Revue de réflexion du Parti Socialiste

 
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L’homme révolté. Au-delà du nihilisme

Camus au Panthéon ? Avouons que l’initiative a pu nous interpeller. Honneur suprême et déplacé pour un homme mal à l’aise avec les honneurs ? Piège de droite pour homme de gauche ? Si « l’ouverture » s’étend jusqu’aux tombeaux (entendons bien : le Panthéon, pas le Conseil constitutionnel), jusqu’où irons-nous ?

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Décoloniser la province, 1966

Michel Rocard a été premier ministre socialiste de 1988 à 1993

Cette formule est encore connue –même si on ne la situe pas exactement. Elle a frappé les esprits car le mot – au sortir de la guerre d’Algérie – était fort. Elle donne sens à une réflexion nouvelle dans la gauche française qui, depuis les débuts de la IIIe République, était surtout soucieuse de l’unité républicaine de la France. Mais, dans les années 1960, le contexte change fortement.

La Ve République, installée depuis 1958, bâtit un État fort qui donne le pouvoir à une technocratie prenant en charge ce qu’on appelle justement « l’aménagement du territoire ». La gauche est en pleine recomposition politique et idéologique. Les partis, et les clubs qui ont fleuri après 1958, tentent de redéfinir un projet. Les questions stratégiques occupent le devant de la scène, accepter ou non les institutions, avec, tout particulièrement depuis 1962, l’élection du président de la République au suffrage universel, bâtir ou non une coalition avec le Parti communiste, avec la tentation d’une « grande fédération » autour de Gaston Defferre en 1964, et la mise en œuvre effective d’une Fédération de la Gauche Démocrate et Socialiste, après 1965, avec François Mitterrand. Mais tout un travail de revalorisation idéologique s’opère parallèlement dans des colloques socialistes depuis 1963, les uns à l’initiative de la SFIO, les autres de clubs, les derniers du Parti socialiste unifié créé en 1960, élargissant la scission opérée par le Parti socialiste autonome en 1958. Au printemps 1966, le colloque de Grenoble, autour de Pierre Mendès France, marque les esprits en tentant de jeter les bases d’une doctrine renouvelée pour la gauche différente de la vulgate marxiste en vigueur au PCF, mais aussi à la SFIO. L’insistance mise sur le rôle propre de la société, de ses acteurs, particulièrement des syndicats, est une originalité. Cette volonté de démocratisation va se marquer dans un appel à une décentralisation audacieuse. Le thème est particulièrement porté par le PSU et les groupes d’action municipale, comme celui de Grenoble qui a fortement contribué à la victoire municipale d’Hubert Dubedout. Il trouve une ample expression quelques mois plus tard, au colloque de Saint-Brieux, en décembre 1966, dans le rapport que présente le jeune Michel Rocard, qui n’est pas encore Secrétaire national du PSU (il le deviendra l’année suivante) dont nous présentons ici de larges extraits qui montrent dans quelle vision économique et sociale s’inscrivaient les premiers projets de décentralisation. Au lecteur de voir ce que l’avenir a confirmé ou infirmé ou encore laisse à mettre en œuvre.

Alain Bergounioux est directeur de la Revue socialiste

Le discours

Dès qu’il s’agit de développement régional, il s’agit pour l’essentiel de savoir si l’on peut donner à ce pays une structure démocratique, c’est-à-dire une structure ou chaque Français éprouve le sentiment que, dans la portion du pays où il a établi son foyer, une autorité connue et accessible a pour responsabilité exclusive d’assurer les conditions nécessaires au bon déroulement de son avenir et de celui de ses enfants : administratif et scolaire, avec la participation de tous. Cette définition a un air modeste et rabaisse les problèmes politiques au niveau de l’intendance. Que l’on veuille bien y regarder de plus près : la responsabilité et l’avenir des Français, en ce qui concerne leur droit à l’emploi, au logement et à l’école, n’est pas une mince affaire. Une autorité connue et accessible ? C’est non seulement une exigence inhabituelle de démocratie, mais c’est aussi une condition malaisément compatible avec les exigences de la gestion : pour être connue et accessible, l’autorité doit être proche ; pour maîtriser efficacement les mécanismes du développement, elle doit gouverner une zone assez vaste.

