Laurent Bouvet est professeur de science politique à l’Université de Nice Sophia-Antipolis et enseignant à Sciences-Po Paris.
L’élection de Barack Obama à la présidence des Etats-Unis en novembre 2008 a eu un écho inédit pour un tel événement en France. Ce fut bien évidemment aussi le cas dans le monde entier tant tout chez le nouveau président américain était remarquable. Il symbolisait l’aboutissement du long combat historique des Noirs américains, incarnait l’idée d’une Amérique enfin réunie après des années de divisions politiques souvent violentes, représentait pour la gauche américaine l’espoir de renouer avec les temps glorieux du parti démocrate de Roosevelt à Johnson après la longue « révolution conservatrice » et, pour le monde, la fin de « l’ère Bush » durant laquelle sous prétexte de lutte contre le terrorisme, l’Amérique s’était retrouvée en guerre contre l’islam.
Bref, Obama était attendu partout et par tous comme un homme providentiel, sauveur de la gauche, de l’Amérique et du monde à la fois. C’était beaucoup, même pour la personnalité exceptionnelle qui venait de mener l’une des campagnes présidentielles les plus brillantes de l’histoire américaine. Les déceptions ne furent d’ailleurs pas très longues à se manifester : les Etats-Unis n’avaient pas élu un super-héros, chef thaumaturge des plaies mondiales, mais plus trivialement leur dirigeant politique suprême, un responsable politique qui a toujours été très clair sur la défense des intérêts américains, sur sa vision du monde et de la société américaine.
Au-delà toutefois de cette fulgurance politique, des déceptions nécessaires qu’elle a entraînées, et avant même de savoir quel bilan pourra être tiré d’une présidence encore en cours – et qui sera sans doute poursuivie pendant quatre ans à partir de l’an prochain -, il peut être utile de tirer quelques leçons de l’Obamania française, en particulier à gauche. Notamment en ce qu’elle révèle à la fois de l’ignorance (volontaire ?) des réalités américaines au sein de la société française, notamment de ses élites qu’elles soient journalistiques ou politiques ; des attentes démesurées vis-à-vis de ce président, qui ont pu naître d’une telle ignorance, qu’il s’agisse de politique domestique ou internationale ; et, last but not least, des frustrations de la classe politique française devant son déficit criant de leadership, notamment à gauche, face au phénomène politique d’outre-Atlantique.
Concernant le premier point, on se contentera ici, compte tenu du format et parce que cela dépasse de loin l’élection d’Obama, de livrer une hypothèse : celle du défaut de formation et d’information sur les Etats-Unis. Un défaut qui s’explique en partie par le caractère familier de la culture et des représentations de la société américaine aux yeux de nombre de Français et en même temps d’étrangeté radicale de ce pays. Ainsi, par exemple, la présence quotidienne de la société américaine dans les nombreux produits culturels venus des Etats-Unis (de la musique aux séries TV) la rend-elle proche. L’éducation à la politique américaine dans les années 2000 doit beaucoup à des séries telles que The West Wing (A la Maison-Blanche) ou 24 (24 heures chrono). Dans le même temps, les Etats-Unis font figure de société totalement différente de celles d’Europe occidentale : plus dure du point de vue social, au sein de laquelle la bigoterie religieuse et la naïveté puritaine semblent omniprésentes, plus violente aussi, en raison de la possession largement autorisée d’armes à feu ou du maintien de la peine de mort dans certaines états.
