Revue de réflexion du Parti Socialiste

 
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Afghanistan : quelle issue après dix ans de guerre ?

Karim Pakzad est Coordinateur du Pôle International et défense du Parti socialiste.. Chercheur associé à l’IRIS

Octobre 2011 marquait la dixième année de la guerre en Afghanistan. Dix ans aux cours desquels, une simple opération de sécurisation, qui faisait suite au  reversement du régime des Talibans, s’est transformée en une véritable guerre, même si nos gouvernants ont voulu, jusqu’à très récemment, nié son existence et la limiter à des opération de sécurité.  Rien sur le terrain ne démontre qu’il existe une issue prochaine et rapide à cette guerre longue et coûteuse en vies humaines et en moyens financiers. Au contraire, au moment où la lassitude gagne de plus en plus l’opinion publique occidentale, où le retrait des troupes est désormais programmé, l’Afghanistan est loin de connaître la paix.

Comment peut-on expliquer qu’une coalition aussi puissante militairement, financièrement et politiquement que celle engagée en Afghanistan sous l’égide des Etats-Unis, puisse s’enliser dans les montagnes afghanes? Comment peut-on imaginer que les soldats les mieux équipés et les mieux formés du monde puissent échouer face aux guerriers pachtouns enturbannés, habillés d’un simple shalwar kamiz (vêtement traditionnel afghan) et chaussés de sandales comme sortis d’un autre âge?

Au commencement ce furent les attentats du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center à New York et le Pentagone à Washington. Au lendemain de ces attentats, les Etats-Unis pointent du doigt la responsabilité d’Al-Qaïda. Le président Georges Bush fait alors de la capture d’Oussama Ben Laden, « mort ou vif », le principal objectif de « la guerre » contre le terrorisme.  Le 18 septembre, le Conseil de sécurité des Nations Unies exige des Talibans l’extradition immédiate de Ben Laden. Simultanément, Georges Bush déclare que « les Talibans doivent livrer les terroristes ou ils partageront leur sort ». Les Talibans ne cèdent pas à l’ultimatum de Washington et demandent des preuves de l’implication de Ben Laden dans les attentats.

Devant la menace d’une intervention militaire américaine et la pression du Pakistan sur les Talibans pour éviter une intervention américaine, le mollah Omar, chef suprême des Talibans, réunit un haut conseil des oulémas afin qu’il se prononce sur la demande de Washington. Le conseil préconise un départ volontaire de Ben Laden vers le pays de son choix. Les avis divergeaient. Certains dirigeants des Talibans étaient convaincus que l’extradition de Ben Laden n’aurait pas empêché l’intervention militaire américaine. D’autres estimaient que le Pakistan, engagé à leur côté, ne tolèrerait pas que son territoire servît à une offensive militaire contre leurs protégés. Finalement, les Talibans refusèrent de renvoyer le chef d’Al-Qaïda. Le 21 septembre, Abdul Salam Zarif, l’ambassadeur des Talibans à Islamabad, aujourd’hui installé à Kaboul et érigé en interlocuteur de Hamed Karzaï et des émissaires étrangers, affirmait que « remettre Ben Laden à l’Amérique ou le pousser hors du pays est une insulte à l’islam et à la charia ».

Dès lors, peut-on conclure que la donne a changé en partie dans la nuit du 1er au 2 mai 2011 avec la mort d’Oussama Ben Laden, cible d’un commando américain à Abbottābād, ville garnison au nord d’Islamabad où se trouvait le chef d’Al-Qaïda, depuis plusieurs années, semble-t-il ? Le président Barack Obama a affirmé que la mort d’Oussama Ben Laden avait été la priorité centrale des Etats-Unis dans la « guerre contre le terrorisme ». Le président américain n’a fait que rappeler la principale justification de l’intervention contre l’ « émirat islamique » des Talibans. Peut-on alors conclure qu’avec la mort de Ben Laden, la mission des forces américaines en Afghanistan touche à sa fin ? Le débat est lancé à Washington et dans les capitales européennes. L’influent sénateur républicain Richard Lugar déclare qu’ « alors que Al-Qaïda est largement affaibli dans le pays et franchisé ailleurs, l’Afghanistan n’a pas de valeur stratégique justifiant la présence de 100 000 soldats américains et 100 milliards de dollars de dépense annuelle ». Le sénateur se fonde à l’évidence sur les sources américaines qui chiffraient à une centaine le nombre de partisans de Ben Laden dans ce pays en 2010.  En France, pays le plus intransigeant vis-à-vis des Talibans, un changement s’amorce aussi. Le président de la République déclarait initialement vouloir maintenir la présence militaire française « le temps qu’il faut » et rejetait toute éventualité d’un « dialogue avec les Talibans ». Pourtant, un retrait des soldats français est désormais envisagé dès cette année.  Sachant que de plus en plus nombreux sont ceux qui voient dans la négociation avec les Talibans une issue prévisible du conflit, la France ne peut pas rester isolée en refusant un dialogue avec les Talibans.

Retour des Talibans au pouvoir ?

