Revue de réflexion du Parti Socialiste

 
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X comme Xénophobie

Nonna Mayer est sociologue

Etre xénophobe, c’est ne pas aimer ceux qu’on perçoit comme étrangers, différents. Les ethnologues ont forgé le terme d’ethnocentrisme pour désigner cette tendance, observable comme le rappelle Claude Lévi-Strauss dans toutes les sociétés, à toutes les époques: « ‘Habitudes de sauvage’, ‘cela n’est pas de chez nous’, ‘on ne devrait pas permettre cela’, etc., autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion, en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères »[1], seules varient les groupes-cible et l’intensité du rejet.
Le sondage annuel conduit pour la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) sur le thème du racisme, de l’antisémitisme et de la xénophobie permet de prendre la mesure du phénomène et de son évolution en France depuis 1990. Il montre d’abord la cohérence des opinions à l’égard des « autres » groupes. Les personnes qui ont des réticences envers les Français juifs en ont aussi à l’égard des musulmans, des noirs, des étrangers, des immigrés, leur réaction relève d’une même attitude ethnocentriste valorisant l’entre soi. Cette attitude est inégalement répandue, et on peut construire une échelle mesurant son intensité, en fonction du nombre d’opinions intolérantes et de leur degré d’approbation. L’âge, le diplôme, l’âge et l’orientation politique jouent à cet égard un rôle décisif. L’école, parce qu’elle ouvre sur d’autres civilisations, d’autres cultures, qu’elle familiarise avec les normes démocratiques, qu’elle apprend à penser de manière critique, est le meilleur rempart contre les préjugés. Les jeunes, parce qu’ils sont plus instruits, marqués par les valeurs anti-autoritaires de mai 1968, habitués à vivre dans une société multiculturelle, sont en moyenne moins xénophobes que leurs aînés. La dimension politique enfin est décisive. Les scores sur l’échelle d’ethnocentrisme s’élèvent à mesure qu’on se rapproche du pôle droit de l’axe gauche droite. Ils atteignent sans surprise un niveau record (plus de 90% de notes élevées) chez les proches du FN, un parti qui dès sa création en 1972 a fait des immigrés son bouc émissaire, inscrit la « préférence nationale » au coeur de son programme, et dont le fondateur considère les chambres à gaz comme « un point de détail de l’histoire de la Seconde guerre mondiale ». A contrario, ses cibles favorites, les immigrés et leurs enfants, ne sont pas totalement exemptes d’ethnocentrisme. Chacun, y compris les victimes, peut trouver un « autre » à rejeter. Mais ceux qui n’ont ni parent ni grand parent étranger sont sur tous nos indicateurs les plus intolérants.

Les progrès de l’éducation, le remplacement graduel des générations plus âgées par de nouvelles plus instruites et plus libérales sur le plan culturel devraient sur le long terme faire reculer la xénophobie. Mais la diffusion même des valeurs d’ouverture et de tolérance suscite une réaction autoritaire, une « contre-révolution silencieuse »[1], portée par les nouvelles droites radicales qui prospèrent depuis vingt ans en Europe, à l’instar du Front national en France. L’ouverture des frontières, l’intégration européenne engendrent du repli identitaire, surtout chez les « perdants de la mondialisation », travaillant dans les professions moins qualifiées et donc plus exposées[2]. La crise économique mondiale qui débute en 2008 ne fait qu’aggraver la tendance. Les enquêtes réalisées pour la CNCDH permettent de construire un « indicateur longitudinal de tolérance », reprenant toutes les questions posées au moins trois fois depuis 1990[3]. Il montre une progression lente mais continue du niveau moyen d’ouverture à l’autre, passé de 53,5% en 1990 à 67,5% en 2009, soit une augmentation de 14 points. Si certains groupes sont mieux acceptés que d’autres, en particulier les Juifs et les Noirs, la reconnaissance des Musulmans et des Maghrébins et de leurs droits notamment religieux, contrairement aux idées reçues, progresse pareillement. Et si le niveau de l’indice est plus élevé chez les diplômés du supérieur, chez les sympathisants des partis de gauche, et chez les nouvelles générations, il monte néanmoins dans toutes les catégories par rapport à son niveau de 1990. Il peut y avoir des à coups, des retours en arrière, en fonction de l’actualité. Au lendemain des émeutes de 2005 par exemple, on note une bouffée d’intolérance passagère sur tous nos indicateurs. Un an après l’indice avait retrouvé son niveau de 2004.