Les conditions économiques du développement régional

L’amélioration du bien-être collectif est le fruit de la division du travail. Cette banalité revient à dire que l’efficacité dans la production est liée pour partie à la spécialisation. Mais le mouvement qui de la division du travail conduit au progrès collectif, présente quatre aspects : spécialisation, innovation technique, amélioration de la production, échange. La spécialisation sans innovation n’apporte aucun progrès. L’innovation n’a d’intérêt que si elle permet de produire plus de richesse avec autant de travail. La spécialisation sans échange n’a tout simplement pas de sens. Ces constatations d’économie élémentaire suffisent comme fondement à notre réflexion : elles conduisent à l’idée qu’en régime  capitaliste les entreprises  n’ont de chance de garder leur autonomie de décision que si elles s’insèrent de plus en plus dans le réseau des échanges. Cela est plus vrai encore des  régions, car leurs besoins sont beaucoup plus diversifiés ; autant il est vrai que dans l’état du développement industriel actuel aucune région ne peut fabriquer entièrement tout ce dont elle a besoin, autant il apparaît que l’autonomie de décision de chaque région tient à son aptitude à apporter à l’économie nationale, continentale ou mondiale, à peu près autant qu’elle lui demande, qu’il s’agisse de produits, de services, ou d’aptitude à l’innovation.

La création d’activités nouvelles sur un territoire quelconque peut donc contribuer au développement régional sous les deux conditions qu’il s’agisse d’entreprises rentables et susceptibles de croître, et que ces implantations contribuent à faire apparaître, avec le milieu industriel existant sur place, un certain nombre d’interdépendances à partir desquelles se développeront de nouvelles solidarités économiques locales. Les activités nouvelles qui s’implantent en province doivent donc y trouver leur équilibre financier, sinon il ne s’agira que d’assistance. Au-delà des conditions techniques de  fonctionnement des entreprises, cela conduit à examiner l’ensemble de leurs coûts extérieurs, c’est-à-dire de leurs conditions d’accès au réseau d’échanges : frais de transports des produits achetés, frais de ramassage de la main-d’œuvre, frais occasionnés par l’appel à de la sous-traitance ou des services extérieurs et frais d’acheminement des marchandises vers des lieux de distribution. C’est l’examen de tous ces coûts qui amène les entreprises à juger une implantation près d’une très grande ville préférable à une implantation en zone rurale. En d’autres termes, il y n’a sans doute pas de remède complètement efficace au dépeuplement progressif du Gers, de la Lozère, des Basses-Alpes ou de la Corrèze ; en revanche, il est possible de donner aux grandes villes de ces régions (Toulouse, Nîmes, Montpellier, Nice, Limoges) un développement tel que, d’une part, les travailleurs venant de la campagne voisine y soient accueillis avec un dépaysement minimum et que, d’autres part, ce développement de l’agglomération capitale serve de support à la restructuration du milieu rural dans son ensemble.

Mais il y a au développement économique une condition plus fondamentale : c’est l’innovation. Il est inévitable que chaque année, dans  chaque région, un certain nombre de procédés techniques soient abandonnés, un certain nombre d’entreprises soient contraintes de cesser leurs activités parce que techniquement dépassées. Le maintien du plein emploi, l’objectif majeur à préserver en cette affaire, exige dès lors que sans cesse des activités nouvelles soient créées, des initiatives prises. Or, la quasi-totalité des centres de recherche sont à Paris, les décisions de financement se prennent à Paris, les hommes novateurs se forment à Paris s’ils viennent souvent de province, et toutes les grandes entreprises françaises ont leur centre de décision à Paris. Le problème se résume donc à ceci ; redonner aux régions de France la capacité d’innovation autonome qui leur manque. Cela suppose l’existence de trois facteurs : une volonté de développement, des institutions capables de permettre ce développement et l’infrastructure qui lui est nécessaire.

L’infrastructure nécessaire au développement n’est pas seulement faite de voies ferrées, de routes et de quais de ports. Au-delà de ces installations sans lesquelles il n’est pas d’accès à l’échange, donc au développement, la vie des entreprises est de plus en plus dépendante des services nécessaires à leur fonctionnement : banques, entreprises de Génie civil, de réparation et d’entretien, commerces spécialisés, conseils de gestion, conseils fiscaux, agences de publicité et services d’État bien étoffés : services de main-d’œuvre, enseignement technique et formation professionnelle, universités capables de servir de support et d’animateur théorique à une bonne symbiose université-industrie, etc. L’absence d’un seul de ces services majeurs créateurs d’avenir peut suffire à retirer l’autonomie de son développement à une région et la ramener dès lors dans le mécanisme général de dépendance cumulative. (…) Sur le plan économique, il est donc clair que la préservation de la vie régionale et a fortiori son développement exigent une masse de services diversifiés et spécialisés, et le recours à une agglomération majeure capable de les fournir tous.