Bien que Ben Laden n’était plus vraiment opérationnel, sa mort constitue une victoire pour les Etats-Unis et un succès personnel pour le président Barack Obama. Washington s’attendait à d’éventuels changements dans l’attitude des Talibans après la mort de Ben Laden et s’est attelé à les provoquer. Désormais, Washington dissocie des Talibans et Al-Qaïda. Le 18 juin 2011, le Conseil de sécurité des Nations unies a découplé officiellement la liste noire sur laquelle figuraient jusqu’à alors côte à côte les noms des chefs d’Al-Qaïda et des Talibans. Les noms d’une quarantaine de chefs des Talibans ont été déjà rayés de cette liste, mais Kaboul demande à l’ONU d’en rayer 50 autres. Dans une note rendue publique par le Pentagone le 5 mai, Robert Gates, le secrétaire d’état à la Défense confirme des faits déjà connus de longue date : le « mollah Omar et Ben Laden entretenaient des relations très proches, mais d’autres responsables des Talibans ont estimé qu’Al-Qaïda les avait trahi en s’en prenant aux Etats-Unis et en causant la chute de leur régime ». Pour l’analyste afghan, Wahid Mojda, ancien haut responsable de la diplomatie afghane sous les Talibans, cette proximité remonte au retour de Ben Laden du Soudan en Afghanistan en 1996. Ben Laden avait répondu à l’invitation du gouvernement de Kaboul qui voulait qu’il entreprenne une médiation entre les Moudjahidines installés à Kaboul et le mouvement des Talibans qui venait de mettre la main sur le Sud et l’Ouest du pays. Rapidement, Ben Laden avait fait allégeance au mollah Omar[1]. Ce sentiment anti-Ben Laden date, selon l’analyste, de l’attentat de Nairobi au Kenya en 1998. Cet attentat fut sanctionné par des tirs des missiles américains sur une base d’Al-Qaïda dans l’est de l’Afghanistan.

Cependant, la mort de Ben Laden n’a eu aucune conséquence sur la guerre en Afghanistan. Les Talibans avaient déclaré que cette mort « apportera un nouveau souffle au djihad contre les occupants étrangers ». Force est de constater que cette affirmation n’était pas une simple rhétorique tant l’insécurité a progressé en Afghanistan ces derniers mois. Selon le rapport trimestriel du Secrétaire général de l’ONU au Conseil de sécurité présenté le 21 septembre 2011, l’Afghanistan a connu au cours des mois de juin, juillet, août, 7000 actions violentes, en moyenne 2108 incidents par mois, représentant ainsi une hausse de 39 % par rapport à la même période en 2010.

Les discussions entre les Etats-Unis et les Talibans peuvent-ils déboucher sur la paix ?

La préoccupation essentielle de Barack Obama consiste à démontrer que la guerre en Afghanistan n’est pas sans fin. La nouvelle stratégie américaine tel qu’il l’a définie en décembre 2009 prévoyait le retrait des troupes américaines à partir de l’été 2011. Cette stratégie, fondée sur l’envoi de 30 000 soldats supplémentaires en 2010, était destinée à affaiblir les Talibans dans leur zone traditionnelle d’influence, au Sud, pour créer un climat favorable à des négociations entre le gouvernement de Kaboul et les Talibans. Le but était de créer les conditions  d’une solution politique à une guerre qui apparaissait de plus en plus ingagnable militairement. Cette stratégie se heurte cependant à des difficultés dues à la complexité de cette guerre. Parallèlement aux difficultés sur le terrain, Barak Obama est confronté à de multiples pressions qui influencent la mise en ouvre de sa politique en Afghanistan. Certes, l’opinion publique se prononce désormais très majoritairement pour un retrait des soldats. Mais,  le président est la cible des attaques des conservateurs qui pointent sa faiblesse dans la guerre en Afghanistan, et son manque de fermeté vis-à-vis du Pakistan accusé de soutenir les Talibans. Par ailleurs, les différentes initiatives de négociation entre l’Etat afghan et les Talibans se sont heurtées, jusqu’à aujourd’hui, à l’intransigeance de ces derniers, qui ont fait du retrait des troupes étrangères la condition préalable à tout dialogue. Les Talibans étaient d’autant plus intransigeants vis-à-vis de ces discussions que l’envoi de renfort n’avait pas modifié fondamentalement le rapport de forces sur le terrain, et cela, en dépit des quelques succès militaires dans les provinces de Helmand et Kandahar. Au cours de l’année écoulée,  les Talibans ont même étendu leur influence dans des provinces du nord jusqu’alors épargnées. L’insécurité leur a permis de prendre pied dans de nouvelles localités, au centre du pays. Si les Etats-Unis comptaient sur l’affaiblissement des Talibans pour provoquer des négociations avec eux afin de trouver une porte de sortie honorable, ils ont encore échoué. D’autant plus que après l’assassinat de Burhanuddin Rabbani, le président du Haut Conseil de paix et de réconciliation, mis en place à Kaboul, pour mener plus efficacement la négociation avec les Talibans, le gouvernement a renoncé à sa politique de négociation.

