Edito

Par Martine Aubry, Premier secrétaire du Parti socialiste

Le 10 mai 1981: les Français, les socialistes se souviennent de cette fervente rencontre attendue au long d’une décennie, entre un peuple, un espoir et  l’homme qui l’incarnait, les trois devenant alors indissociables.

Ce soir-là, chacun l’imagine -c’est déjà dans notre légende-, sur la route qui le menait de Château-Chinon à Paris, François Mitterrand se savait porteur d’une immense joie populaire, et déjà détenteur d’une responsabilité historique et grave comme aucun avant lui -sauf Blum qui l’éprouva certainement-, et aussi d’un héritage qui lui

permettait d’invoquer tous les combats de la République et les luttes du mouvement socialiste.

Bien sûr, il faut se rappeler le rejet Président Giscard d’Estaing et les droites divisées. Mais l’entrée dans la crise avait fait d’ores et déjà tant de victimes. Grande puissance éprise de modernité, la France découvrait –déjà- l’insécurité de l’emploi et l’urgente nécessité de réinventer l’action publique au service de l’économie. Surtout, la construction opiniâtre d’une force politique, entreprise des années plus tôt, permettait de présenter au pays un candidat, mais aussi un projet de changement et une alliance à gauche, entre des partis longtemps concurrents qui avaient compris que seule une maison commune permettrait d’être à la hauteur de l’échéance présidentielle. Tous la redoutaient. La gauche l’avait régulièrement perdue, cette élection. Peu conforme à notre culture démocratique, il avait fallu l’affronter sans répit et sans état d’âme. François Mitterrand avait montré le chemin.

Pour moi, trente ans après, c »est l »occasion d »un témoignage, pas seulement d’un hommage, le moment d »une inspiration plutôt que d »une commémoration. C »est prolonger un chemin. Le chemin du socialisme qui conjugue l »unité et la diversité.  Le chemin de la gauche qui croit au changement par la démocratie. Le chemin d »une France qui se vit comme nation et qui se veut dans l »Europe.

Alors que les Français perdent espoir et que la France des débuts du XXIème siècle perd son rang, alors que nous sommes à l’aube d’une nouvelle bataille présidentielle, il est précieux, il est fortifiant, d »arpenter ce chemin, car c’est, en vérité, celui du progrès retrouvé. Trouver le chemin, bien sûr, mais aussi trouver la force de suivre le chemin. Malgré l »adversité, malgré les épreuves, malgré les contraintes, malgré le vertige que donne à la conscience qui la regarde en face, l »injustice qui dévore notre monde, c’est dans un tel moment, dans une fraternité de mémoire et d »engagement, que l »on peut puiser l »énergie de suivre le chemin du 10 mai et d »y conduire le peuple tout entier.

Avant le 10 mai, ce fut le temps de la conquête. Il faut, pour ne jamais oublier la méthode, évoquer une mobilisation sans précédent des idées, des talents, des forces sociales qui sans rompre avec leur indépendance, exprimaient les attentes populaires et apportaient des solutions originales, des mouvements associatifs dévoués à l’émancipation par l’éducation et la culture. Ce dimanche de printemps fut leur fête inoubliable, la nôtre, toutes générations confondues. Ils l’avaient tant voulue, tant préparée, dans l’abnégation militante comme dans le fracas des controverses et des congrès.

Pour Mitterrand, quand vint l’exercice du pouvoir, il n »y eut pas de point zéro, parce qu’il s »agissait de l »histoire de France : elle a plus de mille ans. Aussi la paix civile et la concorde doivent-elles primer sur les motifs, réels ou supposés voire fabriqués, de division. Cette obsession de la pacification d »un pays si longtemps déchiré, indispensable à la réconciliation vraie avec ses voisins, a marqué la présidence de François Mitterrand dès les premiers jours. Elle explique aussi nombre de ses choix, heureux ou contestables. C »est parce que Mitterrand sait que la France puise loin ses origines que chez lui, la rupture espérée est économique – avec le système capitaliste , et non pas historique ou idéologique avec le modèle républicain comme c »est le cas depuis 2007. Chez Mitterrand, la rupture est alternative, elle n’est revanche. Chez Mitterrand, le mandat s »inaugure au Panthéon…

Le chemin du 10 Mai, c »est un président socialiste qui l’emprunta. Le premier de la Ve République. L »unique, à ce jour, également. On mesure la performance. On mesure aussi la difficulté pour la gauche de gravir la plus haute marche de l »Etat. Non que le pays dans sa sociologie penche inévitablement à droite. La France est le pays de l »égalité avant tout, où le haut et le bas déterminent autant les choix que la droite et la gauche. Simplement, la droite est plus à l »aise avec les institutions actuelles. A droite, on offre des chefs au pays, pas des débats. A gauche, c »est le contraire. Le caporalisme est étranger et l »unité n »est jamais un postulat. Quand on l’atteint, elle est un résultat. Ce fut le grand mérite de Mitterrand, d »unifier les tribus du socialisme, puis les familles des pensées de la gauche. Ce fut la décennie qui précéda le 10 mai, celle qui commença à Epinay en juin 1971.

