment imaginer sérieusement de revenir au monde cloisonné et à l’économie administrée d’hier et comment accepter l’idée d’une adaptation au monde de demain dont le prix à payer serait l’abandon de la protection sociale et le retour à l’état de nature ? La régulation publique d’une économie libérale et ouverte dans le cadre d’une Union européenne solidaire et d’une communauté économique internationale organisée dessinent le seul avenir raisonnable. Les déconvenues de l’hyperpuissance américaine et de la contagion démocratique, le développement d’une mondialisation asymétrique sur fond de tensions religieuses, culturelles et politiques entre grandes civilisations réhabilitent le projet européen conçu comme la mise en œuvre d’une solidarité forte au sein d’un espace fini et de plus en plus menacé dans ses intérêts, ses valeurs, voire sa survie.

Ce réveil de l’ambition phare des formations se réclamant peu ou prou du centre est porté par les crises en chaîne des années deux mille comme la vague ultralibérale et la mise en berne du fédéralisme européen l’avaient été par l’effondrement du socialisme réel et l’émergence illusoirement escomptée d’un monde sans rivage ni violence. Sans doute ces réponses en gestation ne sont-elles guère audibles aujourd’hui. Pas plus que ne l’étaient dans les années quatre-vingt dix, à l’heure où l’Union s’élargissait aux nouvelles démocraties, approfondissait son marché intérieur, transformait ses institutions et se dotait d’une monnaie commune, les ferments de dissolution et les promesses de blocage qui menaçaient pourtant un demi-siècle d’intégration européenne. « C’est tard dans la soirée, nous dit le philosophe, que l’oiseau de Minerve prend son envol. » Les illusions enfantées il y a vingt ans font notre malheur d’aujourd’hui. Les malheurs d’aujourd’hui nous commandent de renouer pour demain avec l’ambition européenne et de le faire avec ceux qui depuis toujours ont aimé cette ambition.

Ce que nous vivons à l’heure présente justifie sans doute notre détermination à construire un avenir qui refuse les illusions anticapitalistes et ultralibérales, le nationalisme autoritaire et le social protectionnisme, mais ne nous incite pas pour autant à l’optimise immédiat. Le grand Darwin est bien mal en point qui proclamait fièrement que « le besoin crée l’organe. » Jamais le besoin d’Europe, de libéralisme régulé, d’un combat solidaire pour les réformes et la justice n’a été aussi fort. Jamais non plus depuis les années trente les organes de la société politique n’ont été aussi défaillants. Jamais la configuration des partis, les attentes les plus sonores de l’opinion, les discours des dirigeants n’ont à ce point favorisé pusillanimité et démagogie et ne nous ont laissé un si faible espoir de voir enfin pris en compte et assumé ce besoin de renouveau, de solidarité, d’équilibre et d’efforts, dont sociaux-libéraux et sociaux-démocrates sont virtuellement porteurs.

Trois défis

Comment les troupes éparses du centrisme, vaincues, humiliés, décapitées et fragmentées peuvent-elles réagir pour tenter de répondre seules et avec d’autres, à ce qui sonne comme un appel de l’histoire lancé à des sourds ? Il leur faut pour renaître et compter à nouveau, relever trois défis principaux :

-      La définition d’une offre politique nouvelle. Les héritiers de l’ère giscardo-barriste se sont depuis vingt ans dispensé de tout vrai travail d’adaptation de l’antique projet « libéral, social et européen » supposé fonder la spécificité de l’UDF face au PS et au RPR. Le combat des personnes, l’obsession des rapports de force et l’instantanéisme médiatique ont conduit l’UDF à sacrifier le travail technique et idéologique nécessaire à la formulation d’une offre politique convaincante. De 1997 à 2007, l’UDF a certes pris peu à peu ses distances à l’égard de la politique immobiliste et laxiste des socialistes et des chiraquiens mais François Bayrou s’est gardé de remettre le moins du monde en cause le « modèle social français » et de proposer à nos concitoyens autre chose qu’une dénonciation véhémente des grands, des riches et des puissants. Quant à Nicolas Sarkozy, ses promesses de rupture ont fait long feu. Dès les premières semaines de son mandat, il a refusé d’assumer les deux grands changements qui s’imposaient : le rétablissement des équilibres financiers et la réduction de la fracture intergénérationnelle. Il faut à présent tourner la page de l’immobilisme inconscient d’hier et de la fausse réforme d’aujourd’hui. Le souci de la rigueur et la volonté de justice nous oblige à repenser en profondeur l’organisation de l’Etat, à responsabiliser et à décentraliser la gestion des grandes administrations, à lutter pour l’égalité tout en arrachant les services publics à la culture de la prestation monopolisée, de l’obligation réduite aux moyens et de l’assujettissement des administrés. C’est d’une réforme à la scandinave, menée sans brutalité ni timidité, au terme d’un travail collectif de réflexion et de mobilisation que nous avons besoin. Cette révolution des services publics –mieux cibler, mieux évaluer, mieux dépenser- conditionne le retour à une économie de croissance créatrice d’emplois et le maintien d’une protection sociale de haut niveau. Elle ne peut être menée à bien sans un investissement intellectuel considérable. Créé à l’initiative de Jean Arthuis, l’Institut du Centre entend prendre sa part de cet effort d’analyse et de proposition auquel il associe des représentants des différentes composantes de la sensibilité centriste.

