Christophe Jaffrelot est directeur de recherches au CNRS (CERI-Sciences Po). Il a notamment écrit Le Pakistan, Fayard, Paris, 2000.
La Revue socialiste : Quels ont été les effets des dramatiques inondations sur la société pakistanaise ? Qu’ont-elles révélé sur la société pakistanaise ?
Christophe Jaffrelot : Ces inondations ont fait peu de victimes – par comparaison à des catastrophes naturelles comme le séisme de 2005 – mais leurs effets économiques et sociaux se feront sentir encore longtemps. Des millions de personnes doivent reconstruire leur maison, ont perdu leur bétail, mort noyé, et ne pourront pas cultiver leur terre avant longtemps. La récolte de coton – première ressource du pays à l’exportation – est fort compromise et il faudra puiser dans les stocks alimentaires pour compenser le manque à gagner – en espérant que cela suffira. Cet épisode a révélé l’ampleur du ressentiment des provinces minoritaires vis-à-vis du Punjab, la seule province à avoir été plus ou moins épargnée. Il a surtout révélé l’incurie des politiques. Non seulement le Président Zardari a maintenu sa tournée européenne alors que le pays sombrait sous les flots, mais les cas de ministres ou de députés refusant de briser les digues en amont des villes pour protéger leurs terres ne sont pas rares. L’armée, elle, sort grandie de l’épreuve car elle était sur le terrain et a fait preuve d’un sens de l’organisation dont l’administration est aujourd’hui dépourvue. Quant aux islamistes, ils se sont adonnés à une stratégie de la bienfaisance dans laquelle ils excellent mais dont les bénéfices politiques sont encore difficiles à mesurer.
L. R. S. : Comment caractériser le système politique pakistanais ? Quels sont les atouts et les faiblesses de la démocratie pakistanaise ? Comment analyser le système de pouvoir, entre le pouvoir politique, le pouvoir militaire, le pouvoir économique, le pouvoir religieux, le pouvoir tribal ?
C. J. : Le système politique pakistanais se caractérise par une instabilité institutionnelle. La formule, paradoxale, reflète à la fois l’incapacité du pays à se doter d’un régime durable - en 63 ans le pays a connu trois Constitutions et trois coups d’Etat militaires – et le caractère prévisible (presque routinisé) de l’alternance entre phases de démocratisation et épisodes militaires. Cette oscillation a même des allures de métronome puisque le pendule repart dans l’autre sens tous les 10 ans en moyenne : de 1947 à 1958, le pays cherche sa voie vers la démocratie, le Général Ayub Khan prend le pouvoir pour la même durée entre 1958 et 1969 ; s’ensuit une phase de démocratisation marquée par la personnalité de Zulfikar Ali Bhutto (1970-1977) qui s’achève par le coup d’Etat du général Zia ; celui-ci gardera aussi le pouvoir pendant 11 ans, après quoi la phase de démocratisation durera… 11 ans. En 1999 le général Musharraf prend le pouvoir et le garde jusqu’en 2008, date à laquelle la démocratisation s’est remise en marche.
Non seulement la durée des phases de dictature militaire et celles de démocratisation est à peu près identique, mais en outre les acteurs de ce petit manège sont souvent les mêmes. Du côté des hommes en uniforme, c’est chaque fois le chef d’Etat-Major qui prend les commandes, généralement sans avoir à tirer un coup de feu – nous n’avons pas affaires à une « armée de colonels » amateurs de putsch. Du côté des civils, les deux forces politiques qui peuvent prétendre au pouvoir – seules ou en coalition – sont presque toujours les mêmes. Il s’agit d’une part du Pakistan People’s Party créé par Z.A. Bhutto, dont sa fille, Bénazir a repris le flambeau et qui est aujourd’hui aux mains de son veuf, Zardari et de son fils, et d’autre part de partis aux noms changeants mais incarnant toujours une droite nationaliste portée à l’islamisation et bénéficiant du soutien des milieux d’affaires (voire de l’armée). Qu’aucun des deux pôles du jeu politique – l’armée et les partis politiques – ne parvienne à l’emporter durablement s’explique par l’héritage britannique qui a légué au pays un goût pour la démocratie, un appareil judiciaire gardien de l’Etat de droit (sauf quand les juges sont acquis à l’ordre militaire) et une intelligentsia éprise de liberté. En outre, l’armée pakistanaise ne souhaite pas gérer le pays de façon continue. D’un côté, elle perd son sens des priorités – le combat contre l’Inde – et érode sa popularité en s’adonnant au micro-management des affaires intérieures. D’un autre côté, elle n’éprouve pas le besoin d’intervenir dans l’espace public dès lors qu’elle garde la haute main sur les dossiers qui relèvent de sa chasse gardée : le Cachemire, l’Afghanistan et le nucléaire, trois domaines où l’Inter Service Intelligence, l’agence du renseignement militaire joue un rôle clé. L’ISI est un Etat dans l’Etat dont les gouvernements civils n’ont jamais réussi à réduire l’influence de façon significative. C’est pourquoi on ne peut jamais parler de démocratie, mais seulement de phase de démocratisation, l’ombre portée des militaires empêchant les élus du peuple de disposer de toutes les mannettes du pouvoir.
