Le retour du Front national

Pascal Perrineau est Professeur des Universités à Sciences Po, Directeur du CEVIPOF, auteur de Le choix de Marianne. Pourquoi, pour qui votons-nous ?, Fayard, 2012.

La dernière élection présidentielle de 2007 avait marqué le début d’un processus de déclin électoral du Front national qui pouvait sembler irrésistible : après avoir rassemblé seulement 10,9% des électeurs au premier tour de l’élection présidentielle, Jean-Marie Le Pen voyait son parti, avec 4,4% des suffrages exprimés, s’effondrer aux élections législatives qui suivirent. Deux ans plus tard, et en dépit des effets de la crise économique et financière de l’automne 2008, les listes du Front national n’attiraient que 6,6% des voix aux élections européennes de juin 2009. Après un quart de siècle d’occupation tonitruante de la scène électorale, le

Front national pouvait donner l’impression de retourner à la marginalité qui avait longtemps été la sienne.

Et pourtant, dès les élections régionales de mars 2010, il montrait sa capacité à revenir dans le jeu électoral. Ses listes rassemblaient alors 9,2% des suffrages et doublaient peu ou prou le nombre d’électeurs qui étaient le leur neuf mois plus tôt. Ce regain électoral allait s’amplifier lors des élections cantonales de mars 2011 qui signifiaient le retour du Front national à son plus haut niveau : avec 15,1% des suffrages exprimés dans le pays et 19,2% dans l’ensemble des cantons où ils étaient présents, les candidats du Front national battaient leur record d’implantation électorale dans ces élections qui jusqu’alors ne leur étaient que peu favorables étant donné la forte dimension locale qu’elles comportent. L’ampleur de ce retour de faveurs électorales est telle que le scénario d’un « 21 avril 2002 » est à nouveau envisagé à l’horizon de l’élection présidentielle de 2012, d’autant plus que nombre de sondages d’intentions de vote annoncent une candidate du Front national, Marine Le Pen, à un haut niveau oscillant entre 16 et 21% des intentions de vote. Quelles sont les logiques qui ont organisé ce retour en force ? Y-a-t-il un nouveau Front national issu de la transmission du pouvoir qui a eu lieu, entre le père et la fille, lors du Congrès de Tours de janvier 2011 ? Que signifie, à quelques encablures du premier tour de l’élection présidentielle de 2012, ce haut niveau d’influence électorale de Marine Le Pen et quel en est le pouvoir perturbateur ?

Les logiques du « retour électoral ».

L’amplitude du mouvement de « retour électoral » du Front national est évidente lorsqu’on réinscrit la performance électorale des élections cantonales de mars 2011 dans la longue période. Dans l’ensemble des cantons renouvelables, le Front national a atteint 15,1% des suffrages soit un niveau jamais atteint dans la chaîne des élections cantonales auxquelles il participe depuis bientôt près de trente ans. Il atteint presque la barre des 20% dans les seuls cantons où il était présent et témoigne d’une forte capacité de progression d’un tour à l’autre puisqu’il  connaît une poussée de plus de dix points en moyenne dans les cantons où il était encore en lice au second tour. Neuf ans après le « choc de 2002 », le Front national a retrouvé une dynamique électorale certaine, très sensible dans sa capacité à reprendre pied dans les zones de force qui sont les siennes depuis plus de vingt-cinq ans. La reconquête  électorale est particulièrement vigoureuse sur toute la façade méditerranéenne, le long du sillon rhodanien, dans la grande périphérie parisienne, dans l’Est et dans le Nord. On retrouve ainsi tous les bastions de cette France lepéniste à l’est d’une ligne Le Havre-Perpignan que l’on connaît bien depuis près de trente ans. Cette France des grandes conurbations, des inquiétudes urbaines et péri-urbaines, des terres de la désindustrialisation et du cosmopolitisme, redonne à la fille des espaces qu’elle avait donnés dans le passé au père. Le trio de départements dans lequel la dynamique du Front national est la plus forte, est constitué de la Moselle, du Gard et du Pas-de-Calais. Ce sont toutes trois des terres de la crise industrielle, de la pauvreté et de la poussée du chômage. Le « retour » du Front national est à l’œuvre sur le terrain d’un France industrielle qui s’est défaite sous les coups de boutoir de la globalisation. En revanche, les terres plus paisibles et rurales du centre et de l’ouest du territoire sont assez largement épargnées.