La stratégie de Barak Obama ne pouvait réussir que s’il existait un pouvoir fort, crédible et suffisamment légitime à Kaboul. Seul un tel pouvoir pourrait prévenir du risque que la politique de négociation avec les Talibans ne se traduise pas par un retour au pouvoir des Talibans. Or, le gouvernement de Kaboul reste faible politiquement, sans véritable audience dans le pays, il est disqualifié aux yeux d’une grande partie de la population par son incapacité à assurer la sécurité et combattre la corruption, laquelle implique les plus hauts responsables de l’administration et les proches du président. Les relations entre Hamed Karzaï et les Etats-Unis ne cessent de se dégrader, depuis les élections présidentielles frauduleuses du 20 août 2009. Pressé par Washington d’organiser des élections équitables et d’agir plus efficacement contre la corruption, Hamed Karzaï a répondu en menaçant de rejoindre les Talibans pour combattre les troupes de l’OTAN si Washington persistait à exercer davantage de pression. En juin 2011, il a franchi un pas supplémentaire en pointant les Américains : « vous êtes entrain de devenir une force d’occupation dans mon pays et vous savez bien comment les Afghans traitent les occupants ». Cette déclaration a suscité la colère des membres du Congrès qui ont demandé à l’administration d’adopter une position claire vis-à-vis du président afghan. Cela n’a pas empêché Hamed Karzaï, deux jours plus tard, d’accuser les troupes américaines et l’OTAN d’avoir bombardé l’Afghanistan avec des armes chimiques « tuant nos enfants et causant des dégâts écologiques irréparables dans notre pays ».

Commet peut-on expliquer l’attitude du président afghan qui doit son accession au pouvoir uniquement grâce à la volonté des Etats-Unis en décembre 2001, en quête d’« un homme à eux » pour diriger l’autorité de transition mise en place à la conférence de Bonn, en décembre 2001, après la chute des Talibans ?

Hamed Karzaï sait que le calendrier du retrait des forces de l’OTAN, proposé par les Etats-Unis et adopté au sommet de l’OTAN à Lisbonne en décembre 2010, sera appliqué. Selon ce calendrier les Etats-Unis et d’autres pays de l’OTAN ont commencé le retrait de leurs troupes dès juillet 2011, pour être progressivement achevé jusqu’à fin 2014. Le départ notamment des 30 000 soldats américains envoyés en renfort en 2009 a d’ores et déjà débuté, et d’ici fin 2012, à l’heure de l’élection présidentielle américaine, un tiers des 100 000 soldats américains présents en Afghanistan auront quitté ce pays. Selon la planification de l’OTAN, l’Afghanistan se dotera d’ici 2014 d’une armée forte de 350 000 soldats et assurera seule la sécurité dans le pays. Pour y parvenir, les Etats-Unis consacrent actuellement près d’un milliard de dollars par mois. Or, si sur papier « l’afghanisation » de la sécurité peut apparaitre évidente, en réalité, on ne constate aucune amélioration dans trois provinces et quatre villes déjà passées sous la responsabilité du gouvernement afghan. A titre d’exemple, à Kaboul, « la ville la plus protégée du monde », l’insécurité augmente depuis le début de l’année et les insurgés prennent de plus en plus de risques pour commettre des attentats dans des lieux aussi protégés que l’ambassade des Etats-Unis, le quartier général de la force de l’OTAN, la FIAS.

Face au désengagement programmé des Etats-Unis et de ses alliés, et craignant d’être marginalisé, Hamed Karzaï s’inquiète sur l’avenir de son régime. Aussi,  cherche-t-il à s’imposer comme l’interlocuteur principal des insurgés. Il multiplie les appels au dialogue à « ses chers frères le mollah Omar et Gulbudin Hekmatyar », respectivement chef suprême des Talibans et leader du Hezb-é-islam. Jusqu’à aujourd’hui, ni les appels à une réconciliation nationale ni la manifestation du patriotisme du président afghan, n’ont eu d’effet sur les Talibans. Ceux-ci n’accordent aucune légitimité à Hamed Karzaï et à son gouvernement. Devant l’impasse, Washington et ses alliés ont décidé de dialoguer directement avec les Talibans. La confirmation par le secrétaire d’Etat à la Défense Robert Gates, le 19 juin 2011, de l’existence d’une discussion « préliminaire » entre les Etats-Unis et les Talibans pourrait marquer un tournant dans la guerre en Afghanistan. Cette nouvelle approche américaine marginalise Hamed Karzaï, qui voit l’initiative du dialogue avec les Talibans lui échapper. A cela s’ajoutent deux autres éléments qui rendent l’avenir d’une solution politique incertaine : l’engagement du Pakistan dans le conflit afghan ainsi que l’hostilité de l’opposition afghane et d’une partie de l’équipe gouvernementale de Hamed Karzaï à toute concession envers les Talibans.

Le Pakistan, entre la lutte contre le terrorisme et le soutien aux Talibans, reste  incontournable pour une solution de paix en Afghanistan.

Le Pakistan mènerait un « double jeu » en Afghanistan : d’une part, il se décrit comme allié des Etats-Unis dans la « guerre contre le terrorisme » et, d’autre part, il soutient les Talibans afghans. C’est ce que nombre d’observateurs soulignent et c’est ce qui explique la tension récurrente dans les relations entre Washington et l’Islamabad, tout au long de dix ans de guerre en Afghanistan. Les relations entre le Pakistan et l’Afghanistan connaissent également des hauts et des bas sur fond de méfiance entre les deux pays depuis la création du Pakistan.

