Jean-Marc Siroën est Professeur d’économie à l’Université Paris-Dauphine
Notre manière de voir le commerce international est devenue obsolète et les statistiques en donnent une image erronée, moins par malignité, que par inadéquation des concepts. Derrière les clichés, approximations et fausses évidences, les données qui permettraient d’évaluer l’ampleur et la nature de la mondialisation commerciale et d’apprécier ses effets ne sont plus pertinentes.
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Une division internationale « verticale »
Il est depuis peu largement reconnu que les données commerciales dont nous disposons ne permettent d’appréhender ni l’ampleur, ni la nature de la mondialisation commerciale. Économistes, organisations internationales, administrations nationales et élite politique ont longtemps enfoui leur tête dans la terre pour se cacher des erreurs patentes. Les théories du commerce international, les indicateurs d’ouverture ou de spécialisation diffusés par les manuels se sont évertués à comparer ce qui n’était pas comparable, à relativiser des choux par des carottes, le commerce par les revenus nationaux (généralement, le PIB)[1]. Il est fréquent d’entendre qu’en exportant (environ) 20% de sa production (le PIB), la France consacrerait grosso modo un emploi sur cinq aux exportations. Mais quand Hong Kong exporte 1,5 fois son PIB doit-on aussi conclure que ce territoire y consacre … 150% des emplois? Cette démonstration par l’absurde des erreurs d’interprétation tient au fait que les exportations sont valorisées en termes de prix et intègrent toute la chaine de valeur du bien exporté, quel qu’ait été son lieu de production, alors que le PIB agrège la valeur ajoutée de la seule production nationale. Au niveau macro-économique, cette différence serait sans conséquence si toute la valeur du bien exporté était produite dans le même pays depuis l’extraction des matières premières jusqu’à l’exportation. Mais la plupart des biens exportés exige des importations préalables de matières premières, de biens intermédiaires, de composants. La valeur d’un bien exporté se partage donc entre une valeur ajoutée nationale et une valeur ajoutée étrangère. Or, ce qui importe pour analyser la relation entre le commerce international, la croissance et l’emploi dans un pays, c’est bien la valeur ajoutée nationale, pas la valeur des ventes à l’étranger. Il y a certes des emplois français dans les exportations françaises mais aussi beaucoup d’emplois à l’étranger. On sait que seule une faible partie de valeur ajoutée d’un Airbus A320 exporté par la France se situe en France, le reste se localisant dans les pays partenaires (Allemagne, Angleterre, Espagne) mais aussi ailleurs. Inversement, des firmes françaises, participent à la fabrication des Boeing[2]. Exporter 10 milliards d’Airbus n’augmente donc pas la production française (le PIB) de 10 milliards, loin de là. A noter, d’ailleurs que lorsqu’Airbus exporte un appareil à Singapore Airlines, il exporte aussi un peu de valeur ajoutée américaine et, inversement quand Air France achète un Boeing, elle crée aussi des emplois auprès des sous-traitants industriels français.
La division internationale du travail « classique », sur laquelle s’était fondée la théorie des avantages comparés, concernait des produits finals supposés intégralement produits dans le pays – l’exemple fameux de Ricardo du vin portugais et des draps anglais. La dynamique du commerce mondial de l’après-seconde guerre mondiale, notamment théorisée par Krugman, reposait davantage sur une décomposition fine de la demande rendant possible l’échange de biens similaires mais différenciés entre pays aux avantages comparatifs peu marqués – automobiles françaises contre automobiles allemandes. Mais, cette « nouvelle » théorie continuait à raisonner en termes de biens finals, alors même qu’augmentait la part des produits intermédiaires dans le commerce international. Aujourd’hui, les automobiles françaises exportées en Allemagne ne sont qu’un assemblage de pièces et composants en grande partie fabriqués ailleurs dans une division internationale du travail (DIT) « verticale »où les pays se spécialisent par « tâches ». Pour un nombre croissant de produits industriels, une multitude de pays peut, tout au long de la chaîne de valeur (chain value) participer à la production d’un bien final qui ne sera finalement exporté que par un seul.