Les conditions techniques du développement régional

Voilà dix ans que l’expérience française de décentralisation ne porte que sur des unités d’exécution. C’est un échec. Cela conduit à adopter une démarche différente. Le problème de l’avenir des provinces françaises se pose dramatiquement en termes d’emplois, dans de trop nombreux cas. Mais c’est une mauvaise solution que de le résoudre en amenant à grand coup d’aides publiques des usines isolées dans des zones peu actives, au risque de voir ces usines fermer cinq ans après. Il s’agit moins d’assurer le plein emploi apparent pour l’immédiat que de rassembler les conditions techniques d’un développement permanent. Ces conditions sont simples : elles se résument à la possession des institutions créatrices d’avenir. Il en est de quatre sortes :

1° le système d’enseignement doit fournir des hommes à tous les échelons de spécialité et de responsabilité ;

2° la recherche scientifique, qu’elle soit assurée par l’université, par les entreprises, par les syndicats professionnels, en coopérative, ou dans des institutions mixtes, est la condition majeure parmi celles que l’on discute présentement. Il faut l’université pour fournir les chercheurs, assurer la synthèse des recherches et l’intégration des connaissances, il faut aussi que l’application de la recherche puisse être faite sur place, mais il faut surtout les laboratoires, les centres techniques industriels et les stations agronomiques (dans ce dernier cas il est particulièrement piquant de relever que les plus importantes de France sont autour de Paris) ;

3° les bureaux d’études sont aujourd’hui les instruments indispensables de toute création économique. On ne fabrique pas une usine nouvelle, on ne prend pas une décision d’aménagement importante, sans recourir aux travaux d’experts ou de conseils aux qualifications variées. Or, plus encore que l’université ou les centres de recherches, ces bureaux sont rassemblés à Paris ;

4° enfin, naturellement, la dernière condition est financière. On peut disposer régionalement des institutions créatrices d’avenir citées ci-dessus, si le pouvoir bancaire ou financier ne suit pas, cela suffit à briser le développement. Ainsi s’explique pour une grande part le drame de Neyrpic à Grenoble : alors que les trois premières conditions se trouvaient réalisées, il ne s’est pas trouvé à Grenoble de banquier suffisamment libre et intelligent ni de fonctionnaire financier suffisamment responsable pour comprendre que cette firme vendait, en valeur relative, de moins en moins de turbines et de plus en plus de recherche, que la vente de la recherche est chose rentable, mais que le passage de l’une à l’autre de ces activités supposait une période transitoire pendant laquelle il fallait prendre des risques financiers.

Les conditions institutionnelles du développement régional

Nous voici enfin au cœur du problème : il est nécessaire que le risque qu’elles comportent soit assumé sur place. À cet égard, le rôle de la tutelle administrative est moins celui d’un contrôle que celui d’un parapluie. L’autorité du préfet est en fait une couverture commode pour l’apathie locale. La reconnaissance du dynamisme régional suppose la disparition de cet alibi. Il faut supprimer la tutelle et surtout le préfet, institution dont l’équivalent n’existe dans aucun pays avec lesquels nous prétendons rivaliser économiquement. On n’oublie pas ici que dans les trois quarts des départements français, les préfets sont les agents les plus actifs du développement économique local et parfois les seuls. Mais encore une fois il s’agit moins d’obtenir des créations d’emplois décidées à Paris sur rapport du préfet que de donner naissance à un dynamisme économique régional.

Il est nécessaire d’abord que le niveau des décisions sur place, soit situé de telle manière que la décision ait une chance d’être efficace. Il n’y a à cet égard que deux niveaux ; le plus élémentaire est celui de l’agglomération en milieu urbain, et de l’ensemble des villages organisés autour du bourg ou village centre en milieu rural ; le niveau supérieur est celui des décisions d’équipement important, qui se prennent à partir des études, des moyens et des services que peut seule fournir une capitale régionale bien développée. Il est complètement vain d’imaginer une autonomie de décision des communes-dortoirs par rapport à leur agglomération mère, des villages ruraux en voie de dépeuplement, ou même des départements à chef-lieu, si l’on veut dépasser le stade des précautions inefficaces et les lamentations. Cela appelle une refonte complète de nos gouvernements locaux qu’en fait la majorité des notables installés refuse avec fermeté. Il y a au demeurant une étonnante complicité entre les forces politiques réactionnaires qui refusent le remodelage territorial du pays et un pouvoir central technocratique qui s’accommode fort bien de cette situation, ne cherche nullement à favoriser le dialogue démocratique avec les administrés, et se contente d’aménager ses structures administratives de décision en fonction des nouveaux besoins sans permettre une véritable participation des intéressés à la décision.

