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	<title>La Revue Socialiste &#187; Grands textes socialistes</title>
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	<description>Revue de réflexion du Parti Socialiste</description>
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		<title>L’exigence démocratique</title>
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		<pubDate>Thu, 07 Apr 2011 13:06:06 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Claude Lefort</dc:creator>
				<category><![CDATA[Grands textes socialistes]]></category>
		<category><![CDATA[numéro 41]]></category>

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		<description><![CDATA[Claude Lefort, décédé il y a quelques mois, était un intellectuel discret mais l’importance de son œuvre n’en a pas été moins reconnue. Venu du trotskisme à la fin des années 1940, fondateur, avec Cornelius Castoriadis du groupe, Socialisme ou Barbarie, il a bâti une réflexion qui l’a mené de la critique du totalitarisme à une compréhension profonde de la nature de la démocratie moderne et de sa dynamique. Sa liberté d’esprit l’a rendu peu facilement assimilable par la droite, par trop confiante dans le jeu des marchés mais aussi par la gauche, longtemps prisonnière d’une vulgate marxiste, qu’il a déconstruite patiemment. La démocratie, en effet, comme il l’a pensée dans toute son œuvre, a ses exigences propres. Elle vit de la reconnaissance des tensions inévitables qui la constituent. Les Droits de l’Homme ont directement une dimension politique et doivent constituer la finalité des sociétés démocratiques. En niant les divisions, en voulant organiser la domination sans partage de « l’Un », le Parti, l’Etat, le Marché les « totalitarismes » de tout bord ruinent la démocratie. Claude Lefort n’a plus jamais voulu après ses engagements de jeunesse appartenir à un parti, pour garder l’autonomie nécessaire à la pensée. Cela ne l’a pas empêché d’intervenir sur les grandes questions du XXème siècle, comme en témoignent les études rassemblées récemment dans un ouvrage intitulé, Temps présent. Sans qu’il est voulu le faire, ce n’est pas trop cependant solliciter sa pensée de dire que sa compréhension profonde des exigences de la démocratie éclaire ce qu’a voulu faire historiquement le socialisme démocratique, fonder les progrès humains sur la reconnaissance du pluralisme irréductible de sociétés, et, donc, sur la mise en œuvre des compromis nécessaires. Pour rendre hommage à Claude Lefort et à sa pensée, la Revue socialiste publie le texte d’une de ses conférences qui offre une vue d’ensemble caractéristique de sa manière de penser et une réflexion suggestive sur le siècle passé.

 

Alain BERGOUNIOUX]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Par <strong>Claude Lefort</strong></p>
<p>Claude Lefort, décédé il y a quelques mois, était un intellectuel discret mais l’importance de son œuvre n’en a pas été moins reconnue. Venu du trotskisme à la fin des années 1940, fondateur, avec Cornelius Castoriadis du groupe, <span style="text-decoration: underline;">Socialisme ou Barbarie</span>, il a bâti une réflexion qui l’a mené de la critique du totalitarisme à une compréhension profonde de la nature de la démocratie moderne et de sa dynamique. Sa liberté d’esprit l’a rendu peu facilement assimilable par la droite, par trop confiante dans le jeu des marchés mais aussi par la gauche, longtemps prisonnière d’une vulgate marxiste, qu’il a déconstruite patiemment. La démocratie, en effet, comme il l’a pensée dans toute son œuvre, a ses exigences propres. Elle vit de la reconnaissance des tensions inévitables qui la constituent. Les Droits de l’Homme ont directement une dimension politique et doivent constituer la finalité des sociétés démocratiques. En niant les divisions, en voulant organiser la domination sans partage de « l’Un », le Parti, l’Etat, le Marché les « totalitarismes » de tout bord ruinent la démocratie. Claude Lefort n’a plus jamais voulu après ses engagements de jeunesse appartenir à un parti, pour garder l’autonomie nécessaire à la pensée. Cela ne l’a pas empêché d’intervenir sur les grandes questions du XXème siècle, comme en témoignent les études rassemblées récemment dans un ouvrage intitulé, <span style="text-decoration: underline;">Temps présent</span>. Sans qu’il est voulu le faire, ce n’est pas trop cependant solliciter sa pensée de dire que sa compréhension profonde des exigences de la démocratie éclaire ce qu’a voulu faire historiquement le socialisme démocratique, fonder les progrès humains sur la reconnaissance du pluralisme irréductible de sociétés, et, donc, sur la mise en œuvre des compromis nécessaires. Pour rendre hommage à Claude Lefort et à sa pensée, la <span style="text-decoration: underline;">Revue socialiste</span> publie le texte d’une de ses conférences qui offre une vue d’ensemble caractéristique de sa manière de penser et une réflexion suggestive sur le siècle passé.</p>
<p>Alain BERGOUNIOUX</p>
<p><strong>Le XXème siècle : la croyance et l’incroyance</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong>Claude Lefort</strong></p>
<p>Cette rencontre internationale<a href="#_ftn1">[1]</a>, à l’initiative des écrivains croates, se tient dans une grande cité européenne qui célèbre à la fois l’antiquité de son origine et sa liberté retrouvée. Deux célébrations indissociables : le droit à la mémoire s’affirme, tandis que l’avenir est à nouveau ouvert. Je suis ému de participer à une commémoration qui a si forte signification symbolique.</p>
<p>Le siècle a été marqué par deux guerres mondiales et par l’instauration d’un système de domination sans précédent qui s’est présenté sous les traits différents, voire à certains égards opposés, du fascisme et du communisme. Ces deux types totalitaires se sont dessinés au lendemain de la Première Guerre Mondiale. Elle a fait pleinement apparaître, mais sous la lumière la plus cruelle, l’interdépendance de toutes les nations européennes et, au-delà, l’unité du globe. La violence a été portée à un degré d’intensité et propagée à une échelle encore inconnus. Ainsi a-t-on pu découvrir qu’à l’envers des progrès de l’industrie et de la science s’était accumulé un formidable potentiel de destruction des vies humaines. Et le communisme et le fascisme ont tiré de l’expérience de la guerre le ressort du projet d’une « domination totale » (selon le mot d’Hannah Arendt) : domination qui s’étendrait sur l’aire la plus large possible et qui s’enracinerait au plus profond du sol de la société. L’idée d’une mobilisation de toutes les ressources matérielles et de toutes les énergies humaines, d’une organisation de tous les secteurs d’activité, d’un commandement unique auquel chacun se sentirait requis d’obéir, cette idée n’est sans doute devenue, sinon concevable, du moins susceptible de s’inscrire dans le réel, qu’en conséquence de la radicalisation et, pour ainsi dire, de la légitimation, de la violence, qui s’est opérée pendant la Première Guerre mondiale.</p>
<p>Cependant, l’énigme que nous lègue le totalitarisme réside dans la conjonction de la violence et de la croyance. Nous n’avons pas fini de nous interroger sur les formes de croyance qu’a connues notre siècle. La nouvelle croyance, quoiqu’elle ne soit pas toute étrangère à la foi religieuse, en diffère profondément. Elle s’investit dans l’image d’une société délivrée de toute division interne, faisant corps avec elle-même, assurée de la loi que la nature ou l’histoire lui prescrit, soumise à une autorité toute-puissante qui détient la connaissance de ses fins dernières. Que le pouvoir totalitaire se soit édifié par la violence ne saurait faire oublier qu’il a répondu à une demande démesurée de croyance, ou, disons mieux, à un désir de certitude sur la substance et le devenir de la société : désir aveuglant qui a, pendant un temps, résisté à tous les évènements qui le mettaient en défaut, à toutes les manifestations de l’irréductible discordance des intérêts et des aspirations individuels et collectifs. Or, un tel désir implique déjà un emportement de l’esprit dans la terreur, il dispose à croire que peut être extirpé du corps social tout ce qui met en danger son unité ou son intégrité.</p>
<p>Le fascisme a provoqué la Seconde Guerre mondiale. Il avait si étroitement lié le projet de la domination interne du social à celui de l’expansion territoriale par les armes qu’il s’est heurté à la coalition de ses adversaires et, finalement, a été vaincu militairement. Nulle puissance ne dispose des moyens de renouer avec cette ambition. Quant à l’idéologie fasciste, privée de son ancien éclat, elle ne peut que nourrir les haines de petits groupes racistes et xénophobes. De l’échec du fascisme, le communisme, en revanche, a tiré parti, au lendemain de la Seconde Guerre, pour étendre sa domination sur une partie de l’Europe et bâtir une superpuissance mondiale. C’est à l’épreuve de la durée que le système s’est décomposé. Peu à peu le projet de la domination totale s’est trouvé démenti par les conflits internes de la bureaucratie, le dépérissement de la croyance collective aux vertus du régime, la sourde résistance des populations aux consignes. Le mythe d’une société unifiée s’est montré recouvrir la réalité du morcellement croissant des liens sociaux ; le mythe de l’organisation, recouvrir le règne du gaspillage des ressources, de l’irresponsabilité et de l’incompétence des dirigeants. Nulle épreuve de force n’a décidé de la fin du communisme : il n’a été vaincu ni par des armées étrangères, ni par une révolution. La crise ouverte au Kremlin par la tentative de réformer ce qui était irréformable a secoué l’Union soviétique et, avec une rapidité surprenante, provoqué l’éboulement, l’une après l’autre, de toutes les citadelles communistes en Europe. On a alors découvert que le communisme ne laissait pour tout héritage que des ruines. Moins encore que le fascisme, le communisme –lié qu’il était à une théorie de l’histoire débouchant sur une société universelle et l’apparition d’un « homme nouveau » -ne peut faire retour.</p>
<p>Ne nous arrêtons pas, toutefois, à ce constat. J’entends dire parfois, notamment par des intellectuels qui ont vécu sous le communisme, que celui-ci n’a finalement marqué qu’une parenthèse dans la vie de leur nation. C’est se dissimuler qu’il a constitué un modèle d’une portée universelle et a exercé un fantastique attrait sur tous les continents : non seulement dans des pays dits du tiers monde, autrefois colonisés, où ce modèle venait satisfaire le rêve de trouver la voie de l’industrialisation, plus généralement, de la modernisation, grâce à un Etat populaire qui permit de faire l’économie des libertés démocratiques, mais aussi dans des pays de tradition politique libérale –tout particulièrement en France. Je le rappelle : l’idéologie communiste (à dessein, je ne dis pas marxiste) s’y est fortement enracinée pendant un temps dans la classe ouvrière (le parti communiste était encore puissant, il y a une quinzaine d’années) et, de plus, elle a séduit un nombre considérable d’intellectuels, écrivains et artistes (beaucoup défendaient encore le « bon camp » au tournant des années 1960-1970, alors qu’il n’y avait plus grand monde pour y croire dans l’Europe dite communiste).</p>
<p>J’admets que le communisme a acquis ses traits spécifiques en Russie, qu’il porte trace d’un héritage du « despotisme oriental » ou « semi-asiatique » (concept, comme on le sait, qui a fait couler beaucoup d’encre). Il n’en est pas moins sûr qu’il fut un produit de la modernité. Et c’est comme tel qu’il a été accueilli en Europe centrale et orientale. L’idée d’un pouvoir et d’un peuple soudés l’un à l’autre, d’un parti monolithique, organe d’identification de proche en proche entre le chef suprême et le plus modeste des travailleurs ; l’idée qu’il y a une loi « vivante », par-delà des lois formelles, qu’incarne le Chef suprême dont l’autorité émane du peuple ; celle qu’il y a un grand savoir de l’Histoire, qui échappe aux règles de la connaissance ordinaire et que chacun doit s’y soumettre au nom de la « vraie science » ; l’idée que c’est par la volonté, par l’action pure, que le monde humain peut être transformé, organisé, façonné comme un matériau : ce ne sont pas les signes d’un retour à une pensée archaïque. Bien plutôt ces idées témoignent-elles d’une expérience de la société moderne, d’une réponse inédite aux problèmes qu’a fait surgir la révolution démocratique depuis le début du XIXème siècle. Cette révolution marque une rupture avec les principes sur lesquels était fondé ce qu’on appelait à cette époque « le vieil ordre européen » et qui le caractérisaient : classement et hiérarchie des conditions, réseaux de dépendance personnelle, double source religieuse et politique de l’autorité. Alors même que le processus parut exclure toute restauration de l’Ancien Régime, il éveilla de divers côtés le sentiment d’une crise qui ne pouvait être dépassée que par un saut hors du présent. « La jeune Europe offre-t-elle plus de chances ? Le monde actuel, le monde sans autorité consacrée semble placé entre deux impossibilités : l’impossibilité du passé, l’impossibilité de l’avenir. » Ces mots qui paraissent tout proches, ce sont ceux de Chateaubriand en 1841, dans l’un des derniers chapitres des <span style="text-decoration: underline;">Mémoires d’outre-tombe</span>.</p>
<p>La notion de crise de la modernité, si familière à notre époque, est contemporaine de l’avènement même de la modernité. Je ne songe pas à recenser tous les symptômes qu’on a détectés de la crise à partir de diagnostics théoriques et politiques différents et même contraires.</p>
<p>Mais quelques thèmes méritent de retenir brièvement l’attention.</p>
<p>Premier thème : celui de la formation d’une puissance anonyme qui s’élèverait au-dessus des hommes et les déposséderait de leur existence. D’un point de vue, il s’agit du machinisme –on dira plus tard, de la technique – dont le développement est aveugle. D’un autre, il s’agit du capital qui s’assujettit le travail vivant –ou bien du règne du marché, ou bien de celui de l’argent. D’un autre encore, il s’agit de l’Etat, ou de la bureaucratie d’Etat, qui tend à régir jusque dans son détail toute la vie sociale.</p>
<p>Deuxième thème : celui de la guerre des classes ou, plus généralement, de la division des intérêts, dont l’affrontement a pour effet de détruire la communauté.</p>
<p>Troisième thème : celui de la nouvelle interconnexion de toutes les parties du globe, qui s’accompagne de la généralisation des conflits entre les Etats, du désordre mondial de l’économie, de l’impossibilité pour tout pouvoir politique de prévoir et de maîtriser les effets d’évènements qui se produisent à lointaine distance de son champ d’action.</p>
<p>Quatrième thème : celui de l’accélération du changement, dont la conséquence est que toutes les traditions sont de plus en plus érodées et que les générations deviennent de plus en plus étrangères les unes aux autres.</p>
<p>Cinquième thème : celui, constant, souvent implicite, parfois explicite, de l’inconsistance de la démocratie libérale – un régime où le pouvoir se dégrade, soumis qu’il est à une opinion instable, devenu qu’il est l’enjeu de luttes de partis professionnels voués à la démagogie : un régime sans normes communes, où chaque secteur d’activité ou de connaissance, où chaque opinion ou croyance revendique son indépendance.</p>
<p>Autant de thèmes, enfin, qui alimentent le jugement philosophique porté sur la crise des valeurs, sur la disparition du référent de la nature ou du référent de la loi divine, ou bien sur l’occultation croissante de l’Être. Autant de thèmes, encore, qui sous-tendent la croyance persistante que l’humanité a atteint un seuil au-delà duquel doit être tranchée l’alternative ultime : civilisation ou barbarie (dont une variante est socialisme ou barbarie) –la civilisation pouvant apparaître elle-même comme la source de barbarie.</p>
<p>C’est sur le fond d’un tel procès que s’est développée l’aventure totalitaire en faisant briller une solution à la crise. Que cette solution se soit avérée fantasmatique ne fait pas oublier qu’à présent, le procès se poursuit. Ses motifs n’ont pas disparu. Sous bien des aspects, il est fondé sur l’expérience de faits réels. Inutile de m’attarder sur ce point. Toutefois, il dérive aussi d’un effroi et d’une répugnance devant le phénomène de la dissolution des repères derniers de la certitude dans la société moderne. Sentiments qui interdisent d’admettre qu’une telle dissolution puisse être autre chose qu’une maladie de la civilisation ; qu’elle puisse créer la possibilité d’une vie sociale dans laquelle l’idée de la légitimité ne soit pas perdue, mais devienne l’objet d’un incessant débat dans tous les domaines d’activité et de connaissance.</p>
<p>Encore faut-il, pour que ce débat demeure fécond, non seulement que l’exercice du pouvoir politique soit strictement limité, non seulement que les libertés publiques soient garanties, mais que les conditions matérielles de la vie collective le permettent, c’est-à-dire que les inégalités ne provoquent pas une fracture, n’induisent pas une partie, voir la majorité de la population, à se sentir exclue de la Cité. Ou, pour le dire autrement et mieux, encore faut-il que se maintienne dans l’incertitude démocratique une croyance en la loi. Et que celle-ci puisse être, pour chacun, liée à la conscience de ses droits.</p>
<p>Par quoi la société moderne demeure-t-elle menacée ? Par l’incroyance qui ferait perdre le sens de la loi et du droit. Or, il me semble que les régimes des pays ex-communistes sont encore plus exposés à cette menace que les régimes qui, quoique fragiles eux-mêmes, bénéficient d’une vieille tradition démocratique, dans la mesure où le libéralisme économique se déchaîne là où la domination totalitaire a brisé les institutions juridiques et aussi lacéré le tissu associatif qui permet à une population de résister à la violence du marché. Le danger serait que se décompose la représentation d’un espace commun et que les individus en viennent à ignorer la notion du pacte qui les lie les uns aux autres en dépit de leurs différences et de leurs conflits. Cependant, il est une plus grande menace encore, liée à la première. Une société de plus en plus atomisée n’est pas en mesure de durer. Ainsi l’incroyance risque-t-elle de se renverser en nouvelle demande de certitude. Nous en voyons déjà le signe de l’essor du nationalisme, dans ses manifestations extrêmes, dans son déchaînement sous la forme hideuse de la purification ethnique ; et nous en voyons encore le signe dans la poussée de l’intégrisme religieux. Le sentiment si puissant, dans doute indéracinable, au reste fécond, d’une commune appartenance, celui d’un espace et d’une histoire en partage, débouchent alors dans la passion de l’unanimisme et l’affirmation arrogante d’une légitimité absolue, qui convertit toute opposition, toute dissidence, en trahison, puis aboutit à ce prodige de servitude : le commun désir de ne plus penser.</p>
<hr size="1" /><a href="#_ftnref1">[1]</a> Texte de l’intervention de Claude Lefort aux « Rencontres littéraires de Zagreb » (16-18 décembre 1994), qui marquaient l’anniversaire de la fondation de la capitale croate, Esprit, février 1995-p 1924.</p>
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		</item>
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		<title>Notre affaire à tous</title>
		<link>http://www.revuesocialiste.fr/2011/01/13/notre-affaire-a-tous/</link>
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		<pubDate>Thu, 13 Jan 2011 16:32:41 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Gro Harlem Brundtland</dc:creator>
				<category><![CDATA[Grands textes socialistes]]></category>
		<category><![CDATA[numéro 40]]></category>

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		<description><![CDATA[La conférence de Cancun a finalement débouché sur un accord détaillant les mécanismes prévus pour lutter contre le changement climatique et un instrument – un Fond vert – pour soutenir les pays en développement. Après l’échec de Copenhague, ce résultat semble presqu’inespéré. Plus que jamais, le développement durable qui « répond aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs » est au cœur d’une âpre lutte politique et apparaît d’une brûlante actualité. ]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Gro Harlem Brundtland a été ministre norvégienne de l’Environnement présidant la <em>Commission mondiale sur l’environnement et le développement</em>, dont le rapport intitulé <em>Notre avenir à tous</em> a été soumis à l’Assemblée des <a title="Organisation des Nations unies" href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Organisation_des_Nations_unies">Nations unies</a> en 1986.</p>
<p>Le terme de développement durable – ou plutôt de <em>sustainable development</em> -apparaît pour la première fois en 1980 dans un rapport publié par l’Union internationale pour la conservation de la nature et intitulé <em>La stratégie mondiale pour la conservation</em> : « le but est un développement durable. A ce jour, cette notion parait utopique, et pourtant elle est réalisable… C’est notre seule option rationnelle.» Mais la définition qui sert de référence est proposée en 1986 dans le rapport de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement des Nations Unies, plus connue sous l’expression de « rapport Brundtland ».</p>
