Revue de réflexion du Parti Socialiste

 
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« Quelle politique économique dans un nouvel environnement ? »

Par Laurent Fabius

Pour un responsable politique, revisiter le passé, c’est aussi se tourner vers l’avenir. Revenir sur les choix faits en 1981 quand la gauche a gouverné peut nous aider à construire ce que nous ferons en 2012 si, comme je l’espère, les Français nous accordent leur confiance.



 Avant d’évoquer notre politique économique, quelques mots sur François Mitterrand comme président. Mitterrand, on le sait, ne faisait pas partie des économistes chevronnés. Il éprouvait même de la méfiance à leur égard. Chaque conversation budgétaire se terminait par un « de toutes les façons, on finira par me proposer une hausse du tabac et de l’alcool ! ». Mais il possédait deux qualités majeures : la passion du futur et le goût pour ce qu’on appelle aujourd’hui l’économie réelle (la production de biens et de services) qui furent souvent décisifs. Au-delà même des rangs de la gauche, son souvenir est désormais très positif pour une large majorité de Français, ce qui l’aurait fait sourire. Car si, de son vivant, il fut très combattu, détesté même, il existe désormais une sorte de « Mitterrando – nostalgie » nationale. Elle s’explique par bien des raisons, y compris l’effet de contraste avec l’actuel titulaire. L’homme du 10 mai avait su se muer au fil des ans en un Président arbitre, initiateur et rassembleur ; telle n’est pas, à l’évidence, la caractéristique dominante aujourd’hui.



J’en viens à ce que fut notre politique économique en 1981.



Au lendemain du 10 mai, la gauche a pris les mesures sociales que chacun connaît, conformément à ses engagements préélectoraux : 5ème semaine de congés payés et réduction de la durée du travail à 39 heures, hausse du SMIC, relèvement des minima sociaux et des pensions les plus modestes, retraite à 60 ans, … Lorsqu’on sait qu’à cette époque plus d’un ouvrier sur deux mourait avant même d’avoir atteint 60 ans et que les inégalités étaient massives, ces dispositions étaient légitimes. On s’interroge souvent sur leur coût . Pourquoi pas, mais n’est-il pas un peu facile d’approuver chaudement le bien fondé de mesures sociales, tout en récusant leur traduction financière ?





Cette politique de relance a toutefois buté sur un environnement international imprévu. Avec la majorité des instituts de conjoncture, nous avions misé en 1981 sur une reprise mondiale soutenue, qui aurait offert des débouchés à nos entreprises. Tel ne fut pas le cas. Les Etats-Unis choisirent une politique monétaire restrictive, cependant que nos partenaires européens refusèrent de soutenir leur propre activité. A cette anticipation inexacte s’est ajoutée une sous-estimation de l’affaiblissement de l’appareil productif français, laissé en jachère par les gouvernements précédents. Produisant des biens fréquemment inadaptés à la demande, beaucoup de nos entreprises n’ont pas pu profiter de la relance. Les comptes extérieurs se sont dégradés, le gouvernement Mauroy a dû dévaluer dès l’automne 1981. En tant que Ministre du Budget, j’étais évidemment très sensible à ces aspects. J’alertai F. Mitterrand dès la fin 1981. En 1982, fut décidée une inflexion économique, confirmée en 1983 et accompagnée du choix de rester dans le système monétaire européen.



Une leçon à tirer est que nos engagements programmatiques étaient sans doute à l’époque trop nombreux et qu’il ne faut jamais – encore moins aujourd’hui – sous-estimer l’environnement extérieur. Pour autant, outre les avancées sociales, je pense que de bonnes décisions furent prises dans au moins quatre domaines  :

