Elie Cohen est économiste
La revue socialiste : Quel bilan peut-on faire aujourd’hui du libre-échange dans les évolutions de l’économie mondiale? Est-ce un handicap pour les économies des pays développés, un avantage pour les pays émergents? Comment expliquer qu’en Europe, certains pays paraissent en pâtir, comme la France, bien qu’elle soit la cinquième économie exportatrice du monde, tandis que d’autres non, comme l’Allemagne?
Elie Cohen : Dans le monde réel, le libre échange n’existe pas. Caractériser l’ordre commercial international de « libre échangiste » est une facilité de langage. A la vérité l’ordre commercial international tel qu’il résulte des cycles du Gatt puis de l’OMC relève d’un mercantilisme organisé, fondé sur un troc mutuellement avantageux de concessions commerciales. La panne actuelle de Doha est la preuve que les pays développés ou émergents du Nord et du Sud ne voient plus les avantages mutuels qu’ils pourraient tirer d’une nouvelle vague de libéralisations. Il existe par contre une théorie de l’échange fondé sur les avantages comparatifs et des idéologues libre-échangistes qui prônent le désarmement douanier unilatéral comme vecteur de croissance. Ces idées peuvent être dominantes et inspirer des politiques, mais il n’y a pas un sens de l’histoire, le monde a connu des alternances de politiques d’ouverture et de politiques protectionnistes. Certains pays ont crû à l’abri de protections douanières et d’autres ont décliné.
En fait les politiques d’ouverture commerciale ne produisent pas les mêmes effets pour les pays développés et pour les pays émergents. Un exemple donné en son temps par Joseph Stiglitz permet d’emblée de saisir les différences. En 1955, la Corée et le Ghana avaient à peu près le même niveau de PIB par habitant et les deux pays produisaient et exportaient des denrées alimentaires. Le premier fit le choix de la croissance industrielle extravertie en profitant de l’ouverture des marchés occidentaux et de ses faibles coûts salariaux pour constituer à l’abri de son marché intérieur une industrie nationale. Le second est resté un pays agricole, avec le temps et les crises successives, le Ghana a fini par devenir un pays de plus en plus pauvre. La Corée fit le parcours des nations qui décollent : investissement dans l’éducation et la formation, spécialisation industrielle basée sur une montée progressive dans les secteurs à valeur ajoutée et dans la chaîne de valeur des produits et services. L’extraversion économique est d’abord à sens unique : conquête des marchés extérieurs et préservation du marché intérieur, l’importation et l’usage des devises étant alors réservées à l’acquisition de technologies et de matières premières et non à l’importation de biens de consommation occidentaux. Puis avec le temps et la sophistication économique, la Corée va pratiquer l’ouverture aux importations pour améliorer sa compétitivité, se fournir à bas coût chez les autres et optimiser la chaîne de valeur de ses industries . Le parallèle entre ces deux pays suggère que c’est le dirigisme, l’investissement dans le capital humain et la protection des industries naissantes qui ont permis le décollage de la Corée et que le laisser-faire laisser-aller du Ghana a produit une spirale sans fin de pauvreté et de déclassement économique. Mais une autre conclusion s’impose aussi, l’intervention publique pour peser sur la spécialisation peut donner de bons résultats en phase de décollage économique alors que l’ouverture commerciale favorise l’optimisation des chaînes de valeur dans les économies matures. L’histoire rapidement esquissée de la Corée, rappelle la trajectoire du Japon hier et de la Chine aujourd’hui : les politiques commerciales appropriées au décollage économique ne sont pas celles qui conviennent aux pays développés.
Un demi-siècle de libéralisation commerciale a produit de profonds changements dans la distribution des activités. Le résultat le plus spectaculaire a été la désindustrialisation de l’Occident et la montée en puissance des Emergents. Ce résultat n’est pas surprenant pour deux raisons. Il s’apparente dans l’ordre de l’économie productive au processus de division du travail : l’ouverture économique permet la spécialisation sectorielle (abandon du textile et développement de l’aéronautique par exemple) et intra sectorielle (abandon des segments d’activité intenses en travail non qualifié au profit de secteurs intenses en travail qualifié) ainsi que la montée en gamme (exportation de textile griffé et importation de Tshirts). Il traduit ensuite la bascule dans les économies développées de consommations de biens agricoles et industriels vers la consommation de services.