L’Afghanistan représente pour le Pakistan un intérêt vital pour plusieurs raisons. Sa profondeur stratégique face à l’Inde, rend difficilement acceptable pour l’Islamabad d’accepter un gouvernement à Kaboul qui lui soit hostile. Confronté à une insurrection des Talibans pakistanais, également pachtounes comme les Talibans afghans, le Pakistan craint pour son unité et sa stabilité. Ces préoccupations ne sont pas celles des Etats-Unis, qui a choisi l’Inde comme partenaire stratégique dans la région et qui souhaitent finir la guerre tout en préservant une influence en Afghanistan. Si les relations entre Kaboul et Islamabad ont connu une certaine amélioration à la suite de la politique de la main tendue de Hamed Karzaï vers les Talibans, elles traversent de nouveau une crise après l’assassinat de Burhanuddin Rabbani, le président du haut Conseil pour la paix et la réconciliation, Hamed Karzaï a suspendu son offre de négociation avec les Talibans. Il n’est cependant pas certain que le Pakistan soit mécontent de cette décision. En effet, soucieux de garder son influence sur les Talibans afghans, le Pakistan n’a jamais regardé d’un bon œil les discussions directes entre Kaboul et les Talibans. Le gouvernement de Kaboul partage la même attitude et les mêmes soucis vis-à-vis des discussions entre les Etats-Unis et les Talibans. Ainsi, personne ne veut d’une paix qui se réalise sans son accord. Contrairement à Kaboul, impuissant vis-à-vis des Talibans, le Pakistan a les moyens de freiner ou de faire progresser la réconciliation entre les Afghans. En février 2010, le Pakistan a arrêté le mollah Baradar, le n°2 des Talibans, réputé modéré et qui souhaitait négocier avec Kaboul, sans consentement du Pakistan. Aux discussions directes entre Washington et les Talibans, le Pakistan et l’Afghanistan ont répliqué par un rapprochement spectaculaire de leur position au début de cette année. Cela pourrait bien expliquer pourquoi les services pakistanais ont lâché Ben Laden et pourquoi Hamed Karzaï a écarté du gouvernement les personnalités les plus hostiles au Pakistan et au dialogue avec les Talibans. Parmi ces personnes, citons le ministre de l’intérieur, Hanif Atmar, et le président du Conseil de sécurité national, Amroullah Saleh. Le président afghan, Hamed Karzaï, et le premier ministre pakistanais, Youssouf Réza Guilani, se sont mis d’accord au début de cette année pour créer une Commission commune sous leur autorité pour mener à bien la réconciliation inter-afghane. Hamed Karzaï a aussi nommé son principal conseiller comme ambassadeur à Islamabad et l’a doté des pleins-pouvoirs pour mener à bien cette tâche. Il est donc acquis que désormais le Pakistan sera associé aux négociations entre Hamed Karzaï et les Talibans. Cela lui assure un droit de regard sur la manière dont les Talibans seront associés au pouvoir à Kaboul.

Cette belle entente n’a pas résisté face à l’évolution de la situation. Les attentats ciblés des Talibans cet été contre les anciens commandants de l’Alliance du nord, notamment d’origine tadjik, susceptibles de prendre en main les forces de sécurité afghanes après le retrait de soldats de l’OTAN, et finalement l’assassinat de Burhanuddin Rabbani, ont obligé Hamed Karzaï à suspendre les négociations avec les Talibans sous la pression de ses alliés de l’ex-alliance du nord. Nous nous trouvons là au cœur de la complexité politique et ethnique de l’Afghanistan.

Soulignons que l’influence de l’Inde en Afghanistan n’est pas la seule préoccupation du Pakistan. L’unité des Pachtounes a toujours été la hantise d’Islamabad. Le tracé des frontières entre l’Afghanistan et le Pakistan, effectué par l’empire britannique de l’Inde en 1893 a divisé l’ethnie pachtoune en deux. L’Afghanistan ne l’a toujours pas accepté. Les liens de solidarité établis entre les Talibans afghans et pakistanais, tous les deux d’origine pachtoune, renforcent la volonté du Pakistan de garder sa mainmise sur les Talibans afghans pour prévenir tout risque d’une désintégration du Pakistan. Nous le savons, les Talibans pakistanais, influencés davantage par Al-Qaïda, ont fait de la déstabilisation du Pakistan l’une de leurs priorités, sinon la seule. Ceci explique pourquoi le Pakistan ne consentait pas à des négociations avec les Talibans, dirigées par le gouvernement de Hamed Karzaï avec la bénédiction des Etats-Unis et dont il était exclu. Hamed Karzaï est pris dans une contradiction : sa « nouvelle politique pakistanaise » ne fait pas l’unanimité. Au sein de la majorité gouvernementale, les anti-Talibans de l’ex-alliance du nord, affaiblis mais toujours influents, n’y sont pas favorables. Historiquement proche de l’Inde et de l’Iran, ils refusent aussi bien des concessions vis-à-vis des Talibans que l’implication du Pakistan dans les négociations. Au contraire, ils n’ont cessé de réclamer l’extension de la guerre sur le territoire du Pakistan, « la véritable base du terrorisme ». C’est aussi le cas de l’opposition dirigée actuellement par l’ex-candidat au scrutin présidentiel et l’un des proches du feu commandant Ahmad Shah Massoud, Dr. Abdullah Abdullah, qui est également hostile à des négociations entre Hamed Karzaï et les Talibans. Il a d’ailleurs confirmé sa position au cours d’un grand rassemblement tenu à Kaboul, le 5 mai 2011. Le retour des Talibans à Kaboul pourrait bien déboucher sur une nouvelle guerre civile. Les Talibans semblent s’y préparer. Les assassinats ciblés qui se multiplient depuis quelques mois contre des responsables de la sécurité ou des gouverneurs appartenant à l’ex-alliance du nord toujours hostiles aux Talibans, feraient partie d’une stratégie à long terme des Talibans.

