Revue de réflexion du Parti Socialiste

 
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Aux sources du déséquilibre chinois

Par Rémi Bourgeot

« Economie globalisée », « FMI », « G20 », « Chine émergente » semblent définitivement  faire partie du cahier des charges de toute cérémonie télévisuelle qui se respecte.

Pour autant, il reste tout simplement encore difficile, pour l’observateur européen sincère, ne serait-ce que de se représenter un peuple de plus d’un milliard d’individus. 1,3 milliard d’habitants, cela signifie notamment qu’un être humain sur cinq vit aujourd’hui en République Populaire de Chine.

Du point de vue économique, il y a encore une trentaine d’années, en 1980, la Chine ne représentait guère que 2%  du PIB mondial[1]. Elle est désormais sur le point d’atteindre une part de 15% de la richesse mondiale et se rapproche ainsi de sa part en termes de population.

Au cours de la même période, les Etats-Unis sont passés d’une part de PIB d’environ 25% à 20% aujourd’hui, pour une population actuelle de 310 millions d’individus, soit environ 5% de la population mondiale.

On ne peut a priori que se réjouir de la réémergence d’une nation, porteuse d’une civilisation brillante, qui s’est éclipsée de la scène mondiale pendant quelques siècles, après avoir d’abord raté le train de la modernité et subi les méfaits de l’expansionnisme européen au XIXème siècle.

Ce qui pose naturellement problème, à la fois pour le Monde dans son ensemble et, en vérité, pour le peuple chinois lui-même, c’est la façon dont se produit cette réémergence du point de vue économique.

Comme chacun sait, le modèle de développement chinois repose massivement sur les exportations, qui représentaient en 2009 environ 30% de son PIB[2], et plus de 40% avant la crise financière et l’affaissement du commerce mondial. Ainsi, non seulement la balance commerciale chinoise est très excédentaire, avec un excédent de compte courant de plus de 5% du PIB l’an passé, et de plus de 10% à la veille de l’éclatement de la crise, mais les volumes eux-mêmes de son commerce sont démesurés par rapport à la taille de son économie.

Ces excédents sont naturellement réalisés grâce à ses coûts de main d’œuvre très bas en comparaison de ceux des pays industrialisés, et une productivité qui, bien qu’encore bien inférieure, ne cesse de croître et connaît désormais des niveaux tout à fait compétitifs.

Cette situation structurellement excédentaire est tout à fait singulière concernant un pays en développement dont le PIB par habitant n’atteint pas encore les 8 000 $ par an (en parité de pouvoir d’achat)[3].

La dernière année de déficit commercial remonte pour la Chine à 1993[4]. Au cours des années 1980 et jusqu’à cette époque alternaient des années d’excédent et de déficit, c’est-à-dire de relative normalité commerciale.

Parallèlement, il faut noter que les Etats-Unis n’ont pas connu de situation d’équilibre commercial depuis le tout début des années 1990, pour s’enfoncer dès cette époque dans le déficit commercial chronique jusqu’à aujourd’hui, avec des accès spectaculaires avant-crise.

Ainsi, si les Etats-Unis et la Chine forment un couple, il ne s’agit probablement pas du G2 ou du suprême condominium dont rêvent certains commentateurs conscients de l’effacement de l’Europe, mais bien plus de celui, prosaïque, entre consommateur et producteur, débiteur et créancier.

On a ainsi vu se développer, au cours des deux dernières décennies, ce scénario à la fois stupéfiant et fascinant, suivant lequel, la première puissance mondiale s’est spécialisée dans la consommation, reposant sur un endettement privé tout à fait démesuré qui a conduit à la crise financière que nous connaissons depuis 2007, alors qu’un grand pays en développement, la Chine, s’est spécialisé, de son côté dans la production, à bas coût de main d’œuvre et les exportations vers les pays développés.

