Par Michel Rocard
Voilà donc 30 ans que François Mitterrand gagnait l’élection Présidentielle en France. C’était le 10 Mai 1981.
Techniquement ce n’était pas vraiment une surprise. Depuis plusieurs années la gauche gagnait répétitivement toutes les élections locales et avait en 1978 eu la majorité absolue en voix aux élections législatives mais pas en nombre de sièges. Le régime issu du gaullisme était au bout de l’usure.
Mais politiquement cela confinait à un tremblement de terre. Depuis la fin du Gouvernement Guy Mollet en 1957, soit 24 ans, la gauche passait pour incapable aussi bien de gagner une élection nationale que de gouverner à cause du caractère dominant du Parti Communiste dans cette alliance. La montée progressive en puissance du Parti Socialiste avait beaucoup affaibli le Parti Communiste, mais le premier tour de cette élection Présidentielle est la première manifestation d’une écrasante domination électorale du Parti Socialiste sur le Parti Communiste. Ce dernier devient moins menaçant, il va être possible de gouverner avec lui.
Je veux remercier la Revue Socialiste de m’avoir convié à prendre ma part dans cet exercice de bilan. En effet si j’ai été un loyal Ministre et Premier Ministre de François Mitterrand, je n’ai jamais c’est bien connu été mitterrandien de culture ni d’observance. Mon regard, venant d’une culture résolument sociale démocrate à la scandinave on a longtemps appelé cela la deuxième gauche, tellement un courant de pensée de cette nature était inconnu en France peut en effet peut-être apporter des éclairages inhabituels dans l’espace français du commentaire. Je crois nécessaire un mot encore, avant d’aborder le fond, sur la nature de ma relation avec François Mitterrand. Le monde du commentaire a produit à ce sujet beaucoup d’erreurs, voire de bêtises, qui pourraient biaiser la lecture de ce qui va suivre. On a souvent transformé en haine ce qui n’était qu’une antipathie découlant d’une profonde différence. La haine est productrice d’adrénaline à un degré qui engendre largement fatigue, et biais de comportement, dans des conditions humainement éreintantes et politiquement dangereuses, que je n’ai heureusement jamais pratiquées. Je suis fondé à penser que Mitterrand non plus. Je ne crois pas d’ailleurs que l’assez remarquable efficacité de notre collaboration eut été possible si la haine avait présidé à nos relations.
François Mitterrand abordait la politique à partir d’une culture faite d’histoire et de droit, et avec des moyens parmi lesquels la violence et la ruse jouaient un grand rôle, ou plutôt leur rôle traditionnel. Je l’abordais pour ma part avec une culture beaucoup plus soucieuse d’économie et de sociologie et avec des moyens beaucoup plus fondés sur le dialogue social, la négociation, le contrat et le respect de l’identité du partenaire. De cette différence d’approche résultait immanquablement une différence de traitement d’à peu près tous les problèmes ce fut aveuglant sur l’Algérie et la Nouvelle Calédonie, mais aussi sur la décentralisation ou les relations y compris fiscales avec le patronat privé et donc une vive méfiance mutuelle dans l’action.
Mais à la différence de la haine cela ne met nullement en cause la capacité d’écoute mutuelle, et de passer intelligemment compromis. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les étonnants sondages qui nous ont porté conjointement et longtemps à des sommets de popularité (1), et qu’il faut surtout comprendre à la fois le caractère plutôt productif de notre relation en même temps que l’angle de vue d’où je pars pour écrire ma contribution à ce bilan.
Je crois sage et important de commencer par l’essentiel, la relation avec le Parti Communiste Français.
L’aventure qui va conduire François Mitterrand à la Présidence de la République commence en fait avec la naissance de la Vème République. Pour des raisons et dans des conditions dont bien des livres ont rendu compte, le courant n’était jamais passé entre Charles De Gaulle et François Mitterrand. Le premier prend le pouvoir, le second choisit l’opposition. Il y retrouve la gauche, qu’il ne connaissait guère et à laquelle il n’appartenait pas. Il construit petit à petit sa propre structure, la Convention des Institutions Républicaines, pour trouver sa place dans un magma caractérisé, à côté d’une SFIO profondément affaiblie, par un étonnant pullulement d’organisations minuscules qui se veulent associations ou clubs, et dont la seule qui se définisse comme Parti Politique, le PSU demeure petite malgré son implantation sur tout le territoire, et pratiquement dépourvue de toute représentation parlementaire. Pendant la première décennie de la Cinquième République, tout cet ensemble sera connu comme « la gauche non communiste ». Cette identité vague et plutôt négative est la première à nous rassembler.
