Revue de réflexion du Parti Socialiste

 
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D comme déclin

Daniel Cohen est professeur d’économie à l’École normale supérieure, à Paris I et à l’École d’économie de Paris. Il est également membre du Conseil d’analyse économique (CAE) auprès du Premier ministre.

La France est obsédée par l’idée de son déclin. Grande nation européenne au 18ième siècle – « Chine » de l’Europe –, elle a progressivement perdu sa place au profit de l’Angleterre tout d’abord, à la fin du 18ième siècle, puis de l’Allemagne, lors de la seconde révolution industrielle, à la fin du 19ième siècle.

Après-guerre, les trente glorieuses lui ont redonné confiance. Mais le thème du déclin est progressivement réapparu avec la crise, comme en témoigne le succès du livre de Nicolas Baverez, La France qui tombe, ou celui de Yann Algan et Pierre Cahuc, La société de défiance.  En trente ans, la France est à nouveau traversée par le doute.

Lorsque la gauche promet de changer la société en 1981, il y a une espèce d’évidence sur les termes. La gauche qui vient au pouvoir hérite des trente glorieuses et de Mai 68. Elle comprend son rôle comme d’être un accélérateur d’une histoire inéluctable, celle qui tend vers le progrès, et que la droite contrarie par son archaïsme. Le septennat de Giscard, marqué par la fin des trente glorieuses et les deux chocs pétroliers, est apparu comme un renoncement, pas comme un constat d’impossibilité. Au cours des trente dernières années, une éternité sous certains aspects (le temps qui sépare le débarquement de Normandie de l’élection de Giscard), on est entré dans un monde totalement nouveau: celui de la mondialisation, du capitalisme financier, de la désindustrialisation….

La chute du mur de Berlin a joué un rôle paradoxal. Elle a d’abord créé un sentiment euphorique de libération, mais, progressivement, elle a paru clore l’univers mental des pays occidentaux sur un présent perpétuel, sans ligne de fuite. Lyotard, dans un livre prémonitoire, la Condition post-moderne, notait l’épuisement des grands mythes qui avaient porté le monde moderne. De la révolution française à la révolution sexuelle des années soixante, l’homme était devenu « l’agent héroïque de sa propre libération ». Cette séquence s’interrompt, l’émancipation, pour reprendre une expression d’Alain Ehrenberg, n’est plus une espérance, elle est devenue une condition partagée. Seule l’histoire des individus semble désormais importante, l’histoire tout court étant parvenue à son terme. Comme le résume amèrement Fredric Jameson: « Jamais, dans aucune des civilisations antérieures, les préoccupations métaphysiques, les questions fondamentales sur l’être et l’existence n’ont semblé si lointaines et absurdes. La condition post-moderne soumet ainsi une nouvelle subjectivité d’où est bannie toute perception active de l’histoire» (in Le postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif, Ecole Nat.sup.des Beaux-Arts, 2007).

Cette présentation « post-moderne » du monde contemporain pose évidemment beaucoup de problèmes. Elle admet un peu vite que la cause de l’émancipation soit gagnée. Sur le terrain politique, la liberté reste un combat (la séparation des pouvoirs, l’indépendance de la presse par exemple est toujours en question). L’émancipation à l’égard des préjugés et des superstitions est également problématique, si on la juge par exemple à l’aune de la tolérance vis-à-vis des immigrés et des minorités visibles. Dans le domaine économique enfin, l’annonce d’une société post-matérialiste reste incertaine, tant la question du pouvoir d’achat et de la croissance continue d’habiter les esprits…

Pourtant, au cours des trente dernières années, force est de constater que c’est l’idée même de progrès qui a régressé. La gauche, qui s’est identifiée au parti du progrès, semble avoir perdu sur tous les fronts où elle était triomphante, qu’il s’agisse de son héritage marxiste, exaltant la classe ouvrière, ou de son héritage keynésien exaltant la régulation macroéconomique du capitalisme. La droite, à l’inverse, s’est réinventée : elle est devenue un produit nouveau, intégré dans la mondialisation. Comme le montre avec humour Raffaele Simone, la droite s’est moulée dans le capitalisme technologique et financier (Le monstre doux, pourquoi l’Occident vire à droite, Gallimard). Auparavant, la modernité livrait une immense espérance dont la gauche était le porte drapeau, formant le camp des progressistes. La droite, tout en profitant tout autant sinon davantage que la gauche dudit progrès, professait dans ses livres que le déclin menaçait. Aujourd’hui, les positions n’ont pas vraiment changé, mais l’idée de progrès a décliné, tandis que l’idée de déclin moral a augmenté. Voilà pourquoi, selon Simone, « l’Occident vire à droite »… La droite est devenue « moderne », la gauche « conservatrice » au sens où l’essentiel de sa mission semble consister à défendre les avantages acquis (ceux de l’Etat-Providence) contre une droite qui, au nom de la mondialisation, en dénonce l’archaïsme.

La droite a absorbé le libéralisme comme doctrine universelle (ce qui n’a pas été le cas au début), en ce qu’elle milite partout dans le monde pour la baisse d’impôts, les valeurs du privé contre celles du public. La droite a modernisé son rapport aux « hiérarchies », valorisant les « inégalités » qui résultent de la compétition économique comme un fait de nature, reprochant l’égalitarisme de la gauche. Elle a enfin, et peut être surtout, capté l’idée de l’héritage national comme réponse pertinente à la mondialisation, renvoyant la gauche à un internationalisme démodé. Bref, la droite semble transformer, sans souci de contradiction, l’idée du déclin en une valeur positive, célébrant les traditions dans un monde en mutation dont elle accepte pourtant la promesse.

La gauche doit renouer avec l’idée de progrès : c’est son marqueur génétique. Elle doit inventer un nouvel horizon d’attente, qui donne un fil conducteur aux transformations en cours et lui permette de montrer un chemin. Mais la charge de la preuve a changé de camp. La droite campe dans la nouvelle évidence d’un monde qui perd ses cadres moraux, tout en se moulant parfaitement dans la nouvelle « société de divertissement ». A l’inverse, la gauche doit démontrer par la preuve qu’il existe des solutions non contradictoires à la recherche de pouvoir d’achat et au souci écologique, à la défense de l’Etat Providence et à la mondialisation, à la recherche d’une société d’égalité et d’efficacité. Toutes ces démonstrations sont possibles et nécessaires, mais elles ont perdu l’évidence qu’elle pouvait revêtir pendant les trente glorieuses, au temps passé de la social-démocratie incarnée, quand l’idée de progrès avait la force naturelle d’un fait objectif.

Daniel Cohen

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