Francis Wolff est professeur de philosophie à l’Ecole Normale Supérieure
La nature, c’est tout ce qui existe indépendamment de l’homme : les fleurs, les arbres, les animaux, l’eau, l’air, les montagnes, la terre, la biosphère, le cosmos. La nature est pour l’homme son origine, son cadre de vie et la condition de son existence.
Mais la limite entre ce qui est proprement naturel (natif, inné, sauvage, etc.) et ce qui est dû à l’intervention humaine n’est pas toujours facile à tracer. On oppose par exemple ce qui est « naturel » et ce qui est artificiel ou chimique ; pourtant tous les éléments chimiques sont d’abord des composants naturels. Les forêts, les jardins, les paysages sont, pour le citadin, l’image même de la nature; mais il n’imagine pas qu’ils ont généralement été plantés par l’homme et ne subsisteraient pas sans ses soins. De même beaucoup d’espèces végétales (notamment comestibles) et animales (notamment domestiques) sont le fruit de siècles de sélection, de croisements ou d’apprivoisement par l’homme. L’homme détruit la nature, dit-on, et c’est vrai. Mais la nature brute ou sauvage serait sans doute invivable ; c’est pourquoi tout peuple transforme son environnement pour le façonner à son image. D’ailleurs, l’homme lui même est un être naturel, le produit de l’évolution (c’est le processus de « l’hominisation »), mais il est aussi façonné par son histoire et par sa culture, il se protège de la nature par ses techniques, la transforme par son travail, la représente par l’art, et transmet son savoir et ses valeurs par l’éducation plus que par ses gènes.
La nature est-elle bonne ou mauvaise ?
Selon les époques, selon les lieux de la planète aussi, l’idée qu’on se fait de la nature est positive ou négative. Pour ceux qui vivent dans les mégapoles industrielles (polluées, bruyantes, surpeuplées), « la Nature » est forcément bonne par opposition à leur vie quotidienne ou aux risques industriels (Seveso, Bhopal, pour ne rien dire de Fukushima). Elle semble dotée de toutes les vertus : c’est la pureté, la santé, l’authenticité ; l’ennemi, c’est « la Technique ». Pour ceux qui vivent exposés aux vraies conditions naturelles, la nature a moins bonne presse : elle est plutôt tenue pour responsable des récoltes imprévisibles, de la disette, de la mortalité infantile, des épidémies, des tremblements de terre ou des tsunamis ; on rêve alors de vaccins, de médicaments, de paratonnerre, de tout-à-l’égout, de chauffage central et d’électricité. Et le dialogue de sourds entre naturalistes technophobes et progressistes technophiles recommence parce que toute innovation technique, susceptible d’améliorer les conditions de vie humaine, est aussi capable de créer de nouveaux risques en bouleversant les équilibres naturels. La maîtrise du feu elle-même était déjà à double tranchant : utile aux cuisiniers comme aux pyromanes ! De même, les biotechnologies peuvent forger des monstres comme soigner par thérapie génique. Comment trancher ce (faux) débat entre amoureux de la Nature et partisans de la Technique ? Les renvoyer dos à dos en remarquant que ce sont souvent les mêmes qui sont victimes de l’une et de l’autre et subissent à la fois les effets ravageurs de la nature et les conséquences délétères de son exploitation sans mesure. Ajoutons que les catastrophes naturelles (tremblements de terre ou épidémies) font infiniment plus de ravages chez ceux qui sont sous-équipés techniquement.
La nature est-elle de droite ou de gauche ?
Longtemps, la Nature passait pour être « de droite ». La gauche, depuis sa naissance au XIXe siècle, défendait le progrès technique et industriel (« le développement des forces productives ») qu’elle estimait susceptible de libérer les hommes des contraintes naturelles grâce à l’amélioration de la productivité. La « réaction », comme on disait, vantait les vertus traditionnelles du « paysan » et « l’enracinement dans le terroir » (cher à Charles Maurras et à Vichy). Elle insistait sur la hiérarchie « naturelle » entre les êtres humains (les bien nés versus les roturiers, les hommes versus les femmes, etc.). À gauche, on prônait les vertus de l’éducation (l’acquis contre l’inné, la culture contre la nature), et on affirmait qu’il était possible de corriger les inégalités naturelles d’aptitudes grâce à l’École, seul moyen de parvenir à l’égalité des chances voire à l’égalité des conditions.
Depuis la fin des années 1970, il semble que la Nature ait progressivement changé de camp. On se mit d’abord à incriminer le progrès, la croissance, la course à la productivité, l’hyperconsumérisme, etc. Une décennie plus tard, l’écroulement idéologique du marxisme acheva de discréditer la croyance en l’avenir radieux. Ce fut le temps du retour au passé (la « réforme », longtemps apanage de la gauche non révolutionnaire, finit par devenir une idée de droite) et donc aussi du retour à la Nature (qualité de vie, environnement, développement durable). L’écologie, science des relations entre les vivants et leur habitat, devint un mouvement idéologique puis politique. La gauche, longtemps hésitante, prit le train de la nature en marche. Elle est aujourd’hui à la croisée des chemins. Elle ne peut plus défendre la croissance pour la croissance ni croire que la justice sociale naitra comme par magie de l’industrialisation ; mais elle ne peut pas laisser la Nature à la vieille « réaction » pas plus qu’aux bobos bien-pensants ou aux éco-centriques allumés du New Age ou de Gaïa. Elle sait que ce n’est pas la Nature qu’il faut défendre ou incriminer, mais les usages justes ou injustes, pour aujourd’hui et pour demain, que le capitalisme et les États en font. Il y a des milliards d’hommes pour qui le « développement » est encore synonyme d’espoir. Le rôle de la gauche est de rappeler que le développement ne saurait être légitime sans être durable et que le « développement durable » doit en outre être socialement juste.
Francis Wolff


