Daniel Vasseur est économiste
« Si les libre-échangistes ne peuvent pas comprendre comment un pays peut s’enrichir aux dépens des autres, nous ne devons pas en être étonnés, puisque ces mêmes messieurs ne veulent pas non plus comprendre comment, à l’intérieur d’un pays, une classe peut s’enrichir aux dépens d’une autre classe. »
« Pour nous résumer : dans l’état actuel de la société, qu’est-ce donc que le libre-échange : C’est la liberté du capital ».
K. Marx, discours sur la question du libre-échange, publié en annexe de Misère de la philosophie
Un spectre hante l’Europe : le spectre du protectionnisme. Même si on l’évoque encore principalement pour en dénoncer les « dangers », même s’il a bien plus de contempteurs que d’avocats dans les media, il n’est plus un sujet « tabou ». Des observateurs, des acteurs économiques et politiques s’y rallient même de manière inattendue, en reniant d’anciennes convictions libre-échangistes, tels Valéry Giscard d’Estaing[1] ou Michel Rocard[2].
A contrario, le temps des prophètes de la mondialisation heureuse semble passé, et les partisans du libre-échange se trouvent de facto conduits à mettre davantage l’accent sur les risques du protectionnisme que sur les bienfaits constatés du commerce international. Dans l’opinion, cette nouvelle offre idéologique et politique fait son chemin. Selon un sondage réalisé par l’IFOP et publié en juin 2011, 72% des Français estiment que l’ouverture des frontières de la France a été une mauvaise chose pour les salariés et 65% considèrent qu’il faudrait augmenter les taxes sur les produits importés en provenance des pays émergents.
Le protectionnisme et ses ennemis ; positionnement d’un débat politique
Un thème qui s’est imposé dans le débat public…
La question du protectionnisme s’invite désormais régulièrement dans les discussions programmatiques qui précèdent les grandes échéances électorales. Alors qu’elles semblent aujourd’hui achopper sur le constat largement partagé de l’absence de « marges de manœuvre », du fait des contraintes budgétaires et de la globalisation, le protectionnisme peut apparaître comme le préalable de l’action publique, qu’il s’agisse de lancer une politique de réindustrialisation, de préserver les services publics, de consolider la protection sociale ou de rendre la fiscalité plus équitable. En effet, tout effort fait dans ces différentes directions, sans se prémunir de la concurrence livrée par des systèmes économiques, politiques et sociaux qui ne respectent pas les mêmes principes, ne risque-t-il pas d’être consenti en pure perte ? Les moyens de les financer ne viendraient-ils pas bientôt à manquer ? Dans ces conditions, une forme de protectionnisme n’est-il pas la condition de la reprise en main de notre destin, c’est-à-dire de la mise en œuvre d’un projet socialiste ? En particulier, la redistribution fiscale et sociale, qui occupe traditionnellement une place privilégiée dans les programmes socialistes et sociaux-démocrates, peuvent devenir suspects de n’être plus que des solutions palliatives, et en définitive inefficaces, à des maux qui se situent en amont, au cœur du système productif et au stade de la répartition de la valeur ajoutée. Quant à l’autre composante habituelle de ces programmes socialistes, à savoir le renforcement de la régulation internationale, notamment la primauté à instaurer des normes sociales et environnementales sur les règles de l’OMC etc… elle apparaît de plus en plus dérisoire, au vu de la réalité des négociations et de l’échec répété de toute velléité à cet égard. L’actualité peut fournir des illustrations à l’appui de nouvelles interrogations sur le modèle de développement de nos économies. Ainsi, les peuples grecs, espagnols et portugais viennent-ils de se réveiller après le long rêve d’une croissance fondée sur le tourisme et le bâtiment, d’une consommation entretenue non par la production et la distribution de revenus salariaux mais par l’endettement public ou privé, par la hausse supposée sans fin de la valeur des actifs financiers ou immobiliers …La France, lestée de lourds déficits publics et commerciaux, qui semble errer dans ses propres ruines industrielles ne commence-t-elle pas à leur ressembler ?
