François Jost est professeur à l’université Paris III et auteur de Les médias et nous, Bréal, Paris, 2010, Grandeur et misères de la télé-réalité. Le Cavalier Bleu, Paris, 2009, et L’Empire du loft (la suite) (nouvelle édition augmentée d’une préface et modifiée), La Dispute, Paris, 2007.
Trois événements successifs ont retenu l’attention de tous les médias en 2001 : Loft story, d’avril à juillet, Koh-Lanta, d’août à septembre et celui qu’il suffit d’appeler par sa date : le « 11 septembre ». Curieusement, seuls les deux premiers ont hérité de l’appellation « télé-réalité », alors que le dernier, pourtant survenu en direct à la télévision a vu constamment son statut remis en cause.
Dans ce rapprochement incongru réside tout le mystère du succès d’un genre télévisuel, dont, depuis dix ans, on ne cesse de prédire la disparition. Quelle représentation de la réalité ces programmes peuvent-ils donner pour qu’autant de gens trouvent un bénéfice symbolique à les regarder ? Pour répondre à cette question, l’analyse de Koh-Lanta est instructive. Diffusé pour la première fois en Suède en 1997, sous le titre d’Expedition Robinson, c’est avec Big Brother, l’un des deux formats qui ont déferlé sur le monde au début des années 2000. Bien que le premier soit apparu sur les écrans européens avant le second, en France l’ordre fut inversé et les téléspectateurs découvrirent Loft Story, la version française de Big Brother, avant les Aventuriers de Koh-Lanta. Du coup, ce programme diffusé l’été par TF1 apparut comme une sorte de réponse aux critiques qu’avait suscitées la diffusion de Loft Story par M6. En effet, alors que les candidats enfermés dans le loft donnaient le spectacle d’une jeunesse désœuvrée et paresseuse, se levant tard et passant ses journées à bronzer au bord de la piscine, Koh-Lanta proposait un monde dans lequel le travail était la vertu essentielle.
Rappelons que le principe du programme consiste à « abandonner » seize candidats sur une île déserte, répartis en deux équipes de huit hommes et femmes et à les soumettre à des épreuves qui opposent d’abord les deux équipes, puis les candidats restants. Le titre originel de ce format fait ostensiblement référence à la figure forte du protestantisme, Robinson, qui, selon Max Weber, représente « dans l’imagination populaire, l’homo œconomicus isolé, qui poursuit par-dessus le marché, son œuvre missionnaire[1] » (Weber, 137). Créé dans un pays protestant, ce programme concentre certains aspects de l’éthique de cette religion, notamment la condamnation de l’oisiveté : « passer son temps en société, le perdre en ‘vains bavardages’, dans le luxe, voire en dormant plus qu’il n’est nécessaire à la santé – six à huit heures au plus – est passible d’une condamnation morale absolue » (Weber 117). Contrairement à la prison dorée de Loft Story où les candidats ne pensent qu’à séduire, l’univers de Koh-Lanta exclut tout badinage et n’admet que les vertus du contrat d’association, qui conditionne la survie de tous à l’effort de chacun. Très typique de cet état d’esprit, cet affrontement verbal entre les participants de la saison 2008 pour savoir si s’occuper du camp était aussi méritant ou non que pêcher ou chasser et s’il fallait mesurer la quantité d’effort accompli à la fatigue physique. Finalement, la femme au foyer (celle qui restait près du feu) fut exclue par les votes… À partir de cet exemple, on comprend l’intérêt que peut trouver la famille à regarder le programme : il reprend sur le mode de la métaphore une discussion qui peut se produire dans bien des… foyers.
Si, au fond, de tels programmes privilégiaient l’esprit d’équipe, ce ne serait pas si mal. Mais, en réalité, leur fonctionnement est plus pervers. Car, si dans un premier temps, deux équipes s’opposent dans Koh-Lanta, après une série d’exclusions, elles finissent par se dissoudre et par laisser place à une lutte dont un seul sortira vainqueur. Chacun doit alors se battre contre ceux qui furent jusque-là des alliés ou des amis. Les candidats forment donc d’abord ce que Goffman appelle une « équipe de représentation », un « ensemble de personnes coopérant à la mise en scène d’une routine particulière »[2], qui suppose un lien de dépendance unissant les équipiers et le respect de certaines règles de conduite, mais, ensuite, l’individualisme et toutes les stratégies d’élimination des amis d’hier sont mis en œuvre. Notamment grâce à la figure de ce que le sociologue nomme le délateur, cet « individu qui fait semblant, devant les acteurs, d’être membre de leur équipe […] et qui, ouvertement ou secrètement, trahit le spectacle au bénéfice du public[3] ». Toute télé-réalité fait place à ce « rôle » soit grâce à la présence d’un confessionnal, où le candidat vient « balancer » ses camarades, soit par l’exercice obligé de l’interview par un journaliste de l’émission, qui vient recueillir, quasiment en continu, les impressions des candidats sur ce qu’il vit et sur ses compagnons « d’aventure ».
