Le monstre doux : l’Occident vire-t-il à droite ?

Par Tangi Le Nevé Ricordel, militant socialiste

« A ceux qui y croient encore ». La gravité de la dédicace donne le ton dès l’introduction. Mais elle laisse un doute sur son sens précis. S’agit-il d’encourager la gauche à poursuivre son combat ? Ou s’agit-il de lui ôter tout espoir ? L’incertitude taraude le lecteur à chaque chapitre du passionnant ouvrage de Raffaele Simone. Arrivé à sa conclusion, il lui faudra pourtant un goût certain des causes perdues pour rejoindre les rangs des derniers fidèles.

Le point d’interrogation ménagé par le sous-titre – L’Occident vire-t-il à droite ? – est en effet bien fragile. Il relève plus de l’ultime politesse que de l’élémentaire prudence. Toutes les analyses de l’auteur tendent à démontrer que le déclin de la gauche est structurel et non conjoncturel.

Rouge à la fin des années 60, le fond de l’air s’est gravement rafraichi. Depuis une vingtaine d’années, « l’esprit du temps »[1] a sapé les conditions même d’une victoire de la gauche en Occident. Portée par les progrès de la technologie et les forces de la mondialisation, une culture de masse consumériste et régressive a submergé nos sociétés. Aujourd’hui, c’est l’espérance même des Lumières qui est menacée : l’idée d’un « progrès du genre humain » a déserté notre horizon historique. Bornés à des jouissances frelatées, nos aspirations sont tombées sous la coupe d’un Monstre doux.

Le diagnostic dit toute l’ambition de la démarche. En étudiant la crise de la gauche, Raffaele Simone veut dresser, à grands traits, un tableau de la modernité. Si son geste y perd en précision, son approche y gagne en force. Réintégrés dans leur contexte culturel, les phénomènes politiques deviennent également porteurs d’une signification morale. Nourri des références les plus diverses, l’auteur puise dans leur synthèse inédite une vision sombre et inspirée de notre époque. Les prophéties de Tocqueville et les constats de Debord soudain s’agrègent et font sens commun.

D’aucuns ont pourtant voulu pointer la banalité de certains propos du livre. Certes, toutes les analyses utilisées par Raffaele Simone ne sont pas réinterprétés dans une perspective originale. Lorsqu’il rappelle l’empreinte sanglante du communisme, dénonce l’édulcoration de la gauche postmarxiste ou s’interroge sur l’extinction de la conscience de classe, l’auteur n’ajoute pas grand-chose aux travaux de nombreux prédécesseurs. Mais, tout au moins, garde-t-il toujours l’élégance de les citer.

Plus sérieuses sont les critiques réprouvant son pessimisme. D’évidence, son étude porte le sceau du contexte italien. Dans nul autre pays, la déliquescence de la gauche et la vulgarité de la droite n’y semblent en effet pareil. Raffaele Simone a beau expliquer que l’Italie anticipe souvent les évolutions de l’Occident, le scepticisme reste de bon aloi. En France, le PS ne craint pas de s’afficher à gauche et le Président de la République a dû bien vite cacher ses Rolex. Tropisme commun du sarkozysme et du berlusconisme, le style « bling-bling » a heurté l’opinion française dès la première nuit passée au Fouquet’s. Aujourd’hui, l’un des principaux défis de Sarkozy est même de représidentialiser son image.

Marquées par la conjoncture italienne, les analyses de Raffaele Simone peuvent donc paraitre excessives au-delà des Alpes. La mise en cause de « l’incomparable petitesse intellectuelle et créative » des dirigeants de la gauche européenne relève ainsi de la vexation inutile. Il est faux qu’ils aient tous été aveugles aux enjeux de notre époque.

De même, le ton de l’auteur est trop péremptoire lorsqu’il affirme que « presque aucun des idéaux [de la gauche] ne s’est enraciné dans la mentalité des pays occidentaux ». La condition même du pouvoir du Monstre doux est la victoire – au moins dans les représentations sociales – du paradigme égalitaire. Dans son cauchemar éveillé, Tocqueville dit lui-même « voir une foule innombrable d’hommes semblables et égaux tourner sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs ». Or les combats de gauche ne sont pas pour rien dans cette égalisation symbolique des individus ! Nous y reviendrons.

Raffaele Simone semble enfin minorer les signes d’épuisement du consumérisme. Certes, ni la violence de la crise financière, ni l’imminence du péril écologique n’ont encore permis la construction d’un nouveau modèle de développement. Sans être un optimiste béat, on peut cependant croire inéluctable son émergence. Comme le note Bernard Stiegler, l’hyper-consumérisme conduit à sa propre négation : l’addiction à la consommation, explique-t-il, « apporte de moins en moins de bonheur, comme chez l’héroïnomane arrivé au dernier stade de l’intoxication »[2].

