09 décembre 2011 par Henri Rouilleault
Henri Rouilleault[1]
Une crise multidimensionnelle
Le monde est confronté depuis 2007 à la plus grave crise financière et économique de l’après-guerre. À l’origine de cette crise, des exigences insoutenables de rentabilité, la montée des inégalités, les errements de la finance en matière d’endettement privé, de sous-évaluation et de transfert de risques, ont cumulé leurs effets. La croissance a simplement ralenti dans les pays émergents, notamment en Chine devenue première pour les exportations devant l’Allemagne en 2009 et seconde pour le PIB devant le Japon en 2010. Les pays développés sont sortis de la récession de 2008/2009, au prix d’une montée du chômage sauf en Allemagne et d’un accroissement de la dette publique pour soutenir les banques et relancer l’économie. Les politiques d’austérité aux Etats-Unis et en Europe qui visent depuis lors à retrouver un niveau d’endettement public soutenable à moyen terme tout en refusant d’augmenter les impôts font courir le risque d’une seconde récession, avec moins de marges de manœuvre pour en sortir. La crise est multidimensionnelle, un lien étroit unissant la mondialisation du commerce international et celle de la finance : les exigences de rentabilité accélèrent les transferts de production, le déficit des paiements américains nourrit l’abondance de liquidités et la montée des fonds souverains des pays émergents. Elle est systémique, avec le basculement du rapport de force géopolitique en faveur des pays émergents, et une crise écologique, climatique, et énergétique, sans précédent.
À l’ère de la communication instantanée, le capitalisme financier et les échanges commerciaux internationaux inquiètent la population des pays développés[1], particulièrement en France, sensiblement moins celle des pays émergents. Pour la Confédération Européenne des Syndicats, les travailleurs ont l’impression d’être des jetons dans un « capitalisme de casino », que les puissances financières qui ont créé la crise leur font payer l’accroissement de la dette publique qui en résulte, avec le blocage des salaires, les suppressions d’emplois. Pour beaucoup d’observateurs, au plan macroéconomique, « le pire est à venir[2] ». Les gouvernements et le vote des citoyens paraissent peser moins que les marchés financiers et les agences de notation, ce qui fragilise la démocratie représentative. Les représentants républicains bloquent l’indispensable remise en cause des réductions d’impôt pour les plus riches aux Etats-Unis. L’Union Européenne n’avance qu’au bord du gouffre pour sortir de la pression des marchés financiers sur la dette souveraine. Une monnaie unique ne peut tenir durablement quand certains Etats membres empruntent à 3 %, d’autres à 6 %, voire à 10-15 %. Des crises sociales apparaissent sous des formes variables selon les pays (mobilisations syndicales, mouvements des indignés, tensions urbaines) qui appellent chacune des réponses appropriées.
Dans ce contexte, des propositions radicales sont faites : un universitaire[3] envisage un « monde sans Wall Street » ; d’autres, de différentes sensibilités[4][5], prônent la « démondialisation » et la fin de la monnaie unique européenne. Ces thèmes sont repris au plan politique par l’extrême droite et par la gauche de la gauche, avec des contenus distincts entre ces deux courants et un désaccord radical entre eux sur les droits de l’homme et les mouvements migratoires. On plaidera à l’inverse, au vu des leçons de l’histoire et de la théorie économique, que si l’inquiétude des salariés est légitime, pour autant le protectionnisme n’est pas une solution. Pour sortir de la crise, il revient en revanche aux progressistes de pousser à des avancées concrètes et rapides, dans le monde, en Europe, et en France, en matière de régulation financière et commerciale, et de responsabilité sociale et environnementale des entreprises et des Etats.
Quelques leçons de l’histoire et de la théorie économique
La crise en cours depuis 2007 confirme une nouvelle fois les impasses de la théorie économique standard : l’économie de marché ne produit pas spontanément un équilibre, les marchés financiers ne sont pas ‘efficients’ mais de comportement moutonnier, le développement du commerce international n’est pas toujours favorable à l’ensemble des pays et des acteurs. On se concentrera sur ce dernier point.