 

Cette capacité du Front national à être l’exutoire d’un malaise français devant la globalisation a resurgi dans le contexte d’une France inquiète et déboussolée. 84% des personnes interrogées par l’institut IPSOS en mars 2011 sont pessimistes quant  « à l’évolution de la situation économique et sociale de la France au cours des prochains mois ». De tous les électorats c’est celui du Front national qui a le plus utilisé son vote pour exprimer ce malaise : alors que 47% des électeurs interrogés par IPSOS disent que « ce qu’ils pensent de la situation politique et économique au plan national est déterminant dans leur choix de vote », ils sont 70% parmi les électeurs du Front national. Cette position du Front national, comme symptôme d’une France qui va mal, a été renforcée par la volonté d’une partie des électeurs de la droite classique d’utiliser le vote frontiste pour dire leur mauvaise humeur. En effet, si une forte majorité d ‘électeurs proches de l’UMP est en désaccord avec les idées du Front national (61% selon un sondage de la SOFRES réalisé les 9 et 10 mars 2011), une minorité significative de 36% dit « être assez ou tout à fait

d’accord ». C ‘est dans cette frange de l’électorat que le vote en faveur du Front national a pu servir de coup de semonce. Au second tour des élections cantonales, le Front national a d’ailleurs connu une vive progression là où il était opposé à la gauche ( 10,1%) mais aussi là où il affrontait la droite classique ( 11%). La dynamique électorale du Front national ne vient donc pas de la seule droite. La question de l’extrême droite n’est pas seulement une question politique posée à la droite, elle est également une question sociale posée à la gauche. La capacité de cette famille politique à s’enraciner électoralement dans des milieux populaires qui, pendant longtemps, se tournaient de manière privilégiée vers les forces de gauche, est un défi majeur lancé à celles-ci.

Une transmission réussie

Ce retour d’une dynamique politique et électorale est étroitement associé à la transmission réussie des pouvoirs au sein du parti et au renouveau idéologique qui lui est liée. Marine Le  Pen  a été élue présidente du Front national, le 16 janvier 2011, succédant ainsi à son père qui était président de ce parti depuis sa fondation en 1972. Dans l’élection primaire interne qui l’a opposée à Bruno Gollnisch, elle a rallié 67,65% des suffrages des 17 127 adhérents qui y ont participé. Sa victoire nette et imparable dans le parti avait trouvé des prodromes dans l’opinion au cours de l’année 2010. Dès son entrée dans le baromètre de confiance de la SOFRES, en avril 2010, sa cote de popularité est plus élevée que celle de son père encore à la tête du parti : entre 2 et 7 points tout au long de l’année 2010 jusqu’à la veille du Congrès de Tours. En décembre 2010, 14% des personnes interrogées disent qu’elles souhaitent voir Marine Le Pen « jouer un rôle important au cours des mois et des années à venir », elles ne sont que 9% à déclarer de même pour Jean-Marie Le Pen. Parmi les sympathisants du Front national, 81% prêtent un avenir à la fille, 78% au père. L’heure du passage de témoin partisan a sonné. Cette transmission réussie va entraîner une forte poussée de la cote de popularité de la nouvelle présidente du Front national puisque sa cote d’avenir passe de 19% en mars à 25% en avril puis 29% en mai. Par la suite, la cote de Marine Le Pen connaît une légère décrue tout en restant à un haut niveau : 26% en juillet, 20% en septembre, 26% en octobre et 24% en novembre. En réussissant la passation de pouvoir, le Front national a donné l’image d’un parti capable de se renouveler, du moins en termes d’offre générationnelle. De décembre 2010 à novembre 2011, la cote d’avenir de Marine Le Pen a enregistré une vive progression de 10 points. La hausse est sensible dans toutes les catégories de l’électorat mais atteint des niveaux exceptionnels chez les jeunes ( 18 chez les 18-24 ans, 15 chez les 25-34 ans), dans les catégories sociales en difficulté ( 25 chez les chômeurs, 15 chez les ouvriers), chez ceux qui se situent en bas de la hiérarchie des diplômes ( 16 chez les personnes sans diplôme ou détentrices du seul certificat d’études) et dans les milieux politiques extrêmes ( 19 chez les sympathisants du Front national, 20 chez ceux qui se sentent proches des formations politiques d’extrême gauche du type Lutte ouvrière). En revanche, la progression est beaucoup plus modeste chez les salariés du secteur public ( 2), les professions intermédiaires ( 4), les personnes très diplômées ( 4) et chez les sympathisants du Front de gauche (0) et des Verts (-1). Marine Le Pen a récupéré toute une partie de la dynamique démographique et sociale qui avait porté le Front national à de hauts niveaux au cours de la décennie 1990 et au début des années 2000 et vient effacer, même au delà, l’érosion enregistrée par son père depuis 2007.