S’il est clair très vite que la stratégie va consister à s’emparer de la SFIO, il l’est tout autant et presque aussi vite qu’un projet de réveil de la gauche et de conquête du pouvoir à partir d’elle implique l’alliance électorale avec le P.C.
La chose fait peur. Électoralement il est au début de la période deux fois gros comme tout le reste de la gauche, il compte plusieurs centaines de milliers de militants, il est toujours très inféodé au PC soviétique dont à la différence du PC italien il ne cherche jamais à se différencier ou se distinguer sur quoi que ce soit. L’hostilité de Guy Mollet demeurant absolue, et la SFIO gardant une taille suffisante pour détruire un tel projet, Mitterrand doit commencer lentement.
C’est par la multiplication de rencontres et de débats au caractère apaisé que tout commence. Dans cette direction Mitterrand est longtemps assez seul, la population des clubs étant en majorité effrayée par cette idée. Il sera apparent plus de quinze ans après seulement, que François Mitterrand considère que dans la situation de guerre froide stabilisée où sont les démocraties d’Occident, le P.C n’a en rien ni l’espace ni les moyens de traduire en actes son alliance soviétique et moins encore de menacer la démocratie française.
François Mitterrand compte donc en fait sur l’ensemble de la société française et sur son appareil d’Etat pour endiguer toute velléité communiste débordant le cadre parlementaire. L’extrême discrétion de ces manoeuvres d’approche dans leur début est telle qu’elles n’effraient guère la population clubiste et le débat principal demeure centré sur le passé de François Mitterrand.
Quant au PSU, particulièrement incisif et voyant dans ce dernier débat (l’Algérie, l’affaire de l’Observatoire, la relation avec l’Afrique à travers le problème du RDA…) il est au contraire un défenseur permanent et vigoureux de l’Union de la Gauche. Le PSU est divisé, et sur ce point les motifs de ses composantes sont différents. Son aile « classique » qu’illustre dans les mémoires le grand nom de Jean Poperen, veut refonder l’Alliance républicaine en souvenir du Front Populaire, et sur la base de la discipline républicaine annonçant les désistements annoncés et programmatiquement justifiés du second tour, et faire jouer à cet égard au PSU un rôle de refondateur destiné aussi à lui assurer sa pleine place dans ce mécanisme. De ce fait sa résistance intellectuelle à la vision communiste est relativement modérée.
Jean Poperen est pendant les deux décennies 70 à 80 un authentique allié de François Mitterrand.
Mais le courant moderniste (au plus simple, Gilles Martinet puis moi-même) va finalement devenir majoritaire. Il est tout aussi soucieux de relancer une dynamique d’Union de la Gauche mais il est doctrinalement beaucoup plus résistant aux orientations d’alors du PC, au point de prendre ici ou là le risque du conflit ouvert. Décentralisateur et régionaliste, ce courant rejette le jacobinisme étatiste du PC. Hautement soucieux de la limitation des inégalités et de l’innovation sociale il rejette absolument l’idée que l’action sociale se limite à être un champ particulier de l’action budgétaire nationale. Au contraire sa vision du contrat, du dialogue social et de l’action municipale distinguent la bataille sociale, bataille de société, du seul combat politique contre le gouvernement.
Enfin le « contre plan » démontre à l’évidence que le PSU n’admet plus les simplismes populistes et inefficaces en matière économique : il ne suffit pas de tout nationaliser pour que tout aille bien, et surtout la politique sociale ne peut redistribuer que de la richesse qu’il a bien fallu produire quelque part…
Mais malgré l’ampleur de ses désaccords théoriques avec le PC, ce courant reste lui aussi désireux de l’alliance à gauche, donc avec le PC, pas seulement parce que cela reste la condition faute de laquelle la gauche ne peut gagner, mais aussi parce que son histoire et celle d’une bonne partie de ses hommes sont mêlés à deux aventures sociologico historiques extrêmement significatives à cet égard.