  • l’extension du secteur public. Je ne reviens pas sur la controverse idéologique concernant les nationalisations ni sur le débat concernant leurs modalités. Je veux plutôt souligner ce qui a constitué leur apport essentiel : en permettant des restructurations et des recapitalisations, elles ont conduit à sauver plusieurs de nos grands groupes industriels et à assurer leur indépendance. Elles ont contribué à redresser la compétitivité perdue dans les années 1970, comme le montre le rétablissement de notre commerce extérieur après 1982. Demain, nous aurons besoin d’un véritable renouveau productif français et européen, qui devra être stimulé par des outils bancaires, financiers et fiscaux adaptés.
  • l’enseignement, la formation professionnelle, les universités, la recherche, la culture ont été renforcés par la présidence Mitterrand. Face à la politique malthusienne de la droite qui laissait sur le bord du chemin une part de notre jeunesse, la plupart des impulsions données à l’époque dans ces domaines se sont révélées pertinentes : l’élévation la plus large possible d’une classe d’âge au niveau du bac, le bac pro que j’ai mis en place tout comme l’introduction des nouvelles technologies à l’école ou encore le soutien à l’innovation avec la création du crédit d’impôt recherche en 1983. En 2012, nos priorités devront s’appeler : innovation, recherche, éducation, formation. Nous devrons retrouver notre compétitivité par le haut, c’est-à-dire par la qualité, par l’innovation, et non par un concours du mieux capable de baisser les salaires.
  • la décentralisation a apporté un changement radical et positif. On imagine mal aujourd’hui à quel point elle constitua à l’époque une révolution. Elle a donné à nos territoires et à leurs élus des marges de manœuvre pour soutenir le développement local. Nous devrons en 2012 franchir une nouvelle étape en ce sens, permettre davantage de compétences aux échelons locaux, y compris en matière économique, et davantage d’autonomie financière. La confiance dans les acteurs de proximité s’est également traduite au sein de l’entreprise par l’octroi de nouveaux droits aux salariés grâce aux lois Auroux. Cette piste devra, sous de nouvelles formes, être développée.
  • Enfin l’ancrage européen de notre économie a été conforté. Le fameux « tournant » de 1983 a inscrit l’économie française au cœur de l’Europe. F. Mitterrand m’avait personnellement confié le soin d’examiner les conséquences d’une éventuelle sortie du système monétaire européen : j’ai acquis alors la conviction que celle-ci, loin d’élargir nos marges de manoeuvre, nous obligerait à un plan de super austérité, tout en aggravant notre chômage et en marginalisant notre économie. Je le dis au Président, qui partagea finalement cette analyse et ce choix. Nous avons pu ainsi relancer la construction européenne, ouvrir la voie à la monnaie unique et préparer notre industrie et nos services à la compétition mondiale. Le travail en ce sens sera à reprendre demain.

Au total, un acquis essentiel de cette période est d’avoir prouvé que la gauche n’est pas une « expérience », longtemps attendue mais vite disparue. Nous sommes capables de transformer et de gérer dans le temps. Nous savons inscrire notre action dans la durée.

De ces années-là, j’ai tiré plusieurs enseignements pour mes propres choix entre 1997 et 2007. A Bercy, comme Ministre de l’Economie et des Finances, je me suis attaché à mettre en œuvre, dans le gouvernement Jospin, une politique de croissance réformatrice et j’ai veillé à ce que les comptes publics soient tenus : ils le furent et ils devront l’être à nouveau dans le futur. De même, pour rendre la dépense et l’action publiques plus lisibles et plus efficaces, une nouvelle constitution budgétaire – la « LOLF » – fut adoptée, dans un contexte trans-partisan. Des choix structurants, tels que la création du champion national AREVA, furent décidés en matière de politique industrielle, laquelle devra redevenir une priorité essentielle. Concernant la fiscalité, nous avons montré que la gauche, tout en faisant vivre les services publics, ne rimait pas avec le «toujours plus d’impôts » : nous avons allégé la taxe d’habitation et l’impôt sur le revenu surtout pour les couches modestes et moyennes, mené une politique fiscale au service de l’emploi et du pouvoir d’achat des plus modestes. Avec la taxe générale sur les activités polluantes, nous avons jeté les fondements – difficiles – d’une fiscalité écologique. Il faudra aller plus loin.

En 2000, alors que je retrouvais une Europe numériquement plus nombreuse, politiquement plus hésitante et économiquement plus faible, nous avons insisté sur la nécessité de lutter contre les trafics financiers internationaux et de mieux gouverner la globalisation. Dans le nouveau jeu mondial, j’attendais et je continue d’attendre beaucoup de l’Europe, mal en point. C’est en Européen que j’ai abordé la délicate question du traité constitutionnel en 2004-2005. Avec le recul, je suis frappé par le fait que, si les socialistes se sont alors divisés sur la réponse, nous partagions tous la même volonté de redresser la trajectoire de la construction européenne. Certains pensaient préférable le « oui » pour y parvenir. J’avais la conviction que le « non » nous permettrait de mieux stopper une spirale libérale qui desservait l’Europe et dont on voit les conséquences néfastes aujourd’hui. Les faits ont rendu incontournable la nécessité d’approfondir « le gouvernement économique » européen et de renoncer à un mélange de naïveté dans l’échange international et d’orthodoxie aveugle en matière de concurrence. Dans un contexte différent, cela reste vrai aujourd’hui.

Nous voici désormais au seuil de 2012.