<p>Son adoption arrive au terme d’un processus de nombreuses années qui a vu se développer la problématique écologique. Il est au cœur d’un nouveau projet de société qui se propose de mettre un terme aux excès et aux troubles créés par un mode de développement dont les limites ont été fortement dénoncées dès la fin des années 1960. Le club de Rome à partir de 1968 interroge la notion de croissance et en 1972 publie son fameux rapport <em>Halte à</em> <em>la croissance</em>. La même année, à Stockholm, se tient ce qu’on a rétrospectivement appelé le premier Sommet de la terre où la notion d’éco-développement est introduite. Sur le plan des idées, l’ouvrage de Hans Jonas, paru en 1979, Le principe responsabilité, influence aussi profondément les débats et les consciences.</p>
<p>Les premiers effets en termes de pollution de l’industrialisation apparaissent au cours de cette même décennie et dix ans plus tard, la déforestation ou encore le « trou » dans la couche d’ozone font naître de nouvelles inquiétudes. La menace qui pèse sur la biodiversité et le réchauffement climatique prennent ensuite le relais. A la même époque, on prend conscience que les politiques économiques menées au cours de la seconde moitié du XXe siècle n’ont pas ou peu amélioré la situation des plus démunis. La question de la croissance et du développement se trouve donc posée. La notion de développement durable semble ainsi condenser l’ensemble des problèmes à traiter et des défis à relever dans la mesure où il articule préservation de l’environnement et droit des populations à vivre décemment. Le Sommet de la Terre de Rio de Janeiro en 1992 popularise encore le concept. Dans un numéro consacré à la social-écologie, il nous a paru judicieux de consacrer cette rubrique « Grand texte » à cette notion clé, devenue « à la mode » et dont on oublie aujourd’hui souvent la genèse et ignore la portée.</p>
<p>Cécile Beaujouan, rédactrice en chef de la <em>Revue socialiste</em></p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong>Le texte</strong></p>
<p><strong>Introduction </strong></p>
<p>Le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. Deux concepts sont inhérents à cette notion:</p>
<p>le concept de « besoins », et plus particulièrement des besoins essentiels des plus démunis, à qui il convient d’accorder la plus grande priorité, et</p>
<p>l’idée des limitations que l’état de nos techniques et de notre organisation sociale impose sur la capacité de l’environnement à répondre aux besoins actuels et à venir.</p>
<p>Ainsi, <strong>les objectifs du développement économique et social sont définis en fonction de la durée, et ce dans tous les pays – développés ou en développement, à économie de marché ou à économie planifiée. Les interprétations pourront varier d’un pays à l’autre, mais elles devront comporter certains éléments communs et s’accorder sur la notion fondamentale de développement durable et sur un cadre stratégique permettant d’y parvenir. </strong></p>
<p>Le développement implique une transformation progressive de l’économie et de la société. Cette transformation, au sens le plus concret du terme, peut, théoriquement, intervenir même dans un cadre sociopolitique rigide. Cela dit, il ne peut être assuré si on ne tient pas compte, dans les politiques de développement, de considérations telles que l’accès aux ressources ou la distribution des coûts et avantages. Même au sens le plus étroit du terme, le développement durable présuppose un souci d’équité sociale entre les générations, souci qui doit s’étendre, en toute logique, à l’intérieur d’une même génération.</p>
<p><strong>La notion de développement durable </strong></p>
<p>Le principal objectif du développement consiste à satisfaire les besoins et aspirations de l’être humain. Actuellement, les besoins essentiels de quantité d’habitants des pays en développement ne sont pas satisfaits : le besoin de se nourrir, de se loger, de se vêtir, de travailler. Qui plus est, au-delà de ces besoins essentiels, ces gens aspirent – et c’est légitime – à une amélioration de la qualité de leur vie. Un monde où la pauvreté et l’injustice sont endémiques sera toujours sujet aux crises écologiques et autres. Le développement durable signifie que les besoins essentiels de tous sont satisfaits, y compris celui de satisfaire leurs aspirations à une vie meilleure.</p>
<p>Un niveau supérieur au minimum vital serait envisageable à la seule condition que les modes de consommation tiennent compte des possibilités à long terme. Or, nombre d’entre nous vivons au-dessus des moyens écologiques de la planète, notamment en ce qui concerne notre consommation d’énergie. La notion de besoins est certes socialement et culturellement déterminée; pour assurer un développement durable, il faut toutefois promouvoir des valeurs qui faciliteront un type de consommation dans les limites du possible écologique et auquel chacun peut raisonnablement prétendre.</p>
<p><strong>Pour répondre aux besoins essentiels, il faut réaliser tout le potentiel de croissance; le développement durable nécessite de toute évidence la croissance économique là où ces besoins ne sont pas satisfaits. Ailleurs, développement et croissance économique sont compatibles, à condition que le contenu de celle-ci respecte les principes que sont la durabilité et la non-exploitation d’autrui. Mais, à elle seule, la croissance ne saurait suffire</strong>. <strong>En effet, une forte productivité peut tout à fait coexister avec la plus grande indigence, et l’environnement ne peut qu’en pâtir</strong>. Ainsi, pour que le développement durable puisse survenir, les sociétés doivent faire en sorte de satisfaire les besoins, certes en accroissant la productivité, mais aussi en assurant l’égalité des chances pour tous.</p>
<p>Il se peut que l’accroissement démographique intensifie les pressions qui pèsent sur les ressources et ralentisse l’amélioration du niveau de vie dans les régions où la pauvreté est endémique. S’il est vrai qu’il ne s’agit pas uniquement d’une question démographique mais aussi de répartition des ressources, le développement durable n’est possible que si l’évolution démographique s’accorde avec le potentiel productif de l’écosystème.</p>
<p>Une société peut, de diverses manières, compromettre sa capacité de satisfaire les besoins de ses membres – en surexploitant les ressources, par exemple. Dans l’immédiat, le développement technologique peut certes résoudre certains problèmes, mais il peut quelquefois en créer d’autres plus graves. Le développement inapproprié peut en effet marginaliser des portions entières de la population.</p>
<p>L’agriculture sédentaire, le détournement des cours d’eau, l’extraction minière, l’émission de chaleur et de gaz toxiques dans l’atmosphère, l’exploitation commerciale des forêts, les manipulations génétiques, sont des exemples de l’intervention de l’homme dans les écosystèmes à l’occasion d’activités de développement. Il y a peu de temps encore, ces interventions étaient encore limitées, tant dans leur ampleur que dans leurs effets. Aujourd’hui, elles sont plus draconiennes, et plus menaçantes aussi – localement et mondialement. Mais ces menaces ne sont pas inévitables. Au strict minimum, le développement durable signifie ne pas mettre en danger les systèmes naturels qui nous font vivre : l’atmosphère, l’eau, les sols et les êtres vivants.</p>
<p>Sur le plan démographique ou celui de l’exploitation des ressources, il n’existe pas de limite fixe dont le dépassement signifierait la catastrophe écologique. Qu’il s’agisse de l’énergie, des matières premières, de l’eau, du sol, ces limites ne sont pas les mêmes. Elles peuvent en outre se manifester autant par une augmentation des coûts et une baisse de la rentabilité que par la disparition soudaine d’une base de ressources. L’amélioration des connaissances et des techniques peut permettre de consolider la base de ressources. Cela dit, les limites existent tout de même et il faudrait, bien avant que le monde n’atteigne ces limites, qu’il assure l’équité dans l’accès à ces ressources limitées, qu’il réoriente les efforts technologiques afin d’alléger les pressions.</p>
<p>La croissance économique et le développement entrainent inévitablement des modifications dans les écosystèmes. On ne peut en effet maintenir intact chacun d’entre eux. Une forêt peut fort bien être épuisée en un endroit d’un versant et très dense en un autre – ce qui n’est pas forcément un mal, si l’on a procédé avec méthode et tenu compte des effets sur l’érosion du sol, les régimes d’eau et l’éventuelle disparition d’espèces.<strong> </strong>De manière générale, les ressources renouvelables telles les forêts ou les bancs de poissons peuvent ne pas s’épuiser, à condition que le rythme de prélèvement ne dépasse pas la capacité de régénération et d’accroissement naturel. Cela dit, la plupart des ressources renouvelables font partie d’un écosystème fort complexe et il faut définir un seuil maximum d’exploitation, en tenant compte des effets de l’exploitation sur l’ensemble du système.</p>
<p><strong>Quant aux ressources non renouvelables comme les combustibles fossiles et les minerais, leur utilisation réduit de toute évidence le stock dont disposeront les générations à venir – ce qui ne signifie nullement qu’il ne faut pas les utiliser. Il convient toutefois de tenir compte de l’importance critique de la ressource, de l’existence de techniques permettant de minimiser l’épuisement et de l’éventualité de trouver un produit de remplacement.</strong> Ainsi, il importe de ne pas épuiser les sols au-delà de toute récupération possible. Quant aux minerais et aux combustibles fossiles, il faut surveiller le rythme d’épuisement et introduire des méthodes de recyclage et d’économie pour faire en sorte que les ressources ne disparaissent pas avant que l’on ait trouvé des substituts convenables. Dans l’esprit du développement durable, il importe au plus haut point que le rythme d’épuisement des ressources non renouvelables compromette le moins possible l’avenir.</p>
<p>La pratique du développement a tendance à appauvrir les écosystèmes et à réduire la diversité des espèces. Or, une fois éteinte, une espèce ne se renouvelle plus jamais. La perte d’espèces végétales et animales peut singulièrement limiter les possibilités des générations à venir; le développement durable exige donc leur conservation.</p>
<p>Les biens soi-disant gratuits tels l’air et l’eau sont eux aussi des ressources. Les matières premières et l’énergie utilisées dans la production ne sont que partiellement transformées en produits utiles. L’autre partie est faite de déchets. Le développement durable exige donc que les effets nuisibles – sur l’air, l’eau et les autres éléments – soient réduits au minimum, de façon à préserver l’intégrité globale du système.</p>
<p>Dans son esprit même, le développement durable est un processus de transformation dans lequel l’exploitation des ressources, la direction des investissements, l’orientation des techniques et les changements institutionnels se font de manière harmonieuse et renforcent le potentiel présent et à venir permettant de mieux répondre aux besoins et aspirations de l’humanité.</p>
<p><strong>Équité et intérêt commun </strong></p>
<p>C’est de manière plutôt générale que nous venons de décrire le développement durable. Comment peut-on persuader ou obliger concrètement les individus à agir pour le bien de tous? La réponse se trouve partiellement dans l’éducation et le développement des institutions, mais aussi dans l’application sévère de la loi. Cela dit, <strong>nombre des problèmes d’épuisement des ressources et d’agressions contre l’environnement sont dus aux inégalités du pouvoir économique et politique. Une entreprise industrielle peut fort bien se permettre de polluer l’air ou les eaux de manière inacceptable, simplement parce que les gens qui en souffrent sont trop démunis pour intenter une action en justice.</strong> On pourra détruire entièrement une forêt en abattant tous les arbres, simplement parce que les habitants n’ont pas d’autres solutions ou encore parce que les entreprises sont plus influentes que les habitants des forêts.</p>
<p>Les interactions écologiques ne respectent ni la propriété privée ni les découpages politiques. Ainsi :</p>
<p>Sur un versant quelconque, la façon dont un agriculteur travaille la terre en amont affecte le ruissellement sur les terres en aval.</p>
<p>Les pratiques d’irrigation, les pesticides et les engrais utilisés par une exploitation peuvent avoir des effets sur la productivité des exploitations voisines, notamment quand il s’agit de petites exploitations.</p>
<p>Le rendement d’une chaudière détermine le taux d’émission de suie et de produits chimiques nuisibles, affectant ainsi tous ceux qui vivent et travaillent près de l’usine en question.</p>
<p>L’eau chaude qu’une centrale thermique rejette dans un fleuve ou dans la mer a des effets sur les prises des pêcheurs locaux.</p>
<p>Certains systèmes sociaux traditionnels reconnaissaient certains aspects de cette interdépendance et intervenaient dans les pratiques agricoles, assurant l’exercice de droits traditionnels sur l’eau, les forêts, la terre. Ce respect de « l’intérêt commun » ne compromettait d’ailleurs pas forcément la croissance et l’expansion, encore qu’il ait pu limiter l’acceptation et la diffusion de certaines innovations techniques.</p>
<p>En fait, l’interdépendance locale n’a fait que croître, et ce en raison des techniques utilisées dans l’agriculture et la production modernes. Mais, parallèlement à cette vague de progrès techniques, l’accessibilité réduite aux terres collectives, la perte de droits traditionnels sur la forêt et les autres ressources, la poussée de la production commerciale, ont arraché le pouvoir de décision aux groupes comme aux individus. Cette évolution est encore en cours dans de nombreux pays en développement.</p>
<p><strong>Nous ne prétendons pas qu’il y a d’un côté les bons et de l’autre côté les méchants. Tout irait mieux si chacun tenait compte des conséquences de ses actes sur autrui. Mais assumant que les autres n’agiront pas selon le bien de tous, chaque individu continue de faire comme s’il était seul. Les collectivités ou les gouvernements peuvent compenser cette tendance par les lois, l’éducation, la fiscalité, les subventions et d’autres méthodes encore.</strong> L’application stricte des lois et l’adoption de lois sévères en matière de responsabilité peuvent permettre de maîtriser les effets les plus nuisibles. Plus important encore, la participation effective des communautés locales aux processus de prise de décisions peut aider celles-ci à mieux définir et à mieux faire respecter leurs intérêts communs.</p>
<p>L’interdépendance n’est pas un simple phénomène local. La rapidité de la croissance en a fait un phénomène mondial et les conséquences en sont à la fois physiques et économiques. La pollution régionale et globale est de plus en plus préoccupante, notamment dans les quelque 200 bassins de fleuves internationaux et dans un grand nombre de mers.</p>
<p>L’application de l’intérêt commun souffre souvent de la non correspondance entre les décisions politiques et leurs conséquences. Par exemple, la politique énergétique dans un pays peut provoquer des précipitations acides dans un autre; la politique en matière de pêche d’un État peut influer sur les prises d’un autre État. Il n’existe aucune autorité supranationale pour résoudre ces problèmes. Or l’intérêt commun ne peut s’articuler que par le biais de la coopération internationale.</p>
<p>De même, la capacité d’un gouvernement à réellement maîtriser l’économie de son pays est compromise par la progression des interactions économiques internationales. Par exemple, en raison des échanges internationaux de marchandises, les problèmes de capacité de transport et de pénurie de ressources sont devenus une préoccupation internationale. (Voir chapitre 3.) Si le pouvoir économique et les avantages découlant des échanges étaient l’objet d’une répartition plus équitable, on reconnaîtrait alors plus facilement l’intérêt commun. Or, les gains provenant du commerce international sont inéquitablement répartis, alors que la structure des échanges de sucre, par exemple, affecte non seulement le secteur local de production sucrière, mais encore l’économie et l’écologie de nombreux pays en développement fortement tributaires de ce produit.</p>
<p>La recherche de l’intérêt commun serait plus aisée si, pour tous les problèmes de développement et d’environnement, il existait des solutions dont pourrait bénéficier tout le monde. Mais c’est rarement le cas, car il y a habituellement des gagnants et des perdants. Beaucoup de problèmes proviennent de l’inégalité de l’accès aux ressources. L’existence d’un régime foncier inéquitable peut avoir comme effet la surexploitation des ressources sur les terres les plus petites, et l’environnement – comme le développement – en souffre. Sur le plan international, le monopole des ressources peut forcer ceux qui en sont exclus à trop exploiter les ressources marginales. La capacité variable des exploitants à mobiliser les biens dits gratuits – que ce soit à l’échelle locale, nationale ou internationale – est encore une autre manifestation de l’inégalité de l’accès aux ressources. Les « perdants » dans les conflits environnement / développement sont ceux qui assument plus que leur part du coût de la pollution, par le biais des effets sur la santé, la prospérité ou les dommages aux écosystèmes.</p>
<p><strong>À mesure qu’un système s’approche de ses limites écologiques les inégalités ne font que s’accroître. Lorsque le bassin d’un fleuve se détériore, ce sont les paysans pauvres qui en souffrent le plus, car ils n’ont pas les moyens de prendre les mêmes mesures contre l’érosion que les paysans plus riches. Quand la qualité de l’air en ville se dégrade, les plus pauvres, dans leurs quartiers plus exposés, ont plus de problèmes de santé que les riches qui vivent souvent dans les quartiers plus salubres. </strong>Et si les ressources minières s’épuisent, ceux qui sont arrivés tardivement à l’industrialisation ne connaissent pas les avantages que représente un approvisionnement peu coûteux. Sur le plan mondial, les pays riches sont mieux placés – financièrement et techniquement parlant – pour faire face aux effets d’éventuelles modifications climatiques.</p>
<p>C’est ainsi que notre incapacité à œuvrer en faveur du bien commun dans le cadre du développement durable est souvent le produit de notre indifférence relative pour la justice économique et sociale, dans un même pays et entre les nations.</p>
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		<title>Jean Jaurès, les retraites en débat</title>
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		<pubDate>Mon, 04 Oct 2010 06:20:56 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Alain Bergounioux</dc:creator>
				<category><![CDATA[Grands textes socialistes]]></category>
		<category><![CDATA[numéro 39]]></category>

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		<description><![CDATA[Le débat sur les retraites est au cœur de notre actualité sociale depuis une vingtaine d’années. Ce n’est évidemment pas seulement un problème financier – même si cette composante est importante – c’est aussi une manière de concevoir la société et son avenir. Ce point est parfois perdu de vue aujourd’hui. C’est pour cela qu’il est intéressant (et utile) de relire les débats qui ont passionné les socialistes des années 1900 lors de la préparation du vote de la première grande loi sur « les retraites ouvrières et paysannes » en avril 1910. Tous les problèmes ont été alors posés : que fallait-il entendre par retraite ? Était-ce l’arrêt de tout travail ? À quel âge fallait-il la recevoir ? Comment la financer ? Quels devaient être les parts de l’État, du patronat, des travailleurs ? etc.

Un livre récent, celui de Gilles Candar et de Guy Dreux, Une loi pour les retraites, vient de paraître et présente les pièces du dossier1. Au delà d’une critique de principe d’un système fondé sur la capitalisation, Jules Guesde et ses amis, tout comme les syndicalistes révolutionnaires, argumentaient véhémentement contre l’idée d’une cotisation ouvrière, contre l’âge tardif de la retraite, 65 ans, dans une période où l’espérance de vie moyenne ne dépassait pas cette limite. Face à eux, Jean Jaurès, Édouard Vaillant et bien d’autres mettaient en évidence l’importance d’une loi, qui après celle de 1898 sur les accidents du travail, reconnaissait le principe du droit à l’assistance sociale, donc la légitime intervention de l’État, le début d’une socialisation des richesses – même modeste. Après le débat, les socialistes ont pu appeler à une généralisation des assurances sociales et à l’inscription de la solidarité au cœur du pacte républicain. Nous reproduisons ici l’intervention de Jean Jaurès au 7e Congrès national de la SFIO tenu à Nîmes, le 8 février 1910.
