Michel Lussault est géographe à l’Université de Lyon (Ecole Normale Supérieure de Lyon).
Le quartier est une notion très banale de l’analyse géographique, désignant toute fraction homogène clairement délimitable d’un espace urbain, en général résidentiel. Sa portée cognitive est aujourd’hui faible, compte tenu de l’état des organisations urbaines, marquée par le développement des mobilités et des pratiques de réseau. Cependant, dans le langage courant, le mot et la chose qu’il dénote constituent toujours les supports d’une puissante mythologie spatiale. Ainsi, le quartier possède encore (et même à nouveau de manière croissante depuis une dizaine d’années) une capacité à fixer l’identité territoriale d’individus et/ou de groupes.
Dans un autre registre, le quartier désigne aussi un territoire d’intervention, cible privilégiée des analyses et des politiques publiques qui, ce faisant, le construisent en tant que réalité sociale spécifique et problématique : à savoir d’abord, de manière générique, le quartier comme espace pertinent du voisinage résidentiel, qui est une maille élémentaire de l’action publique. Puis de manière spécifique, les quartiers entendus comme les « zones » de territorialisation de la question sociale, bref les fractions de grands ensembles destinataires de la politique de la ville — et là le mot possède franchement une connotation négative. C’est bien dans la tension entre le concept, la mythologie, le cadre de l’action que la question du quartier prend tout son intérêt. Avec une interrogation simple : pourquoi un terme si peu adapté aujourd’hui à l’intelligibilité scientifique des organisations urbaines contemporaines, reste-t-il si puissamment engagé dans les constructions identitaires et dans les processus politiques ?
Si l’on s’intéresse à la notion, ce qui frappe c’est le caractère vague et peu convaincant des définitions classique : « Fraction du territoire d’une ville, dotée d’une physionomie propre et caractérisée par des traits distinctifs lui conférant une certaine unité et une individualité ». Cette formulation, imprécise et ambiguë, tous les termes utilisés pouvant foisonner de sens différents, ouvre l’article : « quartier », par ailleurs remarquablement critique, du Dictionnaire de l’urbanisme et de l’aménagement (Choay, Merlin, Paris, PUF, 1ère édition 1987). Une telle approche s’avère applicable à toute portion d’espace urbain un tant soit peu homogène, quels que soient son degré et ses critères d’homogénéité et son échelle. D’ailleurs, toute fraction d’espace peut être, d’une manière ou d’une autre, considérée, par une saisie surplombante s’appliquant à des caractères généraux, homogène et même dotée par le chercheur d’identifiants de cette homogénéité. Les urbanistes, par l’usage du zonage, n’ont-ils pas allègrement montré leurs capacités à neutraliser les diversités de tous ordres des espaces en les faisant entrer dans des grilles de lecture précontraintes, dont les apriori surdéterminent l’explication de l’organisation spatiale ?
La fortune de l’idée du quartier en tant qu’entité singulière repose sur l’erreur de faire de la forme extérieure, lisible, de la chose, la chose elle-même. Par exemple, on postule souvent l’existence d’un quartier, à partir du constat d’une coexistence spatiale d’individus de catégories proches. Donc, en élaborant une telle topographie sociale, on crée l’illusion de localiser le lien social, la sociabilité, en vertu d’un principe de contiguïté, encore aujourd’hui considéré incontestable par beaucoup : la proximité spatiale topographique (de contact immédiat) induirait, par effet d’une sorte de loi d’airain, la relation interindividuelle. Or, l’analyse fine des pratiques montre, sans conteste, que les choses ne sont pas si simples. Le regroupement en un même lieu d’individus socialement proches — critère d’excellence de l’existence supposée d’un quartier avec celui de l’homogénéité paysagique, qui n’est d’ailleurs pas une preuve de l’existence de quartiers mais un signe manifeste d’une standardisation des processus de gestion, d’aménagement et de production de l’espace et de régulation du marché du logement — ne débouche pas nécessairement sur une forte sociabilité ni ne produit automatiquement une identité locale durable, susceptible de se mobiliser autrement que temporairement et de façon opportuniste.
Ainsi s’éclairent ces extraordinaires et visibles clivages existant au sein même de certains « quartiers » qu’on a pourtant l’habitude de considérer, notamment dans les politiques publiques et les représentations du sens commun, comme des plus homogènes : par exemple un grand ensemble d’habitat social est en général un espace aux rudes coupures internes, traversant les immeubles et les cages d’escalier, au mépris des constantes d’appartenances sociales et ethniques ; de même, les cassures au sein de zone de plus grand standing, fussent-elles des résidences « villages » censées stimuler le lien identitaire, sont réelles quoique prenant des tours différents, souvent moins visibles et explicites. Cet émiettement du « quartier » supposé en micro-ensembles ténus infirme donc la conception courante de l’unité résidentielle.