La première est celle du syndicalisme étudiant. L’UNEF, née en 1898, s’était illustrée sous le Font populaire par la création de la Fondation « Sanatorium Étudiant de France ». Elle avait été ensuite à l’origine de la toute première manifestation résistante en France, Place de l’Étoile, le 11 Novembre 1940. Cette grande et belle histoire lui avait valu de se reconstruire très vite en 1945. Elle est alors à majorité communiste. La logique de la guerre froide la fait tomber à droite en 1951, une droite assez extrême comprenant déjà le jeune Jean-Marie Le Pen parmi ses membres. Il ne reste à gauche que les assemblées étudiantes de Lyon, Grenoble, et de Sciences Po à Paris. Cette gauche ne comprend que les étudiants communistes et à côté d’eux de puissants groupes animés par les jecistes, les étudiants de la Jeunesse Étudiante Chrétienne, entendez catholiques, largement dominants. Accusés de faire « le jeu des communistes », les catholiques ne peuvent progresser.
Le petit groupe des étudiants socialistes SFIO, numériquement marginal, défend l’UNEF républicaine contre « le péril rouge et le péril noir » entendez clérical. C’est en 1953 54 que ayant pris le pouvoir dans cette organisation je l’amène à conduire le combat syndical étudiant prix des repas, prix des livres, places dans les cités, solidarité anticolonialiste. Il y a un substitut, fut-il petit, aux communistes, pour faire une vraie politique de gauche. En deux ans, de ville en ville et de faculté en faculté, l’UNEF repasse à gauche, et la présence du PC dans son Bureau National n’est même plus nécessaire. Catholiques et socialistes suffisent à mettre en oeuvre une politique de gauche authentique.
Cela se confirmera très vite à propos de la guerre d’Algérie à laquelle l’UNEF fut pendant 2 ou 3 ans la seule grande organisation française à s’opposer.
La leçon est éclairante mais il y en a une autre, plus tardive. En Lorraine, c’est au moment, ou juste après la déconfessionnalisation de la CFTC et sa transformation, en CFDT que sa fédération des métaux décide l’unité d’action avec la CGT. De la part d’une organisation chrétienne ignorant toute trace de gauchisme cela surprend. En outre en Lorraine le rapport de forces est de 7 ou 8 Cégétistes pour 1 Cédétiste. Mais ces derniers avaient compris le même raisonnement : dès l’instant qu’existe hors du PC un moyen d’exprimer et de pratiquer une vraie politique de gauche, la masse profonde de ce pays n’a plus besoin de communistes… Et quand en 1967 explose la grande bataille revendicative liée au plan de restructuration de la sidérurgie, les deux organisations font déjà jeu égal en nombre. Et c’est la CFDT qui mène l’action et les négociations, s’assurant par là une domination forte et durable sur le bassin sidérurgique. La Lorraine n’a guère vu passer Mai 1968 parce qu’elle avait vécu l’équivalent en 1967.
Ces deux histoires, ponctuelles et partielles, sont très peu connues. Elles sont cependant décisives en ce qu’elles expliquent comment la majorité du PSU, antijacobine, antistalinienne, décentralisatrice, et beaucoup plus soucieuse de l’authenticité de son discours que ce n’était l’usage dans la gauche française, donc nourrissant au fond une hostilité beaucoup plus résolue à la substance même du PC, avait délibérément choisi la stratégie d’Union de la Gauche. Les motifs étaient certes différents, mais la volonté finale était bien la même et c’étaient des centaines de cadres politiques du PSU qui avaient vécu ces histoires de manière concrètement militante avant d’en tirer des conclusions stratégiques.
Là se trouve, je crois que cela a échappé à la quasi totalité des commentateurs, la convergence stratégique entre ces deux forces, et finalement entre François Mitterrand et moi-même, qui a dominé la scène, permis le travail politique en commun et ramené les divergences, même lourdes, telle celle concernant le pilotage macroéconomique, au rang de conflits secondaires.
Le déroulement est connu. Lorsqu’en 1965 François Mitterrand annonce sa candidature à la Présidence de la République, la SFIO de Guy Mollet n’a plus la puissance lui permettant une candidature propre, et le soutient en pensant qu’il n’est pas dangereux.
Le PC fait à peu près la même analyse, mais a en outre noté les signes de rapprochement possibles émis par ce candidat, et le soutient.
De Gaulle est encore trop puissant, la victoire n’est pas possible, mais le score dépasse tout de même les espérances, et le déroulement de la campagne produit un goût du combat commun retrouvé dans un espoir réel, qui restera un acquis de la période et dont le PC ne pourra plus se débarrasser.
L’explosion de Mai 68 renforce le PSU qui marque un beau succès en préservant ce mouvement de dérives violentes.
Mais ses suites comportent l’émergence en son sein d’une majorité de trotskystes et de maoïstes. Le PSU est de nouveau marginalisé, et cette fois définitivement.