… mais un débat souvent caricatural
Comme le libre-échange, le protectionnisme a eu ses penseurs et compte des réussites incontestables. Le protectionnisme a des racines anciennes dans la pensée économique européenne, des mercantilistes à Friedrich List ou même dans une certaine mesure J.M. Keynes ainsi que dans la politique des Etats. En France, depuis Colbert, dont la stratégie a été indéniablement un succès (bien que le terme de « colbertisme » soit paradoxalement devenu un repoussoir), mais aussi en Allemagne, aux Etats-Unis et dans tous les pays émergents aujourd’hui. En vérité, il n’y a pas d’exemple de grande puissance industrielle qui ne se soit bâtie sans un certain protectionnisme. Toutefois, l’hégémonie d’une certaine doxa libérale, dans l’enseignement et l’analyse économique, fait qu’il constitue encore à l’heure actuelle un programme de recherche. Il existe une asymétrie entre, d’une part, les calculs savants des « gains à l’échange » liés aux différences de structure entre consommation et production dans chaque pays, qui sont monnaie commune (quoique purement théoriques), d’autre part, l’ignorance des pertes réelles dues à certains échanges commerciaux, du fait de conséquences durables sur le chômage, la qualité de l’emploi et du fait de la désagrégation de filières porteuses de gains de productivité comme d’une bonne spécialisation internationale à long terme. Il faudrait en particulier pouvoir mobiliser les abondantes ressources intellectuelles investies aujourd’hui dans le domaine de l’ « économie industrielle » et des structures de marché, au service d’une évaluation précise des effets de tarifs douaniers et d’écluses commerciales. Des ressources aujourd’hui entièrement utilisées au service de « modèles théoriques » fondés sur l’hypothèse d’équilibre de marché, dont découlent des raisonnements de plus en plus subtils mais aussi toujours plus éloignés de la réalité de l’économie et toujours plus prisonnières d’un cadre de pensée bien particulier.
Le manque de substrat scientifique à la querelle du protectionnisme favorise des approches extrêmement idéologiques, pour ne pas dire caricaturales. « L’économie est mondialisée ; on ne peut rien y faire. Le protectionnisme priverait nos entreprises de produits importés dont elles ont besoin pour produire et exporter. Il nous attirerait des mesures de rétorsion. On ne peut remplacer ce qui a disparu et il faut plutôt privilégier la montée en gamme de notre production etc.». S’ensuit en général un parallèle avec l’URSS, l’Albanie, ou encore la Corée du Nord, ainsi qu’une dénonciation de tendances mortifères au repli sur soi par temps de difficultés. Comme souvent, la bataille pour l’interprétation du passé constitue un enjeu essentiel du présent et le protectionnisme se trouve accusé, en particulier, d’avoir aggravé la crise des années 1930.
A cette caricature, on peut opposer une autre, celle qui fait des partisans du libre-échange les docteurs Pangloss de la mondialisation libérale ou les idiots utiles des concurrents de l’Europe. Déficits commerciaux, désindustrialisation, chômage, multiplication des petits boulots précaires et mal payés, désespérance sociale, accroissement des inégalités, montée inéluctable du populisme…tout va mal, mais il n’y aurait rien à faire. Pire, il faudrait surtout ne rien faire. En effet, ces difficultés seraient secondaires et temporaires ; elles ne constitueraient qu’un moment d’un grand plan de l’univers, un moment pénible mais nécessaire au service d’un objectif supérieur : le développement des pays émergents, une nouvelle répartition internationale du travail plus efficace, tout cela dans l’intérêt de tous à long terme etc… Pourtant, on ne voit point de montée en gamme de nos économies ; à l’inverse, nos pays se trouvent de plus en plus concurrencés dans les secteurs à forte valeur ajoutée et certains Etats parmi les plus avancés, comme les Etats-Unis accusent maintenant un déficit commercial sur ces segments.
L’impopularité croissante de l’ouverture des marchés dans l’opinion publique, bien au-delà de la France désormais, agace une partie des classes dirigeantes. Elle l’attribue à un manque de compréhension des mécanismes économiques par les hommes et les femmes du commun, ce qui paraît parfois la conforter dans son sentiment supériorité. Mais jamais l’enseignement de l’économie n’abolira la misère sociale. On pourrait se demander s’il ne faudrait pas davantage écouter le « peuple » qui, subissant de plein fouet les conséquences de la mondialisation perçoit certains phénomènes, perçoit certaines réalités pouvant échapper à des observateurs plus lointains ? D’ailleurs, quand bien même la vision du monde libérale était avérée, pourrait-on pour autant demander aux plus défavorisés de se sacrifier pour plus malheureux qu’eux à l’autre bout de monde ? On peut difficilement fonder un mouvement social progressiste sur un tel universalisme abstrait. Dans un tel cas de figure, les forces de gauche se trouveraient dans une impasse politique.
Un protectionnisme « intelligent »
Un protectionnisme lucide et moderne ne consisterait naturellement pas à construire des « murailles de Chine », ni à prendre des mesures qui deviendraient des handicaps pour l’économie européenne ou nationale. Il ne s’agit pas de se priver de composants ou de matières premières indispensables. Ce protectionnisme ne serait pas aveugle mais s’appuierait sur une vision précise de nos intérêts et de la concurrence déloyale à laquelle nous sommes soumis. Il s’agit de lutter contre le dumping commercial, monétaire, financier social et écologique, d’accompagner le renouveau de politiques industrielles en prenant à chaque fois les dispositions appropriées selon les pays d’origine, selon les secteurs et selon les moments. L’expertise économique, à laquelle il a été fait allusion plus haut, devra jouer tout son rôle car la méthode ne consiste pas à « fermer les frontières » mais à corriger et à canaliser un mouvement devenu fou. D’ailleurs, si des mesures unilatérales seront à l’évidence nécessaires, le moyen d’agir pourra consister aussi souvent que possible à négocier ou renégocier des accords commerciaux avec d’autres grands ensembles économiques, de manière à garantir qu’ils soient bel et bien mutuellement avantageux.
