Revue de réflexion du Parti socialiste

 
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L'éducation, toujours l'éducation

Bruno Julliard est secrétaire national du Parti socialiste en charge de, adjoint au maire de Paris en charge de la jeunesse. Il a été président du syndicat étudiant UNEF de 2005 à 2007.

10 mai 1981, la victoire. La France connaît l’alternance et l’élection de François Mitterrand à la Présidence de la République. La grande force de cette victoire a marqué l’histoire récente de la gauche. Même quand elle n’a pas été personnellement vécue – j’avais à peine trois mois, elle est une référence comme marquée à l’encre indélébile de tout engagement collectif à gauche. Elle nourrit l’espérance de nombreuses générations, même trois décennies plus tard. Cet attachement, presque fétichiste parfois, s’explique sans nul doute parce que la victoire tant espérée de la gauche en 1981 portait en elle l’espoir de changer la vie, de porter enfin au pouvoir la volonté de changement après tant d’années de persévérance et de patience des militants de toutes les forces de progrès. L’unité des socialistes, puis de la gauche, réunis autour d’un candidat rassembleur et d’un projet ambitieux de transformation sociale ont permis de lever un mouvement populaire majoritaire, indispensable au rendez-vous d’un peuple avec son propre destin.

Les grandes réformes des droits et libertés, les nombreux acquis sociaux, la voix nouvelle de la France dans le monde, l’ambition culturelle et de modernité, sont autant de démonstrations que l’accession démocratique au pouvoir est l’instrument du changement et de la construction d’une société meilleure. La gauche au pouvoir a du faire face à la difficulté de conjuguer la puissance de ses convictions avec les limites de l’exigence des responsabilités. La victoire, comme l’expérience du pouvoir qui l’a suivie, ses nombreuses réussites comme ses échecs, sont une richesse d’enseignements alimentant continuellement la pensée des socialistes.

A la veille des élections présidentielles et législatives de 2012, un espoir identique de changement est attendu. L’aspiration profonde au changement est intacte, tant la société ne parait pas en capacité de répondre aux défis du monde moderne et aux multiples crises, sociales, environnementales, économiques, culturelles. La responsabilité des socialistes, de la gauche et des écologistes, est immense : offrir un autre chemin face au délitement de la société, revendiquer les valeurs de progrès et de justice, préparer l’avenir d’une économie, d’une culture, d’un modèle de développement dans un monde en mutation accélérée. Si l’alternative ne vient pas des rangs de la gauche de progrès, qui peut prédire où se réfugieront les rancoeurs et le dégoût des citoyens dans l’isoloir ?

François Mitterrand a fait du savoir et de l’intelligence des vecteurs essentiels de son action politique. Les priorités apportées aux politiques culturelles et éducatives le démontrent. Son érudition, comme sa propre soif de savoirs jamais assouvie, ne l’expliquent que très partiellement. Il s’agit d’abord d’une conviction profonde. L’accès partagé des hommes et des femmes à l’éducation, aux savoirs, à la culture, est un outil majeur de la bataille des socialistes pour une société plus juste et plus libre. La dignité des individus, leurs droits comme leurs libertés, ne peuvent s’épanouir que lorsque des esprits éclairés les maîtrisent. Pendant les deux septennats de François Mitterrand, l’école a changé. De la politique de l’éducation prioritaire aux atouts de la décentralisation, de l’audacieuse ouverture culturelle à la revalorisation des métiers de l’éducation, l’école s’est modernisée. Le renoncement à l’instauration du « grand service public unifié et laïque de l’éducation » ne masque pas la lutte sans relâche menée pour la démocratisation scolaire, à tous les étages du système éducatif.

La défense et la promotion de l’éducation des hommes et des femmes font partie de l’ADN de l’engagement socialiste. François Mitterrand affirmait en 1983 : « J’ai déjà dit maintes fois que, pour notre pays, la formation représentait l’investissement majeur. Notre jeunesse représente pour nous la principale ressource. C’est pourquoi la formation de tous ces Français constitue la clé de notre avenir commun. Notre école, grâce à laquelle des générations de jeunes ont su acquérir les apprentissages fondamentaux – lire, écrire, compter, connaître les langues, l’histoire, la géographie, les sciences – notre école, grâce à laquelle nous avons pu nous initier à notre futur métier de citoyen, reflet du savoir d’une société, des valeurs qu’elle a choisies ou qu’elle contient, notre école est en mesure d’épouser en permanence son temps et les progrès qui marquent ce temps là. ». La pertinence du propos est intacte aujourd’hui. Bien sur, c’est sur tous les fronts qu’il faut combattre les inégalités, dans notre politique de la ville, de logement, de l’emploi. Mais c’est aussi et avant tout par l’éducation que l’on peut construire de nouvelles chances pour chacun. Un projet de société qui porte en lui une volonté de justice, d’émancipation et de fraternité ne peut se développer sans une ambition éducative et culturelle majeure. Nous voulons une société de femmes et d’hommes libres, dans leur conscience, dans leurs choix et dans leurs actes, qui façonnent ensemble leur présent et leur avenir. Une société qui rassemble, qui partage des valeurs, une culture, un patrimoine, et qui les transmet à ses enfants. L’école est le premier serviteur de cette ambition. C’est par le savoir que les esprits s’élèvent, que les libertés s’accomplissent, que la vie de chacun s’émancipe des pesanteurs sociales.

