Revue de réflexion du Parti Socialiste

 
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W comme Wikileaks

Benoît Thieulin est président de Netscouade

L’entrée dans la civilisation digitale n’en finit pas de provoquer des violents séismes : mise en cause des modèles économiques de la presse ou des industries culturelles (Napster 2001), émergences d’internet comme principal espace du débat public (Débat sur le TCE, 2005 et Desirs d’avenir, 2006), nouvelles technologies de mobilisation et d’organisation politiques (Move.on, 2002, Obama 2008), Tv « sociale » en ligne contre Télé connectée (2012), etc.

L’affaire Wikileaks avec la publication des câbles diplomatiques américains constitue un phénomène techno-politique majeur qui annonce avec fracas l’entrée dans l’ère de l’open government. Même s’il n’est pas sans poser des questions parfois préoccupantes, il s’agit d’un mouvement durable qui ne se limitera pas à la seule sphère politique et marque l’émergence des gouvernances ouvertes.

Wikileaks, enfant naturel de la civilisation digitale

L’invention de la micro-informatique personnelle dans les année 70 et leur connexion par le réseau internet au milieu des années 90 a provoqué notre basculement dans une civilisation numérique. Wikileaks se situe pleinement dans cette révolution-là.

Les fuites ont toujours existées : de la dépêche d’Ems aux scandales révélés par la presse depuis son origine, l’affaire n’est pas nouvelle. Plus encore, pour l’essentiel dans le cas présent, les révélations de wikileaks n’en sont pas, ou presque : les câbles confirment ce que beaucoup savaient ou pressentaient. Mais alors en quoi Wikileaks constitue t il un phénomène si nouveau ? Pour 4 différentes raisons :

Fuite massive de données contre divulgation d’une information : il ne s’agit pas, comme nous y sommes habitués dans nos démocraties depuis déjà bien longtemps, de la révélation d’une information spécifique (en temps normal découverte et diffusée par la presse) mais d’une fuite de données massives comportant plusieurs centaines de milliers de télégrammes diplomatiques qui touchent, dans un champ certes spécifique (les actions diplomatiques et militaires des Etats Unis), la quasi totalité des acteurs des relations internationales.

La forme numérique de ces données, levier essentiel de leur évasion, de leur traitement et de leur diffusion : une telle fuite n’aurait pas été permise s’il s’était agi de documents papiers. Combien de camions aurait il fallu pour transporter ces tonnes de télégrammes diplomatiques ? Plus encore, étant donné leur volume, leur caractère numérique a facilité leur traitement par des centaines de journalistes choisis dans différents pays. Seuls des moteurs de recherches, des outils d’analyse et des cartographies les représentant, ont permis aux journalistes, puis aux citoyens, de naviguer au travers de ces « big datas ». Pour en avoir une idée, il faut aller regarder la superbe cartographie réalisée par Linkfluence pour le journal Le Monde.

Internet distribue le débat public autour de ces données : En à peine 10 ans, internet s’est installé dans le paysage politico-médiatique comme le support principal des débats publics. C’est ce qui a permis au monde entier de digérer et de s’approprier en particulier la partie de ces gigantesques données qui les concernait. A ce titre, Il est troublant de noter le bond en avant  du nombre de tunisiens inscrits sur Facebook et Twitter après la divulgation des cables concernant la famille Ben Ali, fin 2010. Cela prouve que Wikileaks a nourri le débat public en ligne. Le fulgurant essor des médias sociaux tunisiens à ce moment là,  illustre l’intensité du débat public provoqué par wikileaks sur le cas tunisien. Et celui-ci prépare dans les têtes et précède de quelques jours, le suicide de Mohamed Bouazizi, et la révolution qui suivra…

Une mise en cause d’une forme de pouvoir plus que de dirigeants : Comme le remarque très justement le philosophe slovène Slavoj Zizek : « L’une des premières mesures prises par le nouveau pouvoir bolchévique en 1918 fut de rendre public le corpus complet de la diplomatie secrète du Tsar, tous les accords secrets, etc. […] La cible était le fonctionnement complet de l’appareil d’Etat. Ce que menace Wikileaks, c’est le fonctionnement même du pouvoir ». On ne saurait mieux dire. La cible n’est ni directement G.W. Bush (qui est pourtant fortement visé et dénoncé) ni même Barack Obama (qui l’est beaucoup moins), mais le fonctionnement même du pouvoir.