L’évolution politique de l’Afghanistan complique davantage la recherche d’une solution politique qui passe par « la réconciliation et l’intégration » des Talibans dans la vie politique et civile afghane. En dépit d’un bilan insatisfaisant de l’engagement des Etats-Unis en Afghanistan, des progrès, même s’ils restent fragiles, ont été réalisés dans les domaines politique, culturel et social. Les organisations de la société civile, de défense des droits de l’homme, les associations des femmes, les fondations culturelles sont de plus en plus actives dans les grandes villes, notamment à Kaboul, Balkh au Nord et Hérat à l’Ouest. Elles s’opposent au retour des Talibans, dont elles ne constatent aucun changement dans leur approche sur les droits de l’homme et les libertés fondamentales. Si les Talibans gardent leur influence dans les zones de peuplement pachtouns du Sud et de l’Est, le rapport de force politique a tendance à basculer en faveur des ethnies et des forces politiques qui prétendent les représenter. Après la désastreuse élection présidentielle d’août 2009, où Hamed Karzaï a été mis en ballotage par le candidat de l’opposition, l’année 2010 marque un tournant dans la vie politique de l’Afghanistan. Pour la première fois, les députés issus des ethnies minoritaires, tadjike, hazâra, ouzbek et turkmène se trouvent majoritaires à l’Assemblée nationale afghane à la suite des élections législatives du 19 septembre 2010. Même si l’essentiel du pouvoir est concentré dans les mains de Hamid Karzaï, cela marque une étape importante de la vie politique du pays. En outre, la multiplication des conflits entre le président et la majorité parlementaire, tel que celui susmentionné, ne manquera pas de poser problème au volet politique de la stratégie d’Obama consistant à encourager la réconciliation avec les Talibans.

Sur le plan politique, les Etats-Unis auraient proposé deux options aux Talibans, selon les déclarations d’un proche de ces derniers à Kaboul. La première consisterait à obtenir l’entrée des Talibans dans le gouvernement afghan après quelques modifications de la Constitution selon leur souhait, tout en veillant à préserver les acquis en matière politique (organisation d’élections) et sociale (droits des femmes). La seconde impliquerait la mise en place d’une sorte de fédéralisme qui permettrait aux Talibans de gouverner, comme ils l’entendent, les provinces du Sud et de l’Est à majorité pachtoune alors que le reste du pays continuerait à être gouverné par le régime actuel.

Sur le plan militaire et sécuritaire, d’ores et déjà, des négociations sur la mise en place des bases militaires américaines permanentes est l’objet des discussions entre Kaboul et Washington. Un projet inacceptable pour les Talibans et pour les voisins de l’Afghanistan, notamment l’Iran qui a manifesté rigoureusement son opposition.

On mesure le chemin qui reste encore à parcourir pour trouver une issue à l’impasse afghane.


[1] Le nouveau chef d’Al-Qaïda, Aymen Zawahiri, a fait la même chose. Il a renouvelé, début juin 2011, son allégeance au mollah Omar, le chef suprême des Talibans, avant d’être désigné chef d’Al-Qaïda.

L’Afrique de l’Ouest deviendra-t-elle à la France ce que l’Amérique centrale est aux Etats-Unis ?

L’Afrique est en plein bouleversement, du fait de ses dynamiques propres et des transformations du système international . Et la France a toujours autant de peine à en décrypter le devenir. Elle se réfugie derrière ses poncifs, disant tout et le contraire de tout dans le même discours, à l’instar de Nicolas Sarkozy, dans son allocution lamentable de Dakar, le 26 juillet 2007, au cours de laquelle il reprocha à l’Afrique son immobilité… et aux Africains de trop bouger, par le biais de l’émigration !

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« Il n’y aura pas de restauration des régimes tombés »

Henri Laurens est professeur du Collège de France

La Revue socialiste : plusieurs mois après le début des révoltes arabes, il apparaît qu’une vague de choc a parcouru tout le monde arabe avec des effets très différents. Malgré les différences qu’y-a-t-il de commun entre tous ces mouvements ?

Henri Laurens : On a parlé de « contagion » comme si c’était une maladie. L’histoire européenne a connu des phénomènes du même genre en 1830 et surtout en 1848.  Deux ordres d’explications sont à présenter : d’une part, la similitude relative des régimes autoritaires qui constituait la fameuse « exception arabe » ; d’autre part, la renaissance du monde arabe comme espace de communication au milieu des années 1990 grâce aux télévisions satellitaires puis à l’internet. La Tunisie a donné l’exemple : les gens ont cessé d’avoir peur et le pouvoir a perdu sa légitimité.

L. R. S. : Dans les explications données, on met en avant une revendication de libertés démocratiques et un refus des inégalités sociales. Peut-on penser que l’on assiste à une forme d’ « occidentalisation » des sociétés arabes dans une volonté d’établir des régimes démocratiques ? Le « religieux » est-il à ce point secondaire ?