L’environnement économique dans lequel nous devrons agir sera à certains égards plus difficile qu’en 1981, en raison de l’addition de deux crises : celle de l’économie et celle, spécifique, liée à « l’ardoise Sarkozy ». Avec une dette de plus de 1.800 milliards d’euros, majoritairement souscrite par des prêteurs étrangers, les finances publiques françaises sont exsangues, minées par une politique fiscale qui a multiplié les cadeaux inefficaces, inégalitaires et coûteux. Dans le même temps, notre économie accumule les signes de décrochage : la part de l’industrie régresse ; nous sommes fréquemment distancés en matière d’innovation et de R&D, alors même que notre pays faisait encore partie des meilleurs au début des années 1990 ; le chômage frappe près de 10 % de la population active.

Et cela dans un contexte général nouveau. L’exigence environnementale est beaucoup plus forte qu’avant. Notre « mix énergétique » devra être profondément revu, en réduisant la part du nucléaire, renforçant les énergies alternatives et misant à fond sur les économies d’énergie. Les marchés scrutent l’endettement public dont ils sont partiellement responsables, pour réclamer des politiques d’austérité. La régulation de la finance, vantée le temps des sommets internationaux, reste insuffisante. L’Europe se trouve à la croisée des chemins : certes, avec la création d’un fonds de stabilité et la politique de rachat de la dette européenne par la BCE, l’Union a montré qu’elle savait parfois rompre avec une pesante myopie ; mais les mesures de solidarité active et les initiatives européennes restent timides. Nous sommes entrés dans une nouvelle phase mondiale : la planète bascule de l’Atlantique vers l’Asie et l’Amérique latine. Dominante de 1945 à 2008, l’économie des Etats-Unis doit composer avec son premier créancier, la Chine, alors même que la gouvernance internationale peine à s’affirmer. Le désordre monétaire et l’absence de réciprocité dans le commerce international pénalisent l’Europe et la zone Euro. Face à ce nouvel environnement, compte tenu à la fois des leçons du passé et de la situation française, quels grands axes pour notre politique économique en 2012 et, plus généralement, pour redonner confiance en l’avenir ?

A la différence de 1981, je ne crois pas que les Français, qui mesurent les défis à relever et la dureté des temps, attendent des augmentations quantitatives immédiates massives. Ils espèrent surtout des améliorations au quotidien et ils souhaitent que la nouvelle équipe propose au pays des perspectives d’avenir et de justice, après 10 ans de gestion clientéliste où l’impartialité de l’Etat a été mise à mal. En réponse, la gauche doit articuler une politique qui permette à notre économie de se redresser dans l’équité, amorcer un nouveau modèle d’écodéveloppement, redonner confiance en l’Etat, en son efficacité, en son impartialité. On attend de nous ce que j’appellerai « une gauche des solutions ».

Nous devrons faire preuve de sérieux budgétaire. Au plus fort de la relance des années 1981-82, le déficit public de la France n’a jamais dépassé 2,8% du PIB, niveau qui suffirait aujourd’hui pour satisfaire aux critères européens. Entre 1997 et 2001, avec D. Strauss-Kahn comme avec moi-même, notre gouvernement a été le seul au cours des 30 dernières années à obtenir une baisse de l’endettement public, grâce à la qualité de sa gestion et à la croissance économique que notre politique a stimulée. Ce sérieux budgétaire, il faudra le mettre en pratique, non comme un but en soi, mais parce qu’il est le garant d’une politique de responsabilité qui ne sacrifie pas le long terme au court terme et qui permet l’action. Plus que d’une règle constitutionnelle d’équilibre, cette politique devra résulter de nos choix, confortés par un engagement de notre part sur le rythme et les conditions du désendettement.

L’exigence de redressement, de justice sociale et de sérieux financier imposera de revenir sur une collection de mesures clientélistes ou (et) contestables de la période Sarkozy. Nous devrons remettre en cause plusieurs allégements fiscaux de 2007 dans le cadre de la loi TEPA, socialement injustes et économiquement inefficaces. D’autres dispositions devront être corrigées, par exemple la « niche Copé » qui, pour un coût annuel de plusieurs milliards d’euros, exonère d’impôt sur les sociétés les plus-values réalisées par les holdings lors des cessions de participations. La remise en cause de ces dispositions, un réexamen systématique des fonctions et actions de l’Etat, une meilleure sélectivité dans les dépenses permettront de dégager des moyens de désendettement et de préparation de l’avenir. Tout cela devra s’accompagner d’une vraie réforme de notre fiscalité, avec un premier rapprochement entre l’impôt sur le revenu et la CSG, un second entre la fiscalité du travail et celle du capital. L’effort, oui, chacun comprend qu’il sera nécessaire ; mais dans la justice. L’exigence de justice fiscale et sociale sera décisive.