-      L’unification des structures partisanes. Le morcellement gaulois des tribus centristes est incompatible avec le rétablissement d’une influence politique durable du centre et plus encore avec toute espérance de reconquête d’une position hégémonique sur le système politique. Ne nous y trompons pas toutefois, la fragmentation partisane des sociaux-libéraux ne peut prendre fin que par l’effet d’un choc exogène vigoureux, et ce choc, sous la Cinquième République, ne peut venir que de l’élection présidentielle. Si méritoires que soient les efforts d’un Hervé Morin ou d’un Jean-Louis Borloo pour accommoder les restes de l’ancienne confédération et pour bâtir une petite UDF sur les ruines de la grande, le réveil du centre ne peut passer que par l’émergence d’une personnalité capable de transcender les maigres bataillons du centrisme résiduel. Seule la rencontre avec le peuple français peut donner à l’homme ou à la femme de cette rencontre l’autorité nécessaire pour fédérer les vestiges du centre. En 1965, c’est la belle percée de Jean Lecanuet face au Général De gaulle qui seule a permis dans la foulée du scrutin de jeter les bases du centre des démocrates-sociaux et en 1978, l’UDF n’aurait jamais vu le jour si Valéry Giscard d’Estaing n’avait pas été élu Président de la République quatre ans plus tôt. L’unification partisane du centre est une nécessité mais, si l’on veut en faire autre chose qu’un faux semblant, ce ne peut être que le produit dérivé d’une campagne présidentielle réussie.

-      La participation à la campagne présidentielle. Les objections à l’idée d’une candidature du centre en 2012  sont à la fois nombreuses et puissantes. On relèvera d’abord la faiblesse prévisible des soutiens parlementaires à une « candidature de division » qui exposerait ses partisans au risque de représailles législatives dans les semaines suivant le scrutin. On s’inquiétera également de voir le score du candidat du Parti socialiste ou celui du Président sortant s’amenuiser au point d’autoriser Marine Le Pen à espérer figurer au second tour de l’élection présidentielle. On déplorera surtout l’impossibilité de trouver un homme ou une femme qui réponde parfaitement au portrait-robot du candidat centriste : un homme ou une femme assez éloigné de Nicolas Sarkozy pour pouvoir sans embarras critiquer son bilan et se démarquer de son projet, assez solidaire de la majorité pour « jouer collectif » et se prêter entre les deux tours à la conclusion d’un pacte quinquennal de gouvernement, assez réformateur pour ne pas se vouer à la défense exclusive d’un « modèle social » de moins en moins juste et de plus en plus ruineux. En tout état de cause la rupture désormais vieille de plus de dix ans entre les libéraux et les démocrates-chrétiens, et le peu d’empressement des premiers, à l’exception notable de Jean-Pierre Raffarin, à reconstituer une « ligue dissoute » avec les seconds, limite singulièrement les chances du candidat du centre de franchir le premier tour de l’élection présidentielle.

C’est à la lumière de ces considérations que s’est esquissé au deuxième semestre 2010, une alternative politique d’apparence plus modeste à une candidature présidentielle issue du centre. L’idée de placer Jean-Louis Borloo à Matignon pouvait séduire un Nicola Sarkozy qui y aurait vu l’occasion de sortir de son ghetto droitier de l’UMP, ghetto dont les élections régionales du printemps avaient souligné les limites, et favoriser en même temps une diversification contrôlée de sa majorité. Jean-Pierre Raffarin théorisait ainsi le contrat : reconstituer l’équivalent de l’UDF en fusionnant au sein d’une nouvelle formation les centristes et les libéraux de l’UMP et d’ailleurs et renoncer à présenter à l’Elysée, face à Nicolas Sarkozy un candidat de la famille. Ce projet ayant fait long feu, au prix d’une humiliation personnelle du premier ministre pressenti et d’une offense collective à sa famille politique, il ne reste plus aux centristes qu’à relever le défi qui leur est lancé ou à disparaître en ronchonnant dans les plis et les méandres d’une majorité en sursis.