D’aucuns veulent opposer le protectionnisme « bête » (contre-productif) et « méchant » (nationaliste) à la régulation internationale. Cependant, ce protectionnisme intelligent constitue en définitive une forme de régulation, sans doute la seule possible aujourd’hui. Eriger des barrières tarifaires au niveau adapté permettrait de recréer les conditions dans lesquelles la liberté du commerce produit les effets favorables prévus par certaines théories. Pense-t-on avoir atteint un « optimum », une division internationale du travail pleinement satisfaisante, quand un pays accumule des excédents en réduisant une grande partie de sa main d’œuvre en esclavage, en étouffant toute liberté syndicale ou d’expression, en manipulant le taux de change de sa monnaie, en finançant ses exportations à perte, en pillant les droits de propriété intellectuels des entreprises étrangères, en détruisant son environnement et celui de toute la planète etc.? On taxerait les émissions de CO2 en Europe pour accélérer, en définitive, le remplacement de la production européenne par des importations non-taxées qui se traduisent par des émissions bien supérieures ? De manière apparemment paradoxale, on peut souvent conclure que le protectionnisme remédierait à des distorsions qui perturbent le bon fonctionnement des marchés.
Les effets d’une compétition internationale non-régulée.
Les ravages de la concurrence des pays à bas coûts
Alors qu’on a longtemps voulu relativiser la responsabilité des échanges avec les pays émergents dans la désindustrialisation de nos économies[1], de nouvelles études démontrent qu’ils ont joué un rôle important. Notamment, un document de travail de la DG Trésor l’évalue, sur la base d’une analyse économétrique, à 39% des emplois industriels détruits entre 1980 et 2007 (soit 740 000 sur 1,9 million), alors que l’effet des échanges avec les autres pays développés peut être considéré comme nul[2]. Elles tendent également à indiquer que ce phénomène s’aggrave, concomitamment à la forte croissance des importations en provenance de ces Etats. Important à l’échelle de tout un pays, ce qui veut dire catastrophique dans plus d’un bassin d’emplois considéré en particulier. Encore n’appréhende-t-on pas, par cette approche, la pression exercée sur les salaires et les conditions de travail des salariés les moins qualifiés, dans l’industrie et par contrecoup dans toute l’économie. Pour sauver son emploi, ou en trouver un, il faut accepter de plus en plus souvent des rémunérations dégradées, des horaires atypiques, un statut plus précaire etc…
Il faut nécessairement se concentrer sur le cas de la Chine dont les méthodes radicales et le potentiel démographique bouleversent la donne mondiale pour les décennies à venir. Une politique « mercantiliste » c’est-à-dire toute entière tournée vers l’accumulation d’excédents extérieurs, s’avérait déjà nocive pour nos économies quand elle était le fait de quelques « dragons asiatiques ». Pratiquée à l’échelle d’un Etat dictatorial d’1,3 milliard d’habitants comme la Chine, elle peut devenir mortelle. Entre le début des années 2000 et aujourd’hui, le déficit commercial de l’Union européenne vis-à-vis de la Chine a bondi d’une quarantaine de milliard d’euros à plus de 150. Elle est son premier fournisseur mais seulement son troisième client. Dans le cas de la France, alors que nos échanges étaient presqu’à l’équilibre avec la Chine au début de la décennie, nos importations en provenance de ce pays excèdent en 2010, nos exportations vers celui-ci de 20 Md d’euros, soit plus de 40% de notre déficit extérieur. En une décennie, la part du marché mondial détenue par les exportateurs chinois est passée de 3% à 12% tandis que celle de la zone euro reculait de 3 points et celle de la France de 2 points (de 6,5% à 4,5%) : notre pays est un des principaux perdants, en Europe, de la montée en puissance de la Chine.