Wikileaks enfonce la porte des gouvernements opaques et accélère leur mutation vers l’open politique

Wikileaks est d’abord un symptôme : celui d’un contrôle démocratique faible, voir défaillant, sur les actions militaires et diplomatiques dans nos démocraties modernes. Ce n’est donc pas un hasard si, parmi les nombreuses informations et données révélées par ce site internet depuis sa création, ce soit dans ce champ trop protégé et bien gardé que l’affaire la plus retentissante ait éclaté.

Sans que le lien soit avéré avec wikileaks (mais de fortes présomptions le suggèrent…), il n’est pas davantage fortuit que d’autres formes de fuites de données se soient produites touchant aux services secrets comme la révélation de la sous-traitance de la torture par la CIA et la Suède en Egypte, avec les débats que cela a provoqué dans ces pays…

Pour autant, le projet politique de Wikileaks n’est pas l’incarnation pure et simple de la dictature de la transparence, comme cela a souvent été dit et écrit. Si tel avait été le cas, Julien Assange n’aurait pas pris le soin inédit jusque la, vue la sensibilité des données révélées, de faire sélectionner, anonymiser et analyser ces données pas des journalistes de la presse traditionnelle mondiale.

En revanche, si projet politique il y a bien derrière ce phénomène, il se situe dans la volonté de pousser les gouvernements démocratiques à entrer dans l’ère de la politique « ouverte ». Que l’on se souvienne de l’avancée wilsonienne vers une diplomatie ouverte, après 1918, ou la plupart des traités devait être connu afin de mieux comprendre les jeux d’alliance et éviter le plus possible les embrasements absurdes du passé ! D’une certaine manière, Wikileaks puise aux mêmes sources idéologiques et accompagne, aujourd’hui, le mouvement des Open data qui offrent, notamment mais pas seulement, de nouveaux moyens à la société civile pour analyser et donc contrôler à partir de leurs propres données, l’action des gouvernements : crime map, comparaisons budgétaires (lois de finances VS dépenses de marchés publics) sont autant d’illustrations de ce mouvement qui ne fait que commencer…

Mais politique ouverte ne signifie pas politique transparente. Même si Wikileaks est assez responsable de cette confusion, la « politique ouverte », elle, ne nie pas les besoins des gouvernements à agir dans le secret et la confidentialité dans certaines circonstances ; mais donc pas dans toutes, et jamais sans que cela ne s’accompagne, in fine, d’un contrôle démocratique. Or, comment celui-ci peut il s’exercer lorsqu’il faut attendre la publication des archives (30 ans) pour savoir quelle fut réellement l’action du gouvernement ? Comment celui ci en rend il des comptes ?

Wikileaks avec une violence inouïe, s’est juste attaqué au cœur du cœur du pouvoir régalien qui emprunte davantage à son héritage d’ancien régime qu’à l’environnement démocratique auquel il s’est adapté. Wikileaks a escaladé la face nord de la forme la plus opaque des gouvernements démocratiques. Et sans nécessairement que cela soit érigé en mode de gouvernement (encore une fois la transparence absolue n’est pas la politique ouverte) :  le seul précédent, la seule menace, la seule « possibilité d’une fuite » conduiront probablement les gouvernements, leurs diplomates et leurs militaires à plus de retenue. Ainsi, la pression démocratique s’exercera à l’avenir davantage dans le champ diplomatique et militaire. Et au delà,  dans les autres domaines de leur action (économique, social, etc.) les Etats démocratiques ne sont qu’au début de leur mutation vers une gouvernance plus ouverte…

Zones d’ombre et effets pervers de wikileaks

Mais, la divulgation des câbles diplomatiques par Wikileaks n’est pas, loin s’en faut, sans poser un certain nombre de questions parfois très préoccupantes. Au-delà de la tendance propre de Julian Assange, à lire le monde comme un théâtre de grandes conspirations, deux questions importantes sont posées.