En dépit de ces différentes réserves, l’intérêt du livre reste intact. Aucune d’elles n’entame sérieusement sa thèse principale. Près d’un siècle après son illustre compatriote, Raffaele Simone réactualise avec force la théorie gramscienne de l’hégémonie culturelle. Aujourd’hui plus encore qu’hier, démontre-t-il, le capitalisme domine davantage les hommes par le consentement que par la contrainte. Le Monstre doux est la forme dernière de cette entreprise d’aliénation. Avec des accents habités, l’auteur trouve les mots justes pour dessiner les contours de son masque effrayant.

L’exercice est pourtant difficile car le Monstre doux reste une « entité immatérielle et invisible ». Il imprègne tout et ne réside nulle part. S’il anime les forces de droite en Occident, il refuse de s’y laisser incarner. Il n’est pas le champion d’un seul clan mais le mauvais génie de toute une culture. Dès lors, sa définition globale est fatalement vague. Raffaele Simone évoque ainsi « un système géré par des conglomérats multinationaux et des centres mondiaux de pouvoir financier, axé sur la consommation, l’ubiquité des médias et le divertissement, sur des appels continus à la volonté du peuple et un besoin général de religion et de spiritualité ».

Impossible à figurer précisément dans son ensemble, le Monstre doux se dévoile à travers les traits les plus saillants de la culture de masse moderne. En premier lieu, l’auteur pointe la « carnavalisation » de l’existence. Selon lui, la vie occidentale est désormais construite sur l’impératif du fun. Jouir n’est plus un droit à conquérir, c’est une tâche à remplir. Durant son temps libre, chacun est invité à être cool, ludique et festif. Quel que soit son âge, l’individu est sommé de rester jeune, désinvolte et affuté pour l’orgasme. Allégé de toute pesanteur, il est en réalité enfermé dans un narcissisme sans profondeur et dans un présent sans horizon.

Pour le plaisir de tous, le Monstre doux aménage donc toutes les instances nécessaires au divertissement. Comme d’autres avant lui, Raffaele Simone dénonce d’abord la multiplication des pièges de la société de consommation. De nos jours, le temps et l’espace sont toujours mieux organisés pour que chacun obéisse à notre premier commandement : consommer. Tenus aux marges du casino mondial, les plus pauvres eux-mêmes ne souhaitent plus le renverser mais y rentrer à crédit.

De manière plus originale, l’auteur s’interroge sur l’impact concordant de la télévision et des technologies numériques. « L’un des visages les plus singuliers de la modernité, explique-t-il, est cette incalculable dilatation de la vision, des choses-à-voir et des instruments pour faire-voir : dans une certaine mesure, elle est même une Fête du Voir incessante ». De Loft Story à Facebook, les occasions de s’exhiber et d’épier autrui ont été décuplées. Au cours d’un développement passionnant, Raffaele Simone analyse les conséquences de cette hypertrophie de la vue sur notre vie affective : disparition de la honte, débâcle de la solidarité, infantilisation des individus…

Plus grave encore, les outils télévisuels et numériques portent finalement atteinte à « l’un des piliers de la rationalité occidentale : la capacité de distinguer la réalité de la fiction ». Appuyé sur les travaux de Debord et de Baudrillard, l’auteur montre comment le Monstre doux exploite le pouvoir d’ubiquité et de subjugation des images. Dans la société spectaculaire, la vie quotidienne n’est plus appréhendée dans sa réalité. Une équivalence trompeuse s’est glissée entre ‘choses vues’ et ‘choses vécues’.

Selon Raffaele Simone, le Monstre doux est ainsi l’âme d’un capitalisme new age : il repose moins sur l’exploitation économique des travailleurs que sur l’assujettissement culturel des consommateurs. Dans le passage déjà cité de son œuvre, Tocqueville disait craindre l’apparition d’un « pouvoir immense et tutélaire » qui « aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir ». Le Monstre doux est pour l’auteur l’incarnation parfaite de cette vision prémonitoire : « il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ».

L’acuité de ce constat ne parait, hélas, guère contestable. Dans la plupart des pays occidentaux, la logique décrite par Raffaele Simone est bien à l’œuvre depuis une vingtaine d’années. Si l’Italie en offre le modèle chimiquement pur, ses voisins connaissent la même évolution à des stades plus ou moins avancés. La principale critique contre l’auteur ne visera donc pas l’état du malade mais ses perspectives de guérison.

D’après lui, la gauche est tragiquement désarmée pour combattre le Monstre doux. « Comment peut-on vouloir, explique-t-il, qu’une foule distraite par le désir de consommer, déviée par de continuelles attaques contre la capacité de distinguer réel et fictif, sollicitée par des impulsions égocentriques, bloquée pour imaginer le futur, puisse vraiment se concentrer sur quelque chose qui ressemble aux ‘idéaux de gauche’ ? Ces derniers ont un air de renoncement, de rigueur et même d’ennui ». Rivée à l’humanisme contraignant des Lumières, la gauche serait balayée, sans retour, par l’individualisme consumériste de l’époque moderne.