Si le processus était anticipé, pourquoi assiste-t-on à un réveil douloureux, pourquoi réclame-t-on le retour à la politique industrielle et pourquoi certains songent-ils à un retour au protectionnisme. Pour un pays comme la France la réponse est simple : l’effondrement industriel n’a pas été compensé par une montée en gamme dans le high-tech, la France a raté son entrée dans l’économie de la connaissance, la perte d’emplois industriels bien payés a abouti à une croissance du chômage et de la précarité, et enfin le commerce extérieur est nettement déficitaire (75 milliards de déficit de balance courante en 2011). On comprend dès lors la tentation protectionniste française sauf à rappeler immédiatement que l’Europe a une balance commerciale excédentaire, que les pays du Nord de l’Europe ont réussi leur consolidation industrielle (Allemagne, Pays-Bas, Pays scandinaves …) et/ou leur transition vers l’économie de la connaissance. Au cours des 10 dernières années, à marche forcée, l’Allemagne s’est adaptée à la mondialisation en gelant ses coûts salariaux, en forgeant un compromis social industriel, en acceptant la délocalisation d’une partie de ses chaînes de production, le résultat a été impressionnant : l’économie allemande est devenue plus ouverte et plus compétitive, elle a accumulé les excédents commerciaux. Un chiffre permet mieux que de longs développements de rendre compte du décrochage français : si la France avait maintenu le poids relatif de ses exportations par rapport à l’Allemagne, elle aurait accru ses exportations de 150 milliards d’euros et aurait donc un commerce extérieur largement excédentaire.
L. R. S.
eut-on réguler efficacement le commerce international? Est-il possible de faire entrer en compte les normes sociétales, concernant l’environnement, la santé, le droit des travailleurs, sans un consensus large entre les grands Etats? Est-il possible, alors, d’établir un « juste échange » comme le propose le projet du Parti socialiste? Peut-on le faire sans un équilibre entre les taux de change?
E. C. : À Seattle déjà le Président Clinton voulait réaliser des avancées sur les sujets sociaux et environnementaux, la France par ailleurs a tracé depuis longtemps des lignes rouges sur la diversité culturelle. La négociation sur ces « nouveaux sujets » n’a pas réellement abouti. Faut-il pour autant y renoncer ? Trois problèmes différents sont à considérer. 1/La montée en puissance de la Chine montre qu’un pays peut avoir des avantages absolus à l’échange remettant en cause l’hypothèse fondatrice de la théorie des avantages comparatifs. Comme un consensus entre Européens pour remettre en cause le statut de la Chine est difficile à atteindre, il faut au moins être offensif sur la défense de la propriété intellectuelle, les procédures anti-dumping et la question des aides publiques. Par ailleurs l’Europe et les USA doivent adopter une démarche commune au FMI pour combattre la sous-évaluation du Yuan. 2/ Il est absurde que l’Europe investisse lourdement dans le passage à une économie verte et s’interdise d’en tenir compte dans ses importations, la taxe carbone aux frontières est légitime, de même qu’une conditionnalité carbone dans les marchés publics. 3/ La désindustrialisation de l’Europe du Sud par ses effets insupportables sur la balance commerciale n’a que deux issues possibles, soit un fédéralisme redistributeur, soit des stratégies nationales de ré-industrialisation. Le PS a donc raison d’avancer son agenda sur le « juste échange », mais il faut savoir choisir ses combats : autant il est légitime d’avancer la revendication écologique et donc la taxe d’égalisation carbone, autant la France peut refuser de considérer les biens culturels comme des biens marchands indifférenciés, autant réclamer une égalité de conditions sociales pour commercer revient en fait à refuser l’échange.
Pour autant l’agenda de la régulation reste ouvert : la panne de Doha, les crises financières, l’impératif écologique conduisent à réinterroger l’équilibre actuel de la régulation commerciale. Le succès de l’OMC et notamment de son organe de régulation collective, l’ORD, ne tient pas suffisamment compte de la différenciation grandissante des préférences collectives et de la nécessité de préserver les biens publics internationaux. Il convient donc à la fois d’étendre l’espace de régulation à l’écologie et à la diversité culturelle et à mieux tenir compte des normes de l’Organisation Internationale du Travail. Pour cela il convient de créer de nouvelles instances de régulation dans le domaine environnemental notamment et de développer l’inter-régulation en rendant opposable au sein de l’OMC les normes et principes de régulation adoptés au sein de l’OIT de l’UNESCO et des Conventions environnementales[1].
L. R. S. : Quelles seraient les conditions pour établir un protectionnisme au niveau européen? Peut-on le faire autrement que de manière ciblée, compte tenu de la dispersion planétaire des chaînes de production? Une politique protectionniste nationale est-elle envisageable? Quels seraient ses effets?`
E. C. : L’absurdité du protectionnisme européen tient à un simple constat : 1/ l’Europe a un léger excédent de balance courante 2/ Si on élimine le commerce intra-communautaire (les 2/3), l’Europe est une économie relativement fermée qui commerce peu avec le reste du monde 3/ Les importations de produits non énergétiques venant de pays à bas coût salarial ne représentent que 10%. 4/ A l’inverse nos exportations sont tournées vers des pays en forte croissance demandeurs de nos technologies et de nos marques 5/ Un protectionnisme européen conçu sur cette base aurait pour seul effet de dégrader la situation actuelle de l’Europe.
