Par Pierre Mauroy
Comment voyez-vous l’héritage de mai 1981? Qu’en retenez-vous de fondamental. Comment pensez-vous devoir et pouvoir le traduire aujourd’hui?
Depuis toujours, la marche du temps et des hommes a été marquée par des périodes plus ou moins longues de recul, voire d’anéantissement, ou, au contraire, par de grands moments qui ont éclairé l’avenir et qui sont devenus des repères intangibles. Ces grands moments ne constituent pas seulement des dates dans les livres d’histoire que les professeurs font apprendre aux écoliers. Ils sont le produit de l’action des hommes, et particulièrement celui de la rencontre entre la volonté, le courage et l’enthousiasme d’un peuple et le destin d’hommes et de femmes qui ont pressenti les lignes de force des mutations à venir, qui ont su les orienter et les sublimer.
Le 20ème siècle n’a pas été avare de cette loi de l’Histoire. Dès les premières années, la guerre de 1914 a bouleversé l’ordre prévisible. Jaurès, s’il avait vécu, aurait-il pu être entendu et éviter le carnage ? Trente ans plus tard, la seconde guerre mondiale aurait pu conduire au pire si le général de Gaulle n’avait été écouté et suivi. Il a redonné son honneur à une France à la dérive. La Libération, qu’il a permise, a fait émerger un renouveau politique, social et culturel inédit auquel on se réfère encore aujourd’hui.
Bien qu’il lui ait été très opposé sur le plan politique, il n’est pas déraisonnable de considérer que François Mitterrand, accédant au pouvoir vingt-trois ans après lui, peut, d’une certaine façon, lui être comparé. En effet, il a su répondre aux attentes de la grande majorité du peuple français qui souhaitait être libéré de la chape de plomb qui pesait sur la société française après un règne sans partage pendant de si longues années d’une droite très conservatrice.
A l’évidence, mai 1981 s’inscrit au haut de l’Histoire non seulement parce que la victoire a été éclatante mais parce que, comme à la Libération, elle a inauguré une ère nouvelle qui s’est inscrite dans le temps et dont les valeurs qu’elle a portées irriguent toujours le présent et imprégneront, à coup sur, les temps à venir. En effet, même si la droite aujourd’hui au pouvoir tente chaque jour de les remettre en cause, elles sont profondément inscrites dans la conscience collective des Français et gravées dans leur mémoire.
Avec le recul du temps, l’héritage de ce grand moment de notre Histoire apparaît avec plus de force encore. Mai 1981 a fait souffler sur la France un vent de liberté et de démocratie qui s’est insinué dans tous les rouages de la société et qui, au-delà, a promu une vision du monde fondée sur la justice sociale, les droits de l’homme, l’égalité réelle et particulièrement l’égalité entre les femmes et les hommes et le progrès économique. Ainsi, comme un symbole fort des valeurs nouvelles, il est significatif que l’une des premières lois votées dès novembre 1981 ait mis un terme à la barbarie de la peine de mort. Son abolition en France a servi d’exemple et provoqué un mouvement similaire en Europe qui a conduit le Conseil de l’Europe à faire adopter un protocole à la convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales interdisant la peine de mort dans tous les Etat signataires.
Ce sera aussi la libération des ondes dans un formidable mouvement de liberté d’expression et de création qui n’a cessé de se développer, notamment depuis l’arrivée des nouvelles technologies de l’information et de la communication.
Libération également des territoires par une démarche décentralisatrice inédite en France dont toute l’histoire des collectivités territoriales avait été marquée jusqu’ alors par un centralisme qui étouffait les élus locaux soumis à la tutelle du préfet et vidait la vie locale de toute initiative propre. Les lois de décentralisation de 1982-1983 ont reçu au fil du temps l’appui de ceux-la même qui les avaient vivement combattues. Plébiscitées par les Français, elles ont été approfondies par tous les gouvernements qui se sont succédé depuis, de droite et de gauche, à l’exception du gouvernement Fillon qui, en 2010, a opéré une recentralisation qui n’ose pas dire son nom. Mais, n’en doutons pas, ce retour en arrière est voué à l’échec tant l’aspiration des habitants à participer directement aux décisions qui les concernent dans leur vie quotidienne reste vive.
De même, la démarche décentralisatrice a été à l’origine de l’épanouissement des villes françaises, malheureusement encore insuffisant pour leur permettre de se hisser à la hauteur des grandes métropoles européennes. Mais le mouvement est lancé et il ne s’arrêtera pas.