Mais depuis un an, une nouvelle crispation xénophobe se dessine. Entre l’enquête CNCDH de 2009 et celle de 2010, menée en fait du 11 au 14 janvier 2011, la proportion de personnes interrogées qui disent « qu’aujourd’hui en France on ne se sent plus chez soi » est passée de 41 à 50%, celle qui estime qu’il y a trop d’immigrés aujourd’hui en France » de 47 à 56%, celle qui est favorable à « donner le droit de vote aux élections municipales pour les étrangers non européens résidant en France depuis un certain temps » de  59 à 48%.  Ce durcissement est confirmé par une autre enquête menée par TNS-Sofres au même moment[4]. Parmi les causes possibles, il y a le « printemps arabe » qui s’amorce en Tunisie dès la mi-décembre, attisant la crainte de nouvelles vagues migratoires. Il y a la percée médiatique de Marine Le Pen, nouvelle présidente du FN depuis le Congrès de Tours (15-16 Janvier 2011), habile à donner un habillage laïc et républicain au rejet des étrangers et des immigrés. Il y a la contre stratégie de Nicolas Sarkozy, qui depuis le discours de Grenoble (30 juillet 2010) reprend les thématiques du FN, liant immigration et délinquance, demandant la déchéance de nationalité pour certains crimes, stigmatisant les Roms, ouvrant un  débat sur la bi-nationalité. On assiste à une libération de la parole dans l’espace public, que l’on songe aux propos du journaliste Eric Zemmour sur les Noirs et les Arabes, à ceux de Brice Hortefeux commentant l’origine maghrébine d’un jeune militant UMP[5] ou encore de Claude Guéant estimant que « l’accroissement » du nombre de musulmans en France et « un certain nombre de leurs comportements posent problème ». Autant d’éléments qui légitiment la xénophobie et renforcent au premier chef l’audience électorale du parti lepéniste.

Certes, cette crispation concerne d’abord l’électorat de droite. Selon le même sondage TNS Sofres/Le Monde de janvier, 35 % des sympathisants de gauche trouvent qu’il y a trop d’immigrés en France, mais 74 % des sympathisants de droite, soit une progression de 12 points en un an (contre 4 points à gauche). Et 36 % des sympathisants de gauche, comme l’année précédente, mais 72% des sympathisants de droite pensent qu’on accorde  « trop de droits à l’islam et aux musulmans » soit une hausse de 16 points en un an.  Mais cette droite parle plus fort que la droite modérée ou la gauche, elle focalise le débat politique sur ces questions, détournant l’attention du chômage, du pouvoir d’achat et des inégalités, qui restent pourtant les préoccupations premières de l’électorat.


[1] Piero Ignazi, “The silent counter-revolution. Hypotheses on the emergence of extreme right-wing parties in Europe”, European Journal of Political Research, 22 (1), Juillet 1992, p. 3–34.

[2] Hanspeter Kriesi et al., West European politics in the age of globalization, Cambridge, Cambridge University Press, 2008.

[3] Nonna Mayer, Guy Michelat, Vincent Tiberj, « Le racisme à l’heure de la crise », in Commission nationale consultative des droits de l’homme,  La lutte contre le racisme et la xénophobie. 2009, Paris, La Documentation française, 2010, p.102-123.

[4] Baromètre d’image du Front national pour Le Monde, Canal +, France Inter, 3-4 janvier 2011, face à face.

[5] « Il ne correspond pas du tout au prototype. Il en faut toujours un. Quand il y en a un, ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes. »

Nonna Mayer

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