Le champ est ainsi plus libre pour la Convention et François Mitterrand dans les relations avec le PC.
Sentant cela fort bien Waldeck Rochet, Secrétaire Général du PC, lance en 1971 l’idée d’un « Programme Commun de Gouvernement », cependant que se prépare entre la SFIO et divers Clubs un Congrès de fusion. C’est Épinay, 1971. La victoire est courte mais Mitterrand gagne. Le Programme Commun est négocié et signé en 1972. Aux yeux du PSU, ce désir d’unité de la part du PC confirme que dans la recherche de l’alliance il y a une marge possible de résistance à ses thèses.
Incidemment le PSU a demandé à participer aux négociations, ce que le PC refusa absolument. François Mitterrand soutint l’idée de notre participation, et me déclara même après un nouveau refus communiste, qu’il était prêt à déposer sur la table d’éventuelles propositions programmatiques du PSU…
Nous ne pûmes aller jusque là, mais le souci de rassembler le maximum de forces dans cette dure confrontation stratégique était bien là.
Et la formidable mécanique sociologico-stratégique commença à jouer : d’élections en élections, locales comme nationales, le PC perdait de la puissance et le PS en gagnait.
Si la vraie gauche existait, on n’avait plus besoin du PC. Cela fut perceptible lors des législatives de 1973.
Du coup le PC, encore loyal à l’accord en 1974 et donc absent de l’élection Présidentielle où il soutint François Mitterrand, afficha une nervosité croissante après chaque confirmation que la pente à la baisse était régulière et irrémédiable. Il rompit le Programme Commun le 21 septembre 1977, mais ne put échapper au jeu de la discipline républicaine auquel ses militants eux même étaient fort attachés.
Il fallait au PS se montrer unitaire pour deux pour que l’évolution continue.
Lors des Présidentielles de 1981 François Mitterrand gagna dans des conditions telles que le PC fut bien obligé de se contenter de l’offre de 4 postes ministériels seulement. La force populaire de l’idée d’Union et de la pratique de la discipline républicaine lui interdirent de refuser sa participation, en même temps que pour François Mitterrand comme pour nous tous dans son entourage et notamment moi qui pourtant venait d’ailleurs si j’ose dire, il n’était pas question de ne pas confirmer la poursuite de la stratégie : il n’était pas question de laisser se recréer à côté d’un gouvernement qui aurait inévitablement des difficultés, une gauche extrême, extra gouvernementale et protestataire jamais compromise dans les difficultés et toujours bénéficiaire de la critique. Il fallait aller au bout de l’érosion sociologique du PC et montrer pour ce faire sa non compatibilité avec la démocratie, ce qui exigeait de le mettre au gouvernement.
C’est ainsi que François Mitterrand, servi sur ce point, à quelques détails de rhétorique près, par l’unanimité profonde de son parti, débarrassera la France de ce mégalithe énorme, immobile et paralysant qu’était le Parti Communiste Français.
Il avait pendant un demi siècle empêché tout gouvernement durable de la gauche, tué l’espérance soulevée par Pierre Mendès France, et permis au Gaullisme une superbe continuité de vingt trois ans.
On peut en discuter, mais je tiens pour ma part que la remise en mouvement de la politique en France, la réouverture dans notre pays de la possibilité de l’alternance c’est à dire le retour de la France dans la liste des vraies démocraties, et la réduction magistrale de la puissance du PC constituent le service majeur rendu par François Mitterrand à notre pays.
Une intelligence politique hors pair, une gigantesque ténacité et une audace politique peu commune en sont les ingrédients rares. Quarante ans après la conception de cette stratégie, la disparition mondiale du communisme conduit à oublier largement tout cela. On a tort. La France en avait largement besoin et c’était décisif. Et ce fut toujours mon point d’accord dominant avec François Mitterrand.
La réussite de cette stratégie de prise de pouvoir par l’alliance étouffante avec le PC a entraîné de ce fait une seconde série de conséquences majeures
Il s’agit là de notre Constitution. Taillée à la mesure du Général de Gaulle, largement écrite par lui, elle comporte la novation étrange d’installer à la tête de la République une dualité de pouvoirs ayant chacun une source élective différente. Le Président de la République est élu au suffrage universel, il nomme le Premier Ministre puis le gouvernement. Mais le gouvernement est responsable devant l’Assemblée. Il faut donc une majorité électorale pour le confirmer.