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			<content:encoded><![CDATA[<p><!-- p.sdfootnote { margin-left: 0.5cm; text-indent: -0.5cm; margin-bottom: 0cm; font-size: 10pt; }p { margin-bottom: 0.21cm; }a.sdfootnoteanc { font-size: 57%; } -->Le débat sur les retraites est au cœur de notre actualité sociale depuis une vingtaine d’années. Ce n’est évidemment pas seulement un problème financier – même si cette composante est importante – c’est aussi une manière de concevoir la société et son avenir. Ce point est parfois perdu de vue aujourd’hui. C’est pour cela qu’il est intéressant (et utile) de relire les débats qui ont passionné les socialistes des années 1900 lors de la préparation du vote de la première grande loi sur « les retraites ouvrières et paysannes » en avril 1910. Tous les problèmes ont été alors posés : que fallait-il entendre par retraite ? Était-ce l’arrêt de tout travail ? À quel âge fallait-il la recevoir ? Comment la financer ? Quels devaient être les parts de l’État, du patronat, des travailleurs ? etc.</p>
<p>Un livre récent, celui de Gilles Candar et de Guy Dreux, <em>Une loi pour les retraites</em>, vient de paraître et présente les pièces du dossier<sup><a name="sdfootnote1anc" href="post.php?action=edit&amp;post=709&amp;message=1#sdfootnote1sym"><sup>1</sup></a></sup>.  Au delà d’une critique de principe d’un système fondé sur la  capitalisation, Jules Guesde et ses amis, tout comme les syndicalistes  révolutionnaires, argumentaient véhémentement contre l’idée d’une  cotisation ouvrière, contre l’âge tardif de la retraite, 65 ans, dans  une période où l’espérance de vie moyenne ne dépassait pas cette limite.  Face à eux, Jean Jaurès, Édouard Vaillant et bien d’autres mettaient en  évidence l’importance d’une loi, qui après celle de 1898 sur les  accidents du travail, reconnaissait le principe du droit à l’assistance  sociale, donc la légitime intervention de l’État, le début d’une  socialisation des richesses – même modeste. Après le débat, les  socialistes ont pu appeler à une généralisation des assurances sociales  et à l’inscription de la solidarité au cœur du pacte républicain. Nous  reproduisons ici l’intervention de Jean Jaurès au 7<sup>e</sup> Congrès national de la SFIO tenu à Nîmes, le 8 février 1910.</p>
<p><!-- p.sdfootnote { margin-left: 0.5cm; text-indent: -0.5cm; margin-bottom: 0cm; font-size: 10pt; }p { margin-bottom: 0.21cm; }a.sdfootnoteanc { font-size: 57%; } --></p>
<h3><strong>Le discours</strong></h3>
<h4><strong>Le rôle de la loi</strong><sup><strong><a name="sdfootnote1anc" href="#sdfootnote1sym"><sup>1</sup></a></strong></sup></h4>
<p><em>Jean Jaurès</em></p>
<p>(…)Donc, le devoir du congrès, non seulement ici, mais en dehors, c’est de chasser toute cette fantasmagorie de chiffres inexacts et de remettre la classe ouvrière en face de la réalité.</p>
<p><strong>Il y a dans le jugement que nos adversaires portent sur la loi, une grave erreur de méthode et de point de vue, ils la jugent comme s’il y avait des lois définitives. Il n’y a jamais, en démocratie, une loi immuable, rigide, figée ; toute loi est transformable, toute loi évolue, toute loi progresse ou décline selon la quantité de forces organisées que la classe ouvrière met à son service. Seulement, chaque nouvelle loi conquise, en consolidant les efforts antérieurs du prolétariat, rend sa force disponible pour des conquêtes nouvelles</strong>. La loi joue dans l’économie sociale le rôle que joue l’habitude dans la vie de l’individu. L’homme qui apprend un acte ou un métier est obligé d’abord de consacrer toute sa force à en apprendre les rudiments, toute son attention, toute son adresse. Puis, quand il est devenu habile à manier le pinceau, la plume, le ciseau, la truelle, le piano, l’archet, quand il a les éléments du métier dans la main, dans les muscles, alors il accomplit cette première partie de la besogne presque automatiquement et il peut donner sa force cérébrale à des progrès nouveaux. La loi, c’est l’habitude introduite dans l’économie de la nation, dans la vie d’une classe, et qui permet à cette classe de disposer de sa force de pensée pour des conquêtes nouvelles. <em>(Applaudissements)</em></p>
<p>J’aurais le droit de vous montrer, ce serait trop long et c’est inutile, le progrès continu et discontinu, selon l’intervention du prolétariat lui-même, de toutes les lois de protection ouvrière et de législation sociale, lois sur la coalition, les syndicats, les prud’hommes, les retraites des mineurs, complétée il y a trois ans… retraites  pour les cheminots (…)</p>
<p>Je vous demande d’appliquer à la loi des retraites cet effort de combat, cet effort d’amélioration. J’en ai dit les lacunes graves, je pourrais les signaler plus longuement encore, mais n’oubliez pas les avantages caractéristiques qu’elle offre. C’est d’abord, je le répète et je n’y insiste pas, la reconnaissance du principe de l’assurance. Entre l’assurance et l’assistance, même libéralement organisée, il y a un abîme. L’assisté, même quand la loi lui donne ce qu’il appelle un droit, est obligé de plaider pour avoir la réalisation de ce droit ; il faut que le vieillard de 70 ans démontre qu’il est indigent, et son indigence est évaluée arbitrairement par les pouvoirs locaux qui, tantôt amis, tantôt hostiles, font trop souvent de la question d’assistance un moyen de gouvernement préfectoral dont les maires ruraux se font trop souvent les instruments. Et puis, il faut que l’individu quémande, et dans son attitude d’assisté, il sent encore peser sur ses épaules, courbées par le travail, le poids de la servitude sociale. Au contraire, <strong>l’assuré a un plein droit ; un droit absolu, un droit inconditionnel ; son titre est là, aussi certain que l’est pour les bourgeois, en période bourgeoise, le titre de rente.  À l’age fixé par la loi en vertu d’une table de mortalité publiquement calculée, et dont les résultats sont publics, il a le droit d’exiger, il exige, il reçoit un certain chiffre et il ne reçoit pas seulement un recours matériel, il reçoit un secours de dignité morale. </strong><em>(Applaudissements)</em></p>
<p>Et, camarade, ne vous y trompez pas – Sembat<sup><a name="sdfootnote2anc" href="#sdfootnote2sym"><sup>2</sup></a></sup> l’a dit, je veux le répéter – ce n’est pas à l’heure où il arrive à l’heure de la retraite, ce n’est pas  seulement à 60, 65 ans, que le vieil ouvrier a ce réconfort, c’est quand il voit la suite de la vie. Aujourd’hui, quand l’ouvrier de 40 ans voit passer à côté de lui un vieux de 60 ans sans abri, sans travail, sans retraite, mendiant, importun et méprisé, tout à coup, même en pleine force, et surtout si sa force commence à déchoir, se voit d’avance, comme dans un miroir sinistre, dans la figure flétrie de ce pauvre homme et il se dit : C’est comme cela que je serai dans quelques années, et il y a vers lui un reflux d’abjection…<em>(Vifs appaudissements).</em> Dès demain, si vous le voulez, par le vote immédiat de la loi, et par l’effort d’amélioration que nous ferons tout de suite, dès demain, tous les vieux relèveront le front, et tous les jeunes, tous les hommes mûrs se diront  du moins que la fin de la vie ne sera pas pour eux le fossé où se couche la bête aux abois… Eh bien, cela, c’est  un résultat que nous ne devons pas ajourner. <em>(Applaudissements)</em></p>
<p>Et vous dites : Mais c’est l’ouvrier seul qui le paiera. Comment ! Demain, si vous votez, 120 millions au moins seront, le lendemain, distribués aux vieux ouvriers, et sur quoi seront-ils pris ? Moi, je ne vous  dis pas que les 90 millions du patronat, le patronat les rejettera à volonté sur l’ouvrier. Je suis convaincu que lorsque les ouvriers auront subi leurs prélèvements à eux, ils ne consentiront pas à porter le poids du prélèvement patronal. La loi interdit aux patrons de le rejeter…(…)</p>
<p><em>Une voix</em></p>
<p>Chaque fois que la classe ouvrière obtient une amélioration, le salaire de la classe ouvrière baisse. <em>(Protestations)</em></p>
<p><em>Jaurès</em></p>
<p>Voilà qu’on me dit que toutes les fois qu’une loi de protection ouvrière est votée, les ouvriers le paient par la baisse des salaires. Et bien, si c’est l’objection qui est au fond de vos esprits, ayez le courage de dire à la classe ouvrière que toute loi de protection ouvrière est une duperie et qu’elle ne doit demander rien que de faire sauter, demain, avec de la dynamite, une telle société. Seulement, ou bien cela est faux, ou dans tous les cas il dépend de la classe ouvrière et de sa volonté d’organisation que cela est faux. Et toute l’histoire du prolétariat moderne en Angleterre, en Allemagne, en France, proteste contre ce pessimisme.</p>
<p>Lorsque vous votez la loi des retraites des ouvriers mineurs, vous avez voté un prélèvement sur leur salaire correspondant à 2 %, plus 2 % des Compagnies, et depuis cette époque, de prime en prime, de majoration en majoration, le salaire des ouvriers mineurs s’est élevé, malgré le prélèvement, bien au-dessus du niveau antérieur. <em>(Applaudissements)</em></p>
<p>Est-ce qu’en Angleterre, ce n’est pas du même pas qu’ont marché les progrès de la législation ouvrière protectrice de la durée du travail et les progrès du salaire enlevé par les organisations ? Mais <strong>les lois de protection ouvrière, outre leur effet immédiat, ont cet effet admirable d’aider précisément les ouvriers groupés à mieux revendiquer et à bien revendiquer. Et la loi même des retraites ouvrières dont nous parlons en ce moment, n’aura pas seulement pour effet d’accroître – je ne dirai pas le bien-être – mais la sécurité, l’humble sécurité, la dignité des ouvriers ; elle accroît leur force de combat. </strong>Croyez-vous qu’en cas de grève, ce ne sera pas une chose excellente que la famille ouvrière, au lieu d’avoir, comme aujourd’hui, le vieux comme un charge en plus, ait le vieux assuré avec sa pension, qui même en temps de grève aidera le crédit de la famille ? <em>(Applaudissements)</em></p>
<p>J’essaie de vous montrer que dans les ressources qui constitueront les retraites ouvrières, il n’y a pas seulement un sacrifice des ouvriers. Par quoi seront faites les retraites ? Par trois éléments : 90 millions de versements ouvriers qui se capitaliseront au profit des ouvriers, 90 millions de versements patronaux capitalisés au profit des ouvriers. Et je vous disais qu’il dépendait des ouvriers que le patronat ne puisse rejeter sur eux ces 90 millions. Et ensuite les 120 millions que l’État dépensera pour sa subvention dans la période transitaire. Et sur quoi les prendra-t-il ? Il a été entendu, nos camarades de la Chambre le savent, c’est l’engagement formel pris par l’ancien ministre Caillaux dans son projet, par le nouveau ministre Cochery<sup><a name="sdfootnote3anc" href="#sdfootnote3sym"><sup>3</sup></a></sup>, il a été entendu que c’est sur l’impôt successoral que seraient prises les ressources versées par l’État. Ah ! Comme le disait Renard<sup><a name="sdfootnote4anc" href="#sdfootnote4sym"><sup>4</sup></a></sup> c’est précisément l’impôt successoral progressif sur les successions qu’il est le plus difficile au contribuable taxé de reporter sur d’autres contribuables, et ainsi dès l’origine, pour près des ¾, 90 millions par le patronat, 120 millions au moins par les riches bourgeois qui meurent, ce n’est pas la retraite pour les morts, c’est la retraite par les morts bourgeois<sup><a name="sdfootnote5anc" href="#sdfootnote5sym"><sup>5</sup></a></sup>. Il y aura là un élément, une ressource.</p>
<p>Et laissez-moi vous dire, nous jouons un jeu singulier depuis des années. Le prolétariat, le Parti socialiste, poussent la démocratie, objurguent, outragent la classe bourgeoise : Égoïstes, vous ne faites rien pour les ouvriers ! Un jour vient où la bourgeoisie est obligée de se décider. Oh ! Je le veux bien, non par philanthropie pure, mais avez-vous besoin que les millions de la bourgeoisie soient d’origine philanthropique ? Non pas par  philanthropie pure, mais parce qu’elle est enveloppée d’un de ces  mouvements politiques et sociaux auxquels, dans les démocraties, il est impossible de résister ; et quand la bourgeoisie est obligée de capituler, qu’elle est obligée de prendre 120 millions dans les poches ou les caisses que laissent ces riches décédés, vous vous dites le lendemain : méfions-nous, puisque la bourgeoisie les donne, c’est qu’elle fait un calcul, elle est machiavélique. Et elle va donner 90 millions de ses patrons, 120 millions des riches bourgeois tous les ans afin de pouvoir escroquer tous les ans 90 millions de la classe ouvrière. <em>(Applaudissements) </em>(…)</p>
<p>Ah ! Citoyens, je le sais bien, il y a deux grandes objections classiques : c’est le prélèvement sur les ouvriers, je viens d’en parler en quelque mesure, c’est aussi la capitalisation. Mais savez-vous ce qui me frappe ? C’est lorsqu’on vous demande, à vous socialistes français, section française de l’Internationale ouvrière, de rejeter et de flétrir une loi de retraites par le seul fait qu’elle contient un versement ouvrier et le système de la capitalisation, on ne vous demande pas seulement de frapper tout votre groupe socialiste, qui a laissé voter la loi, on ne vous demande pas seulement de frapper tout votre Parti socialiste, qui a voter la loi : on vous demande de frapper une grande partie de la démocratie socialiste internationale et on vous demande précisément de frapper celle pour laquelle vous autres, les camarades socialistes adversaires de la loi, vous avez le plus de sympathie. Toutes les fois que nous, dans les histoires du temps passé que Luquet<sup><a name="sdfootnote6anc" href="#sdfootnote6sym"><sup>6</sup></a></sup> a réveillées subtilement, nous nous rendions coupables d’une terrible compromission, ou alliez-vous chercher le modèle, le point d’appui, la force de rectification ? Vous nous disiez : à côté de votre démocratie socialiste française agitée, brouillonne, qui se passionne et s’enfièvre aux combinaisons politiciennes, avant d’avoir assuré sa base et sa force, regardez donc à côté de vous cette grande démocratie socialiste allemande, cette grande démocratie socialiste autrichienne, qui ont la double force du sérieux dans les principes et de la vigueur dans l’organisation.</p>
<p>(…)</p>
<p>Citoyens, je me hâte vers ma conclusion et j’indique tout de suite, pour prévenir tout malentendu, que l’application de la loi des retraites, de la loi d’assurance qui est en suspens, ne contrariera en rien le fonctionnement de la loi d’assistance aux vieillards qui déjà existe. Il y a des camarades qui s’imaginent que la loi des retraites, avec son premier rendement trop maigre, viendra se substituer aux chiffres plus élevés de l’assistance aux vieillards : il n’en est rien, et en vertu même d’une disposition de la loi d’assistance, non seulement la loi d’assistance aux vieillards subsistera, mais une partie du produit de la loi d’assurances viendra s’y ajouter, pour les vieillards assistés de 70 ans, en sorte qu’ils ne seront pas exposés à une diminution, mais qu’ils auront, au contraire, la chance d’une augmentation. On me dit alors : oui, mais il reste toujours l’impôt, prélevés sur les ouvriers de 9 francs. J’y ai répondu, citoyens, par l’exemple de la démocratie socialiste allemande et autrichienne, et <strong>je sais bien que vous pourriez à l’exemple de l’Angleterre, faire une loi d’assistance par peur de la capitalisation. Mais c’est ainsi que vous risquez le plus de laisser se confondre l’assurance sociale avec l’assistance. L’avantage indéniable que procure le versement ouvrier, c’est que, par là, la retraite a vraiment un caractère d’assurance.</strong> La France est si habituée à ne concevoir le secours aux vieux, aux vaincus de la bataille sociale, que comme sur une charité, charité bourgeoise, qu’il n’est pas mauvais que par le versement de l’ouvrier, sa retraite prenne aux yeux de tous le caractère d’un droit nouveau. <em>(Applaudissements)</em></p>
<p>Et maintenant, si vous ne voulez pas constituer les retraites ouvrières avec le triple élément qui est prévu par la loi : versement ouvrier, versement patronal, impôt de l’État, avec quoi les constituez-vous ? Si vous ne les constituez qu’avec un versement patronal, voilà qu’on va nous dire que ce versement patronal retombera sur le salaire ou s’incorporera au coût de la production et aux prix de la marchandise. Le demanderez-vous à l’impôt ? Mais lequel ? Et je m’étonne, camarades – vous me rendrez cette justice que je n’ai pas abusé de la polémique et je n’en abuserai pas – mais je m’étonne que ce soient ceux de nos camarades qui disent avec le plus d’insistance qu’en régime capitaliste, tout impôt retombe sur le travailleur, que ce soient ceux-là qui demandent aujourd’hui avec le plus de force contre la loi actuellement discutée, que l’impôt seul serve à constituer les retraites. Mais quel impôt ? L’impôt sur le revenu ? Ah ! Je veux bien et ce sera un peu notre revanche tardive : jamais l’impôt sur le revenu n’a eu autant d’amis que depuis qu’il est,  je ne dis pas mort, mais entré en sommeil… Nous avons des camarades qui, à l’heure critique où l’impôt sur le revenu prenait  devant le Parlement sa forme définitive et où on pouvait lui donner vers le Sénat une force tranquille, ont accumulé sur lui plus de réserves que de compliments, et c’est avec ce lourd fardeau de réserves que l’impôt sur le revenu est allé s’abattre devant le Sénat, qui n’est pas pressé de le relever<sup><a name="sdfootnote7anc" href="#sdfootnote7sym"><sup>7</sup></a></sup>. Et pourtant, cet impôt sur le revenu, dont on ne voyait pas alors les avantages s’il avait été voté, il avait d’abord cet effet très modeste, en supprimant la personnelle mobilière, qui dans beaucoup de villes s’élève à 6, 7 ou 8 francs, de faire précisément aux ouvriers cadeau des 9 francs qu’on leur demande aujourd’hui pour les retraites ouvrières.</p>
<p>Et voilà comment toutes les réformes, comme je ne me lasse pas de le répéter, se commandent, s’aident et s’appellent les unes les autres. Et l’impôt sur le revenu avait encore pour effet, il aura encore pour effet, de dégrever les petits propriétaires paysans, avec la révolte desquels Lafargue nous faisait peur, parce qu’ils peuvent avoir un ouvrier ou deux travaillant avec eux, et il me semble qu’à ce moment, Compère-Morel<sup><a name="sdfootnote8anc" href="#sdfootnote8sym"><sup>8</sup></a></sup> lui a dit que la plupart de nos petits propriétaires n’avaient ces ouvriers auxiliaires que tout à fait accidentellement, et qu’à ce titre la charge serait très légère. Mais en tout cas, l’impôt sur le revenu, qui supprimait pour ces petits propriétaires la personnelle mobilière, l’impôt des portes et fenêtres, l’impôt foncier, leur rendait dix fois, vingt fois, ce qu’on est exposé à leur demander pour les salariés de l’agriculture qu’ils emploient et auxquels il faut bien qu’une retraite soit donnée.</p>
<p>Et bien, si ce n’est pas l‘impôt sur le revenu, est-ce que ce sera l’impôt sur les successions poussées au degré où le disait Renard ? Ah ! Camarades, <strong>je vais vous apparaître comme un défenseur du régime capitaliste : mais si vous attendez, pour organiser les retraites, que la majorité bourgeoise ait été entraînée par vous à pratiquer l’expropriation de tous les capitaux laissés par les riches dès qu’ils dépassent le million, je crois que vous attendrez longtemps, et pour le coup, ce serait la retraite non pas seulement pour les morts de demain et d’après-demain, mais pour tous ceux qui leur succéderont. </strong>Et puis, si on le pouvait, Renard, voyez-vous, moi qui suis un vieux conservateur <em>(Rires) </em>dans lequel il y a peut-être une survivance de marxisme, je ne le voudrais pas, parce que je veux bien que vous preniez les millions à la bourgeoisie pour en faire la substance de la production sociale, mais si vous preniez les millions pour les distribuer au jour le jour en retraites, vous fermeriez demain toutes vos usines de Lille et de Roubaix qui ne seraient plus production capitaliste, ni production sociale, et ce serait le désert.</p>
<p><em>Plusieurs voix.</em></p>
<p>Non, non !</p>
<p><em>Jaurès</em></p>
<p>Sera-ce alors les monopoles d’État ? On nous l’a dit : monopole d’assurance, monopole des forces hydrauliques, monopole des forces minières. Ah ! Je m’en réjouis, à la condition que la classe ouvrière organisée consente à exercer un contrôle et que les grands services sociaux ne deviennent pas des services bureaucratiques, mais soient démocratisés et socialisés par l’intervention des organisations ouvrières. Oui, je m’en réjouis, je m’en félicite et j’admire là aussi la revanche de ces services publics si calomniés autrefois par quelques-uns de nos camarades… Quoi ! Vous nous dites l’État est voleur, l’État est escroc, l’État dilapide ; dès que l’État aura en mains la caisse des retraites ouvrières, il la videra, et votre solution à vous, c’est de remettre à cet État voleur, à cet État escroc, la richesse minière, la richesse hydraulique, toute la combinaison et tout le mécanisme des assurances. Ah ! Camarades, prenez garde, vous êtes engagés…. <em>(Mouvements divers)</em></p>
<p><em>Lafargue</em><sup><em><a name="sdfootnote9anc" href="#sdfootnote9sym"><sup>9</sup></a></em></sup></p>
<p>Entre deux voleurs : le voleur capitaliste et le voleur État, nous préférons le voleur État. <em>(Interruptions diverses)</em></p>
<p><em>Jaurès</em></p>
<p>Camarades, je suis trop fatigué pour répondre. Vous jugerez ! Je dis : voilà où vous en êtes et voilà à quoi vous êtes réduits en voulant combattre jusqu’au bout la loi actuelle… Oh ! Je sais qu’on vous dit : la répartition serait plus simple… En êtes-vous sûr ? Le mérite de la répartition, c’est de permettre tout de suite, avec les mêmes ressources, des retraites un peu plus élevées, c’est un mérite qui disparaît bientôt, mais enfin c’est le seul. Cependant, ce n’est pas cela qui, dans la répartition, séduit le peuple, encore mal informé de ces problèmes complexes : ce qui le séduit, c’est l’apparence de la simplicité : on réunit tous les ans une certaine somme, on demande 9 francs aux ouvriers ; 9 francs aux patrons, on met tous ces millions en tas, c‘est un gros tas d’or, et on le distribue à tous les vieux ouvriers et paysans qui se présentent aux guichets ayant 65 ans ou plus, c’est la simplicité même, dites-vous, et Luquet disait : pas de complication, pas d’administration, pas de frais de comptabilité.</p>
<p>Quelle erreur ! À qui allez-vous donner quand vous ferez la répartition ? Est-ce que vous donnerez simplement aux ouvriers de 65 ans ou plus dont vous constaterez la présence dans les ateliers ? Non, n’est-ce pas ? Il y en a d’autres qui ne sont plus dans les ateliers, qui ne travaillent plus et qui viendront dire : j’ai droit. Alors vous leur direz : comment as-tu droit ? Fais la preuve que tu as été ouvrier et que tu as versé pendant dix, quinze, vingt, trente ans. Ou bien un ouvrier aura travaillé dix, quinze, vingt ans ; pendant ces dix, quinze, vingt ans, il aura versé sa part pour la répartition, puis sera devenu petit patron, petit boutiquier, et quand il arrivera à 60, 65 ans il vous dira : et moi, vous m’avez pris mon argent et parce que j’ai acheté un lopin de terre, parce que je suis devenu petit boutiquier, je n’aurai droit à rien ! Et vous serez obligés de lui donner et en proportion des sommes qu’il aura versées, et des années pendant lesquelles il aura versé. Donc, et je n’insiste pas, il faudra qu’avec la répartition vous ayez un compte individuel de chaque bénéficiaire comme avec la capitalisation, et votre fausse simplicité s’évanouit et disparaît.</p>