L’emploi des jeunes constitue un autre chantier délaissé au cours des dernières années, dont nous devrons faire une priorité. Plus de 130.000 jeunes sortent chaque année du système scolaire sans diplôme. Ce sont eux dont l’insertion dans l’emploi est la plus difficile et la plus tardive ; eux aussi les candidats « naturels » aux contrats précaires, eux dont l’accès à la formation est le plus malaisé. Nous devrons restaurer les moyens du système scolaire, en ciblant les quartiers et les élèves en difficulté. La voie d’une « école de la seconde chance » devra être explorée. Des « emplois d’avenir », favorables à la nouvelle croissance, devront leur être proposés. Rendre confiance dans le futur, dans le progrès, c’est donner aux jeunes les outils pour maîtriser leur destin.

Comme en 1981, notre secteur industriel constituera un enjeu essentiel. Au pouvoir, la gauche a montré que, contrairement à une légende, elle n’est pas l’ennemie des entreprises et des entrepreneurs, mais leur amie. Dans cet esprit, nous devrons en particulier renforcer le tissu des PME et des entreprises de taille intermédiaire performantes à l’export, en nous inspirant des éléments positifs de la stratégie industrielle Outre-Rhin : primat à la formation en alternance, lien renforcé universités-entreprises, fonctionnement des entreprises en réseaux, accès des PME au financement bancaire, préservation du « made in France ». Nous devrons chercher à rester forts là où nous le sommes, – luxe, énergie, automobile, aéronautique, agroalimentaire,… – et mieux valoriser nos atouts dans les domaines notamment de la santé, de la formation, des écotechnologies, qui peuvent être de puissants pourvoyeurs d’emplois et de croissance durable.

Ces choix devront se déployer dans le cadre d’une Europe réorientée. Celle-ci ne peut pas se contenter d’instruments de coercition à l’efficacité discutable. Elle doit, outre le respect de disciplines communes, être capable de financer des projets d’avenir, de promouvoir et de soutenir plutôt que d’empêcher. Elle doit construire avec la rive sud de la Méditerranée une nouvelle alliance politique, commerciale et économique. Plusieurs orientations devront être repensées. Politique de la concurrence : pourquoi l’Europe devrait-elle s’imposer des règles dont ses partenaires extérieurs s’affranchissent ? Politique de change : l’euro ne peut plus être la variable d’ajustement des autres grandes monnaies mondiales, alors que leurs gouvernements ne se privent pas, eux, à l’image des Etats-Unis ou de la Chine, de mener des politiques « actives » de change. Nous devrons être innovateurs, constructeurs, créateurs, mais sans naïveté : entre l’Europe et ses partenaires la réciprocité des règles et des sauvegardes devra prévaloir. Compte tenu du nouveau contexte mondial, cette réorientation de l’Europe, qui reste la première puissance économique et commerciale de la planète, devra nous permettre de mieux peser dans les chantiers de la régulation internationale. Refonte du système monétaire international, « juste échange », encadrement de la finance, lutte contre les paradis fiscaux et contre la spéculation sur les matières premières, financements innovants, nous avons besoin pour tout cela de recréer les conditions à l’origine de la dynamique européenne des années 1980 : un moteur franco-allemand solidaire et volontaire, soutenant une Commission européenne forte et légitime. Ce ne sera pas facile car le système est aujourd’hui grippé. Les partis socialistes et sociaux démocrates devront y prendre leur part, comme nous avons commencé de le faire avec le SPD.

Pour conclure, trois idées simples.

  • A l’échelle mondiale, les politiques du cycle ultra-libéral ouvert à la fin des années 70 ont montré leur nocivité. Elles ont provoqué la plus grave crise depuis 1929. Nul ne devrait plus pouvoir affirmer que la « main invisible » des marchés fera le bonheur de l’humanité. A nous d’en tirer les conséquences, en agissant concrètement et solidairement pour mieux gouverner la globalisation.
  • A l’échelle européenne, nous devrons agir pour une politique de développement durable qui privilégie les priorité s d’avenir et pratiquer une gestion sérieuse des finances publiques qui ne tue pas la croissance indispensable.

En France, la décennie 2010-2020 sera très exigeante. Notre pays mérite mieux que la politique actuelle faite d’actions au coup par coup, de dérégulation à tout va et de l’enrichissement systématique d’une petite minorité. Ce qui fera la différence, ce sera à la fois le choix d’une stratégie de nouvelle croissance fondée sur l’innovation, la production, la satisfaction des besoins, et une répartition beaucoup plus juste des

Laurent Fabius

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