Cette revalorisation de l’image du leadership du Front national s’est accompagnée d’une évolution idéologique très sensible. Dès son discours d’investiture du 16 janvier 2011, les principaux thèmes de la rénovation du message partisan sont vigoureusement affirmés par Marine Le Pen. Certes, tous les fondamentaux du discours de l’extrême droite de toujours sont là : le discours apocalyptique (« l’état de notre pays est catastrophique »), la dénonciation des élites (« l’aveulissement de nos classes dirigeantes »), la diabolisation d’ennemis extérieurs (« le monstre européiste », le « mondialisation identicide », « l’hyper-classe mondiale », l’islamisme…), la désignation d’ennemis intérieurs (un Président qui ne serait que « le gouverneur d’un protectorat américain », le « Tchernobyl moral », les « féodalités », les « communautés » , les « individus déracinés »…) et l’appel à une rupture salvatrice (« la grande alternative »). Mais, au delà de ces références classiques, Marine Le Pen tente d’introduire dans le dispositif idéologique de son parti de nouveaux thèmes destinés à le rendre plus « respectable »  et intégrable dans le système démocratique et républicain. Pour cela, elle met en avant la République, l’Etat, la laïcité et les droits de l’Homme et du citoyen de 1789. Jusqu’alors, le Front national avait montré plutôt de l’hostilité ou des réticences vis-à-vis de ces éléments du patrimoine politique français. Avec beaucoup d’opportunisme, la nouvelle présidente du Front national n’hésite pas à vanter les charmes des « hussards noirs de la IIIe République », des « grands commis de l’Etat », des « résistants de 40 », de Jean Jaurès… L’Etat « protecteur et efficace » devient une véritable litanie dans un discours où la puissance publique est parée de toutes les vertus : celle de « garant de la laïcité, de la prospérité et des libertés », celle de « la solidarité et de l’équité », celle de la défense du « patriotisme économique » et du « patriotisme social »… Tout cela pour finir en une péroraison où l’Etat est mis au cœur de tout : « la clé c’est l’Etat, il faut retrouver l’Etat », « l’Etat est devenu la colonne vertébrale de la France que nous aimons ». Ainsi, dans le même temps où l’offre politique de Nicolas Sarkozy évoluait sous les contraintes de l’exercice du pouvoir et d’une crise économique et financière  sans précédent et que le Parti socialiste tentait de redéfinir une nouvelle réponse social-démocrate à la crise, l’offre politique du lepénisme connaissait des réaménagements importants.

 

En France, comme dans bien d’autres pays d’Europe, l’extrême droite a compris que si elle voulait sortir de l’enclave protestataire dans laquelle elle est souvent enfermée, il fallait qu’elle prenne pleinement en charge les inquiétudes et les attentes de protection réveillées par la crise économique et financière de l’automne 2008. Au rejet de l’immigration présenté comme une réponse au défi d’un monde mobile, de plus en plus multi-ethnique et multiculturel s’est ajouté le rejet d’une mondialisation néo-libérale. Ainsi, face à l’ouverture croissante de nos sociétés à la fois au plan culturel et politique mais aussi économique, l’extrême droite s’articule sur les angoisses générées par la « société ouverte » et tente d’inventer l’alternative de « la société du recentrage national ». Pour Marine Le Pen, l’alternative de 2012 est entre la mondialisation et la nation. Et, dans ce retour de la nation, c’est l’Etat qui doit prendre toute la place : « A l’heure où la crise et la mondialisation font rage, quand tout s’effondre, il y a encore l’Etat. A celui qui n’a plus rien, la Patrie est son seul bien disait Jaurès (…) Quand il faut réguler, protéger, innover, c’est vers l’Etat qu’on se tourne naturellement ». C’est autour de cette thématique que Marine Le Pen tente d’arrimer au Front national toute une série d’électeurs qui se vivent comme étant les principales victimes de « l’européo-mondialisme ».

