Revue de réflexion du Parti Socialiste

 
s'abonner au flux RSS
   

J comme Jeunes

Camille Peugny est maître de conférences à Paris VIII.

Les jeunes Français sont les seuls à manifester en Europe et à être à ce point angoissés pour leur avenir. Ils ne veulent plus changer le monde mais préfèrent compter leurs trimestres pour la retraite. On pourrait malheureusement continuer longtemps la litanie des préjugés maintes fois ressassés à l’encontre de la jeunesse en France, litanie qui souligne que lorsque vient le J de « jeunes », le P de « poncif » n’est jamais très loin, alors même que le la jeunesse française est confrontée à des difficultés structurelles, notamment en termes d¹accès au marché du travail.Certes, nous le savons depuis Bourdieu, « la jeunesse n’est qu’un mot » et les jeunesses françaises sont diverses. En 2008, 45% des 18-25 ans étaient des actifs occupés, 38% des élèves ou étudiants, 11% des chômeurs et 6% étaient inactifs. Parmi la jeunesse étudiante ou lycéenne, les 700 000 lycéens professionnels ne font pas face au même destin que les 70 000 élèves des classes préparatoires et à bien des égards, la fracture entre les « gagnants » et les « perdants » de la mondialisation traverse la jeunesse étudiante. Enfin, les inégalités territoriales sont importantes. Les jeunesses rurale et périurbaine font face à des difficultés spécifiques, tout comme les jeunes des ZUS où l’on recensait en 2008, parmi les hommes actifs âgés de 15 à 24 ans, 42% de chômeurs.

Pour autant, si l’on en excepte une étroite frange riche du patrimoine de ses parents, ces jeunesses partagent une expérience commune, celle d’un accès au marché du travail très dégradé. Ce n’est d’ailleurs pas une exception française. En août 2010, un rapport de l’Organisation internationale du travail met brutalement en garde contre l’émergence, au niveau mondial, d’une « génération sacrifiée » : sur 620 millions de jeunes économiquement actifs, 81 millions sont sans emploi à la fin de l’année 2009, plus haut chiffre jamais atteint. Le rapport pointe en particulier une sévère dégradation dans l’Union européenne où le taux de chômage atteint 17,7%. Dans le palmarès européen, la France fait certes plutôt figure de mauvais élève avec 23% des jeunes actifs au chômage, mais la situation des jeunes Français n’est donc pas isolée.

Le travail comparatif de Cécile Van de Velde a montré que la spécificité française est ailleurs : elle est à rechercher dans la manière dont les jeunes Français deviennent adultes et accèdent à l’autonomie. La France n’a pas choisi la voie empruntée dans les pays scandinaves où les jeunes accèdent à l’ensemble des droits sociaux dès la majorité et où l’Etat joue un rôle moteur dans l’accès à l¹autonomie des jeunes, notamment grâce à des allocations d’autonomies qui prennent diverses formes. Elle n’a pas non plus adopté le modèle libéral de l’accès à l¹autonomie comme en Grande-Bretagne où les prêts étudiants sont beaucoup plus répandus et où les jeunes exercent nombre de « petits boulots » très jeunes. Le modèle français est donc hybride, avec un peu d’Etat, un peu de marché mais surtout beaucoup de famille. Mais au contraire des pays Méditerranéens où ce rôle prépondérant de la famille est ancrée dans les cultures nationales, cette familialisation est « induite » et moins assumée en France où le mythe du « Tanguy » a la peau dure.

Aucun modèle n’est parfait : le taux de chômage des jeunes Suédois a connu un bond spectaculaire ces dernières années et les jeunes Britanniques multiplient les manifestations, déjà surendettés en début de vie active. Il reste que si la gauche revenue au pouvoir ne s’empare pas à bras le corps de cette question, la jeunesse française sera sous la menace d’une « latinisation » des parcours de vie. Laisser reposer l’accès à l’autonomie sur les familles est le plus injuste des choix. Il entretient la reproduction des inégalités entre les générations. Si la possibilité de poursuivre des études est conditionnée à l’épaisseur du portefeuille familial, alors il ne faut pas s’étonner que dans la France de 2010, 75% des enfants d’ouvriers sortis de l’école depuis 5 à 8 ans occupent des emplois d’exécution, d’employés ou d’ouvriers.