L. R. S. : Comment comprendre les politiques pakistanaises par rapport à l’Afghanistan ? Le Pakistan peut-il jouer un rôle efficace pour une solution négociée (et durable) du conflit ?
C. J. : La clé de compréhension de toute la politique étrangère pakistanaise est à chercher dans sa relation à l’Inde. Le Pakistan se perçoit comme menacé par un voisin trop grand pour lui. C’est pourquoi il a conclu tant d’alliances à travers l’histoire – notamment avec les Etats-Unis et la Chine – et c’est pourquoi il recherche en Afghanistan ce que ses généraux appellent « une profondeur stratégique ». Idéalement, ils souhaiteraient établir dans ce pays un protectorat leur permettant à la fois d’empêcher New Delhi de nouer une alliance de revers avec Kaboul et d’installer une base arrière face à l’Inde dont une attaque pourrait très vite atteindre le coeur du pays, le Punjab. C’est pourquoi le Pakistan a soutenu les Talibans dans les années 1990 et ont été – avec l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis – un des seuls Etats à reconnaître leur régime, sûr que le Mollah Omar serait un partenaire fiable. Aujourd’hui, les militaires pakistanais s’inquiètent de la chaleur des relations qu’Hamid Karzai entretient avec New Delhi et cultivent donc les liens qu’ils ont tissés avec les Talibans afghans en espérant les remettre en selle. Islamabad pourrait, de ce fait, servir d’intermédiaire entre leurs alliés officiels – les Etats-Unis, les Occidentaux en général – et leurs alliés officieux, les Talibans afghans. L’armée pakistanaise non seulement ne souhaite rien d’autre, mais pourrait bien saboter les pourparlers dont elle serait exclue.
La stratégie américaine, pour l’instant, ne permet pas de faire aux Pakistanais toute la place qu’ils aimeraient avoir. Washington intensifie ses opérations militaires – y compris les attaques de drones du côté pakistanais exaspèrent Islamabad – et laisse à Karzai le soin d’engager les négociations. Les Américains pensent ainsi pousser les Talibans vers la table des négociations. Mais cette démarche ne saurait durer bien longtemps, les pertes américaines étant de plus en plus lourdes, pour un résultat hypothétique. Il y a fort à parier qu’à terme les Américains se tournent vers les Pakistanais pour qu’ils s’entremettent – comme ils l’avaient fait dans les années 1990 – afin de trouver une sortie à cette guerre dont l’Occident n’a ni le goût ni les moyens. Seule l’Inde trouvera alors à y redire – arguant du fait qu’un tel retour à la case départ se traduira par la résurrection d’un sanctuaire pour terroristes islamistes – mais qui voudra bien l’écouter ? De fait, le retour des Talibans au pouvoir, avec la bénédiction du Pakistan et sous une forme bien sûr déguisée pour faire avaler à l’Occident une pilule des plus amères, risque de ne pas être une solution très durable. Le premier attentat venu aux Etats-Unis ou en Europe dont la préparation aurait eu lieu en Afghanistan se traduira par des tentatives de déstabilisation du nouveau régime. Or l’hypothèse est d’autant plus crédible que l’armée pakistanaise s’illusionne sans doute sur sa capacité de contrôle des Talibans, elle qui s’est aliénée nombre de groupes islamistes – à commencer par les Talibans pakistanais – qui lui reprochent de travailler pour Washington.
L. R. S. : Les relations avec l’Inde sont-elle condamnées à une tension permanente, entrecoupées de quelques rémissions ? Le conflit du Cachemire résume-t-il tout le contentieux ?