De surcroît, aujourd’hui, une organisation urbaine ne peut plus être pensée comme un espace continu, agrégeant des aires homogènes et structuré selon un clair modèle centre-périphérie. En raison même de l’évolution des modes de vie, chaque acteur agence son propre espace qui articule lieux, territoires et réseaux et vit une spatialité éclatée, ponctuée par de multiples nœuds, articulant tous les niveaux d’échelles. L’individu se meut entre plusieurs pôles distincts d’identification, plusieurs espaces de socialisation et de sociabilité. Dans ce contexte, la superposition des différents « voisinages » (topographiques et topologiques) des individus, peut mener l’analyste à saisir, de proche en proche, l’ensemble de l’espace urbain, sans qu’on puisse établir de frontières claires. Il ne faut donc plus postuler l’automatique sociabilité du local mais tendre vers la compréhension fine des processus de spatialisation éclatée des pratiques, à l’échelle d’aires urbaines vastes et multi-polarisées.
Cependant, si la notion classique de quartier voit sa pertinence réduite, on ne doit pas occulter l’importance du mot dans la sphère des mythologies spatiales. Face à des pratiques quotidiennes qui font vivre à tout un chacun un espace/temps-archipel, éclaté, beaucoup d’acteurs, en manque de repères et d’ordonnance, restaurent une cohérence de l’habitat vécu personnel via des représentations intégratrices, engagées dans l’action, qui font « tenir ensemble » les données de l’expérience pratique. Nombre d’individus recherchent ainsi un ancrage, une identification par la référence au quartier — et souvent au quartier résidentiel -, sans pour autant que cela soit exclusif, fréquemment référé au « village », type-idéal de l’espace de vie de proximité. Le quartier est donc un des outils de l’intégration signifiante de l’espace de pratique. Cela permet de s’assurer un statut sécurisant, de « localier » sans renoncer à la mobilité personnelle, conçue comme un des composants essentiels de l’existence et de la liberté.
Pour d’autres personnes, notamment celles qui vivent les discriminations et qui, du fait même de ce qu’est aujourd’hui devenu le marché du logement, se voient « assignées à résidence » dans les grands ensembles, sans réelle possibilité de mobilité résidentielle, avec des familles enkystées parfois sur plusieurs générations dans de telles zones de concentration des problèmes sociaux, le quartier devient une des seules choses qui reste (avec les affirmations culturelles et religieuses) pour construire et médiatiser une identité sociale identifiable et reconnue. Même par défaut, une reconnaissance vaut toujours mieux que l’invisibilité. Ici, le « quartier » ne crée pas le repli sur soi identitaire, mais la vigueur de la référence à la mythologie spatiale exprime la mise à l’écart et devient un des seuls vecteurs possibles de l’affirmation de son existence sociale. Le quartier imaginaire s’affirme une place à prendre et à garder, car elle est la seule à laquelle on peut aspirer. De ce point de vue, il n’est pas étonnant que tous les propagandistes de l’identité culturelle et religieuse des habitants des grands ensembles, tendent à vouloir boucler la boucle et à rechercher vraiment, pour le coup, à mettre en scène une homogénéité parfaite. Il s’agit là de rendre visible une position et de se différencier. C’est la stratégie de confréries musulmanes, de ceux qui poussent les jeunes femmes à revêtir le voile. Mais c’est aussi celle de la puissance publique qui enferme les résidents dans un stéréotype, qui les somme de s’inscrire dans une vision réactionnaire de l’identité française, qui organise par sa politique scolaire et par celle du logement une ségrégation d’une puissance implacable.
La territorialisation identitaire de la question sociale sous la forme de la logique du quartier est ce cercle vicieux qu’il faudrait pouvoir briser. Pourtant, aujourd’hui, bien des acteurs le renforcent en redoublant les effets discriminants des politiques publiques, censées « traiter » les maux dédits quartiers, par les effets d’image de la spatialisation du différend identitaire. Tout ceci construit peu à peu et par « exaspération symétrique » d’une mythologie spatiale un communautarisme territorial qui est toujours problématique. Le face à face des revendications identitaires et des politiques stigmatisantes ne peut produire que le pire. On devrait commencer à s’en rendre compte, alors même que depuis plus de 30 ans, toute la politique de la ville fait du « quartier » (en général le « grand ensemble » d’habitat social) son objet quais exclusif. Une politique qui se veut globale est de ce fait rabattue sur une entrée spatiale dont la pertinence, en termes de pensée de l’organisation urbaine, est faible, mais dont la résonance imaginaire est considérable. On en attend des effets de mobilisation des acteurs, qui, à l’évidence, ne peut pas être niée, même si les résultats de cette mobilisation s’avèrent parfois contre intuitifs ; on a aussi (et surtout) produit de la stigmatisation et accentué des clivages sociaux et politiques, sans régler bon nombre des problèmes de fond.
Il me semble que l’audace consisterait aujourd’hui à vouloir arrêter cette machine infernale que nous alimentons tous. Et si, pour se faire, il ne faudrait pas d’abord décider de renoncer à l’idée que le quartier mérite d’être considéré comme une entité de base de l’organisation urbaine. Si le voisinage est ce qui m’entoure, il ne peut pas être ce qui me définit entièrement, car là commence l’aliénation localiste. D’autres proximités signifiantes existent, d’autres liens se créent. A la vision fixiste des villes qui les voit composées de quartiers juxtaposés, il faut préférer une approche qui reconnaît que l’urbain contemporain est ouvert et mobile et que le lieu de la résidence ne peut plus être l’alpha et l’oméga de tout diagnostic et de toute approche politique.
Michel Lussault