<p>Et puis,<strong> que mes camarades « marxistes » me permettent une remarque : ils annoncent comme certaine, la prolétarisation graduelle de la moyenne et de la  petite bourgeoisie, ils annoncent que les millions de petits commerçants d’aujourd’hui seront dévorés et tomberont dans le prolétariat,  et ainsi des millions d’hommes qui, étant petits patrons, petits propriétaires, n’auront rien versé et ne deviendront</strong> <strong>prolétaires qu’à la veille même de l’âge</strong> où l’on procèdera à la répartition, ces hommes-là vous diront : est-ce que nous n’avons droit à rien, est-ce que vous allez nous laisser dans la détresse ? Et <strong>alors vous leur répartirez la somme qui aura été prélevée pendant des années et des années sur la totalité des ouvriers qui, eux, auront versé pendant toute leur vie.</strong> Ah ! Ce n’est pas si simple, vous allez être obligés, vous aussi, d’avoir une comptabilité et des calculs. Et pour faire la retraite plut tôt à ceux qui appartiendront aux industries particulièrement insalubres ? Pour ceux-là aussi, il vous faudra des comptes particuliers. Citoyens, je n’indique que par ses exemples, qui pourraient être multipliés, que la fausse apparence de simplicité dont bénéficie un moment le régime de la répartition ne résiste pas à l’examen et à l’analyse. (…)</p>
<p>Voilà citoyens, comment se pose le problème, et je n’ai plus qu’à dire un mot de l’aspect politique de la question. On nous dit : vous allez vous brouiller avec la CGT, vous ne vous inclinez pas devant elle, et on nous impute une prétendue contradiction. Il paraît qu’autrefois – c’est du moins ce qu’on m’assure – nous aurions dit, au Congrès de Nancy, au Congrès de Limoges<sup><a name="sdfootnote10anc" href="#sdfootnote10sym"><sup>10</sup></a></sup>, que le Parti socialiste n’avait qu’à enregistrer dans les questions ouvrières les volontés de la Confédération. Jamais nous n’avons rien dit de pareil. Nous avons dit que pour l’organisation intérieure des syndicats, nous n’avions pas à faire acte législatif contraire aux décisions syndicales. Mais jamais nous n’avons subordonné la marche du Parti aux décisions confédérales, pas plus que nous n’avons subordonné l’organisation confédérale à l’intervention du Parti. Ce que nous avons voulu pour le Parti et pour la Confédération, c’est une autonomie égale, et laissez-moi dire à quelques-uns de nos camarades qu’ils sont en train, eux, de répartir singulièrement l’équilibre à leur profit. Il fut un temps où ils auraient assujetti la Confédération à la volonté du Parti, et on dirait qu’aujourd’hui, par une sorte de revanche d’équilibre, ils veulent assujettir le Parti à la Confédération.</p>
<p><em>Plusieurs voix</em></p>
<p>Jamais !</p>
<p><em>Jaurès</em></p>
<p>Eh bien, nous voulons, nous, comme nous l’avons proclamé à Nancy, à Limoges, que la Confédération soit autonome et que le Parti soit autonome, et cette double  autonomie, elle est fondée sur l’estime où nous tenons ces deux grandes forces. Nous ne considérons pas seulement  le syndicat comme un instrument subalterne de défense professionnelle sur le terrain capitaliste ; nous le considérons comme une ébauche d’organisation ouvrière où le prolétariat, prenant conscience de sa puissance de gestion, se prépare à le faire intervenir comme organe de protection dans la collectivité fédéraliste.</p>
<p>Voilà pourquoi nous respectons l’autonomie de la Confédération, mais jamais nous n’avons voulu y subordonner l’action du Parti. Ce que nous avons dit, c’est que précisément, en respectant l’autonomie de l’un et de l’autre, nous aboutirions à une harmonie spontanée et, malgré les apparences, nous y tendons. Savez-vous camarades, citoyens socialistes, syndiqués, savez-vous que c’est un curieux spectacle, et bien instructif, que celui auquel nous assistons ? Ah ! Les insurrectionnels ont dénoncé, l’autre jour, la médiocrité de l’action parlementaire, et je ne réclame pas pour nous – on a été, en somme, assez aimable et assez équitable pour les parlementaires, et quelques flèches de plus s’ajoutant à celles que nous avons reçues, ne font que nous rappeler la fragilité des mandats et nous ramènent à une nécessaire et salutaire modestie &#8211; mais enfin, les insurrectionnels qui sont ici, depuis trois jours, doivent avoir une illusion singulièrement troublante pour eux : ils sont presque dans une assemblée législative. Jamais problème dont la solution ultime dépend du Parlement n’a été aussi passionnément agité par l’ensemble des organisations socialistes et des organisations ouvrières, et, pour ma part, je me félicite comme d’un progrès admirable, de l’intérêt qui commence à s’éveiller dans la classe ouvrière organisée pour les manifestations de l’activité législative.</p>
<p>Ah ! Citoyens, c’est là un grand fait nouveau, et je me console aisément de la sévérité des premiers jugements qui sont portés sur nous : c’est déjà une grande chose qu’on s’occupe de nous juger… Ce qui est terrible pour nous, c’est l’immense désert de solitude glacée et d’indifférence superbe où on nous isolait : les parlementaires, l’activité législative, on ne voulait pas la connaître… On commence à s’en occuper, pour en médire d’abord – c’est le commencement nécessaire – pour l’améliorer ensuite. Et moi, <strong>j’appelle la Confédération Générale du Travail, non pas pour qu’elle abdique son autonomie, non pas pour qu’elle émousse la force, la vigueur, l’entrain, l’élan de la classe ouvrière française, mais pour qu’elle mène l’action du prolétariat de la marche même de la législation sociale, qui n’est pas tout le  progrès social, mais qui est une partie du progrès social, qu’elle habitue la classe ouvrière à renoncer aux formules toutes faites d’admiration ou d’anathème</strong>, qu’elle l’habitue à l’action de tous les jours qui ne sera pas une action purement matérielle, mais toute passionnée par l’idéal de l’entière émancipation. <em>(Applaudissements)</em></p>
<p>Voilà l’œuvre que nous poursuivons, la besogne que vous ferez, et laissez-moi vous dire que malgré les apparences, c’est nous, en cette heure, dans le souci que nous avons de prendre la première loi de retraites comme un point d’appui pour une action plus étendue et plus hardie, c’est nous qui sommes fidèles au véritable esprit de la Confédération Générale du Travail. On vous dit encore : vous allez faire le jeu des radicaux… Eh bien, moi, je vous dis, citoyens, que si demain au Parlement, après avoir contribué à rendre nécessaire le vote de la loi, vous la rejetiez à la dernière heure, c’est alors que vous feriez le jeu des réactionnaires quand vous leur permettez de dire : toute revendication de réforme est vaine, ce n’est qu’une comédie, les ouvriers ne les réclament que dans un esprit d’opposition, et quand ils les obtiennent, ils les dédaignent. Et alors, c’est le grand patronat qui dira : le mieux est de laisser, en effet, toutes les forces économiques à leur libre jeu et les réactionnaires chroniques et fondamentales du régime républicain. Et en même temps que vous aurez fait le jeu de la réaction politique et sociale, vous aurez fait le jeu des radicaux, savez-vous comment ? Ici, vous me permettrez de ne pas être tout à fait d’accord avec le langage qu’emploient d’habitude un grand nombre de nos amis ; ils disent : le radicalisme fait faillite, le radicalisme a répudié et piétiné tous ses programmes. Et bien, voulez-vous que je vous dise mon sentiment ? Je vous dirai que malgré lui, il a épuisé son programme, j’entends son programme propre, le programme radical d’origine, le seul programme qu’il ait conçu en dehors de l’action du socialisme et du prolétariat organisé. Et maintenant, le Parti radical en est réduit à solliciter chez nous, à quémander chez vous des bribes de votre programme pour les accommoder à sa politique incertaine.</p>
<p>Ah ! Camarades, rappelez-vous qu’il y a trente ans, il n’y avait dans le pays que quelques groupes minuscules de socialistes, quelques groupes infimes du POF<sup><a name="sdfootnote11anc" href="#sdfootnote11sym"><sup>11</sup></a></sup> qui avaient à leur programme le devoir social envers les vieux. Les radicaux, le père Pelletan<sup><a name="sdfootnote12anc" href="#sdfootnote12sym"><sup>12</sup></a></sup>, un des meilleurs, disait : c’est une chimère ! Même en 1883, dans un débat entre Ferry et Clémenceau, Clémenceau disait : ne me prêtez pas au moins l’idée absurde qu’on peut assurer, par la loi, des retraites à tous les vieux travailleurs. C’est vous, c’est le Parti socialiste, ce sont vos aînés, qui, par la puissance croissante de protestation, de revendication, d’organisation, ont obligé le Parti radical à ajouter enfin cette rallonge à son programme épuisé. Et maintenant que sous votre impulsion, sous les efforts véhéments et méthodiques du prolétariat et de l’action socialiste, vous avez obligé des hommes comme M. Ribot<sup><a name="sdfootnote13anc" href="#sdfootnote13sym"><sup>13</sup></a></sup>, jusqu’ici adversaire de l’obligation, à se rallier enfin à la victoire vous prenez peur et vous dites : quoi, allons-nous retirer aux vieux travailleurs le pain des retraites sous prétexte que nous avons obligé le Parti radical à le leur donner !</p>
<p>Sera-ce au contraire pour le Parti socialiste l’occasion d’une admirable propagande devant le pays ? Moi, je ne crains pas l’impopularité dont nous menace Hervé. Ah ! La popularité, après tout avoir la confiance de la classe ouvrière, c’est une chose douce, et s’il est vrai, comme vous le dites, que nous heurtons à cette heure ou que nous nous exposons à heurter le sentiment ouvrier, dans quel intérêt je vous prie ? Direz-vous, Hervé, Perceau, Méric<sup><a name="sdfootnote14anc" href="#sdfootnote14sym"><sup>14</sup></a></sup>, que c’est pour nous un intérêt électoral, que c’est parce que nous sommes à la veille des élections ? Je vous jure que si nous étions au lendemain des élections et si la loi des retraites nous revenait telle qu’elle nous reviendra, je vous jure qu’avec la même ferveur, je demanderais au Parti socialiste de la voter tout de suite pour se préparer plus librement à l’améliorer et à la perfectionner. <em>(Applaudissements)</em></p>
<p>Est-ce que nous n’avons pas donné dans les jours difficiles assez de gages …. <em>(Très bien) </em> que nous savions ne pas subordonner à un souci de popularité équivoque, notre devoir envers le socialisme et envers la République. Non, non ! Mais si vous entendez par la popularité, la faveur passagère et superficielle qu’on rencontre à promettre au peuple des réformes qui ne lui coûteraient aucun effort, aucun sacrifice, cette popularité ne peut pas être la popularité du Parti socialiste. <strong>Il n’y a pas, vous m’entendez, une seule grande réforme qui n’ait pas, en même temps qu’elle lui donnait des bienfaits certains, en même temps que des promesses certaines d’avenir, imposé au prolétariat la nécessité d’un effort nouveau et une part de sacrifices. Croyez-vous que la limitation légale de la journée de travail ne rencontre, parmi les exploités eux mêmes, que faveur et sympathie ? </strong>Les mères de familles ouvrières qui, par un travail de nuit, nourrissaient mal, mais nourrissaient les petites, se dressent quelquefois contre vous, et elles vous disent : c’est pour me sauver comme classe que vous m’interdisez le travail de nuit, mais, en attendant, vous me perdez, et j’ai mes petites qui attendent.<strong> </strong>Le repos hebdomadaire : est-ce qu’il n’y a pas des hommes qui se révoltent contre vous en disant : cette journée… <em>(Applaudissements). </em>Vous direz que non, camarades ? <em>(Applaudissements, mouvements divers)</em><strong>. </strong>Comment ? Mais dans les syndicats des omnibus…. <em>(Exclamations)</em> Est-ce qu’il y a ici des corporations méprisées, aristocratiques ? Je dis l’exemple parce que je le connais, parce que je connais des individus, des personnes, parce que je sais qu’il y a des travailleurs qui travaillaient tout le temps mais qui étaient payés tout le temps et qui avaient pris l’habitude de ce labeur brutal et machinal, quand le syndicat, comme c’était son devoir, a exigé l’application de la loi du repos hebdomadaire, les ouvriers n’ont obtenu d’abord de la Compagnie que le paiement d’une journée par quinzaine, il y a même des syndiqués qui ont dit : après tout, ce sont des lois qui commencent à coûter à la classe ouvrière.<strong> </strong>Est-ce que c’était une raison pour ne pas appliquer la loi ? Ce n’est pas cette popularité-là que vous voulez, vous ne la voulez pas au niveau de toutes les débilités, de tous les découragements. Vous voulez que chaque réforme hausse la classe ouvrière par les bienfaits qu’elle lui apporte et par les sacrifices qu’elle lui impose. Sacrifices de volonté, d’action, de courage, nécessité de s’organiser pour prendre comme point d’appui, comme point de départ, la loi votée pour obtenir mieux.</p>
<p>Ah ! Nous dénoncerons ensemble les lacunes, nous les dénoncerons le lendemain, nous ne flétrirons pas la loi avant de la voter, mais avant de la voter, nous dirons : voilà ce qui lui manque ; nous la votons pour avoir le principe, nous la votons malgré les sacrifices qu’elle impose à la classe ouvrière. Mais demain, nous vous demanderons un âge abaissé, une institution pour l’invalidité, demain nous vous demanderons dans la période transitoire une retraite plus élevée, une participation  plus large des assurés à la gestion des caisses, demain nous vous demanderons l’assurance contre le chômage ; afin que les caisses de chômage et de maladie paient dans les périodes difficiles la cotisation pour l’ouvrier, comme le fait l’Allemagne. Nous ferons tout cela, nous lutterons pour cela, et nous lutterons avec la force que nous donnera notre esprit d’action, de dévouement, fidèles à l‘idéal de réaliser, tous dans l’action, tous dans la bataille, tous avec la ferveur d’une foi qui ne s’épuise pas, mais qui grandit dans les premières satisfactions obtenues <em>(Applaudissements, enthousiasmes, acclamations prolongées). </em></p>
<div id="sdfootnote1">
<p><a name="sdfootnote1sym" href="#sdfootnote1anc">1</a><span><span style="font-size: x-small;"> </span></span><span style="font-size: x-small;">Le titre est des éditeurs de ce volume. </span><span style="font-size: x-small;"><strong>Cf. 7</strong></span><sup><span style="font-size: x-small;"><strong>e</strong></span></sup><span style="font-size: x-small;"><strong> congrès national tenu à Nîmes les 6, 7, 8 et 9 février 1910 </strong></span><span style="font-size: x-small;"><em><strong>Compte rendu sténographique</strong></em></span><span style="font-size: x-small;"><strong>, 	Parti socialiste, 1910, 520 p., p. 374-397. Jaurès intervient donc 	le 3</strong></span><sup><span style="font-size: x-small;"><strong>e</strong></span></sup><span style="font-size: x-small;"><strong> jour du congrès et le 16</strong></span><sup><span style="font-size: x-small;"><strong>e</strong></span></sup><span style="font-size: x-small;"><strong> dans la discussion générale.</strong></span></p>
</div>
<div id="sdfootnote2">
<p><a name="sdfootnote2sym" href="#sdfootnote2anc">2</a><span><span style="font-size: x-small;"> </span></span><span style="font-size: x-small;">Marcel Sembat (1862-1922) député 	socialiste, proche de Jean Jaurès à cette date.</span></p>
</div>
<div id="sdfootnote3">
<p><a name="sdfootnote3sym" href="#sdfootnote3anc">3</a><span><span style="font-size: x-small;"> </span></span><span style="font-size: x-small;">Après Joseph Caillaux (de 1906 à 1909), 	Georges Cochery (1855-1914) est ministre des Finances depuis juillet 	1909. Ancien ministre de Méline (1896-1898), il rassure les 	adversaires des réformes fiscales.</span></p>
</div>
<div id="sdfootnote4">
<p><a name="sdfootnote4sym" href="#sdfootnote4anc">4</a><span style="font-size: x-small;"> Victor Renard, secrétaire de la fédération du textile et 	représentant de la minorité guesdiste au sein de la CGT.</span></p>
</div>
<div id="sdfootnote5">
<p><a name="sdfootnote5sym" href="#sdfootnote5anc">5</a><span><span style="font-size: x-small;"> </span></span><span style="font-size: x-small;">Cette expression de « retraite par 	les morts » sera prise un an plus tard par Lafargue dans </span><span style="font-size: x-small;"><em>L’humanité</em></span><span style="font-size: x-small;"> du 2 	juin 1911</span>.</p>
</div>
<div id="sdfootnote6">
<p><a name="sdfootnote6sym" href="#sdfootnote6anc">6</a> <span style="font-size: x-small;">Député socialiste</span></p>
</div>
<div id="sdfootnote7">
<p><a name="sdfootnote7sym" href="#sdfootnote7anc">7</a><span><span style="font-size: x-small;"> </span></span><span style="font-size: x-small;">L’impôt sur le revenu, soutenu par 	Caillaux, sera voté en 1914 et entrera en application en 1917.</span></p>
</div>
<div id="sdfootnote8">
<p><a name="sdfootnote8sym" href="#sdfootnote8anc">8</a><span style="font-size: x-small;"> Adéodat Compère-Morel (1872-1941), spécialiste des questions 	agraires au sein de la SFIO, propagandiste habile et nouveau député 	du Gard, un des animateurs du courant guesdiste.</span></p>
</div>
<div id="sdfootnote9">
<p><a name="sdfootnote9sym" href="#sdfootnote9anc">9</a><span><span style="font-size: x-small;"> </span></span><span style="font-size: x-small;">Paul Lafargue (1842-1911), gendre de Karl 	Marx, personnalité majeure du courant guesdiste, auteur du </span><span style="font-size: x-small;"><em>Droit 	à la paresse</em></span><span style="font-size: x-small;">, 1880</span><span><span style="font-size: x-small;">.</span></span></p>
</div>
<div id="sdfootnote10">
<p><a name="sdfootnote10sym" href="#sdfootnote10anc">10</a><span><span style="font-size: x-small;"> </span></span><span style="font-size: x-small;">Aux congrès de Limoges (1906) et de 	Nancy (1907), les guesdistes se sont vivement opposés à Jaurès et 	lui ont reproché une certaine complaisance pour les syndicalistes 	révolutionnaires de la CGT.</span></p>
</div>
<div id="sdfootnote11">
<p><a name="sdfootnote11sym" href="#sdfootnote11anc">11</a><span><span style="font-size: x-small;"> </span></span><span style="font-size: x-small;">Le POF ou Parti Ouvrier Français est le 	nom de l’organisation animée par Guesde et Lafargue avant la 	fondation du Parti socialiste de France en 1902, puis du Parti 	Socialiste Unifie en 1905.</span></p>
</div>
<div id="sdfootnote12">
<p><a name="sdfootnote12sym" href="#sdfootnote12anc">12</a><span style="font-size: x-small;"> Camille Pelletan (1846-1915) est l’animateur de l’aile gauche du 	radicalisme.</span></p>
</div>
<div id="sdfootnote13">
<p><a name="sdfootnote13sym" href="#sdfootnote13anc">13</a><span style="font-size: x-small;"> Alexandre Ribot représente au Parlement la tradition de la 	bourgeoisie libérale et de l’orthodoxie financière.</span></p>
</div>
<div id="sdfootnote14">
<p><a name="sdfootnote14sym" href="#sdfootnote14anc">14</a><span><span style="font-size: x-small;"> </span></span><span style="font-size: x-small;">Il s’agit des animateurs de la 	tendance « révolutionnaire » au sein du socialisme 	français : Gustave Hervé (1871-1944), Victor Méric 	(1876-1933) et Louis Perceau (1883-1942) animent depuis 1906 avec un 	certain succès « La Guerre sociale ».</span></p>
</div>
<div id="sdfootnote1">
<p><a name="sdfootnote1sym" href="#sdfootnote1anc">1</a><span><span style="font-size: x-small;"> </span></span><span style="font-size: x-small;">Gilles Candar et Guy Dreux, </span><span style="font-size: x-small;"><em>Une 	loi pour les retraites. Débats socialistes et syndicalistes autour 	de la loi de 1910</em></span><span style="font-size: x-small;">. Éditions Le Bord de 	l’Eau, 2010.</span></p>
</div>
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		<title>L’homme révolté. Au-delà du nihilisme</title>
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		<pubDate>Mon, 26 Apr 2010 15:40:15 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Albert Camus</dc:creator>
				<category><![CDATA[Grands textes socialistes]]></category>
		<category><![CDATA[numéro 38]]></category>

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		<description><![CDATA[Camus au Panthéon ? Avouons que l’initiative a pu nous interpeller. Honneur suprême et déplacé pour un homme mal à l’aise avec les honneurs ? Piège de droite pour homme de gauche ? Si « l’ouverture » s’étend jusqu’aux tombeaux (entendons bien : le Panthéon, pas le Conseil constitutionnel), jusqu’où irons-nous ? ]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<h3>Albert Camus</h3>
<p>Camus au Panthéon ? Avouons que l’initiative a pu nous interpeller. Honneur suprême et déplacé pour un homme mal à l’aise avec les honneurs ? Piège de droite pour homme de gauche ? Si « l’ouverture » s’étend jusqu’aux tombeaux (entendons bien : le Panthéon, pas le Conseil constitutionnel), jusqu’où irons-nous ?</p>
<p><em>Il est de coutume d’affirmer que Camus a « gagné » contre Sartre. Au fond, cinquante ans après les faits, peu importe. Que devons-nous retenir de cette querelle de deux révoltés ? Disons que l’un était un révolté intégral, privilégiant la dignité de l’Homme, non en tant qu’abstraction mais en tant qu’individu, quand l’autre avait des révoltes sélectives, préférant le « sens de l’Histoire » au sort des individus.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>Entre Sagesse et Vertu, Camus avait choisi : « la Vertu n’est pas la Sagesse, ayant trop d’orgueil ». Et c’est sans doute ce qui l’éloignait de la révolution et lui faisait préférer la révolte : « mère des formes, source de vraie vie, elle nous tient toujours debout dans le mouvement informe et furieux de l’histoire ». Ce faisant, il nous plaît de croire que Camus est bien des nôtres, révolté contre les injustices et humaniste intransigeant, et que sa morale est de nos références.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>Il y a pourtant des raisons de croire qu’il aurait été un compagnon bien incommode de nos combats et de nos expériences gouvernementales. Ennemi de la Raison d’Etat, nous l’aurions parfois trouvé sur notre chemin. Défenseur des plus humbles, il aurait sans doute critiqué nos timidités sociales. Homme libre, il aurait sans doute critiqué les difficultés d’un parti de gouvernement à porter le fer sans faiblesse.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>Mais nous l’aurions sans doute aimé parmi nous. Tel que. Homme foudroyé dans son destin absurde, il nous manque sans doute, mais où qu’il repose, il est certain que le soleil ne tolère pas d’ombre sur sa tombe. Lui qui n’adorait aucun dieu invisible, son Panthéon est assurément le nôtre.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>Jérôme Saddier est directeur de mutuelle </em></p>
<p><em>et vice-président de la Commission nationale des conflits du Parti socialiste</em></p>
<p><strong>Le texte</strong></p>
<p>Au-delà du nihilisme</p>
<p>Il y a donc, pour l’homme, une action et une pensée possibles au niveau moyen qui est le sien. Toute entreprise plus ambitieuse se révèle contradictoire. L’absolu ne s’atteint ni surtout ne se crée à travers l’histoire. <strong>La politique n’est pas la religion, ou alors elle est inquisition. Comment la société définirait-elle un absolu ? Chacun peut-être cherche, pour tous, cet absolu. Mais la société et la politique ont seulement la charge de régler les affaires de tous pour que chacun ait le loisir, et la liberté, de cette commune recherche. </strong>L’histoire ne peut plus être dressée alors en objet de culte. Elle n’est qu’une occasion, qu’il s’agit de rendre féconde par une révolte vigilante.</p>
<p>« L’obsession de la moisson et l’indifférence à l’histoire, écrit admirablement René Char, sont les deux extrémités de mon arc. » Si le temps de l’histoire n’est pas fait du temps de la moisson, l’histoire n’est en effet qu’une ombre fugace et cruelle où l’homme n’a plus sa part. Qui se donne à cette histoire ne se donne à rien et à son tour n’est rien. Mais qui se donne au temps de sa vie, à la maison qu’il défend, à la dignité des vivants, celui-là se donne à la terre et en reçoit la moisson qui ensemence et nourrit à nouveau. Pour finir, ceux-là font avancer l’histoire qui savent, au moment voulu, se révolter contre elle aussi. Cela suppose une interminable tension et la sérénité crispée dont parle le même poète. Mais la vraie vie est présente au cœur de ce déchirement. Elle est ce déchirement lui-même, l’esprit qui plane sur des volcans de lumière, la folie de l’équité, l’intransigeance exténuante de la mesure. Ce qui retentit pour nous aux confins de cette longue aventure révoltée, ce ne sont pas des formules d’optimisme, dont nous n’avons que faire dans l’extrémité de notre malheur, mais des paroles de courage et d’intelligence qui, près de la mer, sont même vertu.</p>