Or notre école souffre aujourd’hui. Elle connaît certes de vraies réussites, collectives comme individuelles. La massification, œuvre de la gauche au pouvoir et dont on dit tant de mal, a considérablement fait diminuer le nombre de jeunes qui arrêtent leurs études sans aucune qualification ni diplôme. La diversification des voies de formation a permis de hisser le niveau de formation des Français. C’est notre conception républicaine du service public d’éducation, tant dénigrée et abîmée par la droite, qui a permis ces réussites. Mais on ne peut cependant que constater que notre école traverse une crise majeure. Et s’il fallait un nouvel encouragement à une refondation de notre modèle scolaire, les conclusions de l’enquête PISA menée en 2009 pourraient bien finir de convaincre les Français. Ceux-ci perçoivent déjà largement la crise que traverse un système éducatif grippé, sélectif, désormais impuissant à redresser les inégalités socio-économiques. Les résultats de cette étude menée tous les trois ans dans les trente-quatre pays membres de l’OCDE dessinent un appareil éducatif français affaibli, participant pleinement à la reproduction sociale des élites et laissant de côté un fond de la classe qui s’étend, bien souvent issu des catégories populaires. L’école, à l’image d’une société de plus en plus inégalitaire, voit le fossé qui sépare les meilleurs des plus faibles se creuser, bien au-delà de la moyenne des écarts observés dans des pays comparables. Le destin scolaire des élèves est dramatiquement lié à l’origine sociale. Certains pays parviennent à atténuer ce déterminisme, en France, nous l’aggravons. Autrement dit, nos choix politiques et éducatifs favorisent l’émergence d’une société bipolarisée, enterrinent et confortent les inégalités sociales alors même qu’elles pèsent plus lourdement sur la réussite ou l’échec de nos enfants.

Ce tableau peu réjouissant nous engage à repenser nos priorités en matière de politiques publiques pour l’éducation. Les politiques mises en œuvre par la droite ont considérablement aggravé la crise que traverse l’école, une crise dont, il faut le reconnaître, les racines sont profondes. Notre école n’arrive pas à lutter efficacement contre l’échec, elle peine à assurer la réussite de tous. Nous ne pouvons pas accepter qu’aujourd’hui, seul trois enfants d’ouvriers sur dix atteignent la terminale. Nous ne pouvons pas accepter que la moitié des enfants des familles défavorisées soient en retard en 6e, ni qu’à 17 ans, 20% des enfants des familles les plus pauvres aient arrêté leurs études. Notre système scolaire trie, sélectionne trop souvent par l’échec, et n’est pas toujours capable d’assurer un véritable suivi individuel des élèves.

Il nous faut avoir le courage de le dire : l’école produit elle-même, en son sein, des inégalités. C’est pourquoi nous devons proposer un nouveau pacte éducatif à la nation. Trop de réformes successives ont produit un désenchantement et un scepticisme démobilisateurs qu’il faudra dépasser. Nous sommes convaincus que les efforts financiers seuls ne suffiront pas et qu’il faudra les accompagner de réformes structurelles. Il faudra pour cela retrouver la confiance. La confiance de la nation envers son école, celle des élèves et des familles dans la capacité de l’école à faire réussir tous les enfants, à être le ferment de l’égalité réelle.

Nous avons besoin d‘une école dont les valeurs, le rôle et le sens soient clairement définis.  L’école de la République doit retrouver l’ambition et les moyens de créer les conditions de la réussite pour tous. C’est à l’école et par l’école qu’il nous faut y parvenir, c’est en son sein que les enfants des foyers les plus modestes pourront construire leur avenir et s’émanciper des hiérarchies qui les accablent. Il nous faudra consentir un effort particulier pour mettre un terme à l’étiolement progressif d’un modèle qui n’a plus de républicain que le nom, pour renouer avec une société de progrès et redonner confiance à l’ensemble de la communauté éducative, aux parents et enfin aux élèves eux mêmes. Aux côtés de tous les acteurs de l’éducation, la gauche doit s’engager à porter cette exigence avec sérieux et détermination dans les prochaines années.

Nous savons que plus les fondations sont solides, plus les nouveaux savoirs et les nouvelles compétences s’enracinent et se développent. C’est donc évidemment à l’école primaire, puis tout au long de la scolarité obligatoire, qu’il faudra d’abord agir. Le combat histoire de la gauche menée à partir de 1981, une école plus juste sur tout le territoire, doit être une priorité absolue en relançant les politiques d’éducation prioritaire. Forts des acquis de la loi d’orientation de Lionel Jospin en 1989, nous poursuivrons l’objectif d’une école qui garantit à chacun un socle de savoirs et de compétences pour tous, une école adaptée aux enfants d’aujourd’hui, plus positive, plus à l’écoute des familles et des élèves, une

école qui personnalise ses réponses en faisant plus confiance aux enseignants. Ces objectifs majeurs devront s’accompagner d’un échange avec les professionnels de l’éducation et les enseignants, pour redéfinir leurs missions et revaloriser leurs métiers.

Face à l’abandon de la droite et aux interrogations de la communauté éducative, notre responsabilité est grande. Elle nous engage à un véritable effort politique pour proposer un modèle nouveau, à même de concilier pour tous et sur tout le territoire de la République les impératifs de justice et d’exigence. Il nous revient aussi d’accompagner, d’écouter et de soutenir les acteurs de l’éducation et en premier lieu les enseignants pour construire avec eux l’école de demain. Une école juste, à la hauteur des ambitions et de l’histoire de notre pays.

Bruno Julliard

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