La crainte d’une transparence absolue pourrait provoquer une régression dans la gouvernance :

cela a été peu souligné mais wikileaks n’a été possible que parce que le Département d’Etat contraint ses agents à respecter des protocoles de prises de décisions, à rédiger des comptes-rendus systématiques et apparemment plutôt fidèles, de leur action, etc. Comparons juste ce mode de fonctionnement au cas caricatural de mauvaise gouvernance constatée dans l’affaire par exemple, Clearstream : les rares pièces sont constituées par les notes personnelles (et non un compte rendu) prises par un Général saisi « oralement » (ou est la lettre de mission ?) par un ministre des affaires étrangères en dehors de son champ de compétence ! il est à craindre que l’affaire Wikileaks ne pousse davantage vers ces pratiques d’ancien régime et marquerait ainsi une terrible régression en matière de gouvernance publique.

La vérité n’est pas dans les données et les données peuvent faire écran :

Révéler les câbles diplomatiques revient à révéler non pas la vérité, mais en l’occurrence la perception qu’ont les diplomates de leurs échanges et de leurs actions ; la vérité, la réalité, sont derrière ces informations. Il s’agit d’informations nouvelles, très riches, parfois terribles, mais qu’il faut analyser et croiser avec d’autres données. Confondre ces révélations avec la vérité historique revient à commettre un terrible contre sens. Or ce contre sens peut se propager à une vitesse folle et là encore nourrir une certaine forme de populisme numérique…

Ces préoccupations sont majeures. Mais probablement est-ce là le prix temporaire qu’il faut payer lorsque l’opacité est allée au delà de ce qu’elle aurait du. Mais le mouvement vers l’open politique n’en sera pas durablement affecté tant il est porté par la révolution numérique en cours.

Wikileaks ouvre l’ère des gouvernances ouvertes dont les prochaines cibles seront les entreprises

« Les entreprises qui ne réussiront pas à comprendre l’importance du moment [wikileaks] risquent d’être désavantagées par son impact. Le risque ne repose plus sur les mesures de sécurité mise en place, mais sur le plus petit maillon de la chaîne dans chaque acte de communication ».pointent David Gordon et Sean West dans la Harvard Business Review. Ainsi, toutes les grandes entreprises seront confrontées dans les années qui viennent à cette menace de fuite. Et on l’a vu, verrouiller davantage les entreprises n’est pas une solution car cela les affaiblirait. D’autant que, pour s’adapter aux pratiques numériques de leurs clients comme de leurs employés, elles doivent accélérer la digitalisation de leurs activités et non les freiner.

Elles n’auront donc pas le choix que de changer certaines de leur pratique qui, révélées, deviendront socialement, politiquement et donc commercialement, inacceptables.  L’actualité récente nous en fournit un avant gout : l’opacité des marges des entreprises de grande distribution résistera-t-elle longtemps à un « leak » qu’un de leur comptable, au bas de l’échelle, pourrait provoquer avec une simple clef USB ? A quand le détail d’un plan de licenciement d’un grand groupe bénéficiaire ? Quid de la publication précise des aides publiques d’entreprises qui délocalisent ? etc.

Wikileaks n’est qu’un des signes parmi d’autres de la marche vers une gouvernance ouverte. La révolution numérique sur ce point n’épargnera aucune institution : ni les gouvernements, ni les entreprises. Mais devant de tels bouleversements, la question de la responsabilité politique est posée.

Benoît Thieulin

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