<p>Aucune sagesse aujourd’hui ne peut prétendre à donner plus. La révolte bute inlassablement contre le mal, à partir duquel il ne lui reste qu’à prendre un nouvel élan. L’homme peut maîtriser en lui tout ce qui doit l’être. Il doit réparer dans la création tout ce qui peut l’être. Après quoi les enfants mourront toujours injustement, même dans la société parfaite. <strong>Dans son plus grand effort, l’homme ne peut que se proposer de diminuer arithmétiquement la douleur du monde. Mais l’injustice et la souffrance demeureront et, si limitées soient-elles, elles ne cesseront pas d’être le scandale. Le « pourquoi ? » de Dimitri Karamazov continuera de retentir ; l’art et la révolte ne mourront qu’avec le dernier homme.</strong></p>
<p>Il y a un mal sans doute que les hommes accumulent dans leur désir forcené d’unité. Mais un autre mal est à l’origine de ce mouvement désordonné. Devant ce mal, devant la mort, l’homme au plus profond de lui-même crie justice. Le christianisme historique n’a répondu à cette protestation contre le mal que par l’annonce du royaume, puis de la vie éternelle, qui demande la foi.  Mais la souffrance use l’espoir et la foi ; elle reste solitaire alors, et sans explication. Les foules du travail, lassées de souffrir et de mourir, sont des foules sans dieu. Notre place est dès lors à leur côté, loin des anciens et des nouveaux docteurs. <strong>Le christianisme historique reporte au-delà de l’histoire la guérison du mal et du meurtre qui sont pourtant soufferts dans l’histoire. Le matérialisme contemporain croit aussi répondre à toutes les questions. Mais, serviteur de l’histoire, il accroit le domaine du meurtre historique et le laisse en même temps sans justification, sinon dans l’avenir qui demande encore la foi. Dans les deux cas, il faut attendre et, pendant ce temps, l’innocent ne cesse pas de mourir.</strong> Depuis vingt siècles, la somme totale du mal n’a pas diminué dans le monde. Aucune parousie, ni divine ni révolutionnaire, ne s’est accomplie. Une injustice demeure collée à toute souffrance, même la plus méritée aux yeux des hommes. Le long silence de Prométhée devant les forces qui l’accablent crie toujours. Mais Prométhée a vu, entretemps, les hommes se tourner aussi contre lui et le railler. Coincé entre le mal humain et le destin, la terreur et l’arbitraire, il ne lui reste que sa force de révolte pour sauver du meurtre ce qui peut l’être encore, sans céder à l’orgueil du blasphème.</p>
<p>On comprend alors que la révolte ne peut se passer d’un étrange amour. Ceux qui ne trouvent de repos ni en Dieu ni en l’histoire se condamnent à vivre pour ceux qui, comme eux, ne peuvent pas vivre : pour les humiliés.  Le mouvement le plus pur de la révolte se couronne alors du cri déchirant de Karamazov : s’ils ne sont pas tous sauvés, à quoi bon le salut d’un seul ! Ainsi, des condamnés catholiques, dans les cachots d’Espagne, refusent aujourd’hui la communion parce que les prêtres du régime l’ont rendue obligatoire dans certaines prisons. Ceux-là aussi, seuls témoins de l’innocence crucifiée, refusent le salut, s’il doit être payé de l’injustice et de l’oppression. Cette folle générosité est celle de la révolte qui donne sans tarder sa force d’amour et refuse sans délai l’injustice. Son honneur est de ne rien calculer, de tout distribuer à la vie présente et à ses frères vivants. C’est ainsi qu’elle prodigue aux hommes à venir. La  vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent.</p>
<p>La révolte prouve par là qu’elle est le mouvement même de la vie et qu’on ne peut la nier sans renoncer à vivre. Son cri le plus pur à chaque fois fait se lever un être. Elle est donc amour et fécondité, ou elle n’est rien. La révolution sans honneur, la révolution du calcul qui, préférant un homme abstrait à l’homme de chair, nie l’être autant de fois qu’il est nécessaire, met justement le ressentiment à la place de l’amour. Aussitôt que la révolte, oublieuse de ses généreuses origines, se laisse contaminer par le ressentiment, elle nie la vie, court à la destruction et fait se lever la cohorte ricanante de ces petits rebelles, graines d’esclaves, qui finissent par s’offrir, aujourd’hui, sur tous les marchés d’Europe, à n’importe quelle servitude. Elle n’est plus révolte ni révolution, mais rancune et tyrannie. Alors, quand la révolution, au nom de la puissance et de l’histoire, devient cette mécanique meurtrière et démesurée, une nouvelle révolte devient sacrée, au nom de la mesure et de la vie. Nous sommes à cette extrémité. Au bout de ces ténèbres, une lumière pourtant est inévitable que nous devinons déjà et dont nous avons seulement à lutter pour qu’elle soit. Par-delà le nihilisme, nous tous, parmi les ruines, préparons une renaissance. Mais peu le savent.</p>
<p>Et déjà, en effet, la révolte, sans prétendre à tout résoudre, peut au moins faire face. Dès cet instant, midi ruisselle sur le mouvement même de l’histoire. Autour de ce brasier dévorant, des combats d’ombres s’agitent un moment, puis disparaissent, et des aveugles, touchant leurs paupières, s’écrient que ceci est l’histoire. Les hommes d’Europe, abandonnés aux ombres, se sont détournés du point fixe et rayonnant. Ils oublient le présent pour l’avenir, la proie des êtres  pour la fumée de la puissance, la misère des banlieues pour une cité radieuse, la justice quotidienne pour une vraie terre promise. Ils désespèrent de la liberté des personnes et rêvent d’une étrange liberté de l’espèce ; refusent la mort solitaire, et appellent immortalité une prodigieuse agonie collective. Ils ne croient plus à ce qui est, au monde et à l’homme vivant ; le secret de l’Europe est qu’elle n’aime plus la vie. Ses aveugles ont cru puérilement qu’aimer un seul jour de la vie revenait à justifier les siècles de l’oppression. C’est pourquoi ils ont voulu effacer la joie au tableau du monde, et la renvoyer à plus tard. L’impatience des limites, le refus de leur être double, le désespoir d’être homme les ont jetés enfin dans une démesure inhumaine. Niant la juste grandeur de la vie, il leur a fallu parier pour leur propre excellence. Faute de mieux, ils se sont divinisés et leur malheur a commencé : ces dieux ont les yeux crevés. Kaliayev<a href="#_ftn1">[1]</a> et ses frères du monde entier, refusent au contraire la divinité puisqu’ils rejettent le pouvoir illimité de donner la mort. Ils élisent, et donnent en exemple, la seule règle qui soit originale aujourd’hui : apprendre à vivre et à mourir, et, pour être homme, refuser d’être dieu.</p>
<p><strong>Au midi de la pensée, le révolté refuse </strong>ainsi <strong>la divinité pour partager les luttes et le destin communs. Nous choisirons Ithaque, la terre fidèle, la pensée audacieuse et frugale, l’action lucide, la générosité de l’homme qui sait. Dans la lumière, le monde reste notre premier et notre dernier amour. Nos frères respirent sous le même ciel que nous, la justice est vivante. Alors naît la joie étrange qui aide à vivre et à mourir et que nous refusons désormais de renvoyer à plus tard.</strong> Sur la terre douloureuse, elle est l’ivraie inlassable, l’amère nourriture, le vent dur venu des mers, l’ancienne et la nouvelle aurore. Avec elle, au long des combats, nous referons l’âme de ce temps et une Europe qui, elle, n’exclura rien. Ni ce fantôme, Nietzsche, que, pendant douze ans après son effondrement, l’Occident allait visiter comme l’image foudroyée de sa plus haute conscience et de son nihilisme ; ni ce prophète de la justice sans tendresse qui repose, par erreur, dans le carré des incroyants au cimetière de Highgate<a href="#_ftn2">[2]</a> ; ni la momie déifiée de l’homme d’action dans son cercueil de verre ; ni rien de ce que l’intelligence et l’énergie de l’Europe ont fourni sans trêve à l’orgueil d’un temps misérable. Tous peuvent revivre, en effet, auprès des sacrifiés de 1905, mais à condition de comprendre qu’ils se corrigent les uns les autres et qu’une limite, dans le soleil, les arrête tous. Chacun dit à l’autre qu’il n’est pas Dieu ; ici s’achève le romantisme. A cette heure où chacun d’entre nous doit tendre l’arc pour refaire ses preuves, conquérir, dans et contre l’histoire, ce qu’il possède déjà, la maigre moisson de ses champs, le bref amour de cette terre, à l’heure où nait enfin un homme, il faut laisser l’époque et ses fureurs adolescentes. L’arc se tord, le bois crie. Au sommet de la plus haute tension va jaillir l’élan d’une droite flèche, du trait le plus dur et le plus libre.</p>
<hr size="1" /><a href="#_ftnref1">[1]</a> Héros de la pièce de théâtre <em>Les justes</em>, écrite par Albert Camus en 1949.</p>
<p><a href="#_ftnref2">[2]</a> Cimetière londonien où repose Karl Marx.</p>
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		<title>Décoloniser la province, 1966</title>
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		<pubDate>Tue, 16 Feb 2010 14:26:19 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Alain Bergounioux</dc:creator>
				<category><![CDATA[Grands textes socialistes]]></category>
		<category><![CDATA[numéro 37]]></category>

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		<description><![CDATA[Michel Rocard a été premier ministre socialiste de 1988 à 1993 Cette formule est encore connue –même si on ne la situe pas exactement. Elle a frappé les esprits car le mot – au sortir de la guerre d’Algérie – était fort. Elle donne sens à une réflexion nouvelle dans la gauche française qui, depuis les débuts de la IIIe République, était surtout soucieuse de l’unité républicaine de la France. Mais, dans les années 1960, le contexte change fortement. La Ve République, installée depuis 1958, bâtit un État fort qui donne le pouvoir à une technocratie prenant en charge ce qu’on appelle justement « l’aménagement du territoire ». La gauche est en pleine recomposition politique et idéologique. Les partis, et les clubs qui ont fleuri après 1958, tentent de redéfinir un projet. Les questions stratégiques occupent le devant de la scène, accepter ou non les institutions, avec, tout particulièrement depuis 1962, l’élection [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<h4>Michel Rocard a été premier ministre socialiste de 1988 à 1993</h4>
<p>Cette formule est encore connue –même si on ne la situe pas exactement. Elle a frappé les esprits car le mot – au sortir de la guerre d’Algérie – était fort. Elle donne sens à une réflexion nouvelle dans la gauche française qui, depuis les débuts de la IIIe République, était surtout soucieuse de l’unité républicaine de la France. Mais, dans les années 1960, le contexte change fortement.</p>
<p><em>La Ve République, installée depuis 1958, bâtit un État fort qui donne le pouvoir à une technocratie prenant en charge ce qu’on appelle justement « l’aménagement du territoire ». La gauche est en pleine recomposition politique et idéologique. Les partis, et les clubs qui ont fleuri après 1958, tentent de redéfinir un projet. Les questions stratégiques occupent le devant de la scène, accepter ou non les institutions, avec, tout particulièrement depuis 1962, l’élection du président de la République au suffrage universel, bâtir ou non une coalition avec le Parti communiste, avec la tentation d’une « grande fédération » autour de Gaston Defferre en 1964, et la mise en œuvre effective d’une Fédération de la Gauche Démocrate et Socialiste, après 1965, avec François Mitterrand. Mais tout un travail de revalorisation idéologique s’opère parallèlement dans des colloques socialistes depuis 1963, les uns à l’initiative de la SFIO, les autres de clubs, les derniers du Parti socialiste unifié créé en 1960, élargissant la scission opérée par le Parti socialiste autonome en 1958. Au printemps 1966, le colloque de Grenoble, autour de Pierre Mendès France, marque les esprits en tentant de jeter les bases d’une doctrine renouvelée pour la gauche différente de la vulgate marxiste en vigueur au PCF, mais aussi à la SFIO. L’insistance mise sur le rôle propre de la société, de ses acteurs, particulièrement des syndicats, est une originalité. Cette volonté de démocratisation va se marquer dans un appel à une décentralisation audacieuse. Le thème est particulièrement porté par le PSU et les groupes d’action municipale, comme celui de Grenoble qui a fortement contribué à la victoire municipale d’Hubert Dubedout. Il trouve une ample expression quelques mois plus tard, au colloque de Saint-Brieux, en décembre 1966, dans le rapport que présente le jeune Michel Rocard, qui n’est pas encore Secrétaire national du PSU (il le deviendra l’année suivante) dont nous présentons ici de larges extraits qui montrent dans quelle vision économique et sociale s’inscrivaient les premiers projets de décentralisation. Au lecteur de voir ce que l’avenir a confirmé ou infirmé ou encore laisse à mettre en œuvre.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p align="right">Alain Bergounioux est directeur de la <em>Revue socialiste</em></p>
<h3><strong>Le discours</strong></h3>
<p>Dès qu’il s’agit de développement régional, il s’agit pour l’essentiel de savoir si l’on peut donner à ce pays une structure démocratique, c’est-à-dire une structure ou chaque Français éprouve le sentiment que, dans la portion du pays où il a établi son foyer, une autorité connue et accessible a pour responsabilité exclusive d’assurer les conditions nécessaires au bon déroulement de son avenir et de celui de ses enfants : administratif et scolaire, avec la participation de tous. Cette définition a un air modeste et rabaisse les problèmes politiques au niveau de l’intendance. Que l’on veuille bien y regarder de plus près : la responsabilité et l’avenir des Français, en ce qui concerne leur droit à l’emploi, au logement et à l’école, n’est pas une mince affaire. Une autorité connue et accessible ? C’est non seulement une exigence inhabituelle de démocratie, mais c’est aussi une condition malaisément compatible avec les exigences de la gestion : pour être connue et accessible, l’autorité doit être proche ; pour maîtriser efficacement les mécanismes du développement, elle doit gouverner une zone assez vaste.</p>
<h4></h4>
<h4><strong>Les conditions économiques du développement régional</strong></h4>
<p>L’amélioration du bien-être collectif est le fruit de la division du travail. Cette banalité revient à dire que l’efficacité dans la production est liée pour partie à la spécialisation. Mais le mouvement qui de la division du travail conduit au progrès collectif, présente quatre aspects : spécialisation, innovation technique, amélioration de la production, échange. La spécialisation sans innovation n’apporte aucun progrès. L’innovation n’a d’intérêt que si elle permet de produire plus de richesse avec autant de travail. La spécialisation sans échange n’a tout simplement pas de sens. Ces constatations d’économie élémentaire suffisent comme fondement à notre réflexion : elles conduisent à l’idée qu’en régime  capitaliste les entreprises  n’ont de chance de garder leur autonomie de décision que si elles s’insèrent de plus en plus dans le réseau des échanges. Cela est plus vrai encore des  régions, car leurs besoins sont beaucoup plus diversifiés ; autant il est vrai que dans l’état du développement industriel actuel aucune région ne peut fabriquer entièrement tout ce dont elle a besoin, autant il apparaît que l’autonomie de décision de chaque région tient à son aptitude à apporter à l’économie nationale, continentale ou mondiale, à peu près autant qu’elle lui demande, qu’il s’agisse de produits, de services, ou d’aptitude à l’innovation.</p>
<p><strong>La création d’activités nouvelles sur un territoire quelconque peut donc contribuer au développement régional sous les deux conditions qu’il s’agisse d’entreprises rentables et susceptibles de croître, et que ces implantations contribuent à faire apparaître, avec le milieu industriel existant sur place, un certain nombre d’interdépendances à partir desquelles se développeront de nouvelles solidarités économiques locales. </strong>Les activités nouvelles qui s’implantent en province doivent donc y trouver leur équilibre financier, sinon il ne s’agira que d’assistance. Au-delà des conditions techniques de  fonctionnement des entreprises, cela conduit à examiner l’ensemble de leurs coûts extérieurs, c’est-à-dire de leurs conditions d’accès au réseau d’échanges : frais de transports des produits achetés, frais de ramassage de la main-d’œuvre, frais occasionnés par l’appel à de la sous-traitance ou des services extérieurs et frais d’acheminement des marchandises vers des lieux de distribution. C’est l’examen de tous ces coûts qui amène les entreprises à juger une implantation près d’une très grande ville préférable à une implantation en zone rurale. En d’autres termes, il y n’a sans doute pas de remède complètement efficace au dépeuplement progressif du Gers, de la Lozère, des Basses-Alpes ou de la Corrèze ; en revanche, il est possible de donner aux grandes villes de ces régions (Toulouse, Nîmes, Montpellier, Nice, Limoges) un développement tel que, d’une part, les travailleurs venant de la campagne voisine y soient accueillis avec un dépaysement minimum et que, d’autres part, ce développement de l’agglomération capitale serve de support à la restructuration du milieu rural dans son ensemble.<strong> </strong></p>
<p>Mais il y a au développement économique une condition plus fondamentale : c’est <em>l’innovation</em>. Il est inévitable que chaque année, dans  chaque région, un certain nombre de procédés techniques soient abandonnés, un certain nombre d’entreprises soient contraintes de cesser leurs activités parce que techniquement dépassées. Le maintien du plein emploi, l’objectif majeur à préserver en cette affaire, exige dès lors que sans cesse des activités nouvelles soient créées, des initiatives prises. Or,<strong> </strong>la quasi-totalité des centres de recherche sont à Paris, les décisions de financement se prennent à Paris, les hommes novateurs se forment à Paris s’ils viennent souvent de province, et toutes les grandes entreprises françaises ont leur centre de décision à Paris. Le problème se résume donc à ceci ; redonner aux régions de France la capacité d’innovation autonome qui leur manque. Cela suppose l’existence de trois facteurs : une volonté de développement, des institutions capables de permettre ce développement et l’infrastructure qui lui est nécessaire.</p>
<p>L’infrastructure nécessaire au développement n’est pas seulement faite de voies ferrées, de routes et de quais de ports. Au-delà de ces installations sans lesquelles il n’est pas d’accès à l’échange, donc au développement, la vie des entreprises est de plus en plus dépendante des services nécessaires à leur fonctionnement : banques, entreprises de Génie civil, de réparation et d’entretien, commerces spécialisés, conseils de gestion, conseils fiscaux, agences de publicité et services d’État bien étoffés : services de main-d’œuvre, enseignement technique et formation professionnelle, universités capables de servir de support et d’animateur théorique à une bonne symbiose université-industrie, etc. L’absence d’un seul de ces services majeurs créateurs d’avenir peut suffire à retirer l’autonomie de son développement à une région et la ramener dès lors dans le mécanisme général de dépendance cumulative. (…) Sur le plan économique, il est donc clair que la préservation de la vie régionale et a fortiori son développement exigent une masse de services diversifiés et spécialisés, et le recours à une agglomération majeure capable de les fournir tous.</p>
<h4><strong>Les conditions techniques du développement régional</strong></h4>
<p><strong>Voilà dix ans que l’expérience française de décentralisation ne porte que sur des unités d’exécution. C’est un échec. Cela conduit à adopter une démarche différente. Le problème de l’avenir des provinces françaises se pose dramatiquement en termes d’emplois, dans de trop nombreux cas. Mais c’est une mauvaise solution que de le résoudre en amenant à grand coup d’aides publiques des usines isolées dans des zones peu actives, au risque de voir ces usines fermer cinq ans après</strong>. Il s’agit moins d’assurer le plein emploi apparent pour l’immédiat que de rassembler les conditions techniques d’un développement permanent. Ces conditions sont simples : elles se résument à la possession des institutions créatrices d’avenir. Il en est de quatre sortes :</p>
<p>1° le système d’enseignement doit fournir des hommes à tous les échelons de spécialité et de responsabilité ;</p>
<p>2° la recherche scientifique, qu’elle soit assurée par l’université, par les entreprises, par les syndicats professionnels, en coopérative, ou dans des institutions mixtes, est la condition majeure parmi celles que l’on discute présentement. Il faut l’université pour fournir les chercheurs, assurer la synthèse des recherches et l’intégration des connaissances, il faut aussi que l’application de la recherche puisse être faite sur place, mais il faut surtout les laboratoires, les centres techniques industriels et les stations agronomiques (dans ce dernier cas il est particulièrement piquant de relever que les plus importantes de France sont autour de Paris) ;</p>
<p>3° les bureaux d’études sont aujourd’hui les instruments indispensables de toute création économique. On ne fabrique pas une usine nouvelle, on ne prend pas une décision d’aménagement importante, sans recourir aux travaux d’experts ou de conseils aux qualifications variées. Or, plus encore que l’université ou les centres de recherches, ces bureaux sont rassemblés à Paris ;</p>
<p>4° enfin, naturellement, la dernière condition est financière. On peut disposer régionalement des institutions créatrices d’avenir citées ci-dessus, si le pouvoir bancaire ou financier ne suit pas, cela suffit à briser le développement. Ainsi s’explique pour une grande part le drame de Neyrpic à Grenoble : alors que les trois premières conditions se trouvaient réalisées, il ne s’est pas trouvé à Grenoble de banquier suffisamment libre et intelligent ni de fonctionnaire financier suffisamment responsable pour comprendre que cette firme vendait, en valeur relative, de moins en moins de turbines et de plus en plus de recherche, que la vente de la recherche est chose rentable, mais que le passage de l’une à l’autre de ces activités supposait une période transitoire pendant laquelle il fallait prendre des risques financiers.</p>
<h4></h4>
<h4><strong>Les conditions institutionnelles du développement régional</strong></h4>
<p>Nous voici enfin au cœur du problème : il est nécessaire que le risque qu’elles comportent soit assumé sur place. À cet égard, le rôle de la tutelle administrative est moins celui d’un contrôle que celui d’un parapluie. L’autorité du préfet est en fait une couverture commode pour l’apathie locale. La reconnaissance du dynamisme régional suppose la disparition de cet alibi. Il faut supprimer la tutelle et surtout le préfet, institution dont l’équivalent n’existe dans aucun pays avec lesquels nous prétendons rivaliser économiquement. On n’oublie pas ici que dans les trois quarts des départements français, les préfets sont les agents les plus actifs du développement économique local et parfois les seuls. Mais encore une fois il s’agit moins d’obtenir des créations d’emplois décidées à Paris sur rapport du préfet que de donner naissance à un dynamisme économique régional.</p>