L’élection d’Obama a suscité l’espoir d’une inflexion aussi bien de la politique étrangère américaine (guerres d’Irak et d’Afghanistan, Guantanamo, environnement, Cour pénale internationale…) que de la politique intérieure (réforme de l’assurance maladie notamment). Mais là encore, seule la déception pouvait être au rendez-vous. A l’étranger, Obama s’est comporté en président américain et non en… secrétaire général de l’ONU ! Il n’a d’ailleurs montré aucun intérêt particulier vis-à-vis de l’Europe, considérée comme une puissance affaiblie et divisée (même si depuis l’intervention en Libye notamment, l’importance stratégique des Européens a été réévaluée), s’intéressant davantage à l’Asie et au monde musulman. Si le Prix Nobel de la paix 2009 a prononcé d’importants discours (sur l’islam au Caire le 4 juin 2009 ou encore sur les révolutions arabes et la question palestinienne le 19 mai dernier), désengagé les Etats-Unis des guerres de l’ère Bush (Irak et sans doute bientôt Afghanistan), ou encore tenté de ranimer le processus de paix au Proche-Orient, ses résultats restent en-deçà de ce qui était attendu. Sur le plan intérieur, c’est sa politique économique (soutien aux banques et à l’industrie automobile, plan de relance) et la réforme de l’assurance-maladie qui auront marqué son premier mandat. Le bilan est mitigé car la reprise américaine ne permet pas la baisse du chômage, ce qui vaut à Obama l’essentiel des opinions négatives sur sa présidence. Il a à la fois poursuivi certains axes de la politique de son prédécesseur (sur la sécurité intérieure ou les impôts par exemple), commis des erreurs et en même temps démontré une ténacité politique et une capacité au rapport de forces peu communes (sur la réforme de l’assurance-maladie par exemple), en particulier face aux attaques qu’il a subies de la part d’une droite américaine toujours très virulente (jusque sur l’authenticité de son « certificat de naissance » !). Celle-ci a gagné les mid terms de 2010 mais n’a toujours pas de candidat suffisamment charismatique et consistant à opposer au président sortant pour la présidentielle de 2012.
Compte tenu des espoirs qu’il a soulevés et des déceptions qu’il a suscitées, Obama ne laisse donc personne indifférent. C’est le cas notamment à gauche, en France, où il a été largement vu comme une sorte de prototype de l’homme politique idéal du renouveau du progressisme en ce début de XXIe siècle, à un moment où les partis et les responsables de la gauche réformiste européenne étaient en difficulté. Ainsi, nombreux sont ceux depuis 2008 qui se rêvent en Obama du socialisme français. Cette illusion transatlantique a débouché sur tout un ensemble d’attitudes et de propositions qui montrent l’importance prise par Obama dans l’imaginaire de la gauche réformiste française – c’est moins vrai dans les gauches plus radicales où Obama est vu alternativement comme un réformiste mou, un pantin dans les mains de Wall Street ou du Pentagone. On rappellera simplement ici qu’un « Obama français » ne deviendra possible ou plus exactement que le système politique français permettra à un tel candidat de montrer ses éventuelles qualités personnelles et de se présenter à ses concitoyens avec un chance de l’emporter que lorsque l’on aura à la fois trouvé un moyen acceptable, sur le long terme, de constituer un vivier suffisamment important de responsables politiques locaux issus des « minorités visibles » ; lorsque l’on aura, collectivement, choisi de ne pas privilégier tel critère identitaire plutôt que tel autre dans la compétition politique – aujourd’hui clairement le genre (féminin…) pour les nouveaux entrants et la « séniorité » pour ceux qui sont déjà en place – ; et lorsque les partis auront changé de nature, lorsqu’ils ne se contenteront plus d’être des clubs d’élus cumulards qui cooptent au compte-goutte leurs successeurs pour devenir de larges mouvements en prise avec la société qu’ils prétendent représenter. On peut nourrir un tel espoir mais il faudra certainement être très patient.
Et en attendant, ce ne sont certainement pas des primaires ou des techniques plus ou moins modernes (du bon vieux porte-à-porte à l’utilisation des réseaux sociaux), comme ont eu tendance à le croire et à le dire certains animateurs de thinks tanks à la française éblouis par leurs (trop rapides visiblement…) visites aux Etats-Unis, qui produiront ici ce qu’a réussi Obama là-bas. Rappelons l’évidence : Obama a gagné en 2008 parce qu’il a su allier deux qualités extrêmement rares chez les responsables politiques qui se sont trouvées correspondre, de surcroît, à un moment historique particulier (la fin de la catastrophique ère Bush) : une personnalité hors du commun par son intelligence politique, son charisme et sa capacité d’organisation, et une vision d’ensemble déterminée et cohérente pour son pays. Un tel miroir tendu à la France, à la gauche et au PS ne pouvait donc être que cruel.
Laurent Bouvet