Surtout, un socialiste seulement sur les six présidents qui se succédèrent depuis 1958, cette statistique en dit long sur les embûches qui parsèment l »itinéraire des prétendants de la gauche. La droite dispose de l »argent, des relais d »opinion qui en dépendent, de l »appareil bancaire et financier. Tous les sept ans, tous les cinq ans désormais, il faut voir quelle énergie les conservateurs et les libéraux peuvent déployer pour qu’un des leurs reste à la tête d »un Etat qu »ils n »ont jamais cessé, depuis la Révolution et malgré les alternances, de considérer comme leur propriété. C »est un torrent de caricatures et parfois de haines, qui se déverse sur celui ou celle qui, portant les couleurs de la gauche, s »attaque à ce bail que la droite au pouvoir s »est auto-attribuée. Avant d »être un président respecté, Mitterrand fut un prétendant empêché. Or, face à l »exagération de ses adversaires, Mitterrand choisit la démonstration, l »explication, la réflexion. Il en appela à la conscience des Français, non à leur instinct. Il le fit pour abolir la peine de mort dans la première année de son mandat. Il le fit aussi pour expliquer les difficultés économiques et financières, dont une large part venait des oligarchies de l »argent, des plus fortunés des fortunés qui spéculaient non pas contre la gauche, mais contre leur pays.

Le chemin du 10 mai fut celui de la liberté, ou plutôt de la libération. Libération des ondes, avec les premières radios libres, puis la diversité du paysage audiovisuel. Libération des pouvoirs, à travers la révolution tranquille de la décentralisation, cette autonomie financière et de décision accordée aux communes, aux départements, aux régions, bientôt aux intercommunalités qui permit de conjuguer proximité et efficacité. Toutes choses aujourd’hui victimes de la tentation réactionnaire de la recentralisation. Libération des esprits à travers les arts et la création, avec le prix unique du livre, le quota de programmes français à la télévision, la sauvegarde d »un cinéma français indépendant, le développement du spectacle vivant et des musiques, la modernisation des musées régionaux, le lancement des grands travaux. Libération aussi pour des catégories injustement stigmatisées pour leur couleur ou pour leur orientation sexuelle – qu »on songe qu »avant 1981, il existait un fichier des homosexuels à la préfecture de police de Paris ! Libération du droit face à la force et à l »arbitraire, à travers la disparition de la Cour de sûreté de l »Etat et des Quartiers de haute sécurité. On s’insurge à l »idée que, trente ans plus tard, les présidents de l »audiovisuel public soient de nouveau nommés par le chef de l »Etat, que le budget de la culture et de l »éducation fondent comme peau de chagrin, qu »un ministre de l »Intérieur demeure en fonction pendant des mois après avoir été condamné par un tribunal pour propos racistes.

Le chemin du 10 mai, c »est aussi la volonté de réconcilier l »efficacité économique et la justice sociale. En 1981, c »est la question du chômage qui avait rythmé la campagne présidentielle. Aux responsabilités, la gauche a deux préoccupations : relancer l »activité économique et agir vite. Les précédents de 1924, 1936 et 1944 avaient prouvé que les réformes qui ne sont pas menées sur le champ le sont rarement par la suite. Les « 110 propositions » du candidat Mitterrand devaient se transformer en autant d »actions, et d »abord sur le front de l »emploi, du pouvoir d »achat, de l »amélioration des conditions de travail. Le mot d »ordre était bien la « relance ». Relance de la consommation populaire, avec l’augmentation du Smic horaire, du minimum vieillesse, des allocations familiales et logement. Relance de l’appareil productif, à travers les aides à l »industrie ou la dotation en capital pour les entreprises nationalisées. Bien sûr il y eu des difficultés, le cours du franc qui avait été maintenu pendant des années surévalué, l’appareil productif Français qui se révéla insuffisamment modernisé pour tirer parti de la relance, le redémarrage des Etats-Unis n’arriva pas à la fin 1981 comme annoncé mais un an plus tard.. Mais, 1981 et les années laissent la trace d’une gauche de gouvernement profondément transformatrice, à l’origine d’avancées auxquelles les Français sont restés profondément attachés : l’amélioration des conditions de travail et renforcement des droits des salariés avec les lois Auroux, les 39 heures, l »âge légal du départ en retraire à 60 ans, la cinquième semaine de congés payés, l’impôt sur les grandes fortunes… sans oublier le succès de la lutte contre l’inflation qui minait notre compétitivité et pénalisait les catégories populaires et moyennes.