<p><strong>Il est nécessaire </strong>d’abord <strong>que le niveau des décisions sur place, soit situé de telle manière que la décision ait une chance d’être efficace<em>. </em></strong><strong>Il n’y a à cet égard que deux niveaux ; le plus élémentaire est celui de l’agglomération en milieu urbain, et de l’ensemble des villages organisés autour du bourg ou village centre en milieu rural ; le niveau supérieur est celui des décisions d’équipement important, qui se prennent à partir des études, des moyens et des services que peut seule fournir une capitale régionale bien développée</strong>. Il est complètement vain d’imaginer une autonomie de décision des communes-dortoirs par rapport à leur agglomération mère, des villages ruraux en voie de dépeuplement, ou même des départements à chef-lieu, si l’on veut dépasser le stade des précautions inefficaces et les lamentations. Cela appelle une refonte complète de nos gouvernements locaux qu’en fait la majorité des notables installés refuse avec fermeté. Il y a au demeurant une étonnante complicité entre les forces politiques réactionnaires qui refusent le remodelage territorial du pays et un pouvoir central technocratique qui s’accommode fort bien de cette situation, ne cherche nullement à favoriser le dialogue démocratique avec les administrés, et se contente d’aménager ses structures administratives de décision en fonction des nouveaux besoins sans permettre une véritable participation des intéressés à la décision.</p>
<p>Pour parvenir à cet objectif lointain, mais nécessaire – un cadre régional et local remodelé, des décisions prises sur place et sans aucune tutelle pour celles qui ne sont pas de dimension  nationale –  une autre condition doit être réalisée ; il s’agit même du préalable. Pour que le développement régional soit pris en mains par les intéressés, il faut que ceux-ci restent sur place, connaissent leur région, la vivent et en vivent avec pour  principal objectif de contribuer à sa croissance, leur promotion personnelle en résultant. Briser les rites qui font terminer la plupart des carrières à Paris, mettre fin au avantages financiers associés à ces fins de carrière à Paris, obliger non seulement les fonctionnaires, mais les professeurs d’enseignement supérieur, les architectes et les ingénieurs travaillant pour une région, à y résider, tout cela est sans doute la condition première grâce à laquelle, sous une dizaine d’années, les milieux de vie auront retrouvé la richesse et la vitalité nécessaires pour qu’il leur soit possible d’assumer effectivement la responsabilité du développement de leur région.</p>
<h4></h4>
<h4><strong>La lutte politique pour le développement régional</strong></h4>
<p>Gagner la partie du développement régional en France, cela ne se résume donc pas à des créations d’usines, ni à quelques fusions de communes, ni même à de grands travaux d’infrastructure. Cela consiste à redonner à la vie régionale, par la liberté des activités qui y naissent, par la volonté des hommes qui de plus en plus pousseront leurs racines sur place, une intensité telle que le développement économique soit le résultat de cette tension générale des énergies.<strong> </strong>D’une manière plus précise, le combat pour le développement et l’aménagement des régions est un élément aujourd’hui essentiel des luttes de classes.</p>
<p><strong>Les milieux bourgeois s’accommodent </strong>en effet<strong> assez bien des inconvénients de la centralisation parisienne ; par leurs ressources matérielles, par leurs relations, ils savent préserver leurs privilèges et échapper assez largement à la paupérisation régionale ; bien plus, ils y trouvent parfois leurs avantages. Ces avantages divers sont parfaitement connus et ceux qui en bénéficient  s’efforcent par tous les moyens de maintenir le <em>statu quo</em></strong><strong>. </strong>Il y a en France cent exemples de départements et de villes où les notables ont freiné le développement qui risquait de bousculer leurs positions. L’arrivée d’usines nouvelles fait monter le prix de la main-d’œuvre ; l’installation de familles populaires menace les majorités réactionnaires, le coût des nouveaux arrivants doit être répercuté dans les impôts locaux. Les formes de parade sont innombrables, le plus simple étant d’occuper les postes-clés : conseil municipal, conseil général, comités d’expansion, Chambre de commerce et d’industrie afin d’étouffer toutes les initiatives sous le flot des discours expansionnistes. Si les groupes d’intérêt locaux ne parviennent pas à empêcher des municipalités ou des forces plus dynamiques de donner une véritable impulsion à l’industrialisation, ils peuvent encore saboter l’opération en décourageant les candidats à la décentralisation : mauvais renseignements, réservations des meilleurs terrains, rétention de la main-d’œuvre, torpillage des projets de construction de logements au nom de l’équilibre budgétaire.</p>
<p>(…)</p>
<p>La défense des conditions de vie des travailleurs exige donc que des syndicats puissants défendent le niveau des salaires à l’intérieur des entreprises. Mais elle exige de plus en plus que l’urbanisme soit fait avec l’objectif de diminuer les temps moyens de transports entre le domicile et le lieu de travail, que le système d’enseignement et de formation professionnelle des adultes soit adapté avec souplesse aux besoins des économies régionales, que les créations d’entreprises se fassent en essayant de diminuer, dans la mesure du possible, les courants migratoires vers Paris. Ce combat pour le plein emploi est la forme actuelle de la lutte des travailleurs en même temps qu’il est le combat pour la démocratie politique et pour la dignité régionale. Cette dernière est totalement niée en France notamment dans le domaine culturel : ce n’est qu’un signe supplémentaire de l’oppression parisienne. La France est avec l’Espagne, et au contraire de la Suisse, de la Grande-Bretagne, de la Yougoslavie, etc… l’un des très rares pays à refuser, même à titre facultatif, la reconnaissance de ses langues régionales par l’enseignement officiel. Or il s’agit seulement d’une mesure modeste, au demeurant demandée déjà par neuf propositions de  loi déposées depuis 1958. Les objectifs du mouvement laïque des cultures régionales, par exemple, apparaissent à cet égard à la fois raisonnables et mesurés.</p>
<p>Que l’on y prenne garde cependant : <strong>les affrontements sociaux changent aujourd’hui de nature. Les mineurs de Decazeville en grève défendaient moins l’avenir de la mine que celui de leur région. Ils ont été mieux soutenus par les paysans aveyronnais que par leurs frères mineurs du Nord. Petit à petit, c’est l’inégalité géographique de développement qui devient l’injustice la plus criante</strong>. Dans la mesure où il n’y a pas d’institution compétente pour traiter le problème, les revendications n’ont pas d’autre issue que de dégénérer en conflits ouverts : le cas belge est éclairant. Pour éviter d’en arriver à une situation aussi visiblement insoluble, il est urgent de savoir reconnaître l’autonomie politique économique et culturelle de la vie régionale. Ce serait d’ailleurs aussi, de la part de notre État centralisé, une mesure de prudence : Paris n’avait déjà pas réussi à résoudre des problèmes limités comme ceux du Boucau ou d’Hennebont en suscitant un développement général des régions intéressés. Mais, aujourd’hui, le problème des conversions atteint la dimension de branches entières d’activité : sidérurgie, chantiers navals, textile naturel. À ce niveau, et forts de l’expérience précédente, on peut être assuré que l’Administration parisienne, en raison même de sa structure sera incapable de leur donner des solutions satisfaisantes. Seules des volontés régionales solidement organisées pourront y parvenir.</p>
<p>Mais certaines questions subsistent. Est-il sérieux de vouloir créer des centres de décision industriels autonomes à l’échelle des vingt et une régions au moment même où la concentration des entreprises devient un impératif national ? S’il ne doit plus y avoir qu’un seul producteur d’électricité, un seul transporteur par voie ferrée, deux ou trois firmes automobiles, deux ou trois firmes sidérurgiques, comment leurs directions pourraient-elles être installées ailleurs qu’à Paris ? Pis encore, le mécanisme qui fait apparaître le lien entre les fonctions de commandement et l’importance de la recherche scientifique, joue aujourd’hui  au niveau international. Le processus de concentration des unités de recherche joue maintenant au dépens de Paris et au profit des États-Unis. N’est-il donc pas dangereux d’affaiblir l’agglomération parisienne au profit d’une province qui ne retrouvera jamais le même dynamisme économique que la capitale ? Ne faut-il pas plutôt consolider la puissance économique là ou elle est installée, et préserver la centralisation pour faciliter l’exécution des importantes réformes de structure qu’un gouvernement socialiste se devra de réaliser ?</p>
<p>Ce serait mal poser le problème. Il n’est en rien question ici de développer également les vingt et une régions de programme. Elles sont d’ailleurs beaucoup trop nombreuses pour que toutes puissent donner naissance à un développement économique relativement autonome. <strong>Il n’est pas </strong>davantage<strong> question d’affaiblir Paris en quoi que ce soit, mais simplement de le désencombrer, de prendre les mesures institutionnelles capables de favoriser l’éveil en province d’une conscience économique, et de donner aux représentants des milieux professionnels et sociaux des régions des moyens suffisants pour traduire cette prise de conscience par des mesures précises contribuant au développement.</strong> En d’autres termes, on ne propose pas ici de décentraliser la recherche spatiale, l’École normale supérieure ou les services du Premier ministre. Mais, on affirme que Paris est asphyxié par un appareil industriel et commercial qui n’apporte rien à ses capacités de commandement et d’innovations, que la province manque moins de capitaux que d’hommes désireux d’y rester, et que l’animation d’un développement autonome autour de quelques métropoles régionales est parfaitement possible sans rien soustraire à Paris pourvu qu’il soit provoqué par les intéressés, c’est-à-dire, par des institutions régionales dotées de l’autonomie et des moyens nécessaires. Si le point de départ de la réflexion est économique, son point d’aboutissement est institutionnel, c’est-à-dire, purement politique.</p>
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		<title>Per Albin Hansson, Discours sur le foyer du peuple, 1928</title>
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		<pubDate>Mon, 30 Nov 2009 14:22:17 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Cécile Beaujouan</dc:creator>
				<category><![CDATA[Grands textes socialistes]]></category>
		<category><![CDATA[numéro 36]]></category>

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		<title>Daniel Mayer, Discours sur la défense de la Sécurité sociale, Assemblée nationale 11 juillet 1949.</title>
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		<pubDate>Wed, 30 Sep 2009 10:03:13 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Jérôme Saddier</dc:creator>
				<category><![CDATA[Grands textes socialistes]]></category>

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		<description><![CDATA[Lorsqu’il monte à la tribune de l’Assemblée nationale, le 11 juillet 1949, Daniel Mayer, ministre du Travail, ne sait pas encore qu’il va parler pendant plusieurs heures, et qu’il tient entre ses mains l’avenir de la toute jeune Sécurité sociale (la loi, votée le 13 septembre 1946, est applicable depuis le 1er janvier 1947, et les premières cotisations sociales commencent à être retenues). La Guerre Froide vient de commencer, les communistes ont quitté le gouvernement et rompu avec les socialistes depuis deux ans, la droite se réveille et retrouve les penchants réactionnaires qu’elle avait étouffés dans l’euphorie de la Libération.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Lorsqu’il monte à la tribune de l’Assemblée nationale, le 11 juillet 1949, Daniel Mayer <sup class='footnote'><a href='#fn-389-1' id='fnref-389-1'>1</a></sup>, ministre du Travail, ne sait pas encore qu’il va parler pendant plusieurs heures, et qu’il tient entre ses mains l’avenir de la toute jeune Sécurité sociale (la loi, votée le 13 septembre 1946, est applicable depuis le 1er janvier 1947, et les premières cotisations sociales commencent à être retenues). La Guerre Froide vient de commencer, les communistes ont quitté le gouvernement et rompu avec les socialistes depuis deux ans, la droite se réveille et retrouve les penchants réactionnaires qu’elle avait étouffés dans l’euphorie de la Libération.Déjà, cette droite considère que la Sécurité sociale coûte trop cher et qu’une assurance individuelle des risques vaudrait mieux que leur prévention collective. Elle s’engage alors dans une violente campagne de dénigrement, fondée sur des arguments et des chiffres fantaisistes, pour retarder voire compromettre l’application des textes. Les communistes, quant à eux, s’opposent par principe au gouvernement en dépit de leur attachement à la Sécurité sociale, et sont prêts à voter avec la droite. Daniel Mayer se lance donc dans une défense tous azimuts des principes fondateurs : contre la séparation « petits risques/gros risques », pour la prise en charge sans réserves de la « longue maladie », pour l’universalité des prestations au nom d’une conception exigeante de la justice sociale redistributive, contre l’abaissement des cotisations sociales, pour l’indexation des retraites sur le coût de la vie, pour la gestion par les assurés eux-mêmes… et appelle même de ses vœux une harmonisation européenne à partir des principes français pour lutter contre ce qui ne s’appelle pas encore le « dumping social » !</p>
<p>A l’heure où la droite française remet une nouvelle fois au goût du jour les vieux arguments qu’elle a toujours opposés à la Sécurité sociale et nous prépare de nouvelles régressions, il est bon de se rafraîchir à la source des principes pour mieux aborder le débat contemporain dans ce qu’il doit être : un débat profondément politique qui concerne l’essence même de la justice sociale et de la vie humaine, et non un débat technique, corporatiste ou financier. Certes, la Sécurité sociale a elle-même beaucoup évolué en soixante ans et elle doit faire face à de nouveaux défis ; les principes ne suffiront pas à y répondre, mais puissions-nous retrouver l’imagination et la force de conviction qui ont animé nos prédécesseurs, à commencer par celles de Daniel Mayer, « l’homme qui aurait pu tout changer » !</p>
<h3>Jérôme Saddier<sup class='footnote'><a href='#fn-389-2' id='fnref-389-2'>2</a></sup></h3>
<h2>Le discours</h2>
<p>« Le peuple de France qui, en particulier, de 1940 à 1944, avait eu tant à souffrir et avait espéré, recherchait la sécurité. La guerre a créé dans l’ensemble de la population une aspiration profonde à cette sécurité, que j’appellerai tout simplement la garantie du lendemain. Elle a provoqué le désir général d’une plus grande justice dans la distribution des revenus.<br />
(…)<br />
Cette grande réforme – il s’agit naturellement de la Sécurité sociale – n’appartient à aucun parti, à aucun groupement, à aucune confession. Elle est le produit d’une longue étude, d’un ensemble d’enseignements nés d’une expérience de quinze longues années de fonctionnement des assurances sociales. Cette sécurité, née de la terrible épreuve que nous venons de traverser, appartient et doit appartenir à tous les Français et à toutes les Françaises, sans considération politique, philosophique ou religieuse.<br />
(…)<br />
Je constate une évolution sociale. Je crois pour ma part qu’elle est dans la marche du progrès et dans la marche du temps. Un plan de Sécurité sociale digne de ce nom doit garantir à toute la population d’un pays, quelle que soit l’activité exercée par chacun, une sécurité véritable, c’est-à-dire l’assurance qu’en toute circonstance et quoi qu’il arrive chacun sera en mesure de pourvoir, dans des conditions décentes, à sa subsistance et à celle de la famille à sa charge. La Sécurité sociale reposant sur une très large solidarité nationale, ne peut donc être regardée comme réalisée que si elle englobe, sans distinction, tous les éléments de la population.<br />
(…)<br />
La réalisation du plan français de Sécurité sociale a été dominée par des considérations de fait. Et ces préoccupations diverses l’ont marqué par trois ordres principaux de mesures. Tout d’abord une réforme organique. Le premier effort accompli a consisté à regrouper les institutions en un ensemble coordonné et cohérent, et surtout, à donner aux intéressés eux-mêmes, aux travailleurs bénéficiaires de la Sécurité sociale, la gestion des institutions qui avaient été créées pour eux. Dans le domaine des assurances sociales, il a été procédé à une refonte complète de la législation antérieure, en vue de lui donner une grande efficacité. C’est ainsi, en particulier, qu’a été instituée cette assurance de la longue maladie – que l’on oppose avec tant de facilité au petit risque – qui a placé la législation française au premier rang de toutes les législations du monde, dans la prévention du gros risque et, plus spécialement, de la tuberculose. C’est ainsi, également, qu’un effort important a dû être accompli pour améliorer le régime des retraites, pour adapter ce régime aux fluctuations de la monnaie, pour donner aux travailleurs qui ne réunissaient pas les conditions exigées pour avoir droit à la retraite, cette allocation aux vieux travailleurs salariés dont le taux demeure encore sans doute, bien faible, encore trop faible, mais qui néanmoins – il n’est pas inutile de le souligner – représente un effort considérable au profit d’une catégorie qui, en 1939, était exclue du bénéfice de toute loi.</p>
<p>Dans le domaine des prestations familiales, c’est aussi une refonte complète à laquelle il a été procédé par l’augmentation substantielle du taux des allocations, par la création des allocations prénatales et, tout récemment encore, par la création de l’allocation logement. C’est peut-être aussi et surtout, la réforme de principe, qui a consisté à enlever aux allocations familiales, leur caractère de sursalaire, en les détachant du salaire, pour en faire la pure et simple manifestation d’une redistribution de revenus au profit des familles chargées d’enfants, quelle que soit la situation de ces familles, au point de vue de leur travail. Il n’est pas inutile de souligner que c’est précisément parce que les allocations familiales ont été détachées du salaire, parce qu’a disparu ainsi la concurrence existant entre les allocations familiales et le salaire, que les organisations ouvrières, sans exception, sont aujourd’hui les plus chaleureux défenseurs d’une institution à laquelle, bien souvent, elles étaient auparavant hostiles. Dans le domaine des accidents du travail, des améliorations substantielles ont pu également être apportées, notamment en ce qui concerne les accidents du trajet, par les majorations successives des rentes tenant compte de l’évolution du coût de la vie.<br />
(…)<br />
Tout industriel considère comme normal et nécessaire, de prélever sur ses recettes, les sommes indispensables à l’entretien de son matériel. La Sécurité sociale, dans une très large mesure, représente l’ensemble du capital humain du pays, qui est aussi nécessaire aux industries que les machines de fer et les machines de bois. La Sécurité sociale contribue largement à la lutte contre la maladie. Il n’est pas douteux que le développement de l’assurance maladie a amené les travailleurs et leur famille, à se soigner mieux, plus souvent, et dans de meilleures conditions techniques.<br />
(…)<br />
Les adversaires de la Sécurité sociale prétendent que le poids des charges a considérablement accru depuis 1938, grève les prix de revient de façon excessive. Je réponds que les charges sociales dont il s’agit font partie du revenu des travailleurs salariés, au même titre que les salaires. Elles font sans doute l’objet d’une répartition adaptée à des besoins particuliers (la maladie, la vieillesse) et à des charges particulières (les enfants), mais elles font partie intégrante et différée du salaire. Si les prestations sociales n’avaient pas été aussi fortes, il aurait été nécessaire d’accroître les salaires normaux d’une façon beaucoup plus importante qu’ils ne l’ont été.<br />
(…)<br />
Quand on prétend que la Sécurité sociale fait peser sur l’économie une charge exceptionnellement lourde, il est facile de démontrer que cette vue est illusoire. A la fin de 1948, l’indice des prix de détail de trente-quatre articles à Paris était à 1884 pour base 100 en 1938. Or, l’indice des salaires horaires du manœuvre masculin de la région parisienne était à 830, celui du salaire horaire des travailleurs toutes catégories, hommes et femmes, dans la France entière, était de 1100. L’indice hebdomadaire du salaire brut des travailleurs toutes catégories dans la France entière était de 1300. Peut-on soutenir sérieusement qu’en l’absence de Sécurité sociale, les travailleurs auraient pu accepter un écart aussi grand, entre leur situation de 1938 et leur niveau de vie de 1948 ? Qui soutiendra sérieusement, à cette tribune, cette thèse ? Personne ! La Sécurité sociale a permis d’améliorer les indices que je viens de citer, puisque l’indice du salaire hebdomadaire tous avantages compris, c’est-à-dire le salaire direct plus les charges sociales, s’élève à 1680.</p>
<p>Ce n’est pas par un prélèvement sur les revenus antérieurement affectés à d’autres classes sociales qu’on a financé les augmentations de cotisations de la Sécurité sociale, c’est par une redistribution d’une part, plus importante, non pas tellement du revenu national, que du seul revenu salarial. C’est une redistribution des salaires. Cette redistribution plus étendue a été rendue plus nécessaire encore par l’abaissement continu du pouvoir d’achat des salaires individuels, qui imposait impérieusement d’apporter une aide spéciale aux salariés se trouvant dans des conditions particulièrement difficiles. Réduire les charges sociales pour abaisser les prix, c’est en fait réduire, une fois de plus, la part concédée aux salaires. La charge de centaines de milliers de petits rentiers a été mise au compte de la Sécurité sociale, par l’allocation aux vieux travailleurs. Ainsi, ce qui était financé par l’impôt, c’est-à-dire dans une certaine mesure, par toute la collectivité nationale, est aujourd’hui exclusivement financé par le seul revenu salarial. Et cela aussi méritait d’être dit à cette tribune…</p>
<p>Un deuxième argument – et celui-là, c’est l’argument total – a été employé par M. Paul Reynaud [3.Président du Conseil en 1940 avant l'armistice, Paul Reynaud a été ministre de l'économie et des finances en 1948.] : la France aurait des charges sociales trop élevées, l’incidence de ces charges sur les prix de revient, constituerait une entrave au développement des exportations françaises. Entrave actuelle, parce que le système français de Sécurité sociale serait trop hardi, mais surtout entrave future au rééquilibre de la balance des comptes. Bientôt disparaîtra l’aisance relative que nous apporte, et qu’apporte à d‘autres pays, le plan Marshall. Lorsque l’aide extérieure prendra fin, ou sera simplement réduite, les économies nationales, livrées à leurs seules forces, soumises à la règle impérieuse de l’exportation à tout prix, ne trouveront le moyen de diminuer leur prix de revient, qu’en réduisant leurs charges sociales. Ce jour-là, la France se retrouvera handicapée par les avantages découlant d’une législation de Sécurité sociale trop généreuse. Voilà, résumée honnêtement je crois, en tout cas objectivement, de mon point de vue, la thèse ou plus exactement l’anticipation de M. Paul Reynaud. Cette anticipation ne correspond d’ailleurs nullement à l’effort d’harmonisation des législations sociales, qui se développe depuis plusieurs années. En application de l’article 2 du Pacte de Bruxelles, la Grande-Bretagne, la Belgique, la Hollande, le Luxembourg et la France, étudient actuellement la mise en harmonie de leur législation sociale.</p>