C. J. : Les relations entre l’Inde et le Pakistan sont structurellement tendues. Le Pakistan perçoit l’Inde comme une menace – surtout depuis la partition de 1971 ayant donné naissance au Bangladesh, un traumatisme dont Islamabad tient New Delhi pour responsable alors que c’est bien sa politique de colonialisme intérieur qui avait exacerbé le séparatisme bengali. L’armée pakistanaise considérant que la meilleure des défenses était l’attaque, elle est passée à l’offensive en 1965 puis a préféré avancer masquer en sous-traitant cette guère à des groupes islamistes. Ceux-ci sont surtout passés à l’action dans les années 1990. D’une part ils avaient remporté la première guerre d’Afghanistan et étaient disponibles pour une nouveau Jihad, en Inde. D’autre part, l’insurrection des cachemiris indiens avait pris une forme plus violente et plus islamiste à partir de 1989. Dix ans plus tard, la stratégie pakistanaise visant à « saigner l’Inde » s’est traduite par l’infiltration de troupes régulières et de paramilitaires islamistes sur les hauteurs de Kargil – une ville du Cachemire indien. Il s’est ensuivi une guerre éclair de quelques jours mettant aux prises deux puissances nucléaires.
Entre les phases de tension les plus aiguës, les gouvernements des deux pays se parlent – en général sous la pression des Etats-Unis, l’Europe étant absente de ce dossier comme de tant d’autres. C’est ainsi que les années 2000 ont été le cadre d’un « dialogue composite » à éclipse qui se déclinait en une demi-douzaine de points allant des litiges frontaliers à la hauteur du Sind et du Gujarat aux problèmes d’eau, le Pakistan et l’Inde souffrant d’un stress hydrique qui les rend très sensibles à la gestion du glacier du Siachen et des rivières venues de l’Himalaya. Mais c’est naturellement la question du Cachemire qui focalise le maximum d’attention. En 1947, lorsque l’Inde et le Pakistan ont vu le jour, le Maharadjah hindou qui régnait sur l’Etat princier (donc autonome) du Jammu et Cachemire a décider de rejoindre l’Inde. Les autorités pakistanaises ont aussitôt objecté que cette province étant majoritairement musulmane, elle avait vocation à rejoindre le « Pays des purs ». Et joignant le geste à la parole, elles ont laissé (sic) partir à l’assaut des troupes para-militaires qui ont conquis une partie du territoire de l’Etat. L’Inde a envoyé l’armée à son tour et la ligne de front est devenue une ligne de cessez-le-feu lorsqu’un armistice a été conclu sous l’égide de l’ONU. Cette ligne est ensuite devenue une Ligne de Contrôle aux termes du Traité de Simla que le Pakistan a dû signer après sa défaite de 1971. Mais aucun des deux pays n’a officiellement renoncé à la totalité de la province, empêchant l’instauration d’une frontière internationale. La question n’aurait pas été si sensible si les Cachemiris indiens avaient fini par s’intégrer à l’Union indienne dont Nehru – d’origine cachemirie lui-même – voulait faire une fédération multiculturelle. Mais la méfiance de New Delhi vis-à-vis de cachemiris dans lesquels bien des leaders indiens voyaient des séparatistes en puissance, voire une cinquième colonne pakistanaise, a gêné le jeu des institutions. Les citoyens indiens du Jammu et Cachemire n’ont pu voter librement que dans les années 1960, le scrutin de 1977 étant sans doute la première élection démocratique digne de ce nom. En outre, les gouvernements soupçonnables – à tort ou à raison – de sympathies pakistanaises ont été démis et l’Etat mis sous tutelle plus d’une fois dans son histoire. L’insurrection de 1989 a justifié un déploiement militaire donnant aux cachemiris le sentiment d’être soumis à une armée d’occupation, les « check points » ayant fait leur apparition dans toute la province. Le ressentiment qui en a résulté dans la jeunesse explique le mouvement actuel qui s’apparente à une « intifada ».
L. R. S. : Peut-on se risquer à dessiner les évolutions prochaines à l’oeuvre tant dans le pays que dans la région ?
C. J. : L’évolution du Pakistan suscite bien des interrogations. Jamais encore le monde n’avait abrité une puissance nucléaire dont la société était à ce point travaillée par l’islamisme et dont la classe politique était à ce point discréditée et impuissante. L’armée est certes en mesure de tenir le pays, mais l’usage qu’elle fait du pouvoir, tant en Afghanistan qu’au Cachemire indien présente les symptômes d’une fuite en avant – sans compter son implication probable quoi qu’indirecte dans les attentats de Mumbai en 2008. Le pays ne va pas seulement devoir survivre à une crise économique et sociale très longue, son unité sera mise à rude épreuve, notamment au Baluchistan où une guérilla séparatiste est entrée dans une phase active. Faire un pronostic est des plus délicats car jamais sans doute le Pakistan n’a été soumis à ce genre de défis. L’hypothèse que l’on peut faire, néanmoins, c’est qu’il trouvera à l’extérieur des soutiens – notamment financiers – comme cela a déjà été le cas dans le passé : nul ne peut pendre le risque de voir un pays de 160 millions d’habitants doté de l’arme nucléaire devenir un « failed state » – ni les Etats-Unis, ni la Chine.

