Jacques Sapir est économiste à l’EHESS. Il a notamment écrit La démondialisation, Le Seuil, 2011.
La revue socialiste : Quel bilan peut-on faire aujourd’hui du libre échange dans les évolutions de l’économie mondiale? Est-ce un handicap pour les économies des pays développés, un avantage pour les pays émergents? Comment expliquer qu’en Europe, certains pays paraissent en pâtir, comme la France, bien qu’elle soit la cinquième économie exportatrice du monde, et d’autres, non, comme l’Allemagne?
Jacques Sapir : Le bilan du libre-échange au sens strict est assez calamiteux. Rien ne prouve (et c’est un euphémisme) que la libéralisation des échanges ait favorisé la croissance. En fait, le seul cas où l’on peut démontrer que la libéralisation a bien induit une croissance est celui de la Chine. Mais il faudrait alors calculer ce qui a été détruit dans les autres pays. Les conséquences environnementales ont aussi été très sensibles avec une dégradation importante de la situation dans les pays dits « émergents » et dans les pays dits « sous-développés » par des transferts d’activités fortement polluantes qui n’ont pas été accompagnés de transferts de technologie (le cas du démantèlement des navires en Inde et au Bengladesh en est un exemple, du recyclage des téléphones portables aussi). Ceci explique pourquoi dans un certain nombre de pays en développement la richesse (calculée par le PIB par habitant) s’accroît, mais l’espérance de vie diminue ! Au-delà du discours traditionnel sur les limites de la notion de PIB (limites bien réelles), le véritable problème est que l’on voit se développer une couche de « super-riches » et un embryon de classes moyennes dans les pays en voie de développement. Cela explique pourquoi le PIB par habitant moyen s’accroît. Mais le PIB par habitant médian en règle générale ne s’accroît pas. La polarisation des revenus augmente de manière rapide avec le libre-échange.
En fait TOUS les pays connaissent, à un niveau ou à un autre, des problèmes du fait du libre-échange. Les Etats-Unis ont un déficit commercial qui a atteint 5% du PIB. L’Allemagne, que l’on présente comme l’un des « vainqueurs » de la mondialisation, a vu ces dernières années son excédent commercial hors de la zone Euro (et de l’Europe) s’effondrer. Aujourd’hui, l’Allemagne ne réalise que 20% de ses excédents hors de l’Europe, dont environ 13% aux Etats-Unis. Le commerce est déficitaire avec trois des BRIC (Chine, Inde et Russie). Ce sont les excédents réalisés sur l’Europe et la zone Euro (60% du total) qui permettent à ce pays de donner l’illusion d’une bonne performance à l’échelle mondiale. En fait, si l’on regarde hors de la zone Euro, la France réalise une performance peu différente de celle de l’Allemagne. On le voit, le libre-échange est un problème général, mais certains pays ont trouvé des systèmes qui leur permettent d’en masquer les effets en les reportant sur d’autres pays (comme l’Allemagne).
L. R. S. : Peut on réguler efficacement le commerce international? Est-il possible de faire entrer en compte les normes sociétales, concernant l’environnement, la santé, le droit des travailleurs, sans un consensus large entre les grands Etats? Est-il possible, alors, d’établir un « juste échange » comme le propose le projet du Parti socialiste? Peut-on le faire sans un équilibre entre les taux de change?
Jacques Sapir : La question n’est pas technique. Bien entendu on « peut » toujours imaginer une régulation internationale… C’est une question essentiellement politique. Croit-on qu’il soit possible de faire entrer les normes environnementales, sociétales et de droit du travail dans le commerce international par une négociation sans conditions ou au contraire par une négociation à partir de points de force, dont des mesures unilatérales ? En acceptant le principe de libre-échange comme base, nous nous sommes privés des points de force nécessaires pour faire aboutir une telle négociation. Il faut au contraire établir les bases de ce que pourraient être des droits compensatoires, en tenant compte de la productivité par branche et non par pays, mais aussi des caractéristiques de consommation d’énergie des différentes branches, qui sont loin d’être les mêmes. On aboutirait alors à un spectre général de droits de douanes différenciés par pays et par type de produits. Ce calcul n’est d’ailleurs pas difficile à faire et ne prendrait pas plus de deux semaines à une équipe travaillant au Ministère de l’Économie et des Finances. Il conviendrait alors d’entamer une négociation mais en précisant bien que si aucun accord n’est trouvé en 3 ou 6 mois, nous nous réservons de mettre en place de manière unilatérale ces droits de douane.