Un modèle de développement fondé sur l’oppression
Ces tendances ne doivent rien à une « logique de marché » mais tout à une politique volontariste menée avec constance, voire avec acharnement par les hiérarques chinois, de substitution de la production nationale aux importations (s’accompagnant de nombreuses mesures protectionnistes) et de promotion des exportations (la Chine n’étant, par exemple, tenue par aucune limitation en matière de crédits à l’exportation, contrairement à nous). C’est que la Chine, à rebours de l’image que l’on s’en fait parfois, reste une économie centralisée, fondée sur la symbiose entre Etat, collectivité locales, banques et grandes entreprises publiques qui bénéficient d’un accès privilégié au crédit et aux ressources nationales. De leur côté, les « joint-ventures » créées avec des investisseurs étrangers demeurent étroitement contrôlées par le pouvoir. Tous les moyens sont bons pour assurer la compétitivité de l’industrie chinoise. Les salaires augmentent moins vite que la productivité, de sorte que leur part dans la valeur ajoutée n’est que de 40%, contre 60 à 70% dans nos pays, et qu’elle diminue, puisqu’elle dépassait 50% il y a dix ans ! Dans ces conditions, l’épargne des entreprises, des nouveaux riches et même des ménages les plus modestes, privés d’une protection sociale décente, atteint des proportions sans commune mesure dans le monde : la part de la consommation dans le PIB a reculé de 45% à 35% en 10 ans ! Cette situation a quelque chose d’absurde ; en bonne théorie, un pays émergent en croissance rapide devrait consommer et investir davantage qu’il n’épargne, c’est-à-dire accumuler temporairement des déficits extérieurs, parce qu’il a d’énormes besoins à court terme et tous les moyens de rembourser ses emprunts à long terme…
Ces caractéristiques aberrantes de l’économie chinoise s’expliquent par une exploitation forcenée de la main d’œuvre. La Chine applique des méthodes comparables à celle de l’Europe à l’époque de la révolution industrielle au XIXème siècle. Ainsi le système du « hukou » ou passeport intérieur, qui rappelle les livrets ouvriers d’autrefois, a pour fonction de réduire les travailleurs migrants, venus chercher du travail dans les zones côtières, à la condition de citoyens de seconde zone, bien obligés d’accepter les emplois qu’on leur offre. Le développement d’une « classe moyenne », au mode de vie et de pensée « occidental » ne doit pas faire illusion. Certes, il faut des cadres motivés et ouverts sur le monde pour promouvoir une croissance fondée sur les exportations, mais la grande majorité des salariés chinois ne profite guère de la croissance de leur pays. Si l’augmentation des prix alimentaires et des logements a provoqué, à la fin de 2010, des émeutes de salariés, c’est bien la preuve qu’ils se maintiennent à peine au-dessus du minimum vital…
Après le dumping salarial, le dumping environnemental. Non seulement la Chine ne taxe pas comme nous la consommation d’énergie, mais bien elle… la subventionne ou maintient son prix à un niveau artificiellement bas. Dumping monétaire bien sûr : le congrès américain estime à 27% la sous-évaluation du yuan. Au moins les Etats-Unis ont-ils tapé du poing sur la table de sorte que la parité yuan-dollar s’est quelque peu rééquilibrée – mais aux dépens de l’euro. Celui-ci n’ayant pas suivi le mouvement, est resté stable vis-à-vis du yuan et s’est donc apprécié vis-à-vis du dollar ! Il semble pour le moins hasardeux de miser sur une réorientation de la croissance chinoise, au profit de la consommation intérieure et de vouloir se rassurer en se disant qu’on n’en voit encore aucun signe mais il s’agit d’un processus long, ne faisant que commencer etc. Les déséquilibres intérieurs comme extérieurs ne se résorbent pas (excédent commercial supérieur à 10% du PIB, investissement continuant à croître plus fortement que la consommation, déséquilibre croissant entre industrie et services…). Les autorités, confrontées à la menace d’un ralentissement de la croissance et aux tensions sociales, réagissent spontanément en faisant tout leur possible pour renforcer encore la compétitivité de l’économie chinoise et le secteur exportateur – tout en ajoutant quelques bonnes paroles sur son nécessaire « rééquilibrage ». Pourquoi la classe dirigeante de ce pays renoncerait-elle à un modèle de développement qui marche si bien – pour elle ? Elle a une vision claire de ses intérêts et elle les défend, contrairement à l’Europe qui fait confiance aux « marchés » (c’est plus confortable