Revue de réflexion du Parti Socialiste

 
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U comme utopie

Par Patrick Viveret, philosophe et essayiste

Traditionnellement, l’utopie est considérée comme la projection d’une société idéale dans un autre espace (u topos) mais aussi un autre temps. Or nous sommes aujourd’hui entrés dans une nouvelle période historique où l’humanité n’a pas d’autre lieu que sa propre terre patrie pour assurer la poursuite de son aventure et où c’est dans le temps des générations présentes que doit s’effectuer la mue radicale lui permettant de réussir les quatre rendez vous  cruciaux où se joue son avenir :

- celui de son propre habitat écologique à travers notamment le réchauffement climatique et ses conséquences ;

- celui du risque d’une crise systémique aggravée par la crise financière d’une économie casino vouée à l’alternance de cycles d’exubérance et de dépression irrationnelle des marchés financiers ;

- celui du cocktail explosif que constituent le couple de la misère et de l’humiliation d’une part, du terrorisme et des armes de destruction massive de l’autre;

- celui de l’alternative entre guerre ou dialogue de civilisations.

Ce qui caractérise cette période historique, c’est en effet, comme le dit Edgar Morin, la crise de l’humanité dans sa difficulté à réussir sa propre humanisation. L’humanité a rendez vous avec elle-même et le XXI ème siècle, peut voir basculer le nouveau millénaire dans  un cycle de catastrophes systémiques dont Fukushima est le symbole.  Mais il est probable que les répliques sismiques des crises écologiques, sociales, financières, civilisationnelles qui se sont déjà produites seront cette fois de plus en plus graves et interdépendantes. Elles peuvent provoquer  replis identitaires, logiques autoritaires et à terme guerrières, dans un contexte de prolifération des armes de destruction massives. Pour autant cette perspective qui n’a rien d’impossible n’est pas fatale. Comme dans toutes les grandes périodes de bifurcation un saut qualitatif de conscience est possible à l’image des temps de Renaissance. Mais c’est cette fois à l’échelle de l’humanité, de la civilisation humaine toute entière qu’il peut et doit se  produire. L’utopie réaliste c’est aujourd’hui la construction nécessaire d’une politique de l’humanité dont l’Europe serait la première contributrice.

Ce saut qualitatif passe, en particulier, par un autre rapport à la richesse et au pouvoir Il  doit conduire à rompre avec le modèle compétitif (individualiste ou bureaucratique) qui provoque autant de dégâts dans le domaine politique qu’économique y compris chez les plus fervents critiques du modèle économique capitaliste. Ce n’est d’ailleurs pas à ses vertus propres mais à l’échec du modèle de captation bureaucratique du pouvoir par le communisme que le capitalisme doit d’être devenu hégémonique. Redonner leur plein sens aux mots permet de  comprendre cette autre approche politique et économique : si la richesse est ce qui compte le plus elle ne peut évidemment se réduire à l’argent et à des formes de comptabilité comme le PIB. Si le verbe pouvoir est celui d’un auxiliaire qui n’a de sens qu’avec des compléments c’est un pouvoir de création démultiplié par la coopération.  Dans sa forme substantive un POUVOIR qui se suffit à lui-même  est au contraire régi par la logique de conquête et de captation. C’est un rapport oligarchique qui  construit, en particulier dans la monarchie nucléaire  française, un lien pervers entre un chef et un peuple infantilisé. Le rapport démocratique au pouvoir  appelle au contraire la formation d’une intelligence citoyenne et d’un peuple adulte. De même qu’il faut promouvoir une économie plurielle qui fasse une large place aux formes coopératives et solidaires de la création de richesse, il est impératif de développer des formes coopératives et solidaires de la politique. C’est la condition d’un saut qualitatif de la démocratie, saut plus nécessaire encore dans le contexte du printemps arabe de mise en cause de toutes les formes non seulement despotiques mais aussi oligarchiques de captation du pouvoir.

Sur ce chemin l’une des questions les plus difficiles est celle de la construction d’une maturité émotionnelle à la hauteur de la formidable capacité de notre intelligence. Et ce qui est vrai à l’échelle individuelle l’est plus encore à l’échelle collective. L’humanité a déjà éprouvé à plusieurs reprises dans son histoire les conséquences tragiques du découplage d’une science sans conscience : ce qui a conduit à la raison instrumentale et instrumentée de la « solution finale » en constitue une illustration monstrueuse. Il nous faut donc faire émerger une intelligence émotionnelle collective. L’entrée dans l’ère informationnelle permet à l’humanité d’être un formidable « réseau pensant ». Mais ce réseau pensant s’il ne veut pas courir à sa ruine doit être aussi un « réseau confiant ». C’est tout l’enjeu des rares approches qui à l’instar de Fourier et de Reich ont travaillé sur l’enjeu passionnel au cœur des stratégies collectives.  Comment éviter « la peste émotionnelle » et utiliser positivement la formidable énergie du désir ? Cette question suppose une tension dynamique et complémentaire entre transformation personnelle et transformation structurelle et sociale entre la question du monde et la question de « son monde ».

C’est pourquoi une utopie déjà en marche consiste, dans la lignée du printemps arabe et des forums sociaux mondiaux, à   faire converger nombre de projets en vue de construire une « alliance civique pour l’humanité » susceptible d’articuler principe d’espérance et de responsabilité : la lucidité sur les risques  suppose aussi une imagination créatrice pour les surmonter. Sans vision positive de l’avenir c’est la peur et l’impuissance qui s’installent; même au coeur du pire de l’inhumanité, pendant la Shoah ou au Goulag des femmes et des hommes comme Etty Hillesum, Primo Levi, Alexandre Soljenitsyne ont témoigné d’un avenir possible pour la collectivité humaine. Même au pire de la violence et de l’insjustice desJaurès, des Gandhi, des Luther King, des Lanza Del Vasto ont montré la voie d’une conflictualité non violente au service de la justice et de la solidarité. Ce que des êtres ont pu faire souvent seuls et en situation tragique nous avons encore la chance de le promouvoir collectivement sans attendre le pire.

La  France peut être un ferment anticipateur, non seulement en Europe mais dans le monde si elle sait s’inscrire dans ce nouveau cours historique et se définit comme un territoire en transition pour mettre en oeuvre les transformations économiques, sociales, culturelles, qu’appelle cette perspective. Cela passe par la victoire d’une alliance citoyenne qui met en oeuvre ces principes en son propre sein, cristallise une très forte énergie civique et   capable d’associer le meilleur de ses traditions transformatrices qu’elles soient issues du socialisme, de l’écologie politique, de la tradition républicaine ou de courants alternatifs.

Il s’agit ainsi, à l’instar de l’expérience du mouvement ouvrier mutualiste et coopératif au 19 ème siècle, d’articuler trois postures complémentaires et non contradictoires exprimée à travers le trépied du REV  :  la résistance, la vision transformatrice  et l’expérimentation sociale (tout ce qui est immédiatement réalisable est entrepris).

La gauche socialiste y est elle prête ?

Patrick Viveret

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