Pour parvenir à cet objectif lointain, mais nécessaire – un cadre régional et local remodelé, des décisions prises sur place et sans aucune tutelle pour celles qui ne sont pas de dimension  nationale –  une autre condition doit être réalisée ; il s’agit même du préalable. Pour que le développement régional soit pris en mains par les intéressés, il faut que ceux-ci restent sur place, connaissent leur région, la vivent et en vivent avec pour  principal objectif de contribuer à sa croissance, leur promotion personnelle en résultant. Briser les rites qui font terminer la plupart des carrières à Paris, mettre fin au avantages financiers associés à ces fins de carrière à Paris, obliger non seulement les fonctionnaires, mais les professeurs d’enseignement supérieur, les architectes et les ingénieurs travaillant pour une région, à y résider, tout cela est sans doute la condition première grâce à laquelle, sous une dizaine d’années, les milieux de vie auront retrouvé la richesse et la vitalité nécessaires pour qu’il leur soit possible d’assumer effectivement la responsabilité du développement de leur région.

La lutte politique pour le développement régional

Gagner la partie du développement régional en France, cela ne se résume donc pas à des créations d’usines, ni à quelques fusions de communes, ni même à de grands travaux d’infrastructure. Cela consiste à redonner à la vie régionale, par la liberté des activités qui y naissent, par la volonté des hommes qui de plus en plus pousseront leurs racines sur place, une intensité telle que le développement économique soit le résultat de cette tension générale des énergies. D’une manière plus précise, le combat pour le développement et l’aménagement des régions est un élément aujourd’hui essentiel des luttes de classes.

Les milieux bourgeois s’accommodent en effet assez bien des inconvénients de la centralisation parisienne ; par leurs ressources matérielles, par leurs relations, ils savent préserver leurs privilèges et échapper assez largement à la paupérisation régionale ; bien plus, ils y trouvent parfois leurs avantages. Ces avantages divers sont parfaitement connus et ceux qui en bénéficient  s’efforcent par tous les moyens de maintenir le statu quo. Il y a en France cent exemples de départements et de villes où les notables ont freiné le développement qui risquait de bousculer leurs positions. L’arrivée d’usines nouvelles fait monter le prix de la main-d’œuvre ; l’installation de familles populaires menace les majorités réactionnaires, le coût des nouveaux arrivants doit être répercuté dans les impôts locaux. Les formes de parade sont innombrables, le plus simple étant d’occuper les postes-clés : conseil municipal, conseil général, comités d’expansion, Chambre de commerce et d’industrie afin d’étouffer toutes les initiatives sous le flot des discours expansionnistes. Si les groupes d’intérêt locaux ne parviennent pas à empêcher des municipalités ou des forces plus dynamiques de donner une véritable impulsion à l’industrialisation, ils peuvent encore saboter l’opération en décourageant les candidats à la décentralisation : mauvais renseignements, réservations des meilleurs terrains, rétention de la main-d’œuvre, torpillage des projets de construction de logements au nom de l’équilibre budgétaire.

(…)

La défense des conditions de vie des travailleurs exige donc que des syndicats puissants défendent le niveau des salaires à l’intérieur des entreprises. Mais elle exige de plus en plus que l’urbanisme soit fait avec l’objectif de diminuer les temps moyens de transports entre le domicile et le lieu de travail, que le système d’enseignement et de formation professionnelle des adultes soit adapté avec souplesse aux besoins des économies régionales, que les créations d’entreprises se fassent en essayant de diminuer, dans la mesure du possible, les courants migratoires vers Paris. Ce combat pour le plein emploi est la forme actuelle de la lutte des travailleurs en même temps qu’il est le combat pour la démocratie politique et pour la dignité régionale. Cette dernière est totalement niée en France notamment dans le domaine culturel : ce n’est qu’un signe supplémentaire de l’oppression parisienne. La France est avec l’Espagne, et au contraire de la Suisse, de la Grande-Bretagne, de la Yougoslavie, etc… l’un des très rares pays à refuser, même à titre facultatif, la reconnaissance de ses langues régionales par l’enseignement officiel. Or il s’agit seulement d’une mesure modeste, au demeurant demandée déjà par neuf propositions de  loi déposées depuis 1958. Les objectifs du mouvement laïque des cultures régionales, par exemple, apparaissent à cet égard à la fois raisonnables et mesurés.