intellectuellement et politiquement) et veut se persuader que la Chine va devenir un Etat « normal » avant tout soucieux du bien-être de ses habitants, singulièrement des plus faibles… L’idée que le Chine va se « normaliser » et que la hausse des salaires changera bientôt la donne internationale repose sur une foi bien naïve dans la logique du développement capitaliste, minorant le rôle des luttes sociales et politiques, alors que le contexte chinois apparaît bien particulier et n’est guère comparable à la France des « trente glorieuses », par exemple. Les réserves de main d’œuvre font que cette « période de transition », s’il ne s’agissait que de cela (c’est-à-dire dans le meilleur des cas), risque d’être assez longue pour créer des dégâts profonds et irréversibles dans un Etat de taille modeste comme le nôtre…
La crise mondiale actuelle comme crise de surproduction due à la stratégie de développement de certains pays émergents
Au final, on pourrait résumer la situation de l’économie mondiale en disant le mode de développement actuel des pays émergents se traduit par un déséquilibre dans le rapport de force entre travail et capital à l’échelle planétaire. Partout, la part de la valeur ajoutée revenant aux salariés régresse, au Nord sous l’effet de la concurrence d’une main d’oeuvre à bon marché au Sud, au Sud, parce que la rémunération des travailleurs ne progresse pas du même pas que leur productivité. Ces surprofits prennent la forme de marges colossales pour les entrepreneurs du Sud, les multinationales du Nord qui délocalisent et le secteur de la distribution de nos pays qui ne répercute au consommateur qu’une partie de la baisse de ses coûts d’approvisionnement. Il s’ensuit un accroissement des inégalités internes à chaque Etat dont l’histoire a peu d’exemple, se manifestant par exemple par le développement d’une consommation ostentatoire et une grande prospérité de l’industrie du luxe, au Nord comme au Sud. Surtout, cette situation se traduit par un « surplomb d’épargne » et une accumulation de capital à valoriser qui circule à grande vitesse dans la planète financière, en quête de placements, et crée une grande instabilité financière. Globalement, il trouve à s’investir dans la dette publique et privée qui augmente fortement au Nord, pour suppléer au manque de revenus salariaux. On soutient la consommation à crédit.
Comme on le voit, le déséquilibre né dans les rapports entre capital et travail entraîne des déséquilibres macro-économiques, entre épargne et consommation, entre Etats structurellement importateurs et exportateurs, puis des déséquilibres financiers, ces différents déséquilibres « faisant système » d’où une forme de cohérence et une certaine durabilité mais ils devaient tôt ou tard se solder par une crise. Ceci aura pris une dizaine d’années. A cet égard, la crise des « subprimes » n’a constitué qu’un facteur déclenchant, ce qui explique l’impuissance des économies développées à redémarrer, alors qu’elles avaient su surmonter et effacer rapidement les récessions du début des années 1990 et du tournant des années 2000. En fin de compte, le monde est confronté à une crise globale de surproduction ou de sous-consommation en tout point comparable à celle des années 1930 mais cette fois-ci, le commerce international en a été un rouage essentiel.
Dans ce contexte, le protectionnisme s’attaque à la racine des difficultés. Au Nord, il permettrait d’enclencher un processus de réindustrialisation et favoriserait le travail au détriment du capital, les salariés aux dépens des employeurs, d’où un accroissement de la production et de la part qui revient aux classes moyennes et populaires. Production, revenus et consommation formeraient à nouveau le cercle vertueux d’une croissance équilibrée et auto-entretenue. Au Sud, la remise en cause du modèle exportateur ne peut que conduire la Chine, notamment, à privilégier le développement de son marché intérieur, pour le plus grand bénéfice de ses salariés, éventuellement après une crise économique et sociale car on conçoit difficilement un tel changement sans de violentes secousses. En ce sens, il s’agit d’un « protectionnisme altruiste ». Au final, on peut aussi parler d’une « solution protectionniste », et non plus d’une « tentation protectionniste », comme il est de coutume, puisqu’il s’agit non d’un réflexe national mais d’une stratégie de croissance à l’échelle de planète. Une solution non-négociée, certes, mais parce qu’il n’y a rien à négocier.
Un protectionnisme souhaitable et réalisable.