Cette symétrie dans le déséquilibre est révélatrice de traits fondamentaux en ce qui concerne les deux principales nations qui y ont pris part, mais il convient, ici, de s’attarder sur le cas de la Chine.

Qui dit excédent commercial chronique dit en général sous-consommation et surproduction. Ce sont principalement ces deux maux dont souffrent le modèle chinois et qui pèsent sur la demande et les salaires des travailleurs du monde développé.

En effet, dans un système équilibré, la croissance économique est synonyme d’une augmentation simultanée de la production et de la demande (consommation et investissement) et cette demande est elle-même engendré par les revenus de la production.

C’est ce cycle, qui repose sur la massification à la fois de la production et de la demande (qui non seulement absorbe la production mais est aussi engendrée par ses revenus), qui constitue le fondement du développement économique moderne.

Aussi bien aux Etats-Unis qu’en Europe, le développement difficile et progressif de la consommation de masse est venu apporter des débouchés à l’appareil productif né au cours de la Révolution industrielle. La crise de 1929 correspond d’ailleurs à l’aboutissement d’une période de déconnexion au sein de ce cycle de développement production-consommation. L’excès de dettes n’est la plupart du temps que le palliatif de la mise sous-pression de la demande.

En effet, au fondement du capitalisme se trouve cette tension autour de l’augmentation des salaires, qui signifie à la fois développement de la demande et donc des débouchés à la production, mais aussi perte de compétitivité aussi bien à l’échelle d’une entreprise que d’un pays.

On a nommé « fordisme » ce principe d’intelligence collective conduisant à la prise de conscience que, dans un système équilibré, la progression raisonnable et généralisée des salaires assurent les débouchés à la production et, partant, le développement généralisé des entreprises elles –mêmes.

Le développement de la Chine s’est fait dans un système mondialisé et régi par le libre-échange dans le cadre duquel, précisément, il est plus aisé pour un pays en développement de cibler des débouchés dans les pays riches en maintenant une monnaie largement sous-évaluée et des salaires à un niveau bas et, par conséquent, en gonflant ses réserves de devises.

Ainsi, la compétitivité et la faiblesse de sa propre demande constituent le fondement de la stratégie de développement dans le système économique mondial d’aujourd’hui. C’est-à-dire l’inverse exact du fordisme.

Néanmoins, l’ampleur du déséquilibre en ce qui concerne la Chine, à ce stade de développement, est tout à fait singulier et révèle un trait fondamental de l’identité économique du pays.

Naturellement, la consommation chinoise se développe et s’illustre parfois de façon spectaculaire. La visite d’un centre commercial à Shanghai est certainement une expérience intéressante et les commentateurs, dans toute sorte de médias, ne manquent pas une occasion de proclamer l’avènement du « consommateur chinois ».

Certes, les Chinois s’enrichissent, en tout cas pour une partie d’entre eux, et consomment de plus en plus, mais il est très peu probable que le phénomène prenne suffisamment d’ampleur pour assurer des débouchés à la production chinoise et à une croissance à deux chiffres.

La situation habituelle, à ce stade de développement, est plutôt celle du déficit commercial et c’est d’ailleurs le cas actuellement pour la plupart des autres pays émergents[5]. En effet, d’un point de vue très schématique, ces pays exportent des biens de valeur relativement faible tout en important pour leur production des biens d’équipement onéreux, machines-outils, des pays développés, nécessaires à leur propre production.

La Chine, naturellement s’efforce de faire monter en gamme sa production mais ce n’est guère cela qui contrebalance le schéma. C’est bel et bien la sous-consommation et son corollaire, l’excès d’épargne.

En effet, la consommation chinoise n’atteint pas les 40% du PIB, contre plus de 70% dans le cas des Etats-Unis.

Il faut peut-être chercher les raison de cette défaillance du consommateur chinois du côté du système politique et de l’organisation de la société, à l’opposé exact du consommateur américain surendetté et excessivement optimiste quant à l’évolution de ses revenus et du prix de sa maison.