Le même souffle de liberté a redonné sa vigueur au ministère de la Culture. Deux mesures résument à elles seules l’esprit de mai 81 dans ce domaine. Qui remettrait en cause le prix unique du livre qui a relancé le goût de la lecture et permis aux petites librairies de survivre ? Qui mettrait un terme à la fête de la musique qui a fait flores et qui est organisée désormais dans de très nombreuses villes dans le monde ? Ce dynamisme culturel a largement contribué à promouvoir la création française dans le monde entier et à y diffuser les idéaux de la gauche.
Sur le plan de la justice sociale, on mesure à quel point les Français sont restés attachés aux avancées réalisées sous le gouvernement que j’ai dirigé, et notamment à la retraite à soixante ans qui a constitué à leurs yeux un progrès auquel ils ont prouvé récemment qu’ils n’entendaient pas renoncer. De même, l’instauration du premier ministère à part entière des droits de la femme a engagé un mouvement qui perdure pour l’égalité et la parité que plus personne ne remet en cause, du moins dans les mots. Certes, elles sont encore loin d’être atteintes concrètement, même si des progrès ont été accomplis. Mais il est clair, par exemple, que loi de 1983 sur l’égalité professionnelle a servi de socle aux lois qui ont suivi et qui ont renforcé la législation en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes dans le monde du travail. Elle n’est pas étrangère non plus au vote de la loi sur la parité dans la sphère politique en 2000.
L’héritage de mai 1981, c’est aussi le choix irréversible, en 1982, de l’Union européenne qui a permis sa remise en route en ouvrant la voie au traité de Maastricht, à l’euro et à une Europe plus politique qui tarde cependant à devenir réalité. Mais la nécessité se fait sentir chaque jour davantage, particulièrement depuis la crise financière et économique qui a frappé le monde en 2008 et dont toutes les conséquences n’en sont pas encore mesurées, de renforcer l’Union, voire de redéfinir son projet pour l’adapter à la nouvelle donne internationale marquée notamment par une concurrence économique mondiale d’une ampleur encore jamais atteinte.
Au total, l’arrivée de la gauche au pouvoir en France a opéré la modernisation du pays non seulement dans ses structures économiques et sociales mais aussi dans ses institutions et son fonctionnement politiques en installant l’alternance démocratique, à l’image des grandes démocraties européennes. Le parti socialiste, notamment, est devenu le grand parti de la gauche française, doté d’une culture de gouvernement qu’il n’avait eue que peu l’occasion d’acquérir auparavant. Son accession au pouvoir en mai 1981 lui a permis d’en finir avec « l’expérience » restée inachevée de 1936 et d’écrire une nouvelle page de son histoire et de celle de la France et de l’Europe en prenant appui sur l’oeuvre de Léon Blum, en la poursuivant, voire en la dépassant. La gauche a inscrit son action dans la durée et a acquis sa légitimité à gouverner le pays sur le long terme. Elle l’a fait dans un esprit de réforme, avec le souci d’être fidèle à son idéal progressiste tout en affrontant les dures réalités de la gestion d’un grand pays et cherchant à concilier progrès social et modernisation de l’appareil de production qui avait pris un retard considérable.
Aujourd’hui, face à l’échec patent de la droite et dans un monde en complet bouleversement, la gauche, et notamment le parti socialiste, sont à nouveau prêts à affronter les redoutables défis du siècle naissant. En trente ans, en effet, le monde a beaucoup changé. Le Mur de Berlin est tombé, de nouvelles puissances politiques et économiques émergent, ainsi que de nouvelles réalités sociales et humaines. Le développement de la mondialisation s’accompagne, en outre, d’une accélération des événements, parfois inattendus comme ceux qui agitent actuellement le Proche et le Moyen-Orient.
Il est urgent que la France renoue avec l’esprit de mai 1981, conquérant, rassembleur et généreux, qui lui a permis de progresser et de reprendre confiance en elle. Dans un monde devenu complexe et imprévisible, des repères humanistes s’imposent pour prévenir toute tentation extrémiste. Seul un retour de la gauche au pouvoir en France, fidèle à ses valeurs démocratiques, peut à nouveau constituer un exemple et un appui pour tous ceux qui, en France, en Europe et dans le monde, les partagent et veulent qu’elles guident le monde. Pourra-t-on bientôt parler d’un « esprit de 2012 » ? On ne peut que le souhaiter.
Pierre Mauroy
Pierre Mauroy