<p>Je voudrais bien que, dans le même ordre d’idée, lorsqu’on parle d’alignement du niveau social des travailleurs, il s’agisse de s’aligner sur la nation la plus favorisée, et j’ai l’orgueil de penser – je dis bien l’orgueil et non pas l’excuse – que la France sera l’un des pays qui favorisera le plus la législation sociale, en faveur des travailleurs. Il ne s’agit pas, au comité de Bruxelles, d’une œuvre purement juridique. Le but sur lequel on tend est précisément la création de ces niveaux de vie sensiblement identiques, ce qui implique, par conséquent, des charges sociales sensiblement équivalentes… A l’heure où l’on s’oriente vers des échanges et des règlements multilatéraux, au moment où la concurrence va renaître sur les marchés mondiaux, aucun pays ne pourra user de ce procédé de concurrence déloyale, qui consiste à obtenir de bas prix de revient, grâce à des charges sociales peu élevées, car l’action des syndicats dans chaque pays, la contrainte morale des organisations internationales sur les Etats, l’effort international d’harmonisation des législations et des charges sociales, ne peuvent que réduire chaque jour davantage, cette marge de progrès social que certains nous reprochent, mais dont tant d’autres veulent bénéficier rapidement. »
<div class='footnotes'>
<div class='footnotedivider'></div>
<ol>
<li id='fn-389-1'>Daniel Mayer a été ministre du travail et de la Sécurité sociale de 1946 à 1949. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-389-1'>&#8617;</a></span></li>
<li id='fn-389-2'>Jérôme Saddier est directeur de mutuelle et consultant en protection sociale, conseiller municipal de Villefranche-sur-Saône (69) et Vice-président de la Commission nationale des conflits du Parti socialiste.  <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-389-2'>&#8617;</a></span></li>
</ol>
</div>
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		<title>Léon Blum, le socialisme et l&#8217;Europe, Le discours de Stresa (avril 1948)</title>
		<link>http://www.revuesocialiste.fr/2009/06/07/leon-blum-le-socialisme-et-leurope-le-discours-de-stresa-avril-1948/</link>
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		<pubDate>Sun, 07 Jun 2009 10:57:46 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Léon Blum</dc:creator>
				<category><![CDATA[Grands textes socialistes]]></category>

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		<description><![CDATA[Lorsqu’il intervient à Stresa (Italie), au congrès Congrès de l’Internationale socialiste, en avril 1948, Léon Blum (1872-1950) est au soir de sa vie. Il sait qu’il ne reviendra plus au pouvoir. Il suit toujours de très près la vie politique et ses avis sont toujours sollicités par ses camarades.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><em>Quelques semaines plus tôt, il a prononcé une conférence sur la Révolution de 1848, une méditation sur la révolution qui est aussi le bilan d’une vie. À Stresa, encore, il mêle souvenirs personnels et explication de textes. Dans un moment particulièrement dramatique – le spectre de la guerre si proche hante les esprits–, il oppose, comme à Tours en 1920, deux visions du monde, et en revient à l’histoire sans se laisser donner de leçons de doctrine. C’est une perspective socialiste qu’il brosse en pleine lumière. Mots passionnés, qui vont à l’essentiel.</em></p>
<p><span><em>Dans la Résistance, le Comité d’action socialiste, organisation provisoire du socialisme renaissant, avait évoqué la perspective après-guerre des « États-Unis d’Europe aboutissant en fait à des États-Unis du monde ». Perspective idéaliste, mais qui indiquait le souci de construire des institutions internationales. Vincent Auriol, proche de Léon Blum, avait rédigé un livre, </em>Hier et demain<em>, publié en 1945, qui parlait d’une Fédération européenne capable d’intégrer une nouvelle Allemagne, une « République fédérative allemande ». Il est vrai qu’en 1944-1945, la préoccupation première est la reconstruction de la France. Et l’Europe est surtout évoquée à la lumière de la question allemande.</em></span></p>
<p><span><em>Ce n’est vraiment qu’en 1947, avec la proposition du plan Marshall et l’entrée dans la guerre froide que l’Europe devient une question politique d’actualité. La SFIO ne se résout à la cassure avec l’Est que tardivement. Il faut attendre le coup de Prague en février 1948 pour que l’Europe telle qu’elle est, devienne une perspective politique sans préalable idéologique. Les socialistes européens sont cependant loin d’être unis. Le Parti travailliste britannique refuse ainsi de s’associer à la préparation du Congrès de la Haye prévu les 7 et 10 mai 1948. C’est dans ce contexte troublé que Léon Blum tente d’éclaircir les débats pour les socialistes en posant clairement, au-delà de la conjoncture, la question de la souveraineté nationale et de l’indépendance. Il le fait en revenant sur ce qu’il pense être les finalités et la nature du socialisme démocratique. Les choix qu’il propose constituent les fondements de ce que sera la pensée européenne des socialistes.</em></span></p>
<p><strong><span><em>Alain Bergounioux</em></span></strong></p>
<h3><span><strong>Le discours</strong></span></h3>
<p><span>« Je voudrais d&#8217;abord vous remercier, dans un profond sentiment de cordialité affectueuse, d&#8217;avoir bien voulu m&#8217;entendre aujourd&#8217;hui. Ces quelques jours de repos que je passe dans une maison amie, devant le spectacle sublime du lac et des montagnes sont, depuis ma libération (car j&#8217;ai été délivré sur terre italienne), mon premier contact avec l&#8217;Italie libérée en même temps que moi. Je crois avoir le droit de vous dire que je suis un ami ancien et fidèle du peuple italien. Pendant la première phase de ma vie, c&#8217;est en Italie que, par une inclination naturelle, j&#8217;ai passé presque tous mes loisirs d&#8217;homme privé. J&#8217;ai été l&#8217;ami de quelques-uns de vos artistes les plus célèbres. Plus tard, jeté dans la vie publique, j&#8217;ai été l&#8217;ami de quelques-uns de vos hommes d&#8217;État les plus importants comme je le suis encore aujourd&#8217;hui. J&#8217;ai vécu avec les chefs du socialisme italien dans la plus affectueuse familiarité. J&#8217;ai été le camarade à peine plus jeune de Filippo Turati et de Claudio Treves ; j&#8217;ai partagé et adouci de mon mieux les tristesses de leur exil ; je les ai vus mourir, j&#8217;ai parlé sur leur tombe. J&#8217;ai été le camarade plus âgé de Matteotti. J&#8217;étais près de lui à Rome, en avril 1923, quand pour la première fois depuis la marche sur Rome, il convoqua à Montecitorio le groupe socialiste. Un an plus tard, quand il quitta Paris pour Rome où l&#8217;attendaient les assassins, c&#8217;est dans ma maison qu&#8217;il passa sa dernière soirée. Ces souvenirs me sont trop chers et sont restés trop vivants en moi pour que je me considère parmi vous comme un étranger.</span></p>
<p><span>Je vous parlerai donc en toute liberté des sujets qui sont l&#8217;objet de mes préoccupations continuelles comme des vôtres assurément. Nous sommes dans un instant pathétique de l&#8217;Histoire. Chacun de nous, à sa manière, joue et vit un drame intérieur. Devant les individus – comme devant les nations, comme devant l&#8217;Europe, comme devant l&#8217;humanité entière, les problèmes se posent sous une forme si pressante, si impérieuse qu&#8217;ils créent une sorte d&#8217;anxiété. Les peuples échapperont-ils à de nouvelles servitudes ? L&#8217;Europe échappera-t-elle au chaos et à la ruine ? Le monde échappera-t-il à la guerre qui équivaudrait cette fois à la destruction ? Les lentes conquêtes de la civilisation politique et spirituelle seront-elles préservées ? Parviendrons-nous à orienter la volonté et l&#8217;effort des hommes dans la direction qui est celle du socialisme international, à réconcilier l&#8217;ordre avec le droit, la justice avec la liberté, l&#8217;organisation collective de la société avec la pleine intégrité des individus, l&#8217;indépendance des nations avec la solidarité internationale et la fraternité humaine ?</span></p>
<p><span>Rien n&#8217;est plus naturel que cet état de trouble et d&#8217;angoisse. Des crises de cette nature ont succédé à toutes les guerres générales et, depuis bien des siècles, aucune guerre n&#8217;avait apporté plus de ravages dans le monde que celle qui vient de se terminer, et qui même n&#8217;est pas tout à fait achevée encore, puisque ses conséquences directes n&#8217;ont pas cessé de se développer et que l&#8217;état présent du monde, sans être tout à fait la guerre, n&#8217;est assurément pas la paix. Je n&#8217;essaierai pas de vous faire le tableau de ce monde d&#8217;après guerre, chacun de vous l&#8217;a présent devant les yeux. L&#8217;économie universelle a été atteinte dans ses profondeurs. Là où il n&#8217;y a pas eu de destruction, il y a désordre et anomalie. Dans l&#8217;ordre politique et spirituel, une mêlée confuse affronte les unes aux autres les forces nouvelles, issues des profondeurs des masses populaires, avec les forces anciennes, elles-mêmes divisées et transformées. Partout le trouble et l&#8217;inquiétude, et, sur bien des points, la souffrance. L&#8217;Europe a connu la menace de la famine collective. Elle connaît celle du chômage. La nourriture des hommes, des femmes, des enfants est devenue le problème de chaque jour. Des catégories sociales entières, vieillards, retraités, petits rentiers, petits propriétaires fonciers, ouvriers agricoles de certaines régions, ont été, non pas même prolétarisées, mais écrasées. Le contraste de gains scandaleux et d&#8217;un luxe insolent rend plus amère encore cette misère. On conçoit que devant ce spectacle des esprits honnêtes remettent tout en cause, les institutions et l&#8217;idéologie politique comme le système social, qu&#8217;ils veuillent faire table rase de tout ce passé dont l&#8217;expression finale est la guerre et la misère.<strong> </strong>Ils ne vont pas jusqu&#8217;à récuser et à dénoncer en bloc la démocratie, comme l&#8217;avaient fait les théoriciens totalitaires. Mais ils condamnent comme désuètes et comme inefficaces les formes connues et usuelles de la démocratie, spécialement les formes parlementaires, et ils entendent leur substituer, à l&#8217;exemple de la Russie soviétique et des Républiques de l&#8217;Est, ce qu&#8217;ils appellent la démocratie populaire.</span></p>
<p><span>Je voudrais retenir un instant votre attention sur ce débat auquel j&#8217;attache une extrême importance, je n&#8217;y apporte pas de prévention. Je connais le vice des institutions politiques qui ont survécu à la guerre comme les vices de celles qu&#8217;elle a renversées. J&#8217;ai participé trop longtemps moi-même à la vie parlementaire pour en être un adorateur idolâtre. Mais je voudrais vous communiquer quelques remarques que je crois particulièrement fondées pour des peuples comme le vôtre et comme le mien. Nous avons, vous et nous, la plus ancienne habitude de la vie publique. Nous sommes, vous et nous, les héritiers les plus directs de la civilisation gréco-romaine. Mais cet héritage est double. Il comprend d&#8217;une part la République, le gouvernement du peuple par lui-même, le peuple électeur et juge, l&#8217;Agora et le Forum. Mais il comprend d&#8217;autre part la tyrannie et l&#8217;Empire. L&#8217;héritage de Rome c&#8217;est Brutus, mais c&#8217;est aussi César. Nos peuples sont enclins à répudier tantôt une part de l&#8217;héritage, tantôt l&#8217;autre. Quand ils sont saturés et gorgés de démocratie, l&#8217;Histoire nous montre avec quelle facilité des crises de caprice et de dégoût les rejettent vers le césarisme. Vous sortez à peine de cette expérience funeste; la France l&#8217;a subie deux fois au cours du siècle dernier. Chez vous, comme chez nous, le danger subsiste. Il est permanent. Chez vous, comme chez nous, il faut prendre bien garde. Les hommes qui, sur les ruines de la démocratie représentative, rêvent d&#8217;établir la &laquo;&nbsp; démocratie populaire &nbsp;&raquo;se repentiront peut-être un jour d&#8217;avoir travaillé pour un de ces états autoritaires et totalitaires auxquels le nom de fascisme reste attaché.</span></p>
<p><span>Mais cela dit et une fois formulée cette réserve essentielle, je conçois parfaitement la recherche de formules nouvelles plus directement adaptées aux transformations présentes et futures de la société économique. Bien que nos parlements, à bien des égards, ne soient pas autre chose que la transposition à des États plus étendus et plus populeux du gouvernement direct par le peuple tel qu&#8217;il s&#8217;exerçait dans le cercle étroit des républiques anciennes et de vos républiques du Moyen Age, je ne les considère nullement comme la forme unique et nécessaire de la démocratie. Mais que seront, que sont déjà les nouvelles démocraties populaires ?&#8230; Je ne sais si vous connaissez une brochure que je considère, quant à moi, comme un des documents les plus importants et les plus intéressants de la littérature socialiste. C&#8217;est la dernière brochure qu&#8217;ait écrite Rosa Luxembourg – elle l&#8217;a écrite dans sa prison – et qui a été traduite en français par mon vieil et cher ami Bracke. Rosa Luxembourg n&#8217;était pas, j&#8217;imagine, une socialiste de droite et quiconque se réclame du socialisme acceptera la valeur de son témoignage. Étudiant le problème de la dictature du prolétariat, elle admettait comme une nécessité de fait, après la prise du pouvoir par les travailleurs organisés, la suspension de la légalité antérieure, la suspension de toute légalité formelle, et même la suspension du suffrage universel qui est pourtant l&#8217;institution essentielle et symbolique de la démocratie. Elle l&#8217;admettait, bien entendu, à titre purement provisoire et transitoire et non pas comme un système de gouvernement définitif, ce qui était alors un point clé conflit particulièrement aigu entre le communisme et le socialisme. Mais voici sur quoi je veux appeler votre attention. Même pendant cette vacance de tout pouvoir légal, disait Rosa Luxembourg, et précisément à cause de cette vacance, la substance de la démocratie doit être préservée, c&#8217;est-à-dire que les droits personnels, les libertés personnelles doivent être jalousement sauvegardés. Pas de pouvoir légalement élu, c&#8217;est entendu, mais la presse libre, les réunions libres, les associations libres, la vie syndicale libre, toutes les formes d&#8217;échange et de confrontation de la pensée libre, tous les modes d&#8217;information libres. Faute de quoi la dictature du prolétariat ne serait plus que la dictature tout court, que la tyrannie collective ou personnelle, à laquelle le socialisme répugne.</span></p>
<p><span>Tout est là, et c&#8217;est exactement ainsi que la question se pose, suivant moi, pour la démocratie populaire. Vous voulez substituer au régime représentatif, aux assemblées élues, aux gouvernements responsables devant elles, des organismes empruntés aux formations de parti, aux associations corporatives, aux groupes d&#8217;entreprise, ou tirés directement des collectivités populaires. On peut discuter là-dessus ; le débat est ouvert. Mais la presse sera-t-elle libre ? Pourra-t-on tenir des réunions publiques ? Les partis politiques pourront-ils se recruter et agir sans contrainte ? Pourra-t-on gagner sa vie sans exhiber la carte d&#8217;un parti ?<strong> </strong>Pourra-t-on ouvrir son poste de radio ? Pourra-t-on se déplacer à son gré ? L&#8217;enseignement des maîtres d&#8217;Université, la création des écrivains et des artistes seront-ils soumis au contrôle de la police ? Voilà la question cruciale. Si oui, ce n&#8217;est qu&#8217;une recherche parfaitement légitime, la recherche de nouvelles formes constitutionnelles à l&#8217;intérieur de la démocratie. Sinon, c&#8217;est, sous le nom de démocratie, la suppression de toute démocratie – et nous savons bien, hélas ! que c&#8217;est non.</span></p>
<p><span>Les tenants des nouvelles démocraties populaires ont renoncé à être des démocrates, et, dans le fond d&#8217;eux-mêmes, ils le savent encore mieux que nous. S&#8217;ils nous livraient tout le secret de leur pensée, ils nous diraient, je crois, ceci : &laquo;&nbsp; Nous voulons mettre fin aux iniquités qui souillent ce monde. Nous voulons réaliser enfin la justice entre les hommes. Mais les hommes ne peuvent être conduits à la justice et à la paix que par la force et sous l&#8217;effet prolongé de la contrainte. L&#8217;établissement de la justice par le jeu libre des forces, à l&#8217;intérieur de la démocratie, a été tenté depuis de longues années : il a échoué. Les démocraties sont sans suite et sans efficacité. Elles sont le jouet des forces hostiles qui les pervertissent ou les abusent. Nous sommes las de cette duperie, de cette illusion. Nous serons des tyrans, mais de bons tyrans. Nous userons de la dictature, mais notre tyrannie sera bienfaisante et salvatrice. On ne peut faire le bien des hommes que malgré eux&#8230; &nbsp;&raquo; Voilà, je crois, le fond de leur pensée, car au fond de tous les reniements de la démocratie, il y a le même pessimisme, le même mépris foncier de l&#8217;humanité.</span></p>
<p><span>Mais est-il vrai que l&#8217;humanité soit condamnée à cette option terrible ? Quelle est la tare originelle qui l&#8217;oblige à choisir entre la justice et la liberté, à subir éternellement l&#8217;iniquité sociale pour préserver les libertés civiques privées, ou bien à immoler tous les droits de la personne, toutes les prérogatives de la pensée à l&#8217;établissement de la justice collective ? Que vaudrait la justice imposée par la force et maintenue par la force ? Et combien de temps suffirait-il pour qu&#8217;elle engendrât de nouvelles iniquités au profit de ceux qui détiennent et maintiennent la force ? L&#8217;épreuve de la force, elle aussi, a été faite bien des fois dans le monde moderne, transformé par le machinisme industriel. Elle se poursuit sous nos yeux. A-t-elle si complètement réussi ? La force s&#8217;est toujours présentée et justifiée aux yeux des hommes comme l&#8217;instrument de la justice. Elle l&#8217;a fait toujours et partout, même dans l&#8217;Allemagne nazie et dans l&#8217;Italie fasciste. La force se targue invariablement de la justice. Elle se pose comme étant par elle-même la justice. Je ne veux ni reproduire ni affaiblir les formules célèbres de Pascal.</span></p>
<p><span>Est-il vrai, d&#8217;autre part, que l&#8217;épreuve de la démocratie politique ait abouti à des résultats aussi décevants, aussi misérables ? Je ne les examine ici que dans l&#8217;ordre de la justice sociale. Même à cet égard, on n&#8217;a pas le droit de mépriser de si haut son oeuvre. On a célébré récemment en France le centenaire de la Révolution de 1848. Cette occasion m&#8217;a amené à revoir les documents du temps, les grandes enquêtes officielles sur la condition ouvrière, le livre d&#8217;Engels sur les classes laborieuses en Angleterre. Quand on se plonge dans ces documents, on se croit transporté dans un autre monde. Ce qu&#8217;était alors la vie des travailleurs, non seulement des hommes, mais des femmes et des enfants, entre l&#8217;exploitation patronale et l&#8217;assujettissement légal, le taux misérable des salaires, les conditions du logement, de l&#8217;alimentation, de l&#8217;hygiène industrielle, l&#8217;interdiction absolue, durement sanctionnée par la loi, d&#8217;opposer sous une forme quelconque, soit au patronat, soit aux pouvoirs publics, fût-ce un embryon de solidarité ouvrière, c&#8217;est ce que nous avons peine à nous représenter aujourd&#8217;hui. Le salarié était vraiment livré sans défense, seul, débile, désarmé, à l&#8217;exaction capitaliste et à l&#8217;oppression gouvernementale. Malgré toutes les misères, toutes les iniquités qui subsistent et qui tiennent au régime même de la propriété, n&#8217;y a-t-il pas cependant aujourd&#8217;hui quelque chose de changé ? Il ne faut pas que le trouble du moment présent nous rende par trop injustes vis-à-vis de la démocratie politique. Elle a permis de créer un droit social, elle a éveillé une conscience sociale. Elle a appelé à l&#8217;existence les associations et les institutions ouvrières. Elle a ouvert et constamment élargi leur place dans la vie publique. Elle a permis une modification, une amélioration presque continue de leurs conditions d&#8217;existence. La démocratie politique a été le commencement, et elle reste la condition de l&#8217;émancipation des travailleurs.</span></p>
<p><span>Certes, ces premiers résultats n&#8217;ont été obtenus que sous l&#8217;impulsion et sous la pression des travailleurs eux-mêmes. Ce qui revient à dire que la démocratie politique, à mesure que se formait chez les travailleurs une conscience de classe, a subi de plus en plus fortement l&#8217;impulsion et la pression de la démocratie sociale, et, par conséquent, du socialisme international qui en était l&#8217;expression directe. La démocratie sociale est jeune dans l&#8217;histoire du monde. Elle compte moins d&#8217;années d&#8217;existence que moi. Son action effective ne compte guère plus de soixante ans de durée. Au cours des trente dernières années, elle a été déchirée par deux guerres mondiales et par le schisme communiste. Mais elle peut cependant exhiber ses états de service avec une certaine fierté. L&#8217;usage qu&#8217;elle a fait de la démocratie politique, en particulier, dans l&#8217;Europe occidentale, lui permet d&#8217;envisager le présent avec fermeté et l&#8217;avenir avec confiance. Sa raison d&#8217;être essentielle est de repousser le choix inhumain et odieux que je repoussais tout à l&#8217;heure. Elle affirme et proclame de toute sa force qu&#8217;il n&#8217;est pas vrai que l&#8217;humanité soit tenue de choisir entre une liberté inique et une justice asservie. Elle affirme et proclame que justice et liberté unies forment pour l&#8217;humanité un idéal indissoluble. Son objet est de construire une société où la justice et l&#8217;égalité (c&#8217;est-à-dire l&#8217;équité dans la distribution des tâches et la répartition des richesses) non seulement restent pleinement compatibles avec les libertés civiques, avec les libertés individuelles, mais aboutissent à la reconnaissance et à la culture de toutes les vocations de l&#8217;individu, au développement plein et entier de toutes les virtualités personnelles. Le socialisme international a pour objet d&#8217;établir la justice dans la liberté par la fraternité, d&#8217;assurer la concorde entre les individus et la paix entre les peuples, en un mot, pour reprendre la formule sublime de Jaurès, de réconcilier enfin l&#8217;humanité avec elle-même.</span></p>
<p><span>Le socialisme international, dans la première phase de son activité, avait désigné comme fin aux masses ouvrières la conquête du pouvoir. Égaré par une fausse analogie avec les révolutions politiques, du siècle dernier, il était enclin à considérer la conquête et la détention du pouvoir politique comme la condition, non seulement nécessaire, mais suffisante, de la transformation sociale. Il en est venu ensuite à reconnaître que la détention d&#8217;un pouvoir politique, même absolu, ne suffisait pas à assurer la transformation sociale, c&#8217;est-à-dire la transformation du régime de propriété, mais que cette mutation révolutionnaire dépendait essentiellement, comme l&#8217;avait d&#8217;ailleurs enseigné Marx, des conditions générales de l&#8217;économie, de l&#8217;état et du progrès des forces de production. Dès lors, c&#8217;est la transformation sociale elle-même, et non plus la conquête du pouvoir qui la conditionne – et la précède –, qui devenait l&#8217;acte révolutionnaire à l&#8217;état pur. Dans un dernier état, il en est venu à considérer – instruit en cela par la grande expérience qui se déroule depuis trente ans sous nos yeux – que la transformation du régime de la propriété n&#8217;est pas elle-même la fin dernière du socialisme, qu&#8217;il est possible en effet de détruire la propriété capitaliste –- c&#8217;est-à-dire la propriété héréditaire et comportant un revenu sans travail – sans libérer du même coup le prolétariat des servitudes et de l&#8217;exploitation que le capitalisme avait fait peser sur lui.</span></p>