Mais la sous-consommation est aussi en grande partie le résultat de la part trop faible des revenus dans le PIB chinois. La part des salaires dans le PIB est passé de 57% en 1983 à seulement 37% en 2005[6]. L’exode rural continue à fournir les entreprises en main d’œuvre abondante bon marché, et constitue une véritable armée de réserve du capitalisme chinois.

Par ailleurs, l’exemple du Japon est particulièrement instructif, notamment de par l’influence que son modèle de développement a eue sur la Chine.

L’appareil productif et les infrastructures du Japon sont, encore aujourd’hui, certainement les plus efficaces et modernes du monde développé. Néanmoins, ce pays n’est toujours pas parvenu s’extraire de vingt ans de marasme et en particulier de déflation. C’est pourtant un pays ultra-exportateur ; mais frappé du mal de la sous-consommation et de l’excès d’épargne des ménages (ainsi que du vieillissement avancé de la population).

En 1985, les accords du Plaza signés entre les USA, le Japon, l’Allemagne de l’Ouest, la France et le Royaume-Uni visaient à déprécier le cours du dollar en particulier par rapport au yen et au mark. Cette dépréciation s’avéra quasiment ineffective quant aux excédents commerciaux japonais vis-à-vis des Etats-Unis. L’industrie japonaise s’y est simplement adaptée, en conservant ses parts de marché aux Etats-Unis.

Le parallèle est particulièrement intéressant en ce qui concerne la question de la réévaluation de la monnaie chinoise, le yuan (ou renminbi). Cette réévaluation est désormais assez largement vue en Europe et aux Etats-Unis comme le nec plus ultra des solutions aux déséquilibres commerciaux entre la Chine et les pays développés, de façon à éviter l’option des quotas douaniers. Pourtant, dans le cas des Etats-Unis, le niveau qu’a atteint la désindustrialisation laisse assez peu d’espoir quant aux effets d’un tel remède utilisé dans des proportions modérées.

Dans le cas de l’Europe, qui est par ailleurs devenue la première cible d’exportation de la Chine, l’effet serait plus marqué mais insuffisant avec une réévaluation modérée (de l’ordre de 10%). Par ailleurs, le taux du yuan étant fixé par rapport au dollar, l’Union européenne pourrait ne pas même avoir l’occasion d’en profiter en cas dépréciation du dollar par rapport aux monnaies européennes.

Les dirigeants chinois ont eu l’occasion de parfaitement prendre conscience de la gravité du déséquilibre commercial à l’occasion de la crise mondiale.

En effet, la crise a entraîné un effondrement du commerce mondial et, partant, des débouchés de l’industrie chinoise.

L’économie chinoise a pu se maintenir à un niveau de croissance élevé grâce un plan de relance qui a consisté en des investissements publics massifs et une politique de taux adaptée.

Bien qu’efficace pour maintenir un niveau de croissance indispensable à la paix sociale, cette politique a aggravé le problème de surcapacité chronique qui affecte l’industrie chinoise.

En 2009, la Chine a produit environ 530 millions de tonnes d’acier (contre 280 en 2004), soit la production combinée du Japon, des Etats-Unis, de la Russie et de l’Inde[7] !

On a assisté dans de nombreux secteurs à une véritable bulle d’investissements venant combler, en termes de demande, l’insuffisance de la consommation nationale et des débouchés extérieurs.

Mais cette solution, efficace à court terme, est naturellement une cause d’instabilité en ce qu’elle consiste à ajouter de la capacité de production à une production déjà en manque de débouchés.

Ainsi, bien que l’économie chinoise connaisse un décollage impressionnant, la question de la sous-consommation demeure un péril majeur, du fait de la situation particulièrement incertaine du côté de ses débouchés internationaux. Comme en ont pris conscience les dirigeants chinois, il en va de la stabilité de l’itinéraire de croissance chinois.