Pour éviter que le destin des individus soit figé dès le berceau, il revient à l’Etat d’accompagner les jeunes sur le chemin de l’autonomie. Tout d’abord, en ouvrant l’ensemble des droits dès l’âge de la majorité car il n’est pas admissible que les jeunes soient à ce point exclus de la solidarité nationale. Loin de n’être qu’une question de principe, ce point constitue surtout une urgence sociale. C’est en effet chez les 18-25 ans que les taux de pauvreté sont les plus élevés, ce qui représente un retournement spectaculaire par rapport à la situation qui prévalait jusque dans les années 1970 où les personnes âgées étaient les plus frappées par la pauvreté.

Mais une fois comblé ce « trou » dans la protection sociale des jeunes, l’Etat devra mettre en place un dispositif d¹accompagnement financier dont les modalités devront être discutées précisément. A grands traits, il pourrait s’agir d’instaurer un « capital formation » pour l’autonomie des jeunes, par exemple sur le modèle de ce qui existe au Danemark (des bons mensuels à tirer) et qui constituerait la première pierre d’une véritable sécurité sociale professionnelle. En effet, ce temps de formation pourrait être utilisé à n’importe quel moment de la vie, en formation initiale évidemment, mais pourrait aussi être redéployé plus loin dans la carrière pour ceux qui entrent plus jeunes sur le marché du travail (ce qui créerait un véritable droit à la formation initiale différée). On objectera qu’une telle mesure est beaucoup trop onéreuse. Mais des possibilités de redéploiements existent. La demi-part fiscale dont bénéficient les parents des jeunes âgés de 18 ans et plus n’aurait plus de raison d’être avec la mise en place d’un tel dispositif. Pourquoi aider les familles afin qu’elles aident les jeunes ? Aidons directement les jeunes ! Non pas pour les enfermer dans un système d’assistance (comme ne manqueront pas de le dénoncer les habitués de ce genre de discours), mais pour réduire les inégalités, lutter contre la reproduction sociale et donner à chaque jeune la liberté de se former, de créer et de se trouver.

Enfin, il sera du devoir de la gauche de donner aux jeunes une place digne de ce nom au sein de la société. Si le pessimisme des jeunes Français est assez largement partagé par d’autres jeunesses en Europe (et notamment en Allemagne, Italie, Grèce, Espagne et Portugal), le sentiment que la société dans laquelle ils vivent ne leur donne pas la possibilité de montrer ce dont ils sont capables constitue la vraie spécificité française (Source : European Social Survey 2006).

En France, plus de 50% des 18-30 ans estiment que la société ne leur permet pas de faire leurs preuves, soit 10 points de plus que les jeunes Portugais, seconds du classement. A l’inverse, entre 9% et 17% seulement des jeunes des pays scandinaves partagent ce constat, les jeunes Allemands, Anglais et Espagnols occupant une position intermédiaire. Cette question est particulièrement intéressante car elle permet d’approcher le coeur du malaise des jeunes Français, et ce qui en fait sa spécificité par rapport à leurs homologues européens : le sentiment, qu’au-delà des difficultés économiques, dans l’emploi, dans les conditions de vie, c’est toute la société française qui ne leur donne pas les moyens de s’exprimer, et qui, en un mot, ne leur fait pas de place. Difficile de leur donner tort, lorsque l’on analyse l’évolution de la composition par âges de l’Assemblée Nationale. Si l’Assemblée élue en 1981 comptait en ses rangs un député de moins de quarante ans pour un député de plus de soixante ans, le rapport est de 1 à 9 dans celle de 2007. Confrontés à une précarité grandissante dans le champ économique, les jeunes Français sont donc  en outre objectivement tenus éloignés des leviers du changement social. En ce domaine encore, la tâche de la gauche est titanesque : l’interdiction du cumul des mandats annoncée par Martine Aubry est un préalable indispensable au renouvellement du personnel politique, sans lequel les larmes versées sur le sort de la jeunesse en France seraient  très hypocrites.

Camille Peugny

Laisser un commentaire