En fait, les mesures de rétorsion possibles sont assez limitées. Le commerce international combine largement les dimensions économiques et politiques. Aucun pays ne souhaite être confronté à un monopole. Quand vous n’avez que deux constructeurs mondiaux (dans l’aéronautique lourde, Airbus et Boeing), vous n’allez pas acheter des Boeing parce que l’un des pays du groupe Airbus vous taxe. Vous ne prendrez jamais le risque d’aboutir à un monopole. De plus, il est évident que les bases de la possible taxation sont établies de manière transparente et ne correspondent pas à une volonté de dégager un avantage économique particulier. Tout ceci m’amène à penser que des accords, soit avec des groupes de pays soit avec certains pays, seraient trouvés assez rapidement. Mais il faudra pour cela accepter un certain niveau d’affrontement verbal dans une période transitoire. Bien entendu, la question des taux de change interfère avec celle de la protection. Si le taux de change de l’Euro était de 1 pour 1,10 collars, le niveau des droits de douane serait plus faible. Ceci pose la question du rôle des marchés financiers dans la détermination des taux de change et du fait que l’équilibre technique que l’on peut constater pour certaines périodes sur ces marchés ne correspond en rien aux besoins structurels des économies.
L. R. S. : Quelles seraient les conditions pour établir un protectionnisme au niveau européen? Peut-on le faire autrement que de manière ciblée, compte tenu de la dispersion planétaire des chaînes de production? Une politique protectionniste nationale est-elle envisageable? Quels seraient ses effets?
Jacques Sapir : Un protectionnisme européen serait une des solutions idéales, mais à la condition de recréer des montants compensatoires entre pays de l’Union européenne. En effet, les phénomènes que l’on a décrits dans le commerce hors-Union européenne existent aussi dans le commerce intra-UE. Les investissements directs des grandes firmes transnationales ont permis à la productivité de ces pays de rattraper celle des pays du « cœur » historique de l’Europe, du moins dans certaines branches. Mais les salaires n’ont pas suivi. En Roumanie et en Slovaquie, ils sont le tiers des niveaux en France et en Allemagne. Comme nous ne pouvons pas forcer les gouvernements et les industriels de ces pays à augmenter les salaires, il faudrait instaurer une taxe, sur le modèle des montants compensatoires qui ont existé dans le marché commun dans les années soixante, pour compenser le surcroît de compétitivité engendré par la combinaison haute productivité et bas salaire.
Dans ces conditions, et si l’on se mettait d’accord sur des règles communes, effectivement un protectionnisme européen serait une solution élégante au problème que pose les hausses importantes de productivité que n’accompagnent pas des hausses équivalentes de salaires ou des mesures de protection sociale et environnementale. Mais, il convient d’éviter des discussions à n’en point finir. C’est là qu’un protectionnisme national a son rôle à jouer. Il ferait basculer le paradigme d’une logique « libre-échange, mais… » à une logique « protectionnisme, mais… ». Un protectionnisme à l’échelle nationale serait moins efficace qu’un protectionnisme européen (ou du moins mis en œuvre par certains pays du cœur historique de l’Europe). Mais, il serait infiniment plus efficace que le statu quo actuel. Dans mon esprit c’est un mécanisme pour déclencher une négociation, tout d’abord au sein de l’Union, puis de manière plus large. Avec des mesures protectionnistes prises unilatéralement vous plaidez saisi ! Mais, il faudrait que ces mesures soient prises de manière transparente pour que nos partenaires comprennent que ce que nous cherchons n’est pas une position d’avantage mais à combattre des déséquilibres existants. Des mesures protectionnistes auraient bien entendu pour effet de relocaliser sur le territoire national certaines activités. L’expérience montre que l’effet de relocalisation est très rapide. Mais, je le redis, c’est à une combinaison de mesures protectionnistes et de mesures concernant le taux de change qu’il faudrait procéder si nous voulons éviter de voir l’industrie française, et européennes, détruites par des pratiques de concurrence malsaines.
L. R. S. : Peut-on penser qu’il y a des liens entre la crise actuelle des dettes souveraines et les problèmes du libre-échange?
Jacques Sapir : C’est évident. Le libre-échange conduit à une pression directe et indirecte sur les revenus, réduisant (de manière relative ou absolue) la demande solvable dans nos pays. Comme l’Euro nous empêche de dévaluer, certains pays ont laissé augmenter l’endettement pour maintenir cette demande solvable. En Espagne et au Portugal, ce fut l’endettement des ménages et des entreprises, bien plus que l’endettement public. En Grèce, on a eu une politique fiscale laxiste du côté des recettes pour redonner de la demande solvable, mais au détriment de l’endettement public. En France, nous avons maintenu des dépenses publiques à un niveau élevé et dans le même temps nous avons cherché à compenser les pertes de compétitivité par des cadeaux fiscaux aux entreprises, conduisant là aussi à un endettement public qui augmente depuis de nombreuses années. La crise de la dette, dont la crise de la dette souveraine n’est que l’un des aspects, est en Europe comme aux Etats-Unis la réponse que l’on a historiquement trouvée à la rupture du compromis social qui s’était établi dans les années cinquante et soixante sur le partage de la valeur ajoutée entre profits et salaires. Et cette rupture est liée de manière décisive et indiscutable au processus d’ouverture des économies qui a commencé dès le début des années soixante-dix.
arnaud