Ce rôle contradictoire que la télé-réalité impose à ses participants s’est affirmée au cours des ans et il n’est pas loin de représenter aujourd’hui le moteur de la jouissance spectatorielle. De plus en plus, en effet, les candidats sont placés dans une situation de « double bind », d’injonctions contradictoires. Le titre de l’émission Dilemme, diffusée sur M6 en 2010, est évidemment emblématique de ce fonctionnement, mais ce n’est pas la seule. « Jusqu’où seront-ils prêts à aller pour gagner de l’argent ? Celui qui aura su séduire le public repartira avec la cagnotte et la célébrité »… tel est l’enjeu du programme selon les producteurs. Un garçon est par exemple obligé par la production de dire à une jeune femme qu’il l’aime, alors même que celui qu’il aime se trouve dans la même « maison » et est témoin de la scène. S’il ne le fait pas, il perd de l’argent pour son équipe. S’il est bon acteur, il doit, comme dit Diderot, « rendre les signes extérieurs des sentiments et élaborer un système cohérent pour les exprimer[4] », en sorte que sa « victime » le croie et que le téléspectateur jouisse de ce quiproquo. Mais ce que gagne le candidat (l’argent récompensant cette « mission »), peut entraîner bien des dégâts sur le plan humain : la déception de la femme à qui il a fait un faux aveu, la jalousie de son ami, le remords de lui faire croire un mensonge, tous ses vrais sentiments résultant de la confusion indémêlable entre l’acteur et la personne. Faux sentiments pour les téléspectateurs qui s’amusent de jeux de rôle, vrais sentiments pour les protagonistes du jeu. Une telle situation, les psychologues le savent, rend fou, mais qu’importe si elle « séduit le public » !
Le public … Voilà bien le nerf de la guerre de la télé-réalité et de la télé tout court. Pourquoi le public est-il attiré par de tels spectacles ? Cette question vaut bien celle que l’on pose à longueur d’année sur les dérives continuelles des chaînes vers le « trash ». Car, si ces émissions marchent – ou ont marché -, c’est bien que des gens trouvent un bénéfice symbolique à les regarder. Loin d’être compassionnelle, l’attitude engendrée par de tels spectacles relève plutôt du « foutage de gueule » : les téléspectateurs qui regardent ses émissions éprouvent du mais il n’en reste plaisir à voir leurs semblables à se dépêtrer de situations difficiles ou à se jouer de leurs cothurnes. C’est ce que j’ai appelé, de façon certes un peu provocante, le « sadisme » du spectateur. Certes, c’est un sadisme mesuré, mais un sadisme quand même. Ce n’est pas un hasard si l’adolescence, âge qui raffole du « buzz », des « gossips » et, parfois, de cruautés ordinaires, y trouve son compte. De tels programmes ont-ils une vertu cathartique – assouvissant des pulsions qu’il n’est pas toujours facile de réprimer – ou, au contraire, les encouragent-ils ? C’est une question qui sera débattue longtemps et qu’il n’est pas facile de trancher d’un coup de plume.
[1] Les références renvoient à l’édition électronique de L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, de Max Weber, dans le cadre de la collection: « Les classiques des sciences sociales » : http://classiques.uqac.ca/classiques/Weber/ethique_protestante/Ethique.html
[2] . La Mise en scène de la vie quotidienne, tome 1, La présentation de soi, Ed. de Minuit, 1973, p. 81. La “ routine ” ou rôle est un module d’actions que l’on développe dans une représentation ”, p. 23.
[3] Op. cit, p. 141.
[4] Le Paradoxe de comédien, Garnier-Flammarion, p. 50
François Jost