Cette affirmation est le point faible de la démonstration de Raffaele Simone. Non seulement la gauche n’est pas « pénitentielle » par nature, mais sa congruence avec le Zeitgeist est évidente. Le mythe de la société d’abondance et le souci d’intensifier l’existence ne sont pas nés chez les spécialistes du marketing ; ils ont été portés, à l’origine, par des forces de gauche. De Marcel Gauchet à Luc Boltanski, de nombreuses analyses ont souligné, en particulier, certains effets pervers des revendications de Mai 68. Qu’il ait desservi le civisme démocratique ou qu’il ait contribué à un nouvel essor du capitalisme, l’hédonisme libertaire a préparé le terrain du Monstre doux. De ‘jouir sans entrave’ à ‘consommer sans limite’, le pas est vite franchi quand la conscience révolutionnaire faiblit…

Osons une question : la gauche a-t-elle même un jour défendu des valeurs héroïques en dehors de ses franges les plus radicales au début du 20ème siècle ? Sans doute, la condamnation du capitalisme s’est-elle toujours plus ou moins appuyée sur la volonté de régénérer la société par l’éthique du travail. Mais cette volonté ne s’est-elle pas très vite étiolée au profit de conquêtes purement matérielles ? Dès janvier 1909, Edouard Berth déplorait ainsi dans l’organe du syndicalisme révolutionnaire : « ce qui dans le socialisme a été jusqu’ici faible, faible jusqu’à la nullité, c’est la morale. Le socialisme a-t-il eu d’autre philosophie qu’une philosophie de la jouissance ? »[3].

En réalité, le Monstre doux est donc un phénomène aux origines lointaines, multiples et contradictoires. Pas plus que la gauche, la droite traditionnelle n’y retrouve ses valeurs : la plupart de ses fondements ont également été sévèrement attaqués par le Zeitgeist. Aujourd’hui, le Monstre doux ne sert l’ambition et le pouvoir que d’aventuriers avides et cyniques dont Il Cavaliere est le parfait exemple.

C’est dans cette faille de l’argumentation de Raffaele Simone que s’est caché l’espoir. L’auteur exhorte la gauche à être « à la hauteur des temps » avec des accents crépusculaires. L’heure n’est pourtant pas si grave. Si la gauche est provisoirement dépassée par les débordements de la culture de masse, elle garde des capacités d’action pour réencadrer son cours. Entre l’une et l’autre, aucune opposition ontologique ne vient creuser une distance irrémédiable.

Alors, que faire ? Plutôt que s’efforcer d’extirper les tendances individualiste et hédoniste de nos sociétés, la gauche doit les accompagner pour les éclairer et les amener vers le meilleur. Le consommateur ne se convertira pas en bon citoyen par le simple appel à sa vertu mais par le dévoilement de ses intérêts partagés. A cet égard, les travaux d’Axel Honneth ouvrent des perspectives stimulantes. Leur objectif est de dépasser les limites de l’individualisme en créant les conditions sociales d’une véritable autoréalisation de l’individu.

Permettre à chacun de devenir ce qu’il est passe, en effet, par le renforcement des liens sociaux. La gauche tient ainsi le levier pour mieux mettre en lumière l’interdépendance des hommes. Loin de s’opposer aux solidarités collectives, nous le savons, l’autonomie personnelle les suppose. A la gauche d’imaginer les manières d’ouvrir à l’individu les portes de lui-même en offrant, à chaque âge de la vie, les moyens propices à tous les essais. Si elle parvient à relier l’épanouissement de l’individu à l’harmonie du groupe, elle retrouvera des prises sur la modernité et permettra à chacun, n’en doutons pas, de s’élever au-dessus des plaisirs concoctés par le Monstre doux.

La marche de l’Histoire, c’est bien connu, suit un cours dialectique. Né d’une synthèse dégénérative des aspirations modernes, le Monstre doux sera à son tour supplanté. Certes, nulle fin heureuse n’est promise à l’horizon. Sans partager l’approche essentialiste de Raffaele Simone, on peut douter de la nature humaine et croire que la bonté « a pour condition le mensonge des instincts »[4]. Mais la sublimation de nos pulsions résume précisément tout l’effort de civilisation. Il a déjà quelques siècles derrière lui. A nous, aujourd’hui, de lui faire honneur.


[1] Raffaele Simone utilise le terme « Zeitgeist » hérité de la philosophie allemande.

[2] Interview de Bernard Stiegler, site L’Hebdo.fr.

[3] Edouard Berth, « Le centenaire de Proudhon », Le Mouvement socialiste, janvier 1909.

[4] Nietzsche, Ecce Homo, tome 2 des Œuvres, Robert Laffont, collection Bouquins, page 1194.

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