Cette « ouverture idéologique » a contribué, avec le changement de génération, de sexe et de style lié à cette quarantenaire qu’est la nouvelle patronne du Front national, à une acceptabilité croissante du Front national tout en ne réussissant pas cependant à faire tomber toutes les frontières. Interrogés par la SOFRES en 2006, deux électeurs français sur trois pensaient que Jean-Marie Le Pen était « le représentant d’une extrême droite nationaliste et xénophobe ». En 2011, ils ne sont même plus un sur deux à partager ce sentiment vis-à-vis de Marine Le Pen. La « dangerosité » du Front national s’est ainsi amoindrie : alors qu’au début des années 2000, entre 62 et 70% des personnes interrogées par la SOFRES considéraient que le Front national représentait « un danger pour la démocratie en France », elles ne sont plus aujourd’hui que 56 % à penser de même (Baromètre d’image du Front national, TNS Sofres, 3-4 janvier 2011). L’idée même d’alliances éventuelles avec le parti de Marine Le Pen progresse. En une dizaine d’années, les positions de refus d’alliance et de combat contre le Front national se sont sensiblement étiolées alors que les attitudes favorables à des alliances plus ou moins pérennes se sont développées. Cependant, les positions favorables aux alliances restent nettement minoritaires : 31% des personnes interrogées envisagent une alliance avec le Front national, elles sont 43% chez les électeurs proches de l’UMP et 22% chez ceux proches de la gauche. Même s’il s’est affaibli, le tabou de l’alliance persiste. Cette résistance à une pleine intégration du Front national dans l’arc des partis démocratiques tient au fait que ce parti reste associé à des idées extrêmes et à une image de parti de protestation. 22% seulement des Français consultés par la SOFRES en janvier 2011 se disent « tout à fait ou assez d’accord avec les idées du FN »,  25% l’envisagent comme « un parti qui a la capacité de participer à un gouvernement », 62% pensant au contraire qu’il a essentiellement « vocation à rassembler les votes d’opposition ». Une majorité d’électeurs, même au sein de la droite classique, continuent à penser que le Front national n’est pas tout à fait  « un parti comme les autres ». Cela n’empêche pas la minorité sous influence lepéniste de progresser et d’entamer la course présidentielle dans une position concurrentielle.

Un haut niveau d’intentions de vote en faveur de Marine Le Pen

Un sondage d’intentions de vote, réalisé par l’Institut IPSOS fin novembre 2011 auprès d’un gros échantillon de 6000 personnes, annonce 19% pour Marine Le Pen derrière François Hollande à 35% et Nicolas Sarkozy à 24%. Il suffirait d’un mouvement de 3 points entre les électorats de Nicolas Sarkozy et de Marine Le Pen pour que la candidate du Front national puisse accéder au second tour. On retrouve dans le profil des soutiens de Marine Le Pen nombre de traits caractéristiques de l’électorat frontiste tel qu’on le connaît depuis plusieurs décennies. Son niveau d’influence est particulièrement élevé chez les hommes (21%), dans la génération Le Pen (25% chez les 35-44 ans, c’est-à-dire parmi les électeurs qui ont accédé à la majorité électorale entre 1985 et 1994), dans les couches populaires (21% chez les employés, 31% chez les ouvriers), dans la France de l’est (25% dans le nord-est, 23% dans le sud-est), chez les personnes peu dotés en diplôme ((24% chez ceux qui ont un diplôme inférieur au baccalauréat) et chez ceux qui rencontrent des difficultés pour vivre (31% chez ceux qui déclarent « qu’ils s’en sortent très difficilement avec les revenus du ménage »). La dynamique en faveur de Marine Le Pen se nourrit d’une déception vis-à-vis de Nicolas Sarkozy puisque 16% des électeurs ayant choisi le candidat de l’UMP en 2007 disent aujourd’hui leur intention de voter en faveur de la candidate du Front national. Cependant, la droite classique n’est pas la seule à être touchée puisque 7% des électeurs qui avaient voté en faveur de François Bayrou, 5% de ceux qui avaient choisi Ségolène Royal et 7% de ceux qui avaient voté en faveur de la « gauche de la gauche » ou des écologistes se tournent vers Marine Le Pen. On voit bien comment la crise économique et sociale, les inquiétudes quant à la capacité de la France à s’adapter au « monde ouvert » qui est le nôtre et le climat de profonde défiance politique ont ouvert à nouveau des espaces de progression à une protestation frontiste que l’on pouvait croire assoupie dans les années 2007-2009. Quand la France va mal, le Front national se porte en général plutôt bien. Reste à savoir si les candidats porteurs d’une « culture de gouvernement » sauront apaiser, dans le temps court d’une campagne électorale, ces inquiétudes et ces angoisses qui font le lit du Front national.

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