H. L. : Les motivations des acteurs sont multiples et ne peuvent être résumées en une seule formule. Vous avez d’abord une revendication morale contre la corruption et la tyrannie, c’est le sens du « dégage !». A un moment où se pose la question du chômage des jeunes dû à la dilatation sur la pyramide des âges des classes d’âge arrivés sur le marché du travail, les inégalités fondées sur le favoritisme et le trafic d’influence sont insupportables. Mais les éléments les plus activistes ont une conception politique plus construite que l’on pourrait, faute de mieux, définir comme altermondialiste. C’est le langage de l’autoritarisme et du conflit des civilisations qui définit la démocratie comme une forme d’occidentalisation ou le « religieux » comme contraire à la démocratie. Il s’agit surtout ici de la démocratie sous son aspect de pluralisme et de compétition des forces politiques.  Il est impensable pour le moment et probablement pour un temps très long d’avoir une totale liberté d’expression comme le premier amendement américain. La contestation de l’islam est toujours considérée comme un blasphème avec des sanctions judiciaires. Mais les questions comme celles de la liberté sexuelle ne sont pas à l’ordre du jour des mouvements actuels.

L. R. S. : Allons-nous déboucher sur des situations radicalement nouvelles ? Les difficultés économiques et sociales ne risquent-elles pas d’amener un « retour à l’ordre».

H. L. : C’est incontestable. Les difficultés économiques et la peur sociale de la délinquance vont certainement pousser à la constitution de « partis de l’ordre », mais dans le cadre des institutions démocratiques en voie d’émergence. Il n’y aura pas de restauration des régimes tombés, mais les forces sociales qui s’y reconnaissaient n’ont pas disparu.
L. R. S. : Chaque pays évolue évidemment en fonction de son histoire nationale, de ses divisions, des rapports de forces politiques etc. ? Pouvez-vous  malgré tout distinguer les grandes évolutions possibles selon les pays qui connaissent une guerre civile, des répressions fortes, des processus de démocratisation etc. ?

H. L. : La première distinction est celle du rapport à l’Occident. S’il est incontestable que les pays occidentaux se sont accommodés des dictatures pour diverses raisons géopolitiques, les pays adossés à l’Occident sont ceux qui ont eu une transition moins violente comme la Tunisie et l’Égypte ou qui ont adopté une voie réformatrice comme le Maroc et la Jordanie. Les systèmes politiques étaient malgré tout plus ouverts et plus pluralistes que les régimes anti-impérialistes et plus fermés comme la Libye et la Syrie, qui connaissent en plus de fortes divisions tribales et confessionnelles. Les deux exceptions sont le Bahreïn où l’Arabie saoudite a joué un rôle dominant dans le choix de la répression et le Yémen où le tribalisme est une réalité puissante. On peut donc dire que le rapport à l’Occident reste un trait fort et plutôt positif des évolutions à venir.

L. R. S. : Quelle peut-être l’influence du blocage apparent dans le conflit israélo-palestinien sur les situations actuelles ?

H. L. : Les militants actifs des mouvements de 2011 ont fait leurs premières armes politiques à l’occasion du conflit libanais de 2006. On les a retrouvés ensuite avec l’affaire de Gaza en 2008-2009 puis dans celle de la flottille contre le blocus de Gaza. Les élections prévues à l’automne en Tunisie et en Égypte vont coïncider avec la relance du dossier palestinien à l’ONU. Il est donc clair que l’affaire palestinienne va revenir au premier plan et reposer la question des relations avec l’Occident.

L. R. S. : Les pays européens oscillent entre la compréhension et parfois l’aide directe comme en Libye, en Égypte ou en Tunisie, et les inquiétudes (migrations, pétrole, sort des minorités chrétiennes). Selon vous, quelle doit être la bonne attitude ? Que pensez-vous de la politique menée par le gouvernement français ?

H. L. : Traditionnellement les pays arabes étaient définis comme déphasés par rapport à l’évolution générale. Aujourd’hui c’est l’inverse. L’Europe dans son ensemble est secouée par une vague d’islamophobie et d’hostilité aux mouvements migratoires alors que les pays arabes revendiquent la liberté et la démocratie. La bonne attitude est évidemment de soutenir la cause de la démocratie en particulier par une aide comme celle accordée aux pays de l’Est après la chute du communisme. La question migratoire est plus délicate à traiter : il faut aller dans le sens d’une plus grande facilité de circulation tout en ménageant les réticences des opinions publiques. C’est le marché mondial qui définit le prix du pétrole qui du fait du retrait de certains producteurs a tendance à rester élevé, ce qui par ailleurs n’a pas que des conséquences négatives du point de vue écologique. La politique du gouvernement français est contrastée. D’un côté, certains jouent la carte de la xénophobie pour des raisons électorales du fait même de la montée de l’islamophobie et au risque d’atteindre à l’unité nationale, d’autres au contraire ont une attitude très compréhensive et très responsable face aux mouvements arabes.

L’Afrique de l’Ouest deviendra-t-elle à la France ce que l’Amérique centrale est aux Etats-Unis ?