Néanmoins, ils ne semblent nullement avoir l’intention, pour réorienter leur croissance vers la demande intérieure, de renoncer aux débouchés internationaux. Du fait de la sous-consommation chronique, ces débouchés restent au cœur des perspectives de développement chinois.

Naturellement, la consommation chinoise va continuer de se développer, en offrant également, dans certains cas, des opportunités intéressantes à certaines entreprises occidentales, mais à un rythme probablement déconnecté de la croissance de la production.

Il est donc assez peu probable que la Chine orchestre une réévaluation massive de sa monnaie. Par ailleurs, les dispositions qu’elle prend notamment en achetant de la dette des pays européens en difficulté semblent plutôt aller dans le sens du bouclage du statu quo concernant la question des protections commerciales.

De façon assez surprenante, de nombreux commentateurs, en Europe et aux Etats-Unis, tiennent désormais pour acquise cette réorientation sans en préciser les modalités, mais au nom de ce qui semble être une croyance totale dans les capacités du gouvernement chinois. Il semble ainsi qu’à l’idée d’avant-crise selon laquelle les marchés financiers étaient omniscients se soient désormais substituée celle selon laquelle le Parti communiste chinois est omnipotent.

Pour aller au bout d’une véritable logique de réorientation vers la demande intérieure, il faudrait avant tout une réorientation du rapport de force salarial chinois, pour que les responsables d’entreprise s’orientent collectivement vers une revalorisation des salaires, dans l’idée de s’assurer des débouchés stables, en Chine. Cela irait par ailleurs dans le sens de l’harmonie sociale affichée comme objectif du gouvernement central, ainsi que des revendications montantes des travailleurs chinois.

L’incitation à cette réorientation du monde économique chinois pourrait être mise en place par des taxes ou des quotas chinois sur les exportations qui iraient par exemple contribuer au financement d’un système généralisé de protection sociale.

Naturellement, il est peu probable que les responsables politiques chinois empruntent cette voie, qui conduirait pourtant réellement au rééquilibrage. Il est aussi assez peu probable que les Etats-Unis s’engagent sur la voie des protections commerciales car, étant donné leur niveau de désindustrialisation, cela risquerait d’accélérer la chute du niveau de vie de façon importante. Quant à l’Europe qui pourrait réellement peser sur les modalités de cette réorientation, du fait qu’elle constitue la première cible commerciale de la Chine et qu’elle conserve, pour l’instant, une base industrielle plus solide que les Etats-Unis, elle se laisse malheureusement paralysée par les tensions économiques et politiques en son sein.

Il faudra pourtant que l’une de ces trois grandes puissances économiques se résolve à inaugurer la voie du rééquilibrage commerciale et du redéploiement de la demande globale. Alors, il pourra enfin être question de sortie de la crise mondiale.


[1] En parité de pouvoir d’achat, source : IMF World Economic Outlook Database, octobre 2010, http://www.imf.org/external/pubs/ft/weo/2010/02/weodata/index.aspx

[2] Source : WTO Trade Profiles, octobre 2010,

http://stat.wto.org/CountryProfile/WSDBCountryPFHome.aspx?

[3] Contre, par exemple, environ 34 000 $ en France (en PPA) et 46 000 $ aux USA, source : statistiques du FMI

[4] Avec un déficit de compte courant d’environ 3% du PIB, source : statistiques du FMI

[5] C’était, par exemple, le cas en 2009, avec un déficit de compte courant pour l’Inde de -2.9% du PIB, pour le Brésil de -1.5% du PIB, pour la Turquie de -2.3% du PIB, source : statistiques du FMI

[6] Chinese Workers Are Now In Revolt, Financial Times, 3 juin 2010

[7] Overcapacity in China – Causes, impacts and recommendations, Roland Berger Consulting & European Chamber of Commerce in China, 2009

« Les relations entre l’Inde et le Pakistan sont structurellement tendues »

Christophe Jaffrelot est directeur de recherches au CNRS (CERI-Sciences Po). Il a notamment écrit Le Pakistan, Fayard, Paris, 2000.

