Par Gérard Le Gall
Avec le temps, le sens de certains mots, à forte résonance historique, s’émancipe par rapport aux circonstances qui l’ont vu naître. Ainsi « totalitarisme », « apartheid », « esclavage », « indigénat », « goulag », connaissent de fréquentes métamorphoses dans le débat public, le plus souvent au mépris de l’histoire, et pire, de ses victimes. Plus récemment, « ghetto » va connaître un usage commun sans beaucoup de liens avec ses références à un passé lointain, ni à son ultime expérimentation dans les années 1940 en Pologne et en Union soviétique. On peut vérifier cet envahissement dans le champ politique, administratif, scolaire, urbanistique, sociologique et bien sûr médiatique.
Voici peu de temps en juin 2010 le Conseil d’Analyse Stratégique (CAS) en présence d’une ministre ne s’interrogeait-il pas : « des ghettos français : abus de langage, réalité ou terme écran ? ». Le séminaire fut conclu par le secrétaire général du Comité interministériel des villes, préfet de la République, qui crut devoir déclarer qu’il existait des ghettos en France. Dans la documentation distribuée, aucun rappel sur l’existence d’édification de ghettos, durant la période nazie.
Quand l’air du temps est, paraît-il, à l’indignation pourquoi ne pas manifester sa liberté d’expression contre un usage trop extensif, rarement productif et souvent marqué du sceau de la méconnaissance, aux limites de l’indécence. Quand le devoir mémoriel est si justement devenu impératif catégorique, comment tolérer, aussi passivement, le mépris quotidien à la mémoire de ceux qui ont souffert ou péri dans les ghettos ?
S’il existe, à l’évidence, un consensus contemporain pour mieux comprendre les complexes réalités urbaines[1], comme une volonté, locale et nationale, de lutter plus efficacement contre certaines situations intolérables d’aujourd’hui, pourquoi convoquer un tel symbole si explicite des pires pages de notre histoire européenne ?
Par-delà la dimension morale de l’affaire, on en soulignera une totale mésinterprétation. Le ghetto n’est ni un espace plus ou moins clos et plus ou moins autonome, ni une simple figure ethnico-spatiale. Le quartier juif du haut Moyennage, même ses hauts murs d’enceinte, n’est pas, ou pas encore le ghetto[2]. Ce dernier ne surgit pas dans l’histoire de l’Europe chrétienne avant le XIIIème siècle et ne trouve son nom qu’en 1516 à Venise[3]. Il est l’accomplissement de la hiérarchie de l’Eglise, d’un projet à la fois politique et religieux -la chose se confondait à l’époque- pour mieux contrôler le monde dans sa totalité. A cette fin, il faut, en usant de la contrainte, concentrer les populations de culture juive, afin de les isoler du monde environnant, pour mieux les dissoudre et les intégrer par conversion. Plusieurs conciles et encycliques papales vont, au fil des siècles, aménager cette contrainte sociale.
Bien plus tard Hitler, dans Mein Kampf (1924), annoncera la législation raciale de Nuremberg (1935). Pour leur part, les juristes nazis veilleront à distinguer dans des ordonnances de 1942, les « ghettos », proprement dits, avec cloisonnement hermétique et contraintes maximales et les « quartiers juifs » qui de fait, permettaient une vie quotidienne un peu moins effroyable. La distinction, toute sémantique, fut de peu de conséquences pour le destin des deux populations. Les ghettos les plus peuplés, par apports successifs de populations furent, soulignons-le, une des institutions les plus efficaces de la « solution finale ».
Afin de mieux attirer l’attention sur les fréquents contre-sens de certaines productions sociologiques et éditoriales françaises, on s’efforcera de rappeler succinctement quelques traits de la réalité du ghetto. C’est un lieu de relégation régi par une multitude de contraintes juridiques, toujours plus humiliantes, dans l’organisation de la sphère du travail, du commerce, de la propriété, de la liberté d’aller et venir, dans l’imposition du port du chapeau jaune et de la rouelle. On évoquera, encore, par exemple, la pratique d’enlèvement d’enfants du ghetto pour les convertir, loin de leurs parents, dans des couvents. Le ghetto de la période nazie empruntera certains traits des siècles passés. Léon Poliakov dans son « Bréviaire de la haine »[4](1951) le décrit dans le chapitre IV de son ouvrage ouvrant le suivant sur « Les exterminations » ! Décrivant principalement le ghetto de Varsovie, il y montre une collectivité « artificiellement créée », « hermétiquement close » « réduite à une misère et une famine lancinante », un « monde de cauchemars », un « miroir déformé de la condition humaine », un « entassement effroyable », « quelque chose d’intermédiaire entre maison de fous et marché oriental ». L’évocation parallèle avec les camps de concentration revient spontanément sous la plume des rares survivants.