Mais poussons le raisonnement plus loin : une stratégie protectionniste ciblée porterait certainement sur la Chine. Mais qui aurait le plus à perdre à cibler un pays en très forte croissance, au potentiel de consommation en accélération continue, et qui monte très rapidement dans la chaîne de valeur ? Un exemple permettra d’illustrer ce point : la France est après les Etats-unis le pays dont le solde de balance commerciale est le plus élevé dans le secteur de l’aéronautique. D’ici à 2030 la flotte asiatique va être multipliée par 3 alors que la flotte américaine ne va augmenter que de 50%, or Airbus peut légitimement aspirer à prendre 50% du marché au cours des 10 prochaines années. Faut-il prendre le risque de s’en priver alors que nos importations des pays low cost ne représentent que 10%. !
Le protectionnisme européen de plus suppose que nous pourrions rallier à nos vues les nations marchandes de l’Europe du Nord ; or la crise européenne actuelle vient du fossé qui s’est creusé entre pays du Nord et du Sud de l’Europe.
Le vrai problème est là, il tient à la faille qui s’est creusée au sein de l’Europe entre un Nord industriel exportateur et qui maîtrise ses finances publiques et un sud désindustrialisé, déficitaire en balance courante et qui a perdu la maîtrise de ses finances publiques. Les économies européennes du nord de la zone euro (allemande néerlandaise autrichienne finnoise..) comme celles qui sont hors zone euro (suédoise..) ont au cours des 10 dernières années fortement accru leur degré d’ouverture, elles ont accru leurs échanges, leurs excédents et leur orientation vers les émergents. Les Allemands ont même su inventer un modèle fortement exportateur dans l’automobile basé sur une gestion sophistiquée de la chaîne de valeur qui permet de bénéficier des bas coûts des pays de l’Est de la mobilisation du salariat allemand d’un partenariat avec les sous traitants pour le plus grand profit des travailleurs allemands et de la balance commerciale allemande. Les firmes allemandes produisent une plus grande part de leur valeur ajoutée automobile sur le sol national que notre champion Renault et pourtant la balance commerciale automobile est fortement excédentaire alors que la notre est déficitaire.
Bref le protectionnisme ne règle en rien les problèmes bien identifiés de la France par rapport à ses voisins du Nord de la zone euro : dégradation de son système scolaire, érosion de sa compétitivité coût, incapacité à faire croître ses PME innovantes et exportatrices, médiocrité de sa performance en matière d’innovation.
Comme le protectionnisme européen n’est guère envisageable, il serait plus honnête que ses défenseurs plaident pour un protectionnisme national.
Une politique protectionniste nationale est envisageable pour la France sur les ruines de la zone euro, après le retrait de l’union européenne et une remise en cause des accords de l’OMC. La France devrait dans un tel contexte exporter massivement pour couvrir la charge grandissante de ses importations de matières premières et d’énergie et elle devrait le faire dans un contexte de guerre commerciale avec des mesures de rétorsion qui atteindraient nos secteurs d’excellence. Une forte dévaluation du Franc par rapport à l’Euro permettrait sans doute de relocaliser certaines activités sur le sol national au prix d’une forte baisse du coût réel du travail français.
4-Peut on penser, qu’il y a des liens entre la crise actuelle des dettes
souveraines et les problèmes du libre-échange?
La crise qui dure depuis 2007 est née de l’accumulation de déséquilibres globaux dans la mondialisation. Les déficits permanents américains induits par une consommation frénétique financée à crédit sont le pendant des excédents permanents des pays émergents producteurs de matières premières et de biens industriels. La libéralisation financière et la globalisation financière ont permis que les excédents financiers des émergents financent la consommation des Américains. Pour transformer une épargne chinoise qui voulait s’investir sans risque en investissements américains risqués, une industrie financière du risque est née qui a inventé la titrisation des subprime, les CDS et autres produits dérivés, structurés … Le régulateur capturé par l’industrie financière ou incapable de prendre la mesure de la finance fantôme ou dépourvu des moyens financiers nécessaires à une bonne régulation a laissé faire. Ce schéma des déséquilibres globaux économiques et financiers a fonctionné au sein de l’Europe entre un nord industrieux exportateur et excédentaire et un sud consommateur désindustrialisé et déficitaire c’est ce déséquilibre interne à l’Europe qui est à l’origine de la crise actuelle des dettes souveraines. Certains ont cru que l’adoption de l’Euro abolissait la contrainte extérieure, la crise des dettes souveraines nous rappelle brutalement que même au sein de l’Union européenne et même avec une monnaie unique nul ne peut s’abstraire de l’exigence de compétitivité.
Ces expériences enseignent que la globalisation financière n’a pas eu les vertus de la globalisation des échanges ni sur les pays émergents ni sur les pays développés.
À l’inverse, une Europe qui sortirait pas le haut de la crise actuelle de la dette souveraine des pays de la zone Euro pourrait se donner pour objectif d’inventer un système financier intégré et régulé sur une base européenne, au service d’une économie réelle également intégrée à l’échelle régionale.
[1] Cf Elie COHEN L’ordre économique mondial Fayard 2001
Elie Cohen