La Revue socialiste : Quels ont été les effets des dramatiques inondations sur la société pakistanaise ? Qu’ont-elles révélé sur la société pakistanaise ?

Christophe Jaffrelot : Ces inondations ont fait peu de victimes – par comparaison à des catastrophes naturelles comme le séisme de 2005 – mais leurs effets économiques et sociaux se feront sentir encore longtemps. Des millions de personnes doivent reconstruire leur maison, ont perdu leur bétail, mort noyé, et ne pourront pas cultiver leur terre avant longtemps. La récolte de coton – première ressource du pays à l’exportation – est fort compromise et il faudra puiser dans les stocks alimentaires pour compenser le manque à gagner – en espérant que cela suffira. Cet épisode a révélé l’ampleur du ressentiment des provinces minoritaires vis-à-vis du Punjab, la seule province à avoir été plus ou moins épargnée. Il a surtout révélé l’incurie des politiques. Non seulement le Président Zardari a maintenu sa tournée européenne alors que le pays sombrait sous les flots, mais les cas de ministres ou de députés refusant de briser les digues en amont des villes pour protéger leurs terres ne sont pas rares. L’armée, elle, sort grandie de l’épreuve car elle était sur le terrain et a fait preuve d’un sens de l’organisation dont l’administration est aujourd’hui dépourvue. Quant aux islamistes, ils se sont adonnés à une stratégie de la bienfaisance dans laquelle ils excellent mais dont les bénéfices politiques sont encore difficiles à mesurer.

L. R. S. : Comment caractériser le système politique pakistanais ? Quels sont les atouts et les faiblesses de la démocratie pakistanaise ? Comment analyser le système de pouvoir, entre le pouvoir politique, le pouvoir militaire, le pouvoir économique, le pouvoir religieux, le pouvoir tribal ?

C. J. : Le système politique pakistanais se caractérise par une instabilité institutionnelle. La formule, paradoxale, reflète à la fois l’incapacité du pays à se doter d’un régime durable - en 63 ans le pays a connu trois Constitutions et trois coups d’Etat militaires – et le caractère prévisible (presque routinisé) de l’alternance entre phases de démocratisation et épisodes militaires. Cette oscillation a même des allures de métronome puisque le pendule repart dans l’autre sens tous les 10 ans en moyenne : de 1947 à 1958, le pays cherche sa voie vers la démocratie, le Général Ayub Khan prend le pouvoir pour la même durée entre 1958 et 1969 ; s’ensuit une phase de démocratisation marquée par la personnalité de Zulfikar Ali Bhutto (1970-1977) qui s’achève par le coup d’Etat du général Zia ; celui-ci gardera aussi le pouvoir pendant 11 ans, après quoi la phase de démocratisation durera… 11 ans. En 1999 le général Musharraf prend le pouvoir et le garde jusqu’en 2008, date à laquelle la démocratisation s’est remise en marche.