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Côte d’Ivoire : l’urgence d’un nouveau modèle de développement

Par Capucine Edou, spécialiste de l’Afrique

La crise actuelle qui secoue la Côte d’Ivoire constitue un nouveau soubresaut dramatique de la guerre de succession à Houphouët Boigny depuis 1993. Depuis de nombreuses années, les luttes de pouvoir paralysent le pays, provoquent quotidiennement leurs lots de disparitions et attisent les tensions dans la région (réfugiés, menaces d’intervention, coupure des moyens de circulation, etc.). Si l’issue de ce bras de fer n’est pas encore connue à ce jour, les commentateurs insistent depuis le début de la crise sur les manifestations que prend la bataille politique. Mais, plus profondément, ces événements révèlent l’essoufflement puis la faillite du modèle de développement ivoirien. Pour expliquer une situation devenue dramatique, il convient d’analyser en profondeur les changements structurels qui ont bouleversé le pays et affecté les conditions d’existence concrètes des Ivoiriens. Il faut citer la crise de la ruralité, la crise foncière, la crise urbaine et les difficultés d’emploi des jeunes.

Ce rappel paraît d’autant plus important que la Côte d’Ivoire est un miroir des difficultés auxquelles sont confrontés un certain nombre de pays africains. Dans le cas ivoirien comme dans d’autres, le rôle de la « communauté internationale » n’est pas neutre.

Les politiques de libéralisation modifient les équilibres profonds du pays.

Deux éléments structurent la Côte d’Ivoire post-indépendance : d’une part, la mise en place d’une agriculture fortement exportatrice de cacao, permettant d’assurer le développement économique et d’autre part, la construction de l’Etat à travers la constitution d’une administration, la formation et le recrutement de fonctionnaires. Les années 1990 vont marquer la fin d’une ère et l’épuisement de ce modèle.

Du « miracle ivoirien » à la déstructuration de la filière cacao [1]

A l’instar du modèle économique colonial, le reprenant et l’augmentant, le Gouvernement nouvellement indépendant d’Houphouët Boigny fait de l’agriculture exportatrice la colonne vertébrale de l’économie ivoirienne. Dans les années 1970, on parle même de « miracle ivoirien ». La réussite du système s’appuie sur la Caisse de stabilisation (ou « Caistab ») dont le rôle consiste à réguler le marché, échelonner les ventes, garantir les contrats internationaux d’exportation, mais aussi à procurer aux paysans des revenus réguliers et corrects, fixant à l’avance les prix d’achat.

Les recettes importantes générées par le cacao offrent en outre au pouvoir en place un butin lui servant à assurer l’équilibre politique du pays. Rappelons que le cacao ivoirien représente 40% de la production mondiale. La Côte d’Ivoire est donc pendant toute cette période un pays prospère, un moteur économique en Afrique de l’Ouest ; elle en attire d’autant plus les migrants. Ceux-ci représentent d’ailleurs plus du quart de la population du pays.

Néanmoins, les effets conjugués de la surproduction, d’un système clientéliste dévoyé, de la dégradation des finances publiques notamment après la mort d’Houphouët en 1993, provoquent les assauts répétés du FMI et de la Banque mondiale à l’encontre de la Caistab. La caisse finit par disparaître en 1999. En une récolte, c’est tout le système qui se grippe, et les cours du cacao s’effondrant, les paysans ne disposent plus alors de revenus suffisants.

Rapidement, de nouvelles structures supposées réguler la filière sont recréées. Mais celles-ci se multiplient, chaque acteur du système convoitant une partie des profits, au détriment des intérêts collectifs des paysans. Cet enchevêtrement institutionnel favorise l’émergence d’un nouveau système de prédation.

En 2003, les cours s’effondrent. Face à ce désastre, aucun système n’est plus en mesure de compenser les pertes des producteurs. L’argent du cacao sert en outre à acheter des armes et alimenter des luttes politiques toujours plus féroces.

Les plans d’ajustement entraînent la destruction des emplois publics et accentuent le phénomène de déclassement de la jeunesse éduquée.

En parallèle des facteurs déjà évoqués, il convient d’évoquer les effets négatifs des plans d’ajustement structurels des années 1990 dont l’une des premières conséquences est la forte décrue de l’emploi public. Deux nouveaux problèmes émergent alors : d’une part, les anciens fonctionnaires ne trouvant plus d’emploi en ville, retournent dans leur village où ils se retrouvent face à la pénurie de terres disponibles. D’autre part, le champ de la fonction publique – qui représentait l’aboutissement par excellence des études universitaires et par là-même un vecteur d’ascension sociale – se trouve fortement réduit. La jeunesse étudiante perd là un débouché essentiel, tandis que le secteur privé ne peut absorber l’arrivée sur le marché du travail de ces diplômés. Un retour à la ruralité pour tous ces jeunes gens n’est par ailleurs guère envisageable.

Les équilibres sur lesquels la société ivoirienne s’était construite sont ainsi fortement remis en question dans les années 1990. Ces phénomènes provoquent des tensions croissantes avec les populations étrangères installées dans le pays.

Le système est ainsi arrivé à épuisement tandis que le thème de l’ « ivoirité » prend de l’ampleur sur fond d’extrême violence. [2]

Le modèle de développement mis en place par Houphouët-Boigny lorsqu’il devient Président en 1960 s’inscrit dans la continuité de la politique coloniale de mise en valeur des terres du Sud ivoirien. La région étant particulièrement riche d’un point de vue agronomique, l’ancien colon y avait favorisé l’installation de populations étrangères (provenant d’autres régions ivoiriennes et d’autres pays). Afin d’asseoir sa domination sur le système de production local, le système colonial avait hiérarchisé les populations selon leur fonctionnalité dans le système. Cette approche structure encore aujourd’hui les « imaginaires du pouvoir »: les Baoulés (tels Houphouët-Boigny) auraient une propension à dominer ; ainsi l’accession au pouvoir de Laurent Gbagbo, un Bété, à la Présidence serait perçue comme une revanche de l’histoire.