De 1958, date d’adoption de la Constitution à 1981, soit en 23 ans, la France n’a connu que des convergences de majorités venant de la partie conservatrice de l’opinion.
Beaucoup de commentateurs ont émis des doutes sur la stabilité et même la viabilité du système au cas de majorités d’orientations contraires. Cette incertitude lourde ouvrait la voie à un débat permanent sur l’éventuelle nécessité d’une réforme constitutionnelle majeure visant à éliminer ce risque.
L’Assemblée Nationale fut logiquement dissoute après l’élection Présidentielle de 1981. Et la large victoire de la gauche, et notamment du seul PS, aux élections législatives de juin 1981 permit de reporter le problème à plus tard. Il fut en fait posé par la défaite législative de la gauche en 1986.
François Mitterrand choisit alors d’accepter l’alternance, et donc de vivre pour les deux ans de mandat qui lui restaient, une diminution fort significative du champ de son autorité. Il le fit avec un talent tel que la controverse s’éteignit à peu près. La France était gouvernée, le Président et le gouvernement avaient chacun leur légitimité, les champs de compétences étaient partagés mais clairs. L’opinion, visiblement l’accepta. La praticabilité de la Constitution fut reconnue. Et si la France assuma la bizarrerie de demander parfois deux sièges dans les Conférences internationales où il n’en était prévu qu’un par nation, elle évita une crise de régime ou une instabilité majeure. François Mitterrand sut faire dans ce domaine à notre pays un cadeau de sa sagesse dont je pense qu’il faut lui savoir le plus grand gré.
Ces deux éléments, l’affaiblissement définitif du PC et la validation de la Constitution, sont de première importance et suffisent à faire que le mandat présidentiel de François Mitterrand a profondément et heureusement marqué l’histoire de France.
Mais le bilan de son action proprement dite est à faire aussi. Faute de place je me limiterai à trois aspects : les mesures phares, l’Europe, la politique économique.
Les mesures phares sont nombreuses. Chacun se souvient des toutes premières. La suppression de la peine de mort, solution d’un très ancien débat, fut en outre un acte de courage en ce qu’elle contredisait le souhait populaire illustré par les sondages. On retrouvait la grande et belle tradition de la gauche humaniste. Et cela d’autant plus qu’elle s’accompagnait de la suppression presque simultanée des Tribunaux permanents des forces armées.
87 ans après la condamnation d’Alfred Dreyfus, le tribunal qui l’avait condamné était enfin supprimé. La gauche retrouvait ses marques.
Je vais évoquer les salaires, les allocations publiques et les nationalisations ci-dessous avec la politique économique.
L’autre mesure phare essentielle fut la décentralisation. Dans la France jacobine, ce débat était récent. Il avait commencé en 1966, par la publication d’une brochure anonyme signée de la seule « Rencontre Socialiste de Grenoble » mais dont j’étais l’auteur, et intitulée « Décoloniser la province ». Ce rapport se limitait à une analyse féroce des conditions dans lesquelles le centralisme étouffait le développement territorial. Le parisien que j’étais n’avait pas encore rencontré les cultures régionales ni les langues minoritaires. Mais l’ampleur considérable du débat qui s’ouvrit dans le pays à ce sujet en 1966 surprit tout le monde. La gauche officielle, PS et PC réagit de manière furieusement jacobine. Et l’élection législative de 1967 lui permit de faire oublier ce sujet.
Mais vint Mai 1968. Si l’on regarda et écouta surtout Paris pendant cette période, les observateurs attentifs et les Préfets dans leurs rapports notèrent que partout en province, pendant ce mois un peu fou, le thème de la régionalisation réapparut avec une énorme vigueur.
Parmi ces observateurs attentifs figura aussi Charles de Gaulle. Cela le conduisit à introduire la décentralisation et la régionalisation comme enjeux majeurs du referendum qu’il organisa en 1969. Mais il y ajouta une réforme du Sénat, brisant ainsi les espoirs de carrière de 500 000 conseillers municipaux. C’était suicidaire et il perdit son referendum. La droite française en conclut que la décentralisation n’était pas un thème porteur. Du coup il remonta à gauche, principalement à partir des élus de province. Il figura dans le Programme Commun et dans les « 110 propositions du candidat ».