Non seulement la durée des phases de dictature militaire et celles de démocratisation est à peu près identique, mais en outre les acteurs de ce petit manège sont souvent les mêmes. Du côté des hommes en uniforme, c’est chaque fois le chef d’Etat-Major qui prend les commandes, généralement sans avoir à tirer un coup de feu – nous n’avons pas affaires à une « armée de colonels » amateurs de putsch. Du côté des civils, les deux forces politiques qui peuvent prétendre au pouvoir – seules ou en coalition – sont presque toujours les mêmes. Il s’agit d’une part du Pakistan People’s Party créé par Z.A. Bhutto, dont sa fille, Bénazir a repris le flambeau et qui est aujourd’hui aux mains de son veuf, Zardari et de son fils, et d’autre part de partis aux noms changeants mais incarnant toujours une droite nationaliste portée à l’islamisation et bénéficiant du soutien des milieux d’affaires (voire de l’armée). Qu’aucun des deux pôles du jeu politique – l’armée et les partis politiques – ne parvienne à l’emporter durablement s’explique par l’héritage britannique qui a légué au pays un goût pour la démocratie, un appareil judiciaire gardien de l’Etat de droit (sauf quand les juges sont acquis à l’ordre militaire) et une intelligentsia éprise de liberté. En outre, l’armée pakistanaise ne souhaite pas gérer le pays de façon continue. D’un côté, elle perd son sens des priorités – le combat contre l’Inde – et érode sa popularité en s’adonnant au micro-management des affaires intérieures. D’un autre côté, elle n’éprouve pas le besoin d’intervenir dans l’espace public dès lors qu’elle garde la haute main sur les dossiers qui relèvent de sa chasse gardée : le Cachemire, l’Afghanistan et le nucléaire, trois domaines où l’Inter Service Intelligence, l’agence du renseignement militaire joue un rôle clé. L’ISI est un Etat dans l’Etat dont les gouvernements civils n’ont jamais réussi à réduire l’influence de façon significative. C’est pourquoi on ne peut jamais parler de démocratie, mais seulement de phase de démocratisation, l’ombre portée des militaires empêchant  les élus du peuple de disposer de toutes les mannettes du pouvoir.

L. R. S. : Comment comprendre les politiques pakistanaises par rapport à l’Afghanistan ? Le Pakistan peut-il jouer un rôle efficace pour une solution négociée (et durable) du conflit ?

C. J. : La clé de compréhension de toute la politique étrangère pakistanaise est à chercher dans sa relation à l’Inde. Le Pakistan se perçoit comme menacé par un voisin trop grand pour lui. C’est pourquoi il a conclu tant d’alliances à travers l’histoire – notamment avec les Etats-Unis et la Chine – et c’est pourquoi il recherche en Afghanistan ce que ses généraux appellent « une profondeur stratégique ». Idéalement, ils souhaiteraient établir dans ce pays un protectorat leur permettant à la fois d’empêcher New Delhi de nouer une alliance de revers avec Kaboul et d’installer une base arrière face à l’Inde dont une attaque pourrait très vite atteindre le coeur du pays, le Punjab. C’est pourquoi le Pakistan a soutenu les Talibans dans les années 1990 et ont été – avec l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis – un des seuls Etats à reconnaître leur régime, sûr que le Mollah Omar serait un partenaire fiable. Aujourd’hui, les militaires pakistanais s’inquiètent de la chaleur des relations qu’Hamid Karzai entretient avec New Delhi et cultivent donc les liens qu’ils ont tissés avec les Talibans afghans en espérant les remettre en selle. Islamabad pourrait, de ce fait, servir d’intermédiaire entre leurs alliés officiels – les Etats-Unis, les Occidentaux en général – et leurs alliés officieux, les Talibans afghans. L’armée pakistanaise non seulement ne souhaite rien d’autre, mais pourrait bien saboter les pourparlers dont elle serait exclue.