Que l’on y prenne garde cependant : les affrontements sociaux changent aujourd’hui de nature. Les mineurs de Decazeville en grève défendaient moins l’avenir de la mine que celui de leur région. Ils ont été mieux soutenus par les paysans aveyronnais que par leurs frères mineurs du Nord. Petit à petit, c’est l’inégalité géographique de développement qui devient l’injustice la plus criante. Dans la mesure où il n’y a pas d’institution compétente pour traiter le problème, les revendications n’ont pas d’autre issue que de dégénérer en conflits ouverts : le cas belge est éclairant. Pour éviter d’en arriver à une situation aussi visiblement insoluble, il est urgent de savoir reconnaître l’autonomie politique économique et culturelle de la vie régionale. Ce serait d’ailleurs aussi, de la part de notre État centralisé, une mesure de prudence : Paris n’avait déjà pas réussi à résoudre des problèmes limités comme ceux du Boucau ou d’Hennebont en suscitant un développement général des régions intéressés. Mais, aujourd’hui, le problème des conversions atteint la dimension de branches entières d’activité : sidérurgie, chantiers navals, textile naturel. À ce niveau, et forts de l’expérience précédente, on peut être assuré que l’Administration parisienne, en raison même de sa structure sera incapable de leur donner des solutions satisfaisantes. Seules des volontés régionales solidement organisées pourront y parvenir.

Mais certaines questions subsistent. Est-il sérieux de vouloir créer des centres de décision industriels autonomes à l’échelle des vingt et une régions au moment même où la concentration des entreprises devient un impératif national ? S’il ne doit plus y avoir qu’un seul producteur d’électricité, un seul transporteur par voie ferrée, deux ou trois firmes automobiles, deux ou trois firmes sidérurgiques, comment leurs directions pourraient-elles être installées ailleurs qu’à Paris ? Pis encore, le mécanisme qui fait apparaître le lien entre les fonctions de commandement et l’importance de la recherche scientifique, joue aujourd’hui au niveau international. Le processus de concentration des unités de recherche joue maintenant au dépens de Paris et au profit des États-Unis. N’est-il donc pas dangereux d’affaiblir l’agglomération parisienne au profit d’une province qui ne retrouvera jamais le même dynamisme économique que la capitale ? Ne faut-il pas plutôt consolider la puissance économique là ou elle est installée, et préserver la centralisation pour faciliter l’exécution des importantes réformes de structure qu’un gouvernement socialiste se devra de réaliser ?

Ce serait mal poser le problème. Il n’est en rien question ici de développer également les vingt et une régions de programme. Elles sont d’ailleurs beaucoup trop nombreuses pour que toutes puissent donner naissance à un développement économique relativement autonome. Il n’est pas davantage question d’affaiblir Paris en quoi que ce soit, mais simplement de le désencombrer, de prendre les mesures institutionnelles capables de favoriser l’éveil en province d’une conscience économique, et de donner aux représentants des milieux professionnels et sociaux des régions des moyens suffisants pour traduire cette prise de conscience par des mesures précises contribuant au développement. En d’autres termes, on ne propose pas ici de décentraliser la recherche spatiale, l’École normale supérieure ou les services du Premier ministre. Mais, on affirme que Paris est asphyxié par un appareil industriel et commercial qui n’apporte rien à ses capacités de commandement et d’innovations, que la province manque moins de capitaux que d’hommes désireux d’y rester, et que l’animation d’un développement autonome autour de quelques métropoles régionales est parfaitement possible sans rien soustraire à Paris pourvu qu’il soit provoqué par les intéressés, c’est-à-dire, par des institutions régionales dotées de l’autonomie et des moyens nécessaires. Si le point de départ de la réflexion est économique, son point d’aboutissement est institutionnel, c’est-à-dire, purement politique.

Daniel Mayer, Discours sur la défense de la Sécurité sociale, Assemblée nationale 11 juillet 1949.

Lorsqu’il monte à la tribune de l’Assemblée nationale, le 11 juillet 1949, Daniel Mayer, ministre du Travail, ne sait pas encore qu’il va parler pendant plusieurs heures, et qu’il tient entre ses mains l’avenir de la toute jeune Sécurité sociale (la loi, votée le 13 septembre 1946, est applicable depuis le 1er janvier 1947, et les premières cotisations sociales commencent à être retenues). La Guerre Froide vient de commencer, les communistes ont quitté le gouvernement et rompu avec les socialistes depuis deux ans, la droite se réveille et retrouve les penchants réactionnaires qu’elle avait étouffés dans l’euphorie de la Libération.

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Léon Blum, le socialisme et l’Europe, Le discours de Stresa (avril 1948)

Lorsqu’il intervient à Stresa (Italie), au congrès Congrès de l’Internationale socialiste, en avril 1948, Léon Blum (1872-1950) est au soir de sa vie. Il sait qu’il ne reviendra plus au pouvoir. Il suit toujours de très près la vie politique et ses avis sont toujours sollicités par ses camarades.

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