Aucun pays ne peut prétendre aujourd’hui être spécialisé dans l’industrie des smartphones mais les États-Unis le sont certainement dans la conception, la fabrication de certains composants ou la distribution, alors que la Chine l’est dans l’assemblage et la finalisation. Avec le concept proposé de Made in the World, l’OMC a (enfin !) pris conscience de la monumentale insuffisance de l’appareil statistique et de la nécessité d’évaluer le commerce non plus en terme de prix à la production, mais en terme de valeur ajoutée. La Chine, parce qu’elle exporte des notebooks ou des smartphones « Made in China » ne doit pas, pour autant, être considérée comme spécialisée dans les produits de haute technologie, car son avantage comparatif reste largement concentré aux étapes les moins qualifiées et à faible valeur ajoutée. La part de la Chine dans la valeur ajoutée de ses iPod exportés au prix de 150$ est ridiculement basse et limitée à l’assemblage qui ne compte que pour 4 $, avec un prix de vente aux États-Unis de 300 $ ! Malgré la « délocalisation » apparente de la production de iPod, l’essentiel de la valeur ajoutée reste donc localisée dans le pays importateur et donneur d’ordre – les États-Unis – à la fois en amont (conception, certains composants,….) et en aval (distribution, marge) et, dans une moindre mesure, au Japon (disque dur), Taiwan et quelques autres pays asiatiques[3].
On peut considérer comme raisonnable un chiffre qui situerait la part moyenne du contenu en importations des exportations françaises entre un tiers et la moitié, part évidemment très variable selon les secteurs[4]. Pour un pays comme la Chine, on se situerait plutôt entre la moitié et les deux tiers (plus de 80% dans certaines industries, comme celle des ordinateurs). En 2008, ce pays a ainsi pu voir chuter la moitié de ses exportations dont la valeur représentait environ un tiers de son PIB, sans grandes conséquences sur son taux de croissance – 2 ou 3 points au maximum pour un taux à deux chiffres – et, en tout cas, beaucoup moins que les 17 points « mécaniques » d’une situation où la totalité de la valeur ajoutée des exportations chinoises aurait été …chinoise.
Causes et conséquences de la nouvelle DIT
Les causes de cette « verticalisation » croissante de la division internationale du travail sont multiples. La plus intuitive est la persistance de coûts de main d’œuvre faibles dans les pays en développement favorisant ainsi la délocalisation, non de la chaine de production dans son ensemble, mais les activités les plus intensives en main d’œuvre peu qualifiée, comme l’assemblage. Mais l’innovation technique, notamment l’expansion de l’industrie électronique, a également contribué à allonger et à complexifier les processus de production tout en permettant leur segmentation. La fabrication de la coque d’un ordinateur est « séparable » de la fabrication du microprocesseur, composants par ailleurs peu pondéreux et relativement peu coûteux à transporter. Cette DIT verticale a évidemment été accélérée par l’ouverture commerciale des pays émergents souvent complétée par la création de zones attractives pour les investissements étrangers et bénéficiant d’avantages douaniers pour l’importation de matières premières et de composants transformés(les Maquiladoras mexicaines ou les Export Processing Zones chinoises).
Les carences statistiques, aussi bien que conceptuelles, empêchent d’évaluer correctement les conséquences de cette nouvelle DIT. Néanmoins, on peut affirmer que la mesure du commerce international – exportations et importations mondiales – conduit à surestimer la mondialisation commerciale. Ce qui importe pour l’emploi, et la croissance, n’est pas la valeur des exportations mais leur contenu en valeur ajoutée nationale…. Dès lors que différents pays se spécialisent à une étape du processus de production, le même produit sera comptabilisé plusieurs fois. Avant de se retrouver dans un des milliers de composants électroniques qui équipe un avion de ligne, le minerai de silicium aura franchi dix, quinze, vingt frontières et aura donné lieu à autant d’enregistrements douaniers[5]. La nature des spécialisations, souvent associée aux perspectives de croissance et de développement, est également devenue indéchiffrable et se prête à des erreurs d’analyse. On surestime ainsi le rôle du commerce extérieur dans la croissance du PIB de la Chine, en oubliant le rôle de la modernisation de l’agriculture, de la croissance démographique, des investissements publics et d’infrastructures, de la construction immobilière et… de la demande intérieure.
Le sens à donner aux soldes commerciaux bilatéraux s’est également appauvri. Lorsque les États-Unis importent un iPod de Chine, ils réimportent surtout une partie de leur propre valeur ajoutée plus un disque dur japonais et quelques composants taïwanais. Le déficit des États-Unis avec la Chine est alors surestimé (et celui avec le Japon, sous-estimé). Ces faux déséquilibres sont pourtant avancés comme une preuve de non réciprocité. Le déficit bilatéral des États-Unis avec la Chine pour les iPhones apparait ainsi dans les statistiques pour 1,9 milliard de dollars. Mais si on considère que derrière le iPhone se dissimule une multitude de composants venant d’autres pays ce déficit est réduit à …73 millions. Il passe à 685 millions avec le Japon et …341 millions avec l’Allemagne[6]!