La stratégie américaine, pour l’instant, ne permet pas de faire aux Pakistanais toute la place qu’ils aimeraient avoir. Washington intensifie ses opérations militaires – y compris les attaques de drones du côté pakistanais exaspèrent Islamabad – et laisse à Karzai le soin d’engager les négociations. Les Américains pensent ainsi pousser les Talibans vers la table des négociations. Mais cette démarche ne saurait durer bien longtemps, les pertes américaines étant de plus en plus lourdes, pour un résultat hypothétique. Il y a fort à parier qu’à terme les Américains se tournent vers les Pakistanais pour qu’ils s’entremettent – comme ils l’avaient fait dans les années 1990 – afin de trouver une sortie à cette guerre dont l’Occident n’a ni le goût ni les moyens. Seule l’Inde trouvera alors à y redire – arguant du fait qu’un tel retour à la case départ se traduira par la résurrection d’un sanctuaire pour terroristes islamistes – mais qui voudra bien l’écouter ? De fait, le retour des Talibans au pouvoir, avec la bénédiction du Pakistan et sous une forme bien sûr déguisée pour faire avaler à l’Occident une pilule des plus amères, risque de ne pas être une solution très durable. Le premier attentat venu aux Etats-Unis ou en Europe dont la préparation aurait eu lieu en Afghanistan se traduira par des tentatives de déstabilisation du nouveau régime. Or l’hypothèse est d’autant plus crédible que l’armée pakistanaise s’illusionne sans doute sur sa capacité de contrôle des Talibans, elle qui s’est aliénée nombre de groupes islamistes – à commencer par les Talibans pakistanais – qui lui reprochent de travailler pour Washington.

L. R. S. : Les relations avec l’Inde sont-elle condamnées à une tension permanente, entrecoupées de quelques rémissions ? Le conflit du Cachemire résume-t-il tout le contentieux ?

C. J. : Les relations entre l’Inde et le Pakistan sont structurellement tendues. Le Pakistan perçoit l’Inde comme une menace – surtout depuis la partition de 1971 ayant donné naissance au Bangladesh, un traumatisme dont Islamabad tient New Delhi pour responsable alors que c’est bien sa politique de colonialisme intérieur qui avait exacerbé le séparatisme bengali. L’armée pakistanaise considérant que la meilleure des défenses était l’attaque, elle est passée à l’offensive en 1965 puis a préféré avancer masquer en sous-traitant cette guère à des groupes islamistes. Ceux-ci sont surtout passés à l’action dans les années 1990. D’une part ils avaient remporté la première guerre d’Afghanistan et étaient disponibles pour une nouveau Jihad, en Inde. D’autre part, l’insurrection des cachemiris indiens avait pris une forme plus violente et plus islamiste à partir de 1989. Dix ans plus tard, la stratégie pakistanaise visant à « saigner l’Inde » s’est traduite par l’infiltration de troupes régulières et de paramilitaires islamistes sur les hauteurs de Kargil – une ville du Cachemire indien. Il s’est ensuivi une guerre éclair de quelques jours mettant aux prises deux puissances nucléaires.

Entre les phases de tension les plus aiguës, les gouvernements des deux pays se parlent – en général sous la pression des Etats-Unis, l’Europe étant absente de ce dossier comme de tant d’autres. C’est ainsi que les années 2000 ont été le cadre d’un « dialogue composite » à éclipse qui se déclinait en une demi-douzaine de points allant des litiges frontaliers à la hauteur du Sind et du Gujarat aux problèmes d’eau, le Pakistan et l’Inde souffrant d’un stress hydrique qui les rend très sensibles à la gestion du glacier du Siachen et des rivières venues de l’Himalaya. Mais c’est naturellement la question du Cachemire qui focalise le maximum d’attention. En 1947, lorsque l’Inde et le Pakistan ont vu le jour, le Maharadjah hindou qui régnait sur l’Etat princier (donc autonome) du Jammu et Cachemire a décider de rejoindre l’Inde. Les autorités pakistanaises ont aussitôt objecté que cette province étant majoritairement musulmane, elle avait vocation à rejoindre le « Pays des purs ». Et joignant le geste à la parole, elles ont laissé (sic) partir à l’assaut des troupes para-militaires qui ont conquis une partie du territoire de l’Etat. L’Inde a envoyé l’armée à son tour et la ligne de front est devenue une ligne de cessez-le-feu lorsqu’un armistice a été conclu sous l’égide de l’ONU. Cette ligne est ensuite devenue une Ligne de Contrôle aux termes du Traité de Simla que le Pakistan a dû signer après sa défaite de 1971. Mais aucun des deux pays n’a officiellement renoncé à la totalité de la province, empêchant l’instauration d’une frontière internationale. La question n’aurait pas été si sensible si les Cachemiris indiens avaient fini par s’intégrer à l’Union indienne dont Nehru – d’origine cachemirie lui-même – voulait faire une fédération multiculturelle. Mais la méfiance de New Delhi vis-à-vis de cachemiris dans lesquels bien des leaders indiens voyaient des séparatistes en puissance, voire une cinquième colonne pakistanaise, a gêné le jeu des institutions. Les citoyens indiens du Jammu et Cachemire n’ont pu voter librement que dans les années 1960, le scrutin de 1977 étant sans doute la première élection démocratique digne de ce nom. En outre, les gouvernements soupçonnables – à tort ou à raison – de sympathies pakistanaises ont été démis et l’Etat mis sous tutelle plus d’une fois dans son histoire. L’insurrection de 1989 a justifié un déploiement militaire donnant aux cachemiris le sentiment d’être soumis à une armée d’occupation, les « check points » ayant fait leur apparition dans toute la province. Le ressentiment qui en a résulté dans la jeunesse explique le mouvement actuel qui s’apparente à une « intifada ».