J’ai un vif souvenir de François Mitterrand, me recevant fin Mai 1981 pour m’annoncer ma nomination comme Ministre du Plan et de l’Aménagement du Territoire, et ajoutant : « Mais ce sera tout de même Defferre qui fera la décentralisation, il y tient tellement ». Ce jacobin convaincu donna à la décentralisation telle qu’il la voyait une forte tonalité de « règlements de comptes entre les élus et les Préfets » bien davantage que celle d’une nouvelle fonctionnalité démocratique de l’aménagement du territoire national. On le paye encore. Reste qu’il fallait bien commencer.
Mais Defferre eut l’intelligence, le courage et la patience d’accepter près de trois mois de débat parlementaire et plusieurs centaines d’amendements parmi les milliers proposés.
Les quatre lois de décentralisation de 1982 furent bien débattues et bien votées. Elles ont fait souche. Utilement complétées par le concept de contrat de plan, que j’ai proposé au Parlement au même moment, elles ont changé la vie quotidienne de la France. C’est encore un grand élément du Bilan.
Il ne saurait être question ici d’être exhaustif : il me faut en venir à l’Europe.
On a beaucoup accusé François Mitterrand de n’avoir point de convictions. Cela est manifeste dans l’ordre économique, financier et social, mais c’est là, à mon sens, davantage affaire de culture que de convictions proprement dites. En revanche il est deux domaines où il avait des convictions d’une particulière robustesse, le droit et l’organisation judiciaire de la France d’une part, l’Europe de l’autre. On comprendra que je laisse à d’autres le soin de traiter les premières.
Le Traité de Rome le « marché commun » – est d’application depuis 22 ans au moment de l’élection de François Mitterrand. Il fut ministre dans les gouvernements qui ont lancé et conduit la négociation puis signé le Traité, et Maurice Faure qui en fut le signataire pour la France fut son premier Garde des Sceaux. Mais ces vingt deux années, qui ne comportent la signature d’aucun autre traité majeur, furent principalement consacrées à l’édification de cette énorme construction qu’est une économie ouest européenne intégrée.
Or il était clair que pour François Mitterrand, et même si les résultats économiques du Traité constituaient un fabuleux et presque surprenant succès, le sens de la construction européenne ne pouvait être que politique et stratégique.
La présence de communistes au gouvernement ne l’empêchait en rien d’être irréductiblement anti soviétique. Les deux clés pour la France de la situation stratégique étaient l’appartenance à l’OTAN et l’armement nucléaire. Sur le premier point, François Mitterrand mit beaucoup de soin et d’énergie à convaincre les américains de sa fidélité à l’OTAN. Sur le deuxième, il dirigeait un Parti incertain. La SFIO avait certes conduit des travaux de recherche nécessaires à « la bombe ». Mais le rapprochement avec le PC et le gauchissement du Parti qui résultèrent du Congrès d’Épinay, et ensuite l’entrée d’une partie du PSU avaient contribué à renforcer l’hostilité à la force de frappe.
Mais dès les années 72-73 l’efficacité électorale formidable de la stratégie se vérifiait. Nous progressions dans toutes les élections. Il allait falloir gouverner. Or le pari stratégique des anti nucléaires se fragilisait. « Pas de prolifération, pas besoin de « la bombe », les américains suffisent.
Le nécessaire c’est de résister quelques semaines ou quelques jours à une invasion conventionnelle, le temps que l’OTAN, c’est à dire les américains, se décident ». Or vingt ans de force de frappe furent vingt ans de limitations de dépenses draconiennes pour les armes classiques. Vers 1975, la puissance de feu classique des trois armées françaises, terre, air, mer, était réduite à la moitié de celle de la Bundeswehr, donc marginale. Le pari ne tenait plus. Nous fûmes quelques uns, le principal était Charles Hernu, à aider François Mitterrand à organiser la reconversion intellectuelle de la gauche française vers la dissuasion nucléaire. Cette évolution nécessaire mais difficile était acquise au moment de l’élection. La France conservait une posture connue, et utile, dans laquelle l’enjeu stratégique que représentait l’Europe ne changeait pas de nature.
La stratégie européenne de Mitterrand fut dès lors absolument constante. Il appuya énergiquement, en chaque occasion même petite les mesures de confortement et de consolidation de l’Europe économique en train de se faire, soutint la négociation de « l’Acte Unique », se déclara très tôt en faveur d’une monnaie unique et joua un rôle décisif dans l’ouverture des négociations du futur Traité de Maastricht, destiné à étendre le champ des compétences de l’Europe, aux domaines de la justice et de la politique étrangère et de défense. Il fut ensuite, avec l’appui décisif de Jacques Delors et grâce à la relation de confiance qu’il avait établie avec Helmut Kohl, l’acteur majeur de la décision qui créa l’Euro.