Mais si cette nouvelle DIT a favorisé les profits plutôt que les travailleurs les moins qualifiés, la « désindustrialisation » des « vieux » pays industriels ne doit pas être surestimée non plus. Les grandes firmes multinationales « occidentales » ont conservé le contrôle de l’ensemble de la « chain value» industrielle et des profits. Ce qui pose problème est sans doute moins la délocalisation de l’assemblage du iPod que les marges colossale d’Apple. La nouvelle DIT n’a pas, pour l’instant, remis pas en cause l’ancien schéma « hétérodoxe », actualisée par la théorie de la croissance endogène, d’une spécialisation qui localiserait les activités à haute valeur ajoutée dans les pays industriels et cantonnerait les pays en développement dans les activités à faible valeur ajoutée. La nouvelle division internationale du travail a bien favorisé la délocalisation des activités intensives en main d’œuvre non ou moins qualifiée sans que, parallèlement, tous les ajustements aient pu se réaliser, notamment la reconversion des emplois vers des activités exportatrices ou non délocalisables. Elle a donc pesé sur la main d’œuvre moins qualifiée, en termes d’emplois et de salaires.
Le protectionnisme européen : remède pertinent ?
La carence du système d’information sur la mondialisation commerciale a des effets dévastateurs sur les débats et laisse la porte ouverte à des querelles idéologiques dont les termes ont été peu renouvelés depuis trois siècles, lorsque la critique libérale du mercantilisme par Hume, Montesquieu ou Adam Smith se confrontait à la résistance des courants « mercantilistes ». Ce débat a d’ailleurs plus souvent opposé la droite libérale à une droite « souverainiste » (mercantiliste, nationaliste) et auquel la gauche, héritière de Marx ou de Rosa Luxembourg, a souvent refusé de participer au nom d’un internationalisme qui voyait dans le protectionnisme le reflet des contradictions mêmes du capitalisme et de la rivalité entre puissances impérialistes. Il n’avait d’autre effet que mettre en opposition les classes ouvrières de chaque pays.
Les partisans d’un protectionnisme européen ont certes raison de chercher à lever le tabou, même si, en France, le débat sur l’opportunité du protectionnisme n’a jamais été fermé, loin de là (on pourrait citer depuis 40 ans une multitude de débats ouverts par des personnalités aussi éminentes que, par exemple, Jean-Marcel Jeanneney ou Maurice Allais). Mais ils ont tort d’y voir une solution au chômage, aux inégalités et à la baisse du pouvoir d’achat. L’Union européenne ne correspond pas à cette caricature de territoire naïvement ouvert à tous les vents de la concurrence internationale. L’Union Européenne a un système de normes sévères et couteuses à respecter (ce qui ne signifie pas quelques failles). Derrière l’Inde et à peu près au même niveau que les États-Unis, l’union Européenne est la troisième utilisatrice de droits antidumping, instrument de base pour se protéger des pratiques déloyales. L’agriculture européenne conserve une hyper-protection dans ses grandes productions et des tarifs élevés dans le secteur du textile-habillement. L’UE est parfois condamnée par l’OMC pour ne pas respecter ses règles.
Mais on remarquera que ces actions, qui marquent les limites du libre-échangisme européen, se heurtent elles-mêmes aux contradictions de la nouvelle DIT. L’Union européenne a certes imposé un droit antidumping sur les bicyclettes chinoises importées. Mais elle a dû exonérer les firmes européennes qui importaient les pièces détachées incorporées à leur production… Il existe dans les produits français importés de Chine une part de valeur ajoutée, et donc d’emploi, japonaise, allemande et, … française. Se protéger contre la Chine, s’est aussi se protéger contre ces pays et, parfois, contre soi-même. Pour certains produits importés, le protectionnisme pourrait davantage atteindre la valeur ajoutée – et donc l’emploi – du pays importateur que celle du pays exportateur : imagine-t-on les États-Unis taxer les importations d’iPod en provenance de Chine ou d’automobiles Ford assemblées dans les Maquiladoras mexicaines alors que l’essentiel de la valeur ajoutée du bien importé, donc de l’emploi, reste américain ? Même si on peut toujours déceler, ici ou là, quelques tentations protectionnistes, celles-ci sont restées très éloignées des réactions aux crises précédentes au premier rang desquelles la crise de 1929.