La fréquentation de la littérature sur les ghettos médiévaux, musulmans ou nazis, devrait suffire à inhiber tout citoyen et lui interdire tout usage inapproprié du terme. L’intellectuel, pour sa part, devrait savoir que le concept de ghetto renvoie à une vision du monde en forme d’apartheid (séparation) c’est-à-dire de différenciation des droits avec son environnement extérieur. Entre autres caractéristiques, faut-il rappeler qu’il est mono-éthnique (juif ou noir aux USA) généralement mono- religieux, matériellement strictement fermé et rigoureusement surveillé, très hétérogène socialement (des riches et des pauvres) et culturellement. Autant de différences majeures avec certains quartiers de nos villes, même les plus dégradés !
Loin de ceux qui assimilent « quartiers sensibles » et « ghettos » Eric Maurin, dans son essai « Le ghetto français » (2004)[5] marque sa singularité en ne s’attardant guère sur les seuls espaces dégradés maintes fois étudiés. Il porte son attention et analyse avec méthode un implacable jeu d’évitement et de défiance dans toute la société entre niveaux de catégories sociales. Chacun contribuant par la même à produire de la ségrégation urbaine. Cette ambitieuse tentative de théorisation est hélas altérée. La vision est donnée d’une société française fragmentée- ce qui n’est pas neuf- mais en voie de « ghettoïsation » avec aux extrêmes des « ghettos chics » (sic) et des « ghettos pauvres », là où, on en conviendra, le mot « quartiers » aurait pu convenir ! On s’interroge alors un moment sur les connaissances de l’auteur en matière de ghetto, d’autant qu’à aucun instant de l’étude il éprouve le besoin de justifier l’emploi du mot, comme le choix du titre. On croit être rassuré quand en conclusion l’auteur constate que « le débat démocratique » a certainement avancé ces dernières années puisque les termes mêmes de « ghetto » ou de « ségrégation » ni sont plus tabous. En fait, on croit découvrir que l’auteur qui assimile allégrement les deux concepts, plus ou moins conscient de l’audace, justifie le détour par la caricature comme mode d’approfondissement du débat démocratique ! Ce « gauchisme » sémantique qui rappelle les excès du maoïsme français des années 60-70, souvenons-nous des « nouveaux partisans », semble se généraliser. Dans l’hebdomadaire Marianne, on a pu lire en 2011 un article ainsi titré : « Bien au chaud dans nos ghettos de bobos » ou encore quand les éditions « Le seuil » vont imposer à deux chercheurs du CNRS spécialistes d’études sur la grande bourgeoisie, le titre de leur ouvrage : « Les ghettos du gotha » (2007)[6] !
Si les ghettos de Venise, Rome ou Prague des siècles lointains et de Varsovie ou Lodz, des années 40 étaient à l’image de nos quartiers, les plus pauvres diraient alors que le passé n’était peut être pas aussi cruel, et nous nous dirions collectivement les victimes d’une gigantesque mystification. Si à l’inverse, la transposition est pertinente, alors le présent porte en germe les pires tragédies pour les catégories sociales les plus vulnérables. Dans ce cas, et dans ce cas seulement, le mot ghetto trouverait une justification. Aux dialecticiens par excès de langage de nous le prouver par l’étude rigoureuse des faits. Ils en deviendraient plus convaincants !
[1] Voir « Réunifier et réconcilier la ville »-Constat et propositions. Avis du Conseil économique et social présenté par Gérard Le Gall.
[2] Pour parfaire sa culture on lira l’article de Gérard Lahon dans « Encyclopédia Universalis ».
[3] Voir « Histoire du ghetto de Venise » préface d’Elie Wiessel-Ricardo Calimani-Editions Tallandier-2008-Collection texto- Le goût de l’histoire.
[4] Léon Poliakov : « Bréviaire de la haine » « Le IIIe reich et les juifs » Préface de François Mauriac- Calmann- Lévy-1951
[5] « Les ghettos français » -Enquête sur le séparatisme social. La république des idées. Seuil 2004.
[6] « Les ghettos du Gotha ». Monique Charlot-Pinçon et Michel Pinçon. Le Seuil-2007.
Gérard Le Gall