Les hommes et les femmes du centre, entendez les héritiers démocrates-chrétiens et laïcs du social-libéralisme de l’UDF, sont finalement confrontés à un choix de calendrier. Leur faut-il relever la tête avant ou après 2012 ? S’ils restent l’arme au pied et laissent passer l’échéance présidentielle, ils ne pourront espérer s’arracher à leur néant actuel qu’à la faveur d’un processus de décomposition de l’UMP qui ne manquerait pas de se produire sur les ruines du sarkozysme. Ce scenario porte un nom : la  politique du pire. Il combine lâcheté de comportement et témérité d’analyse. Seule la pusillanimité des centristes trouverait son compte à rêver d’un « grand soir » politicien qui ne se produira sans doute jamais et qui en tout état de cause risque fort de bénéficier à plus puissants et à plus déterminés qu’eux.

Dans l’état de détresse de la majorité sortante et d’incertitude de l’opinion aucune des objections à une candidature centriste ne tient vraiment la route. La faiblesse prévisible des soutiens parlementaires de début de campagne n’est pas de nature à empêcher la percée d’un candidat résolu : Valéry Giscard d’Estaing face à Jacques Chaban-Delmas, Jacques Chirac face à Edouard Balladur, et même François Bayrou en 2007, ont connu soit la victoire soit le succès en dépit de la maigreur de leur soutien parlementaire initial. Quant au succès escompté de Marine Le Pen, il serait étrange d’en tirer argument pour organiser une mobilisation sans faille autour du président sortant, une mobilisation rendue nécessaire par le fait qu’il aurait cessé d’inspirer confiance aux français ! En vérité la seule façon de limiter une éventuelle percée de Marine Le Pen, c’est d’offrir aux déçus du sarkozysme une alternative plus sérieuse et plus honorable que celle que leur propose la représentante du Front National. Le précédent de 2007 doit faire réfléchir : la percée électorale de François Bayrou a sans doute joué un rôle non négligeable dans l’effondrement électoral du Front National. S’il apparaissait à quelques semaines du scrutin que Marine Le Pen risquait d’accéder au second tour, il serait bien temps alors d’envisager avec la gauche ou avec la droite républicaine un retrait de candidature et un pacte d’alliance destiné à la tenir en échec mais un pacte négocié sur la base du rapport de force créé par la campagne. Reste l’ultime objection, la plus sérieuse, celle du candidat : s’il est clair que l’original du portrait-robot dressé plus haut n’existe pas, il ne manque pas cependant de personnalités, à commencer par celle de Jean-Louis Borloo, capables d’incarner une offre politique profondément différente de celle du président sortant et de son adversaire socialiste.

La vraie question, et assurément la plus redoutable qui se posera à un candidat issu des familles centristes, ce sera celle de sa disponibilité à négocier, dans la perspective du deuxième tour de l’élection présidentielle et de la constitution d’une majorité quinquennale de gouvernement, avec les deux camps à la fois et non avec la seule droite républicaine. Cruelle dilemme en vérité ! Ouvrir la porte du dialogue et de la négociation avec le Parti socialiste, fut-il tenté de surmonter  ses pulsions archaïsantes et antilibérales, c’est pour un candidat du centre s’interdire de réunir derrière lui et au sein d’une même formation libéraux et centristes réformateurs, les premiers refusant de cautionner les choix des seconds. S’enfermer à l’inverse dans un tête-à-tête exclusif avec la droite, c’est s’interdire de jamais négocier en force avec elle et manquer peut-être l’occasion de former enfin avec Dominique Strauss-Kahn ou François Hollande une majorité de gouvernement capable de muscler l’économie de la France tout en renouvelant son pacte social. Cruel dilemme mais dilemme qu’il faut surmonter : un homme du centre qui exclut a priori toute idée de négociation et d’entente avec l’un ou l’autre des deux camps trahit sa vocation profonde. L’erreur de François Bayrou ne fut pas en 2007 de lorgner vers la gauche mais de refuser toute négociation avec la gauche comme avec la droite.

Sous la Cinquième République, le fait majoritaire s’impose à tous les acteurs mais pour un homme et une femme du centre, la participation à une majorité ne saurait être un préalable mais un aboutissement.

Jean-Louis Bourlanges

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