La part de la valeur ajoutée française, et donc d’emploi, qui pourrait être protégée (ce qui ne signifie pas « sauvée » comme le montre l’exemple de l’industrie textile) des pays à bas salaires est faible et doit être mise en balance avec les effets contre-productifs de ce protectionnisme. Les importations françaises représentent environ 20% du PIB dont une partie, d’ailleurs, « contient » de la valeur ajoutée française réimportée. Environ les deux tiers de notre commerce sont réalisés avec nos partenaires européens pour lesquels personne ne propose de mesures protectionnistes. Nos importations extra-européennes représentent donc environ 7% du PIB. Si on exclut les produits agricoles surprotégés, les produits « fatals » sans substituts dont les matières premières énergétiques et minières, les produits industriels qui ne sont pas ou plus produits en France et qui ne menacent plus l’emploi ou des biens d’équipement indispensables à la compétitivité de notre industrie, on se situe maintenant à un maximum de 2 ou 3 % de notre PIB, dont une partie en provenance de pays ayant des coûts salariaux aussi ou plus élevés que les nôtres. Au final, la protection à destination des pays ciblés, n’agirait sans doute que pour moins de 1% de notre PIB … en se souvenant qu’importer un iPhone « made in China », c’est d’abord importer des biens et services américains, japonais et…allemands. Pour que la protection procure alors un gain net positif, il faudrait qu’elle compense les pertes associées: baisse de nos exportations dues aux mesures de rétorsion des autres pays, à la chute des exportations de produits et services intermédiaires que nous réimportons sous forme de produits finals. A ces effets sectoriels négatifs sur le PIB doit s’ajouter la baisse du pouvoir d’achat dû au renchérissement des produits importés et qui pèsera sur la demande, avec une éventuelle compensation par des hausses salariales qui, à leur tour pèseront sur la compétitivité sans améliorer pour autant la situation des travailleurs. On voit donc, qu’indépendamment même des questions politiques qui seraient soulevées, le bilan économique final du protectionnisme risque fort d’être négatif, y compris relativement aux buts légitimes recherchés de sauvegarde de l’emploi et du pouvoir d’achat. Si la mondialisation commerciale doit être mieux maitrisée, le protectionnisme n’est pas, aujourd’hui, le bon instrument.
La mondialisation commerciale a certes bouleversé la DIT, mais il n’est pas clair qu’elle ait rendu les économies plus dépendantes du commerce international. Ce doute ne signifie pas que la mondialisation commerciale n’ait pas impliqué des ajustements négatifs en termes d’emploi ou de salaires. Le caractère contre-productif d’un protectionnisme européen ne signifie pas l’absence de marge de main d’œuvre. Un des problèmes de la France a sans doute été sa difficulté à dégager un nombre suffisant de PME« compétitives », bien intégrées dans la chain-value et bénéficiant d’une position forte sur leur « niche ». La mondialisation de l’industrie française s’est davantage réalisée par les plus grandes firmes conquises par l’offshoring et beaucoup moins par la consolidation des PME dans un processus de production globalisé. Cette meilleure insertion des firmes françaises, et notamment des firmes de taille moyenne, dans la nouvelle DIT, passe par le levier de l’innovation, de la formation, de la fiscalité. On peut regretter aussi la relative timidité de l’Union européenne dans la régulation du commerce internationale. Dans ses accords commerciaux, elle est ainsi moins exigeante que les États-Unis ou le Canada dans le respect des droits des travailleurs, pas toujours bien respectés, notamment dans les « Export Processing Zones » qui se trouvent des acteurs majeurs de la nouvelle division internationale « verticale » du travail.
[1] Pour une critique des indicateurs d’ouverture commerciale voir Jean-Marc Siroën, 2004, « L’international n’est pas le global. Pour un usage raisonné du concept de globalisation », Revue d’Économie Politique, 114 (6), novembre-décembre, p. 681-698
[2]Pour le Boeing 787 Dreamliner, voir WTO et IDE Jetro (2011), Trade Patterns and global value chains in East Asia: From trade in goods to trade in tasks.
[3]Voir par exemple pour l’iPod, Jason Dedrick, Kenneth L. Kraemer and Greg Linden, 2009, “Who Profits from Innovation in Global Value Chains? A Study of the iPod and notebook PCs”et “Who Captures Value in a Global Innovation System? The case of Apple’s iPod”
[4] Certains économistes estiment que le contenu en importations des exportations françaises était d’environ 25% en 2004. Non seulement, il a dû augmenter depuis, mais la méthode sous-estime cette part en supposant que le contenu en importations est de même nature pour les produits exportés que pour les produits destinés au marché intérieur. Voir G. Daudin, Ch. Rifflart et D.Schweisguth, 2009. « Who produces for whom in the world economy?, » Documents de Travail de l’OFCE 2009-18.
[5]Voir par exemple la synthèse de Andreas Maurer et Christophe Degain, 2010, “Globalization and trade flows: what you see is not what you get!”, WTO, ERSD-2010-12, June 2010. Consulter également le site de l’OMC.
[6]Voir WTO et IDE Jetro (2011),op.cit.
Jean-Marc Siroën