L’aspect stratégique essentiel de cette ligne constante fut le célèbre discours du Bundestag par lequel il soutint la décision de Kohl d’accepter l’implantation en Allemagne de fusées américaines Pershing face au dernier développement de l’armement soviétique, avec notamment cette phrase très remarquée : « les fusées sont à l’Est et les pacifistes sont à l’Ouest».
Deux décisions toutefois mettent en cause la cohérence de cette ligne stratégique. La seconde fut la plus visible et la plus critiquée mais n’eut pas de suites trop ravageuses. Elle résulta de la vive crainte qu’il ressentit, en voyant successivement l’effondrement du Mur de Berlin, l’émergence d’une pressante exigence allemande d’unité, puis l’implosion de l’Union Soviétique, à voir l’histoire s’accélérer. Il a vraiment craint que plus rien ne soit maîtrisé, que l’Allemagne quitte l’OTAN pour payer son unité de sa neutralité. D’où deux voyages de trop, à Berlin Est et à Moscou, et un accueil dangereusement sympathique de la tentative de coup d’Etat qui eut lieu à Moscou. Mais Kohl contribua largement à limiter les dégâts de l’affaire.
L’autre décision, que je crois une erreur grave, est curieusement beaucoup moins connue, alors que ses conséquences sont dramatiques et irréversibles. Il s’agit du Conseil Européen de Luxembourg, en 1991, où l’on préparait le futur Traité de Maastricht. L’accord était fait sur l’extension nécessaire des compétences de la future Union Européenne seule existait jusque là la Communauté Économique Européenne dans le champ de la justice et dans celui de la Politique Étrangère et de Défense. Mais sur la manière de traiter ces champs la décision restait à prendre. Le choix était entre la méthode communautaire, comportant sa part de supranationalité, et la méthode intergouvernementale, qui n’en acceptait aucune. On était douze à ce moment. Un tour de table eut lieu. Neuf nations, emmenées par une Allemagne flamboyante et convaincue, plaidèrent pour la méthode communautaire, l’Angleterre et le Danemark seules, plaidèrent pour l’intergouvernementale. Et la France s’abstint. L’Allemagne déstabilisée se sentie trahie, les deux gagnèrent contre les neuf, la Commission fut dessaisie de l’écriture du Traité, le dit traité comporta trois piliers. Seul le premier, l’économique, le Traité de Rome, relevait de la méthode communautaire.
Le pilier judiciaire et le pilier affaires étrangères retombaient dans l’unanimisme intergouvernemental, la Commission perdait là son droit de proposition et se voyait interdite de présence aux débats.
On n’en est toujours pas sortis. Si la petite part de judiciaire en cause fut plus tard communautarisée par le Traité de Lisbonne, la politique étrangère reste paralysée par la nécessité d’une inaccessible unanimité. Pour moi la mort de l’Europe politique date de là. Il s’agit d’une vraie catastrophe. Les raisons de cette décision dramatique n’ont pas été rendues publiques. Il faut y voir la part de souverainisme caché qui demeurait dans l’esprit de François Mitterrand.
Et puis il y a l’économie. Que dire qui ne soit connu ! Tout le monde se souvient. Augmentation du SMIC de 12%, et de toutes les prestations sociales entre 20 et 50%. Augmentation de la dépense publique de 26% dans le budget pour 1982, seul de l’histoire budgétaire française au XXè siècle à n’être pas signé du Ministre de l’Économie et des Finances (Jacques Delors) mais seulement de son Ministre délégué au budget, (Laurent Fabius). Réapparition d’un déficit vertigineux, augmentation massive du pouvoir d’achat ainsi augmenté d’une quinzaine de pour cent vers les importations, les entreprises françaises étant étranglées, déficit extérieur massif, trois dévaluation en 18 mois. Et au milieu de cette séquence la nationalisation de la quasi totalité du système bancaire français et d’un gros quart des capacités industrielles du pays, non pas par achat des actions sur le marché pour arriver à 51% du montant du capital, mais à 100% y compris pour tous les titres des grandes filiales. Le Conseil Constitutionnel ayant à juste titre imposé une indemnité compensatrice, il en coûta huit fois le prix de l’autre solution soit deux ou trois centaines de milliards de francs de l’époque, ou l’équivalent du prix de quelques centaines de milliers de logements. (2)
Il n’en reste absolument plus rien aujourd’hui.