L’économie de plantation a produit un développement inégal du territoire et modifié les équilibres démographiques du fait de l’afflux de main d’œuvre étrangère dès les années 1920. Une division du travail s’est instaurée entre les populations : les Ivoiriens occupant les positions administratives et politiques, tandis que les migrants investissaient le petit commerce, les transports, le secteur informel. Ces derniers ont été aussi de plus en plus nombreux à acquérir des terres.

Lorsque les tensions foncières et les difficultés sur le marché du travail se sont accrues, les rancœurs à l’égard du système colonial français mais aussi à l’encontre des migrants se sont transformées en xénophobie, servant la cause de Laurent Gbagbo.

Une nouvelle génération politique légitimée par la violence

La place d’anciens syndicalistes étudiants dans la crise actuelle apparaît particulièrement significative. Guillaume Soro, ancien Secrétaire général de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (FESCI) en 1997, puis Secrétaire général des Forces nouvelles (rébellion du Nord fidèle à Ouattara), est actuellement premier ministre d’Alassane Ouatara. Charles Blé-Goudé, successeur de Soro à la FESCI en 1998, puis chef des jeunes patriotes (fidèles à Gbagbo), est quant à lui maintenant ministre de la jeunesse de Gbagbo. Ces deux personnages sont des figures emblématiques des luttes politiques de ces quinze dernières années et représentent une nouvelle génération prête à prendre la relève.

Créée en 1990, la FESCI s’inscrit dans les mouvements de jeunesse africains de l’époque, fers de lance de la démocratisation sur le continent. Se posant en alliés des partis d’opposition, et notamment du Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo, les syndicalistes étudiants ont longtemps été pourchassés. Le manque de débouchés professionnels a replié les étudiants sur les campus universitaires. Les militants de la FESCI se sont servis de leur autorité – légitimée par le général GueÏ (1999) – pour vivre de la rente des chambres en résidences étudiantes où ils vont faire régner leurs propres règles. Le mouvement étudiant est ainsi peu à peu tombé dans l’usage de la violence. Les manifestations de cette violence restent d’ailleurs l’un des éléments les plus marquants et dramatiques du déroulement de la crise actuelle.

Quelle politique de long terme avec la Côte d’Ivoire ?

Face à une telle situation, en espérant que la situation politique débouche rapidement et sans usage de la force, les orientations d’une véritable politique de coopération française en direction de la Côte d’Ivoire mériteraient d’être clarifiées.

En aucun cas l’aide internationale ou bilatérale ne peut se substituer à la politique d’un Etat : c’est d’abord en son sein que doivent être érigées les politiques industrielles, économiques et sociales qui assureront son développement – politique sur laquelle nous espérons que le président élu donnera toute son impulsion une fois effectivement en poste. Mais nous avons aussi une part de responsabilité quand par exemple nous exigeons avec l’Union Européenne et l’OMC la signature d’Accords de Partenariat Economiques avec les Etats africains visant à libéraliser leurs marchés : alors nous les fragilisons d’autant plus et empêchons l’émergence d’une structure économique locale solide.

Les Socialistes doivent d’abord dénoncer ces politiques internationales. Ils doivent aussi préconiser une logique partenariale en fonction des besoins les plus urgents de la société ivoirienne. Il convient tout d’abord d’identifier les facteurs qui ont déstabilisé profondément le pays car ce sont ces éléments qui servent aujourd’hui de terreau à la bataille que se livrent les camps en lice. Il y a urgence à raviver la coopération afin de soutenir le développement économique et la création d’emplois, et en particulier d’aider à la restructuration d’une véritable filière d’organisation de la production du cacao mais aussi au développement industriel.

Les facteurs déstabilisants en Côte d’Ivoire, s’ils y prennent des proportions dramatiques, ne sont pas non plus inconnus dans nombre d’autres pays africains : on peut citer le désœuvrement de la jeunesse, y compris ceux ayant reçu une formation universitaire, le manque de terres ou encore les effets politiques de la manipulation autour des concepts d’identités « ethniques ». Il s’agit là d’éléments explosifs pour lesquels des solutions doivent être trouvées dans la plupart des pays.

Au-delà de l’avenir de la Côte d’Ivoire, c’est l’équilibre de l’Afrique de l’Ouest toute entière qui se joue. Cette zone se trouverait durablement affectée en cas d’effondrement définitif de cet Etat, central dans la région. Ces enjeux cruciaux devraient constituer pour la France les priorités d’une politique de coopération renouvelée et ambitieuse, débarrassée des oripeaux de la Françafrique et véritablement orientée dans une logique de solidarité, autour de projets communs concrets.


[1] Jean-Pierre Boris, Commerce Inéquitable, Le roman noir des matières premières, Hachette Littératures, 2005

[2] Richard Banégas, « Côte d’Ivoire : les jeunes se lèvent en hommes », étude du CERI n°137, 2007