Le chemin du 10 mai, c’est celui d’une Europe volontaire et solidaire. C »est le fil d »Ariane de l »itinéraire qu’il partagea avec d’autres, à gauche et au-delà. La guerre et ses atrocités, le fils de Jarnac et ceux de sa génération ne les avaient pas seulement connues dans les livres ou les récits des anciens. Lui-même fut soldat, prisonnier, évadé. « Le nationalisme, c »est la guerre », lancera-t-il lors de son ultime discours de chef de l »Etat, en mai 1995, devant le Parlement européen, résumant d »une phrase l »engagement de toute une vie. Sur l »Europe, sa construction, sa structuration, sa pesée sur la scène mondiale, ses valeurs héritées du christianisme et des Lumières, nul tactique médiocre et nulle équivoque. Quand la gauche arriva au pouvoir en 1981, la machine européenne était au point mort. Chacun se repliait sur son quant à soi et voilà qu »un socialiste allié aux communistes prenait place à la table du G7 et de l »Europe des 9 ! Mitterrand faisait figure de gêneur aux yeux des sociaux-démocrates et d »usurpateur au goût des libéraux. N »avait-il pas, avec ses amis de la gauche du PS, pris l »habitude de fustiger les Etats-Unis d »Europe qui seraient « l »Europe des Etats-Unis » ? Et pourtant, à Fontainebleau, il fut celui qui, avec le chancelier Kohl, mit l »Europe sur les rails d »une décennie historique qui s »ouvrit sur l »objectif de faire adhérer l »Espagne, la Grèce et le Portugal et qui s »acheva sur la création de la monnaie unique. Comment ne pas concevoir l »Europe actuelle comme une régression par rapport à ces acquis européens ? Vingt ans bientôt ont passé depuis Maastricht, et la compétition entre Etats adversaires a remplacé la coopération entre nations partenaires.

Justice sociale et efficacité économique, tradition millénaire et modernité républicaine, nation et Europe, François Mitterrand fut le président des réconciliations. Il savait que les déchirures de l »histoire et les déchirements des hommes risquent à tout moment de ressurgir et que la quête inlassable de l »esprit de rassemblement doit prévaloir, lorsqu »on est en charge de l »essentiel, sur toutes les autres considérations. Se souvenir de François Mitterrand, c »est trouver un chemin pour 2012. Non pour dupliquer, mais pour s »inspirer. Et d »abord de l »exigence de réconciliation entre les Français, par-delà les territoires, les catégories, les générations, les croyances religieuses ou les options philosophiques.

Comme Jaurès ou Blum, Mitterrand nous parle, à nous, aujourd »hui. Que l »on croit, comme lui -âme spirituelle et laïque plus que religieuse et mystique-, ou que l »on ne croit pas aux forces de l »esprit, comment ne pas être interpellée par les valeurs qu »il a portées, l »œuvre qu »il a forgée, l »humanisme qui l »a habité ? Comment être insensible à son histoire personnelle de la France, de Jarnac à Cluny, de Vézelay à l’antique Bibracte ?

Trente ans se sont écoulé depuis un certain 10 mai, dimanche d »alternance par les urnes, presque un demi-siècle après 36, un moment dont Barbara chanta l »intensité : « Quelque chose a changé / C »est indéfinissable ». Oui, il y a une « actualité » du 10 mai, une somme d »attitudes, de mots et d »actes qui perdurent par-delà le temps qui passe, le flux et le reflux des événements, cette part d »invariant qui donne du sens au dévouement militant de toute une vie. Ce que le philosophe appelle « dialectique », ce que l »écrivain nomme « ironie du sort », ce que le peintre ou l »architecte désignent comme « perspective », le président Mitterrand y voyait le ressort même de la vie, cette abolition de la chronologie par l »Histoire, cette victoire finale de l »action sur le commentaire, de la décision sur la critique, de la transformation sur la description. Le temps sélectionne, étalonne et rééchelonne. Il rend les jugements moins brûlants et plus sûrs. Les inventaires ont été faits, en leur temps. Le chemin du 10 mai ainsi accompli, la « part de vérité » de François Mitterrand devient une part profonde de notre récit national.

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Une réponse à Edito

  1. bravo MARTINE tout a été dit et bien dit maintenant et dans les jours semaines et mois à venir il faut expliquer et surtout convaincre pour 2O12 !et puis (choix cornélien ) MARTINE ou DSK…DSK ou MARTINE les deux qui peuvent et doivent nous faire gagner…enfin connaitre un nouveau mai 1981 !!..ch.B…section hubert DUBEDOUT grenoble

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