<p><span>Une société où la propriété capitaliste est supprimée, mais où le salariat subsiste, où la direction du travail collectif appartient sans contrôle à une oligarchie privilégiée dans la sélection de laquelle la masse des travailleurs n&#8217;a pas de part, qui, pour maintenir artificiellement ce régime, est conduite à suspendre indéfiniment le jeu de toutes les libertés personnelles et civiques, cette société n&#8217;est pas une réalisation exacte et complète de l&#8217;État socialiste. Par-delà la transformation du régime de la propriété, qui elle-même devient une condition nécessaire, mais non suffisante, le socialisme est donc conduit à se proposer comme fin dernière l&#8217;affranchissement de la personne humaine, sa libération intégrale, la rupture des servitudes de tout ordre, de toute nature, qui pèsent sur lui, des servitudes politiques, morales, spirituelles, aussi bien que des servitudes matérielles, c&#8217;est-à-dire de rechercher une harmonisation totale de la liberté et de la justice.</span></p>
<p><span>Si l&#8217;on cherche à discerner, dans cette mer tumultueuse qu&#8217;est le monde d&#8217;aujourd&#8217;hui, la direction des grands courants qui le traversent, on sera bien obligé, je crois, de reconnaître qu&#8217;ils poussent, qu&#8217;ils portent l&#8217;humanité vers les fins du socialisme international. La conciliation de la liberté et de la justice, la réalisation de l&#8217;ordre humain dans la liberté et par la justice représentent l&#8217;aspiration générale, bien que plus ou moins clairement conçue, des peuples<strong> </strong>blessés et bouleversés par la guerre.<strong> </strong>La liberté a été pour eux l&#8217;enjeu de la guerre, le signe de la victoire. Leur volonté est que la justice en soit la récompense. Ils se rendent compte, par leurs difficultés de chaque jour, que la vieille économie libérale, l&#8217;économie de la libre initiative, de la libre concurrence, de l&#8217;offre et de la demande, du profit est totalement inapte à résoudre le problème des économies européennes en déficit et en reconstruction. Le jeu des soi-disant &laquo;&nbsp; harmonies économiques &nbsp;&raquo; aboutirait, dans la répartition des denrées alimentaires et des marchandises de toute sorte, dans la distribution des matières premières, dans la direction imprimée au travail de reconstitution, de conversion, de modernisation, à des incohérences et à des injustices que l&#8217;opinion des peuples ne peut plus guère tolérer. Pas d&#8217;économie nationale qui puisse être reconstituée d&#8217;une façon satisfaisante, prompte et durable, autrement qu&#8217;avec le concours des autres nations et dans un effort international de coopération et de solidarité. Je me suis promis de toucher le moins possible aux affaires spécifiquement italiennes. Mais n&#8217;est-il pas clair pour chacun de vous que les plus graves des problèmes économiques qui pèsent sur l&#8217;Italie, équipement technique, plein-emploi, peuplement, émigration, appellent des solutions auxquelles un concours d&#8217;initiatives privées ne suffit pas, auxquelles l&#8217;ensemble de vos ressources nationales ne pourrait suffire qu&#8217;en beaucoup de temps et au prix de longs sacrifices, plus durs encore que ceux que supporte aujourd&#8217;hui votre peuple courageux ? Or, la réforme de l&#8217;économie sur le plan collectif et dans la solidarité internationale, l&#8217;accroissement consécutif de la production, l&#8217;amélioration de la condition ouvrière, la subordination des intérêts particuliers et de la recherche égoïste du profit à ce qui apparaît comme le bien public, ce n&#8217;est pas assurément toute la justice sociale. Mais c&#8217;est un commencement de la justice. Ce n&#8217;est pas à proprement parler le socialisme, c&#8217;est, si je puis dire, une justification critique du socialisme et en ce sens un commencement du socialisme, ou plutôt un état préalable du socialisme. Je n&#8217;ai pas besoin d&#8217;ajouter que, selon nous, la réalisation du socialisme n&#8217;est pas conditionnée par la généralisation de la misère, mais bien au contraire par l&#8217;extension continue du bien-être. La prospérité est mère du socialisme de même que, ainsi que le rappelait récemment Ernest Bevin, elle est mère de la paix. Je vous citerai, pour égayer un instant cette causerie trop austère, le mot que répétait volontiers un socialiste français de la génération qui a précédé la mienne : &laquo;&nbsp; Le capitalisme, disait-il, est pour nous un oncle d&#8217;Amérique&#8230; Nous voulons bien qu&#8217;il meure. Nous ne voulons pas qu&#8217;il se ruine. &nbsp;&raquo;</span></p>
<p><span>Il est donc bien naturel que, depuis la fin de la guerre, la démocratie socialiste ait, partout en Europe, incliné de tout son pouvoir la démocratie politique dans le sens de l&#8217;économie collective et de l&#8217;économie internationale. Et à ce sujet, je voudrais, avant d&#8217;achever, vous dire quelques mots d&#8217;un sujet auquel je suis naturellement conduit et sur lequel vous ne concevriez pas mon silence, je veux parler de l&#8217;offre Marshall. Le président Truman était parfaitement en droit de dire, dans son dernier discours, qu&#8217;à bien des égards, par sa nature, par son volume, par ses conséquences, <strong>l</strong>e plan Marshall – aujourd&#8217;hui en voie d&#8217;exécution – était un phénomène entièrement nouveau et l&#8217;un des plus extraordinaires qu&#8217;ait connu l&#8217;Histoire. À vrai dire, il ouvre une phase nouvelle dans la vie de l&#8217;Europe, puisqu&#8217;il comporte l&#8217;assistance matérielle qui était nécessaire à l&#8217;Europe pour la reconstitution méthodique, rapide, durable de son économie. Et il ouvre une phase nouvelle dans la vie mondiale, en tant qu&#8217;expression symbolique de la solidarité internationale et que prélude de l&#8217;organisation internationale.<strong> </strong>On a attaqué et on attaque encore le plan Marshall en assurant qu&#8217;il porte atteinte à l&#8217;indépendance des États qui y participent. Qu&#8217;est-ce que l&#8217;indépendance d&#8217;un État ? C&#8217;est à mon avis l&#8217;équivalent pour la collectivité nationale de ce que sont pour l&#8217;individu les droits fondamentaux de l&#8217;homme et du citoyen. Aucun État, si grand et si riche soit-il, ne doit usurper sur l&#8217;indépendance de l&#8217;État le plus chétif et le plus pauvre. Et à l&#8217;inverse, aucun État, fût-ce le plus chétif et le plus pauvre, ne doit aliéner la moindre parcelle de son indépendance au profit de l&#8217;État le plus puissant et le plus riche. Quels sont les droits fondamentaux qui constituent l&#8217;indépendance de l&#8217;État et qui, par conséquent, doivent être préservés à tout prix ? D&#8217;abord, le droit à son intégrité territoriale et nationale. En ce sens, l&#8217;attentat caractéristique contre l&#8217;indépendance est l&#8217;agression armée, et aussi ces formes détournées d&#8217;agression qui consistent dans le fait de fomenter, de diriger, d&#8217;armer, d&#8217;alimenter les insurrections du dedans et les coups d&#8217;État intérieurs. Ensuite, le droit de disposer de lui-même, de prendre les décisions intéressant sa vie nationale, sans avoir à redouter la pression, la menace ou le chantage d&#8217;un voisin plus puissant, de régler librement son régime intérieur, politique ou social, de choisir librement ses alliances diplomatiques ou militaires. Le socialisme veut des États pleinement indépendants au sein d&#8217;une communauté internationale pleinement efficace, tout comme il veut des individus pleinement libres au sein d&#8217;une société organisée sur le plan de l&#8217;intérêt collectif.</span></p>
<p><span>Si, donc, le plan Marshall avait contenu une atteinte ou une menace quelconque contre l&#8217;indépendance des États, s&#8217;il avait fait dépendre pour eux l&#8217;assistance américaine de leur structure intérieure – politique ou économique – ou de leur position vis-à-vis de la politique propre des États-Unis, s&#8217;il leur avait imposé en contrepartie des conditions politiques ou militaires, le socialisme international l&#8217;aurait combattu. On a bien pu juger, il y a quelques jours, de ce qu&#8217;était sa disposition quand un fâcheux incident de quelques heures a pu faire redouter que les États-Unis n&#8217;imposassent aux démocraties occidentales la société de l&#8217;Espagne de Franco. Mais, en effet, tous ces malentendus ont été dissipés. L&#8217;offre Marshall a été adressée collectivement à l&#8217;Europe, elle s&#8217;adressait indistinctement à tous les États européens, sans aucune discrimination fondée sur leur régime intérieur ou sur l&#8217;orientation générale de leur politique. Elle n&#8217;était assortie d&#8217;aucune condition diplomatique ou militaire. L&#8217;a acceptée et l&#8217;a refusée qui voulait. Un certain nombre d&#8217;États de l&#8217;Est européen l&#8217;ont refusée. Ils sont indépendants et c&#8217;était leur droit. Mais l’accès leur reste toujours ouvert; leurs relations économiques avec les États participants ne sont nullement altérées. Il ne dépend strictement que d&#8217;eux, à l&#8217;heure qu&#8217;ils choisiront, de venir compléter l&#8217;Europe.</span></p>
<p><span>Adressée à l&#8217;Europe, l&#8217;offre Marshall devait entraîner comme conséquence directe le groupement des États européens pour dresser en commun un inventaire des besoins et des ressources, pour opérer entre eux une compensation préalable de ces ressources et de ces besoins, pour déterminer le solde débiteur auquel l&#8217;assistance américaine devait faire face, pour assurer le meilleur emploi et la meilleure répartition de cette assistance, et au-delà du moment présent – puisqu&#8217;un jour elle devra prendre fin – pour permettre à l&#8217;Europe de se suffire à elle-même en portant au maximum sa forte productivité&#8230; Cela, c&#8217;est la mise en train de l&#8217;unification économique de l&#8217;Europe. Et les adversaires du plan Marshall de nous dire alors : &laquo;&nbsp; Oui, mais cette unification suppose des organismes supranationaux dont les décisions s&#8217;imposeront aux États en matière douanière, financière, monétaire, industrielle&#8230; La souveraineté des États est menacée. &nbsp;&raquo;</span></p>
<p><span>Ici quelque réflexion est nécessaire. Ne confondons pas les mots et les idées. Le socialisme international n&#8217;admet aucune atteinte à l&#8217;indépendance. Non seulement il admet, mais il préconise, il souhaite les limitations de la souveraineté. Il exige seulement que ces limitations soient librement et volontairement consenties par les États ainsi que les socialistes français l&#8217;ont fait inscrire dans la Constitution récente de la République.</span></p>
<p><span>La souveraineté n&#8217;est pas la même chose que l&#8217;indépendance, pas plus pour les nations que pour le citoyen de la cité. L&#8217;individu est libre dans la mesure de ses droits fondamentaux, que la loi elle-même ne doit pas transgresser. Mais il ne dispose pas d&#8217;un libre-arbitre sans limite et sans appel. La limite est la liberté des autres, qui peut diverger de la sienne. L&#8217;appel est la volonté collective exprimée selon les modes de la démocratie. Dans une société civilisée l&#8217;individu est libre, mais non souverain. Là-dessus repose le contrat social. Au contraire, la tradition historique a posé les États comme souverains et longtemps ces souverainetés sont restées sans limite et sans appel. La tragique suite des guerres modernes n&#8217;a pas d&#8217;autre cause. C&#8217;est au nom du dogme absolu de la souveraineté sans limite et sans appel qu&#8217;on a si longtemps interdit toute société internationale. C&#8217;est au nom du même dogme qu&#8217;on a privé la SDN de toute force exécutive, qu&#8217;on lui a soustrait le jugement des plus graves litiges internationaux, qu&#8217;on l&#8217;a enchaînée par la règle de l&#8217;unanimité. C&#8217;est au nom de ce même dogme qu&#8217;on a introduit dans la Charte de San Francisco des dispositions funestes, comme celle du veto, qui paralysent sous nos yeux l&#8217;action de l&#8217;ONU et qui nous réduisent aujourd&#8217;hui à chercher dans le fédéralisme européen un recours partiel contre la carence de l&#8217;organisation internationale. C&#8217;est au nom de ce même dogme que l&#8217;on condamne encore aujourd&#8217;hui les premières tentatives de l&#8217;Europe occidentale pour entreprendre un commencement d&#8217;unification économique qui entraînera fatalement un commencement d&#8217;unification politique.</span></p>
<p><span>On éprouve quelque stupeur quand on constate quels sont dans le monde d&#8217;aujourd&#8217;hui les tenants acharnés du dogme de la souveraineté sans limite et sans appel. Le socialisme, lui, est international. Il reste fidèle à sa tradition, à sa raison d&#8217;être, quand il affirme : &laquo;&nbsp; La souveraineté doit être réduite à la limite de l&#8217;indépendance. Elle doit être soumise à l&#8217;appel de la volonté collective – européenne aujourd&#8217;hui, universelle demain. &nbsp;&raquo; Le socialisme totalement réalisé, ce serait l&#8217;univers entier cultivé et exploité comme un héritage unique selon la vocation naturelle de chaque terroir comme de chaque individu, pour le profit commun et le bien-être de l&#8217;humanité entière. Cette rationalisation universelle où tous les apports de la nature recevraient leur utilisation parfaite, aussi bien que tous les progrès de la technique et de la science, et qui permettrait de répartir sur l&#8217;ensemble de la race humaine le maximum de richesses au prix du minimum de travail, nous savons bien qu&#8217;elle reste un idéal encore lointain. Mais nous considérons comme un progrès socialiste tout ce qui nous en rapproche. Quand nous voyons le plan Marshall obliger les nations participantes à se grouper, à s&#8217;entendre, à confronter leurs économies respectives, nous disons : &laquo;&nbsp; Tant mieux &nbsp;&raquo;, et nous applaudissons. Quand nous les verrons demain, par la force des choses, établir des plans communs de production et d&#8217;échange, créer des organismes communs de contrôle, d&#8217;exécution, peut-être de gestion, nous dirons : &laquo;&nbsp; Tant mieux, cela est nôtre &nbsp;&raquo;, et nous appliquerons toute la puissance d&#8217;impulsion et de persuasion du socialisme, dans les États où tantôt il dirige le pouvoir, tantôt il y participe, pour imprimer l&#8217;accent le plus énergique à cette tentative – nouvelle dans le monde – d&#8217;organisation, de fédération, d&#8217;unification. J&#8217;éprouve quelque fierté et quelque émotion à rappeler qu&#8217;au lendemain de l&#8217;autre guerre, le socialisme avait pris déjà cette initiative. De 1921 à 1923, les socialistes des quatre nations alliées – Grande-Bretagne, Italie, Belgique, France – réunis avec les représentants des deux partis socialistes allemands, constatant que des problèmes comme ceux de l&#8217;acquittement des charges de la guerre, des réparations, de la reconstruction, de la modernisation de l&#8217;outillage, apparaissaient comme insolubles dans les cadres nationaux, avaient recherché cette solution sur le plan de l&#8217;organisation et de la coopération internationale. Leurs travaux ont comporté de nombreuses réunions internationales. Le document où ils ont pris la forme la plus précise est connu sous le nom de plan de Francfort; Matteotti fut un de ses principaux rédacteurs. Il était large et hardi puisqu&#8217;il comportait des mesures telles que l&#8217;organisation internationale du crédit, la monnaie internationale, le financement d&#8217;une partie des charges de la guerre et des grands travaux d&#8217;équipement européen par des emprunts internationaux, gagés par des taxes internationales, ou par des exploitations et des monopoles internationaux.</span></p>
<p><span>Nous resterons fidèles à nous-mêmes, fidèles à notre pensée, fidèles à notre avenir en travaillant de notre mieux à l&#8217;organisation de l&#8217;Europe. Travaillerons-nous ainsi pour la consolidation du capitalisme ? Peut-être est-on enclin à l&#8217;espérer dans certains cercles de l&#8217;opinion américaine. Je l&#8217;ignore, mais il se peut. Nous avons le droit, nous socialistes, de penser tout au contraire – du moins en ce qui concerne l&#8217;Europe et en nous fondant sur l&#8217;expérience des cent dernières années – qu&#8217;en rendant à l&#8217;Europe un peu de bien-être et un commencement de prospérité, nous travaillerons non pour le capitalisme, mais pour le socialisme. L&#8217;enseignement marxiste est, je le crois, exactement conforme à ce que j&#8217;avance ici. Je vous le rappelais tout à l&#8217;heure. La prospérité, le mieux-être des travailleurs sont le milieu de culture favorable du socialisme. La construction socialiste suppose un état cohérent et florissant de la production, une classe ouvrière saine et cultivée, une orientation générale d&#8217;aisance, de culture, de progrès. Nous travaillons donc pour le socialisme, et, en tout cas, nous travaillons pour la paix, ce qui est presque la même chose, car la paix est nécessaire au socialisme comme le socialisme est nécessaire à la paix. L&#8217;avenir de la paix est dans l&#8217;organisation internationale limitant les souverainetés particulières et pourvue d&#8217;une super souveraineté. Le présent de la paix est, pour une large part, dans le groupement de ces démocraties européennes, fortifiées par leur groupement même, dont aucune ne peut paraître suspecte de la moindre pensée d&#8217;agression contre qui que ce soit, dont le plus ardent désir et le plus puissant intérêt sont d&#8217;apaiser l&#8217;état de méfiance réciproque qui s&#8217;avive entre les États-Unis et le bloc oriental, et auxquelles seules, je crois bien, à l&#8217;heure présente, il appartient d&#8217;entreprendre cette tâche salutaire avec une chance de succès.</span></p>
<p><span>C&#8217;est en ce sens que le socialisme est résolu à tirer du groupement européen ce qu&#8217;on a appelé la Troisième Force internationale. Songez-y bien. La démocratie internationale, lorsque l&#8217;effort des peuples et des hommes l&#8217;aura réalisée, ne sera pas une démocratie totalitaire. De même qu&#8217;à l&#8217;intérieur de chaque démocratie nationale, on y verra coexister paisiblement et s&#8217;opposer librement des conceptions, des tendances, des forces différentes. Nous pourrons trouver déjà comme un pressentiment de cet état futur dans notre univers d&#8217;aujourd&#8217;hui où des conceptions, des tendances, des forces distinctes ou adverses semblent passer par-dessus nos frontières pour réagir sur nos conflits nationaux. Le socialisme international ne se substitue à aucune de ces conceptions, de ces tendances, de ces forces, puisqu&#8217;il entend demeurer lui-même. Il peut être amené à prendre parti contre l&#8217;une ou l&#8217;autre d&#8217;entre elles. Mais il entend les faire rentrer et les maintenir toutes dans le cadre, dans le jeu libre et loyal de la démocratie à qui il appartiendra de les concilier ou de décider entre elles. La Troisième Force est ainsi celle qui tend à transporter la démocratie du plan national sur le plan international et, pour ce travail, le socialisme peut servir de guide puisque sa doctrine, sa tradition, sa pratique lui confèrent une sorte de droit d&#8217;aînesse. Se retrancher de la démocratie, de la part de qui que ce soit et sous quelque prétexte que ce soit, c&#8217;est être un fasciste. Lutter à l&#8217;intérieur de la démocratie, c&#8217;est être un homme libre.</span></p>
<p><span>Je n&#8217;ajouterai plus qu&#8217;un mot. J&#8217;ai lu dans <em>l&#8217;Avanti,</em> le jour même de mon arrivée en Italie, la traduction d&#8217;une déclaration qui avait paru dans un journal communiste de Paris, et qui porte le nom de quelques journalistes et hommes politiques français, non affiliés officiellement au Parti communiste, mais qui sont publiquement à sa disposition. Les auteurs de cette déclaration attestent leur sympathie pour le peuple italien, mais ils s&#8217;offusquent que des gouvernements étrangers et des hommes politiques étrangers s&#8217;immiscent dans ses affaires par le chantage des conseils et des menaces. Le peuple italien, disent-ils, est libre, comme doivent le rester tous les peuples quel que soit leur régime intérieur. Il n&#8217;a pas besoin de conseils. Il est assez grand pour savoir lui-même par quelle voie il veut parvenir à la démocratie et à la paix.</span></p>
<p><span>Je n&#8217;accepte pas la leçon que donnent ainsi quelques-uns de mes compatriotes et je n&#8217;éprouve aucune gêne à le leur dire ici, sur la terre italienne. Sans s&#8217;en douter peut-être ils ont soulevé un très grave problème qui surpasse de très haut la conjoncture présente. Si leur thèse était exacte, il faudrait interdire à tout homme politique d&#8217;exprimer un sentiment quelconque sur les affaires d&#8217;un pays qui n&#8217;est pas le sien, car il n&#8217;y a pas d&#8217;opinion qui n&#8217;enferme un jugement et tout jugement peut être interprété malignement comme un conseil ou comme une menace. Il faudrait supprimer dans les parlements tout débat de politique étrangère. Il faudrait supprimer dans la presse et à la radio toute rubrique internationale. Il faudrait enfermer chaque État dans une frontière fortifiée de la pensée. Il faudrait abaisser partout le rideau de fer pour enfermer les peuples dans le plus étroit et le plus dangereux de tous les nationalismes, le nationalisme de l&#8217;esprit.</span></p>
<p><span>Je vous le disais tout à l&#8217;heure, les lois de l&#8217;indépendance sont enfreintes lorsqu&#8217;un État grand et puissant dicte à un État plus petit et plus faible sa ligne de conduite. Elles l&#8217;ont été, par exemple, l&#8217;an passé, lorsque la Russie soviétique a imposé à la Pologne et à la Tchécoslovaquie le refus de participer au plan Marshall. Je ne sais si mes confrères français, qui montrent aujourd&#8217;hui un soin si jaloux, ont élevé alors leur protestation. À dire vrai, j&#8217;en doute. Oui, tous les États, tous les peuples doivent rester maîtres de leurs jugements et de leurs décisions, mais l&#8217;indépendance des peuples doit reposer sur une liberté intelligente et réfléchie. Et parmi les mobiles qui concourent à leur décision finale, il est légitime et nécessaire qu&#8217;entrent en compte le sentiment des autres peuples, l&#8217;opinion publique universelle, la conscience internationale. Il y aurait une incroyable régression à considérer aujourd&#8217;hui un peuple quelconque comme une sorte d&#8217;unité close, dont la vie échappe à la connaissance et au jugement des autres peuples. Cette autarcie politique et intellectuelle serait aussi absurde et elle me paraît encore plus scandaleuse que l&#8217;autarcie économique. Je suis pour ma part, je le déclare fermement, à l&#8217;antipode d&#8217;une telle conception. Il n&#8217;y a pas, selon moi, de peuple qui puisse ou doive se soustraire, par une espèce de prohibition autoritaire, à la vie politique du monde, à la pensée collective de l&#8217;humanité. Le progrès politique de l&#8217;humanité m&#8217;apparaît dans une conciliation de plus en plus intime, de plus en plus exacte entre l&#8217;indépendance, l&#8217;originalité respective de chaque nation et l&#8217;organisation, l&#8217;unification progressive de l&#8217;humanité. Je suis un Français et un internationaliste. La constitution de forces internationales comme le socialisme m&#8217;apparaît comme un des éléments actifs du progrès humain. À cette heure même, j&#8217;ai essayé de vous le faire sentir, c&#8217;est l&#8217;organisation internationale, dans la trop faible mesure où elle existe, et c&#8217;est l&#8217;aspiration universelle des peuples à l&#8217;étendre, à la fortifier, à la rendre plus efficace, qui représentent notre plus sûre chance de sortir du chaos et de la misère légués par la dernière guerre, et d&#8217;échapper à la catastrophe indicible, et inconcevable, d&#8217;une guerre nouvelle. C&#8217;est cela, en vérité, que je suis venu vous dire aujourd&#8217;hui. Je n&#8217;ai pas le sentiment, en vous le disant, d&#8217;avoir exercé une menace, un chantage, ou d&#8217;avoir montré de l&#8217;indiscrétion dans l&#8217;amitié. Si j&#8217;ai commis quelque légère faute à cet égard, vous me le pardonnerez j&#8217;en suis sûr, parce que l&#8217;indiscrétion ne serait qu&#8217;un excès de zèle dans la conviction et que l&#8217;amitié est cordiale et fraternelle ».</span></p>
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