L. R. S. : Peut-on se risquer à dessiner les évolutions prochaines à l’oeuvre tant dans le pays que dans la région ?

C. J. : L’évolution du Pakistan suscite bien des interrogations. Jamais encore le monde n’avait abrité une puissance nucléaire dont la société était à ce point travaillée par l’islamisme et dont la classe politique  était à ce point discréditée et impuissante. L’armée est certes en mesure de tenir le pays, mais l’usage qu’elle fait du pouvoir, tant en Afghanistan qu’au Cachemire indien présente les symptômes d’une fuite en avant – sans compter son implication probable quoi qu’indirecte dans les attentats de Mumbai en 2008. Le pays ne va pas seulement devoir survivre à une crise économique et sociale très longue, son unité sera mise à rude épreuve, notamment au Baluchistan où une guérilla séparatiste est entrée dans une phase active. Faire un pronostic est des plus délicats car jamais sans doute le Pakistan n’a été soumis à ce genre de défis. L’hypothèse que l’on peut faire, néanmoins, c’est qu’il trouvera à l’extérieur des soutiens – notamment financiers – comme cela a déjà été le cas dans le passé : nul ne peut pendre le risque de voir un pays de 160 millions d’habitants doté de l’arme nucléaire devenir un « failed state » – ni les Etats-Unis, ni la Chine.

Socialisme et protectionnisme

Face au décollage spectaculaire des « grands émergents », faut-il revenir au protectionnisme ? Faut-il élever de hautes barrières douanières et imposer de stricts quotas d »importation pour protéger nos industries et nos marchés ?

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Ce qui est vivant et ce qui est mort

La social-démocratie peut naturellement être comprise comme le propre des partis politiques ainsi dénommés et de leurs politiques. Je voudrais cependant ne pas m’en tenir à l’appellation des partis et dans le contexte actuel utiliser le terme de social-démocratie dans le but de décrire un certain type de politiques qui trouvent leurs racines dans l’idéologie de la social-démocratie mais qui sont aujourd’hui également mises en œuvre par des partis d’appellations différentes. Car il y a aussi des partis qui utilisent le terme social-démocrate pour se définir, mais qui ne pratiquent pas ce type de politique !

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Les leçons d’une défaite

Depuis l’arrivée au pouvoir de Tony Blair en 1997 sur fond d’optimisme et d’enthousiasme pour une “Nouvelle Grande Bretagne”, le parti travailliste a connu la plus longue période de son histoire aux affaires. Cette époque s’achève aujourd’hui dans la douleur. Le 6 mai dernier, les électeurs ont donné au parti travailliste son deuxième pire résultat en 80 ans en le rejetant dans l’opposition.

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