Alain Bergounioux est directeur de la Revue socialiste
Cela est suffisant pour tordre le cou à l’idée règne de la « dépolitisation ». Il y a, dans notre société, à la fois, de la défiance vis-à-vis de la politique mais également une forte attente qui s’exprime lorsqu’elle le peut. Encore faut-il que la politique offre une occasion de l’estimer. Ce fut justement le cas. Car, il s’agissait de faire de vrais choix. Certes, nous vivons dans une démocratie médiatique. Et la personnalisation est une donnée, que l’on peut condamner, quand elle tourne à la « peopolisation », mais qui ne date pas d’hier et qui touche toutes les sociétés démocratiques modernes. Or, il y avait un contenu politique réel dans ces élections primaires et des points de vue différents se sont confrontés sur des thèmes importants. Jusqu’à présent, pour beaucoup d’électeurs, entendre dire que le Parti socialiste était « un parti de débats » sonnait comme une abstraction. C’est désormais concret. Et ils ont pu accompagner, à partir d’analyses et de jugements divers, ce qui est une des fonctions majeures d’un parti politique de gouvernement : trouver les voies d’un projet politique qui, à partir d’aspirations et d’intérêts souvent contradictoires, dégage des lignes de force.
Le moment que nous avons vécu apporte aussi une réponse à une question que nous nous sommes posée avant d’adopter ce processus. Quel sera demain le rôle du Parti socialiste ? Sera-ce « la fin du parti militant » comme l’affirment les critiques[1]. En fait, la question de la rénovation de notre parti se pose déjà depuis de nombreuses années. Nous avons connu une évolution préoccupante avec la difficulté d’élargir et de diversifier notre assise militante et sociale. Le fait que le Parti socialiste soit un grand parti d’élus, à tous les niveaux de la vie démocratique, est évidemment un atout dans le rapport à la population. Mais cela induit aussi inévitablement une professionnalisation de la politique et ne protège pas de la sclérose.
Dans les dernières années, des adaptations ont été mises en œuvre pour revivifier le parti. Il ne faut pas les sous-estimer. La parité hommes-femmes dans les fonctions partisanes et électives devient une réalité de plus en plus fréquente. Les votes militants s’appliquent également à davantage d’occasions. L’élection du Premier secrétaire et des premiers secrétaires fédéraux ne date que de 1995. Les élections primaires s’inscrivent ainsi dans une tendance générale. Un parti socialiste aujourd’hui qui se veut populaire (et qui ne l’est pas assez…) ne peut pas vivre roulé en boule sur lui-même dans une société qui a été bouleversée par rapport aux conditions de sa naissance. Les élections primaires sont une forme nouvelle de mobilisation politique. Les militants partagent le choix de leur candidat aux élections présidentielles, mais ils sont au cœur de l’organisation de cette consultation, qui permet de tisser des liens politiques multiples, sans doute intermittents, mais nombreux et diversifiés dans chaque commune, grande ou petite.
Bien sûr, de véritables enseignements ne pourront être tirés que dans la durée avec la régularité acquise de cette forme de mobilisation politique. Mais son succès présent traduit une aspiration démocratique réelle. L’individualisation de nos sociétés ne conduit pas au retrait pur et simple dans la vie privée. L’engagement politique est plus irrégulier et se porte davantage sur des causes spécifiques. Cela peut ne pas être un problème pour de petits partis « thématiques ». Mais cela en est un pour les partis « généralistes », comme le nôtre, qui ont une vocation gouvernementale. L’idée qu’ils ne peuvent être que des partis d’électeurs autour d’un petit nombre de « professionnels » de la politique est erronée. Un parti de gauche doit être dans la société. Les modalités anciennes de présence ne suffisent plus. Les élections primaires ouvertes ne sont pas une panacée, et n’apportent pas de réponses aux défis de la mise en œuvre des projets politiques. Mais elles sont une manière de vivifier notre démocratie. Et, elles nous créent une obligation (quasi) morale de réussir notre campagne pour 2012, les citoyens qui sont venus voter dans nos primaires le comprennent bien ainsi…
[1] Pour cette thèse, voir Rémi Lefebvre, « Les primaires socialistes – La fin du parti militant », Raisons d’agir, 2011. Pour une analyse différente, voir Alain Bergounioux, « Primaires or not Primaires ? », Pouvoirs, n°138, septembre 2011.
Alain Bergounioux