Cette déferlante redoutable s’arrête début 1983, par la décision de rester dans le Système Monétaire Européen, une troisième dévaluation, l’adoption d’un redoutable programme d’austérité, un blocage des salaires de quelques mois, le premier et unique depuis 1945, le renforcement du contrôle des changes, et la limitation, pour tout français allant à l’étranger, de son droit d’exporter de la monnaie à une toute petite quantité.
Il faut savoir gré à François Mitterrand d’avoir su sortir de son rêve et prendre les décisions drastiques nécessaires. Il faut aussi lui savoir gré de s’y être ensuite tenu d’une manière absolument continue. L’économie cessa de l’intéresser. Il laissa travailler Delors, puis Bérégovoy, puis moi-même. Le relèvement fut progressif. D’une inflation de 13-14% héritée et continuée deux ans on passa en dessous de 2,5% en 1990. C’est pendant le second mandat que le déficit budgétaire reste limité à moins de 2% du PNB. Et la croissance commença à repartir, dès 1985 si je me souviens bien. Elle fut ensuite soutenue jusqu’à la récession de 1992. L’Économie française avait la peau plus dure que je ne l’ai moi même craint.
Cette position initiale de François Mitterrand doit beaucoup à l’alliance avec le PC. Il était fondé à craindre avec lui un conflit stratégique que sa puissance rémanente pouvait rendre très dangereux. Dès lors il ne voulait à aucun prix d’une autre source de conflit possible, notamment pas dans l’ordre économique, où sa base l’aurait suivi alors que le contraire était probable dans l’ordre stratégique. Et puis François Mitterrand méprisait l’économie, à ses yeux incapable de résultats significatifs, incapable aussi de rigueur, et par dessus tout incapable de porter une dimension esthétique. Il traitait les messages venant de l’économie avec une désinvolture totale que confirment un nombre incroyable d’incidents ou de «mots». La gauche française n’avait pas une pensée économique adaptée aux nouvelles réalités du capitalisme mondialisé. La rencontre d’un gouvernement durable avec l’économie ne pouvait pas ne pas produire un énorme choc. On y a eu droit, c’était le prix de « l’évacuation » du PC de la scène politique et du retour de toute la population française dans la pratique démocratique. Je suis de ceux qui considèrent que l’enjeu valait le prix, même s’il est évident qu’on pouvait faire à bien moindre coût.
Mon vrai dernier regret, c’est que François Mitterrand s’accommoda de la réparation des dégâts sans vouloir le moins du monde en faire la pédagogie. La doctrine dite de la parenthèse pour habiller la politique de rigueur réparatrice fut intellectuellement une catastrophe en même temps qu’une contre vérité. Et le PS vécut tout cela sans aucun débat approfondi, car François Mitterrand ne voulait pas de débat sur ses choix.
De ce fait la « culture de gouvernement » ne s’est pas profondément enracinée dans le PS, les contraintes de toute économie n’y sont que faiblement connues et modérément respectées.
Mais enfin nous allons mieux. La gauche a su démontrer, puis à nouveau sous Jospin et elle est prête à recommencer, qu’elle sait gouverner. L’arrivée de la gauche au pouvoir ne fait plus peur. Il lui reste à fournir matière à espérer.
Tel est, pour moi, le bilan partagé du camarade François Mitterrand.
(1) Le seul sondage qui pose depuis 1958 exactement toujours la même question chaque année, et depuis 1967 chaque mois est le baromètre de l’IFOP. La question est « êtes-vous satisfait ou mécontent de X comme Président de la République, de Y comme Premier Ministre ». Le calcul des soldes, satisfaits, moins mécontents, et leur addition donne une cote de couple exécutif. Sur les 36 mois notre solde total n’est négatif que 5 mois. Il est positif sur 31 mois, et parfois à niveau élevé, ce qui est sans autre exemple depuis 35 ans ! En outre les évolutions de nos deux soldes est absolument parallèle à la hausse comme à la baisse et il n’y a jamais eu entre nous d’écart important ! Cette solidarité sondagière est pleine de sens !
Ces nationalisations furent décidées au 1er Conseil des Ministre de Septembre 1991, le seul dans l’histoire récente qui pour cause de travaux à l’Élysée, se déroula au Château de Rambouillet. J’eus l’honneur d’y ouvrir le débat. Nous fûmes 17 à prendre la parole. Plus de dix, je crois douze, se sont exprimés en faveur de la solution « 51% et pas de filiales ». Mais on ne vota pas..
Michel Rocard


