Alain Bergounioux
La notion de populisme est couramment utilisée dans les débats. Mais elle a une image floue et est associée à une grande variété de mouvements politiques, tour à tour décrits comme démocratiques ou anti-démocratiques.
Le qualificatif est accolé aussi bien à Marine Le Pen qu’à Jean-Luc Mélenchon… et parfois à Nicolas Sarkozy. Les usages qui en sont faits sont le plus souvent péjoratifs. Mais ceux qui revendiquent le terme le valorisent en lui donnant la propriété d’entretenir une proximité avec le peuple et de permettre aux partis politiques de rester proches de leurs électorats. Il a ainsi une connotation plutôt positive aux Etats-Unis et n’est pas l’attribut seulement des partis extrêmes (le « tea-party » par exemple), mais a pu caractériser des aspects de la présidence Clinton et de la présidence Bush.
Pour donner plus de contenu à cette notion, un regard historique est utile. Les premières manifestations historiques du populisme sont attribuées aux mouvements « narodniki» dans la Russie tsariste de la fin du 19ème siècle et au « People’s Party » aux Etats Unis à la même époque. Malgré de très grandes différences dues à des contextes dissemblables, les deux mouvements voulaient partir du peuple, de ces formes d’organisation économique et sociale, pour les opposer aux élites dominantes et à des régimes politiques tenant à l’écart les aspirations populaires, de manière évidente dans l’autoritarisme tsariste, de manière sensible dans la démocratie américaine protégeant les puissants. Les grands mouvements révolutionnaires du 19ème siècle et du 20ème siècle ont tous entendu parler au nom du peuple trahi par des démocraties bourgeoises, même s’ils ont fait reposer leurs dynamiques politiques, sur la classe pour le communisme, sur la race pour le nazisme. Le populisme n’est donc pas la donnée qui permet de les définir réellement, en tout cas, il n’explique pas le principe de leur différenciation.
Des ambiguités fortes peuvent être relevées également dans les régimes populistes autoritaires de l’amérique latine et du moyen-orient après 1945, qui ont été bien analysées. Ces régimes se fondent sur leur légitimité populaire et tentent de mettre en œuvre une relation directe avec les « masses » derrière des leaders charismatiques, Juan Peron, Getulio Vargas, hier, Hugo Chavez, pour l’amérique latine, Nasser, S. Hussein, pour le moyen orient, etc. Ces régimes ont besoin d’adversaires voire de boucs émissaires –l’impérialisme américain souvent- répriment ou mettent à distance les élites traditionnelles, monopolisent les ressources des pays, mêlent rhétoriques nationalistes et socialisantes. Mais, après l’énoncé de ces traits communs, les différences l’emportent, entre les dictatures et les autoritarismes, des politiques finalement conservatrices ou réformatrices. Chaque cas demande des analyses propres pour présenter un réel intérêt.
Il n’est donc pas étonnant que nous retrouvions les mêmes difficultés dans le débat politique contemporain. Cela n’a pas ainsi de sens de réunir sous la même étiquette, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Tous les deux rejettent certes, les élites politiques et économiques, tous les deux critiquent l’Union européenne, mais ils le font avec des finalités contradictoires : l’une cultive la xénophobie, l’autre, l’anti-racisme, l’une veut un repli national, l’autre une Europe sociale, etc. Si l’on veut mettre en cause les conséquences de leurs programmes, la notion de populisme n’aide pas ; il vaut mieux les examiner pour ce qu’ils sont et, à tout prendre, parler de démagogie. Revenir aux traditions et aux cultures politiques dont se revendique chaque mouvement pour comprendre ce qu’il porte, est plus parlant.
Cependant, la question utile que nous permet de poser cette notion de populisme, est sans doute de savoir pourquoi elle a trouvé une actualité publique aussi forte. En fait, le populisme a plus de sens par les manques qu’il révèle, que parce qu’il porte en propre. Il traduit pour l’essentiel, une crise de la représentation, nourrie par l’affaiblissement du clivage entre les droites et les gauches –et plus spécifiquement les difficultés des gauches européennes.
Des évolutions générales à l’œuvre en Europe depuis une trentaine d’années, expliquent la situation. Trois d’entres elles sont particulièrement repérables. Le nouvel état de l’économie européenne, d’abord – ce qu’on appelait la crise dans les années 1970-1980 –sous les effets de la mondialisation, avec son cortège de restructurations et de délocalisations, et ses conséquences sur l’emploi, explique le désarroi d’une part importante des catégories populaires et le scepticisme de l’opinion sur les résultats à attendre de l’action politique. La crise financière de 2008 et la fragilisation des Etats européens qui en a résulté, dans une Union européenne, qui peine à s’organiser et n’offre qu’une perspective d’austérité, a accentué ces phénomènes. La recomposition de nos sociétés, ensuite, plus diversifiées culturellement (car elles ne sont pas réellement multi-culturelles), et la place de l’immigration nombreuse, venue en bonne part de pays musulmans, amènent des attitudes de rejets dans des catégories entières de la population et compromettent les valeurs de solidarité. L’évolution, enfin, de nos systèmes politiques, vers toujours plus de personnalisation et de médiatisation, ne peut que favoriser les tendances plébiscitaires toujours présentes dans la démocratie à partir du moment où le suffrage universel est son fondement.
Ce sont tous les équilibres bâtis après 1945 dans l’âge de la « démocratie des partis » qui sont fragilisés[1]. Il y a là un terreau pour des forces politiques qui contestent les systèmes politiques représentatifs issus de cette dernière période. Le populisme est un des moyens d’expression de cette contestation. Il peut prendre différentes formes. Mais force est de constater qu’aujourd’hui en Europe, ce sont les partis d’extrême droite qui en bénéficient. Car ils mêlent les critiques contre la mondialisation et l’Union européenne, contre les élites politiques et économiques, contre l’immigration et les écarts vis à vis des valeurs et des comportements traditionnels. Ils unissent ainsi un « populisme de protestation » et un « populisme patrimonial »[2], ce qui fait leur force d’attraction électorale et leur capacité d’influence sur les droites dans de nombreux pays.
Le populisme au sens générique est donc un symptôme de crise. Il ne définit pas pour autant le contenu d’une politique. Il faut le qualifier pour lui donner un sens. Il a été et il est un défi particulièrement pour les partis socialistes. Ceux-ci ne peuvent pas se concevoir « sans le peuple ». Il leur revient d’être très présents sur les questions difficiles de nos sociétés, la place et le rôle du travail, la réalité et la nécessité d’une protection collective, la définition d’une identité nationale, ouverte au monde, etc. Bref, pour adapter une formule célèbre, il importe « d’être dur contre le populisme, dur aussi contre les causes du populisme »…
[1] Bernard MANIN, Le régime représentatif – Paris, Calmann-Levy 1992 et editions successives.
[2] Dominique REYNIE, « Populismes : la pente fatale », Paris, Plon-2011.
Alain Bergounioux