Les différentes formes que pourrait prendre ce protectionnisme raisonné :
- la possibilité de prendre des mesures ciblées de protection commerciale, pour préserver nos industries et permettre le développement de secteurs d’avenir, de préférence à l’échelle de l’Union, par le biais du tarif extérieur commun et des normes techniques ;
- la faculté d’imposer des sanctions économiques aux entreprises qui délocalisent leur production et leur emploi tout en voulant continuer à profiter de nos marchés à fort pouvoir d’achat ;
- une défense de la valeur ajoutée européenne par le biais d’un « Buy European act », similaire au « Buy American act », réservant les marchés publics du continent aux entreprises européennes ou à des joint-ventures qui fabriquent leurs produits sur notre sol ;[3]
- la mise en œuvre d’une véritable politique de change au service des économies européennes, l’euro étant le bien commun de tous les pays de la zone et non l’héritier du deutsche mark. Cela signifie la fin de (au mieux) la « non-politique de change » actuelle, ou (au pire) de l’ « euro fort », la BCE ayant une préférence évidente pour un taux de change élevé qui limite le prix des importations et l’inflation ;
- une défense des fleurons industriels et des jeunes pousses les plus prometteuses de l’Union, au moyen d’un contrôle des prises de participation capitalistiques par des acteurs extra-communautaires (protectionnisme financier). L’objectif est de protéger nos savoir-faire, nos centres de décision et de recherche, nos emplois les plus qualifiés – et plus généralement la cohérence de nos filières et l’efficacité de nos politiques industrielles, la qualité de notre insertion de notre économie dans le commerce mondial et notre avenir en tant que Nation. Il ne faut pas laisser les « hedge fund » et les « fonds souverains » du monde entier venir faire leur marché en Europe, dépecer nos entreprises les plus compétitives, racheter nos « start ups », désarticuler nos filières industrielles et s’approprier le fruit des efforts collectifs consentis pour les développer (subventions publiques, recherche universitaire, système de formation…). C’est d’autant plus nécessaire que les Européens n’ont généralement pas droit à la réciprocité en la matière. Pourquoi pas une « golden share européenne »?;
- une réorientation de la politique de la concurrence européenne, qui permette la constitution de champions européens aptes à faire face à la concurrence mondiale. Au lieu de cela, certaines décisions de la Commission ont fait un tort considérable à l’industrie européenne en interdisant des rapprochements et donc en facilitant le rachat des entreprises européennes concernées par des groupes extra-européens. Tel fut le cas de Péchiney après le rejet en 2003 de la fusion Alcan-Algroup-Péchiney, qui devait se faire dans les meilleurs conditions pour Péchiney, en raison du risque d’atteinte à la concurrence sur le marché intérieur…Aujourd’hui, Pechiney n’existe plus vraiment et ce qui en reste dépend d’un fond d’investissement américain (Appolo)…De même, le contrôle étroit et même restrictif que la Commission européenne exerce sur les aides d’Etat devrait être revu car elles constituent un des principaux vecteurs d’une politique de réindustrialisation.
Contrairement à ce que beaucoup croient, les Etats disposent de nombreux moyens d’action. Les grandes entreprises, même internationalisées – voire parce qu’elles le sont – ont besoin d’une forme de « parrainage politique », de pouvoir compter sur un Etat d’origine, pour nouer des partenariats en matière de recherche et d’innovation, pour défendre ses intérêts dans les enceintes multilatérales et sur les marchés les plus « exotiques », comme ultime recours en cas de crise etc. Contrairement à ce que beaucoup croient aussi, le commerce mondial n’est pas un « mouvement brownien » d’atomes économiques qu’il apparaîtrait vain de vouloir suivre et contrôler. Le commerce intra-firme représente ainsi la moitié des échanges mondiaux ; ce dernier résulte donc largement de décisions de localisation des activités prises au sein de grandes entreprises. Il s’agit donc de bien se faire entendre d’elles. De même, la complexité et l’intrication des échanges ne rendent pas impossibles de tels dispositifs protectionnistes ou dangereux pour nos propres entreprises (dans la mesure où certaines sont étroitement dépendantes de certaines importations). Il suffit de renverser la charge de la preuve : à l’exportateur de démontrer que ses articles n’ont pas été entièrement produits dans un Etat concernés par nos droits de douane ou qu’ils l’ont été dans des conditions garantissant une bonne couverture des coûts sociaux et environnementaux. Par ailleurs, une fois les paramètres convenablement fixés, il n’y a pas de risque de défavoriser les entreprises françaises ou européennes sur notre marché puisqu’on taxerait aussi bien les intrants importés dont ils ont besoin que les produits finaux importés qui viennent les concurrencer.
Enfin, certains contre-arguments confinent à la théorisation de l’impuissance. A quoi bon se protéger si nous sommes désormais incapables remplacer les importations par de la production nationale ou européenne ? entend-on parfois. C’est partir perdant d’avance. Les mêmes iront-ils jusqu’à suggérer de prendre un peu de poison pour mourir plus confortablement ? Cet argument, à caractère purement statique, est significatif d’un certain épuisement du paradigme néo-libéral : espère-t-on sérieusement que les emplois de demain naîtront du seul fonctionnement des marchés ou d’inoffensives « politiques d’environnement » ? Une politique de réindustrialisation est nécessaire et elle appelle une protection de nos marchés sans laquelle on ne ferait que labourer la mer. Ainsi, grâce à une politique volontariste et protectionniste, l’Argentine a réussi à recréer de toutes pièces une industrie du jouet national, la part de marché de la production locale y passant de 5% à 30% en quelques années.
Ce protectionnisme pourrait avoir une dimension défensive ou offensive.
