Jean-Luc Domenach est directeur de recherche à Science-Po (CERI) et auteur de La Chine m’inquiète, Perrin, 2008
La valeur d’une monnaie, aussi « nationale » qu’on là prétende, est toujours le résultat d’un rapport de forces. Ainsi, le fait que la Chine se montre assez « forte » pour maintenir artificiellement sa monnaie de 20 à 50% en deçà d’un cours que les différentes écoles de spécialistes jugent normal interroge aussi sur la « faiblesse » de ses partenaires occidentaux. Celle-ci est effectivement confondante.
Pour résumer, disons que la liste des naïvetés, des faiblesses, des maladresses et des divisions occidentales face à la Chine d’aujourd’hui est d’une variété aussi extraordinaire que généralement ignorée. Qui donc a noté au passage que les responsables chinois ont eu, en avril dernier, le culot de présenter à Nicolas Sarkozy – qui a eu la faiblesse de la payer – la note d’un colloque sur les finances mondiales tenu sur leur territoire, et qui passait sous silence le problème du yuan ? Disons qu’après avoir mis du temps à comprendre les erreurs et les crimes de nos ancêtres impérialistes en Chine, puis à nous détacher d’un communisme chinois jugé longtemps exemplaire alors qu’il était atroce, nous avons du mal, aujourd’hui, à ne plus classer la Chine parmi les pays en voie de développement. Un bon exemple en est que l’Union européenne et certains pays d’Europe (dont la France jusqu’à une date récente) fournissent encore de substantiels crédits de développement à un pays qui, tout de même, a dévasté leurs industries et ne respecte les règles internationales que lorsqu’il y est contraint ce qui représente déjà un progrès par rapport à son passé et au présent d’autres pays.
Ce n’est pas tout. Il existe en France un micro-climat diplomatique d’origine gaulliste qui veut que, comme autrefois la relation franco-arabe, la relation franco-chinoise, telle qu’elle est, réponde par définition aux principes essentiels de l¹amitié entre les peuples c’est-à-dire entre les gouvernements. Il s’agit naturellement d’une galéjade à l’aide de laquelle nos partenaires chinois trouvent l’avantage de nous berner quand il est nécessaire, et certains de nos diplomates celui de se prendre pour les praticiens d’une politique extérieure de rang mondial. Seuls les gouvernements socialistes, par principe plus attentifs, avaient à peu près compris l’erreur. Nicolas Sarkozy avait commencé par la dénoncer, pour comprendre précipitamment que les illusions du dialogue franco-chinois étaient politiquement plus rentables à court terme qu’une politique simple mais difficile : déléguer à la coopération européenne l’approche des géants d’Asie et traiter avec eux sur la base de rapports de force et d’intérêt normaux, en profitant, en matière de politique chinoise, d’une vérité extrêmement simple, qui est que la Chine a beaucoup plus besoin du marché européen que nous n’avons besoin du marché chinois. Aussi longtemps que nous poursuivrons à pratiquer un « court-termisme » diplomatique franchouillard, les Chinois demeureront « puissants ». Première conclusion, donc : le niveau du yuan est la mesure de nos faiblesses.
Mais l’impudence avec laquelle les dirigeants chinois en profitent est également significative de leurs propres faiblesses. En effet, ce qui est intéressant, c’est qu’ils ne se contentent pas de profiter en silence de notre apathie, ils se sentent également contraints de faire preuve d’« arrogance », alors que comme le rapporte justement Erik Israelewicz dans son livre sur « l’arrogance chinoise », ce sont des personnalités qui recherchent non le plaisir d’humilier, mais l’efficacité. La réponse est assez simple : il leur faut faire croire en interne que les négociations avec l’Occident sont difficiles, et qu’ils y remportent des victoires glorieuses mais coûteuses et qui donc ne seront pas éternelles. Tout en sachant que le répit ne sera pas éternel, et qu’ils ont eux-mêmes intérêt à céder sans trop tarder, ils veulent ainsi se donner un peu de liberté dans des négociations dont ils prévoient à l’avance la dureté, et gagner autant de mois qu’il sera possible avant de rétablir le plus lentement possible un cours plus raisonnable de leur monnaie, ce qui est, comme ils le savent, la seule solution raisonnable pour tout le monde.
Si l’on admet que les dirigeants chinois figurent parmi les meilleurs responsables nationaux que connaisse le monde actuel, ce qui est une opinion plausible, cette manoeuvre offre en fait un point de vue immanquable sur les extraordinaires difficultés qu’ils rencontrent pour faire leur métier. Celles-ci sont de l’ordre du réel et de l’imaginaire. Réelle, incroyablement réelle est l’opposition de tout ce qui compte dans les entrailles exportatrices du pays, aux sacrifices que nécessite la consolidation d’une économie chinoise brillante mais fragile, qui dépend d’une transition aussi rapide que possible d’une économie d’exportation à une économie de consommation. Ces sacrifices, ce sont des politiques sociales, de lourds investissements technologiques et des concessions aux partenaires étrangers. Les intérêts exportateurs s’efforcent de toutes les façons possibles de les retarder : c’est là l’égoïsme bien connu des exploiteurs chinois qui sont aussi, dans leur écrasante majorité, des parents ou des amis de dirigeants politiques. A cet effet, ils mobilisent aussi à leur avantage une arme politique décisive, qui est la passion nationaliste, que le pouvoir actuel doit traiter avec prudence car cette passion trouve des échos considérables dans son sein. En effet, dans l’après-communisme économiquement triomphal mais idéologiquement désastreux que connaît la Chine, le nationalisme est devenu le seul moyen de fonder l’obéissance des citoyens et la loyauté des serviteurs de l’Etat.
Ainsi, le débat sur le yuan ne traduit pas seulement les faiblesses incontestables mais temporaires de l’Occident, il traduit également les difficultés qu’ont les dirigeants chinois à faire appliquer une politique rationnelle, qui appellerait une approche plus souple du problème du yuan. Ceux-ci sont brillamment parvenus à mettre au travail leur population, mais, par définition, car ils sont ce qu’ils sont, sans la libérer de deux prisons, l’une politique et l’autre psychologique. Ces deux prisons sont liées entre elles. En effet, la première – l’impératif absolu d’une croissance très rapide – n’existe que parce que les populations chinoises partagent une même détestation d’un régime politique autoritaire et corrompu. Et la seconde – la prison d’un régime politique autoritaire et prébendier- a pour conséquence paradoxale la puissance d’une couche sociale à la fois entrepreneuriale et exploiteuse, de même nature que celles qui ont développé l’Occident, mais infiniment plus puissante et durable, car elle dispose d’une protection politique bien supérieure. L’Occident est vieillissant et divisé, mais ses sociétés sont ouvertes et ses régimes capables d’évoluer. La Chine, elle, s’est forgé une capacité d’aller vers le progrès et de le transformer en puissance, mais elle vieillit elle aussi et doit faire face à deux absurdités : son régime politique et ses inégalités sociales.
Jean-Luc Domenach