Une dimension défensive, en particulier dans le secteur automobile, qui a longtemps constitué un des points forts de la valeur ajoutée nationale. On sait bien qu’une partie importante de la dégradation de notre commerce extérieur dans les années 2000 tient aux délocalisations décidées par Renault et Peugeot. Ils ont même souvent obligé leurs sous-traitants à les suivre à l’étranger ! Entre la fin des années 1990 et la fin des années 2000, la production des constructeurs automobile français sur notre sol s’est réduite d’un tiers, alors qu’ils maintenaient leurs parts du marché national (au-dessus de 50%) et que le nombre d’immatriculations s’y stabilisait[4]. Le solde des échanges dans ce secteur, encore largement excédentaire en 2004 (+13,1 Md d’euros) est devenu déficitaire (-4,4 Md en 2009). Cette évolution a contribué pour près de la moitié à la dégradation de notre balance commerciale en produits manufacturés. Dans le même temps, les constructeurs français ont obtenu un soutien d’une ampleur exceptionnelle de la part des pouvoirs publics nationaux. Ils leur ont sauvé la vie au plus fort de la crise, en 2008/2009, en leur consentant un prêt de 6 Md d’euros et en mettant en œuvre une prime à la casse dont ils devaient être et ont bien été les principaux bénéficiaires.
L’heure n’est plus aux demi-mesures, à l’image des convocations des chefs d’entreprises concernés dans le bureau du Président de la République, à chaque rumeur de fermeture de site de production. On ne peut pas appeler cela une « politique industrielle »… L’Etat actionnaire ou apporteur de subventions et autres crédits d’impôt doit imposer aux firmes une stratégie et des engagements précis de redéveloppement de la production sur le territoire national. Dans le même temps, on doit compenser par des droits de douane adaptés le dumping fiscal et/ou social pratiqué par certains de nos concurrents, c’est-à-dire les différences de coûts que ne justifient pas les écarts de développement entre pays. Il faut agir vite ; une fois la base productive disparue, il deviendra difficile de la reconstituer. Il ne s’agit en l’occurrence que de faire la même chose qu’un autre pays développé, le Japon, qui interdit de facto les importations d’automobiles sur son territoire. Manifestement, son industrie ne s’en porte que mieux et n’en est pas moins internationalisée…
Une dimension offensive, par exemple, dans le secteur des énergies vertes, où la France, malgré son potentiel scientifique et industriel, a pris un retard qui risque de devenir définitif si on laisse les importations tuer au berceau nos industries naissantes. Allons-nous « verdir » nos modes de vie et de production en recourant massivement à des produits made in China ? Il y aurait là, en particulier, les bases d’un grand projet industriel franco-allemand, la mutualisation des moyens de nos deux pays, en grande partie complémentaires, permettant de viser un leadership mondial, à l’image de ce qui a été accompli avec Airbus.
Des politiques dont il existe déjà des exemples de réussite
Le monde actuel offre de nombreux exemples d’une combinaison réussie d’une politique de (ré-)industrialisation et d’une protection des marchés nationaux. On peut prendre celui de l’Afrique du Sud. Autrefois, dotée d’une industrie puissante (l’isolement diplomatique contraignant ce pays à une forme d’autosuffisance), elle a traversé une grave crise après avoir libéralisé l’accès à son marché et privatisé ses entreprises stratégiques. Aussi a-t-elle élaboré un nouveau cadre de politique industriel qui articule tout à la fois, de manière très intéressante : 1) l’identification de secteurs économiques prioritaires, notamment dans une optique de spécialisation (un pays de taille moyenne ne peut tout faire) mais aussi de diversification et de renforcement à long terme du tissu productif (on ne peut se contenter de défendre ses points forts traditionnels). Ainsi un programme de développement de la production automobile, a-t-il fixé l’objectif d’1,2 million de véhicules à l’horizon de 2020 et d’un accroissement du taux d’intégration local de 35 % à plus de 70 % sur la même période. 2) l’ajustement des tarifs douaniers en fonction de ces politiques sectorielles, en veillant à la cohérence entre droits applicables aux biens intermédiaires et aux produits finis, 3) la poursuite de l’intégration régionale avec les Etats voisins, politiques commerciale et industrielle prenant tout leur sens à l’échelle d’un ensemble économique suffisamment important.
Le Brésil s’est donné les moyens récemment de faire face à une forte augmentation des importations, détruisant tissu industriel et emplois dans le secteur de l’automobile, en décidant unilatéralement de taxer les véhicules dont le contenu national et régional (Mercosur), reste en-deçà de 65%. Cette mesure est ciblée sectoriellement mais aussi, en pratique, géographiquement. De manière plus large, un grand projet de développement économique, comme l’Europe en aurait besoin, « Brasil maior » (« Brésil plus grand ») combine, d’une part, la promotion de l’investissement, de la R&D et de l’innovation, assortie d’objectifs précis d’augmentation de leur part dans le PIB, d’autre part, une certaine préférence économique nationale, fondée sur des mesures anti-dumping, la règlementation des marchés publics et la politique de crédit des banques publiques. On a là un bon exemple de ce que peut être un « protectionnisme intelligent ».
Conclusion : quel compromis proposer aux Allemands ?
Car tout est là. Pour que l’Europe adopte ce projet, il faut d’abord convaincre nos partenaires allemands. Leurs excédents commerciaux signifient-ils que leurs intérêts diffèrent diamétralement des nôtres, ce qui rendrait tout espoir d’accord illusoire en la matière ? Deux observations à cet égard. D’abord, l’Allemagne devra se rendre compte tôt ou tard les limites de sa stratégie actuelle, qui en fait un peu la « Chine de l’Europe ». Sa performance économique apparaît en réalité médiocre : +1,1% de croissance annuelle entre 1996 et 2009, contre +1,7% pour l’ensemble de la zone euro. Certes, le rebond allemand en 2009 et 2010 a été impressionnant mais seulement à la hauteur de la chute constatée en 2008, plus forte qu’ailleurs. Son modèle social se délite. Le taux de pauvreté s’est remis à augmenter en Allemagne et se situe désormais au-dessus de la moyenne de l’OCDE. In fine, cette stratégie non-coopérative de désinflation compétitive fondée sur la déflation salariale (le salaire réel moyen a diminué de 2,5% entre 2000 et 2009) et la sous-consommation contraint ses concurrents à s’aligner sur ce modèle, ce qui la privera à terme de son efficacité. Ce scénario a déjà commencé à se réaliser. L’Allemagne devra donc s’interroger sur le maintien de cette stratégie et sur l’opportunité pour elle d’une meilleure prise en compte de l’intérêt de ses partenaires, en particulier dans la mise en œuvre d’une véritable politique commerciale européenne. Et ce d’autant plus qu’elle accuse, elle aussi, un déficit vis-à-vis de la Chine qui ne cesse de se creuser (près de 23 milliards d’euros en 2010).
Ensuite, il convient de mettre en balance le pré-requis non-négociable que constitue pour nous cette véritable politique commerciale européenne avec un certain nombre d’enjeux fondamentaux aux yeux des Allemands. A savoir : premièrement, la préservation de l’euro, celui-ci présentant d’énormes avantages pour l’Allemagne qui réalise 56% de ses excédents au sein de notre zone monétaire, secondement, le renoncement de notre part (à nous Français), à des mesures nationales de sauvegarde commerciale au sein de l’UE. Notre déficit bilatéral le plus important n’est-il pas avec l’Allemagne : 30 Md d’euros sur 50 Md en 2010, alors qu’il était presque nul en 2000 ?
En définitive, un argument pourrait emporter l’adhésion de nos partenaires. Il s’agit en effet, au travers de ce nouveau pacte fondateur de l’Union, de promouvoir un « patriotisme économique européen », pour le plus grand bien des peuples et des économies de l’Union mais aussi de l’idée européenne, qu’il faut revitaliser et réenchanter en lui redonnant son sens initial : une union sans cesse plus étroite fondée sur des solidarités de fait, alors que l’Europe d’aujourd’hui, un espace commercial sans identité ouvert à tous les vents, ne cesse d’éloigner les Européens les uns des autres. D’ailleurs, l’intégration commerciale de l’Union ne progresse plus depuis une vingtaine d’années…comme si les Européens n’avaient pas grand’chose à faire de plus ensemble ni à tirer d’eux-mêmes. Comme si, vieillis et fatigués, sans projet, ils devaient chercher à l’autre bout du monde la source de la croissance, chez les économies « jeunes et dynamiques ». A rebours, le retour à la régionalisation des échanges, qui s’amorce partout dans le monde, constitue la condition de l’approfondissement politique et social de la construction européenne. Revenir à l’esprit du traité de Rome de 1957 ne conduit pas à moins d’Europe mais à plus d’Europe, à une Europe plus unie, plus forte et plus consciente d’elle-même.
[1] En pointant d’autres facteurs comme les gains de productivité et la proportion croissante des services dans la consommation des ménages.
[2] Cf « La désindustrialisation en France », document de travail de la DG Trésor, juin 2010 – pages 30 et suivantes.
[3] A contrario, signalons que la Commission européenne n’a rien trouvé à redire lorsque une entreprise chinoise, Covec, a remporté en 2009 l’appel d’offres lancé par le gouvernement polonais pour la construction de l’autoroute Varsovie-Lodz, et ce, grâce à des subventions massives du ministère chinois de la construction…
[4] Voire, dans les deux cas, progressait temporairement grâce à des mesures comme la prime à la casse
[1] Les Echos du 29 mai 2011
[2] « Le libre-échange intégral est fini. Il a fait trop de dégâts ». Le Parisien du 6 avril 2011
Daniel Vasseur