Depuis David Ricardo en 1817, les économistes savent que le commerce international n’est pas un jeu à somme nulle où tout ce qui est gagné par les uns serait perdu par les autres, mais sous certaines conditions un jeu à somme positive, mutuellement gagnant. Pour autant, le modèle des avantages comparatifs est théorique, a-historique. La réalité est plus complexe que ses hypothèses : elle est faite de concurrence imparfaite, de mobilité des facteurs de production, capital et travail, de discontinuités dans l’évolution des prix, de la croissance et de la productivité, et dans l’ouverture des échanges.
Comme le montre Paul Bairoch[6], dans l’histoire, le protectionnisme est la règle, et le libre-échange l’exception. Entre libre-échange et croissance, il n’y a pas de loi absolue, indépendante des périodes et des pays. Il faut se garder des équations manichéennes protectionnisme = stagnation et libre-échange = développement sans leur substituer les équations inverses. Au XIXème siècle, le Royaume-Uni, alors économie dominante, est le champion du libre-échange ; les Etats-Unis sont la patrie du protectionnisme et protégent leur industrie naissante dans ce cadre ; en Europe continentale, les phases d’expansion, d’ouverture des échanges, et de crise sociale ne sont pas corrélées ; l’Inde et la Chine stagnent.
Entre les deux guerres mondiales, c’est la crise financière de 1929 et pas le protectionnisme qui engendre la récession, mais la montée des mesures protectionnistes conduit alors à l’effondrement du commerce mondial et accentue le recul de l’activité et la montée du chômage. C’est l’époque de la montée des totalitarismes, contexte qui conduit John Maynard Keynes[7], changeant d’avis sur ce point, à préconiser d’expérimenter progressivement davantage d’autosuffisance nationale de façon à produire au Royaume-Uni « chaque fois que c’est raisonnablement et pratiquement possible ». Comme le souligne Robert Skidelsky dans sa biographie[8], il s’agit d’un ‘second choix’, l’article n’étant volontairement publié après l’échec de la Conférence Economique Internationale de Londres en juin – juillet 1933.
Après la seconde guerre mondiale, l’Europe continentale jusque 1973 et le Japon jusque 1990 connaissent une forte croissance, dans un contexte de rattrapage du niveau de productivité américain et de libéralisation des échanges, avec les accords du GATT et la mise en place de l’Union Européenne. Il faut cependant attendre 1970 pour retrouver le niveau d’intégration du commerce international qui prévalait en 1913, à la veille de la première guerre mondiale. C’est l’époque de l’extension du modèle fordiste, analysé par Michel Aglietta et Robert Boyer. Économies d’échelle, gains de productivité, progression des salaires et de la protection sociale, forment un cercle vertueux. La demande interne et externe s’alimentent mutuellement. Productivité, salaires et prix convergent entre les USA, le Japon et l’Europe, et au sein de celle-ci. Le commerce international, contrairement à la théorie et à ce qui se passait avant la première guerre mondiale, se développe prioritairement au sein des mêmes branches et entre des pays développés aux dotations de facteurs similaires. Le développement des firmes multinationales joue en ce sens.
Paul Krugman[9], avec d’autres, explique ce paradoxe par une « nouvelle théorie du commerce international » qui complète le modèle de Ricardo, centré sur les écarts de productivité, et celui d’Hecksher-Ohlin-Samuelson, centré sur les différences de dotations de travail et de capital. Plus réaliste, son modèle fait place à côté des avantages comparatifs, aux économies d’échelle, à la diversité des produits au sein d’une branche, à la taille des marchés, aux coûts de transport, et à la concurrence oligopolistique. Ceci étant, la prise en compte des économies d’échelle maintient et renforce l’idée que le commerce international est un jeu à somme positive. Ces modèles rendent aussi compte de la localisation géographique des productions par les firmes nationales ou multinationales. Les rendements d’échelle sont là aussi essentiels, complétés par le jeu des externalités, proximité des universités, centres de recherche et de formation, réseaux d’entreprises…
Comme le souligne Paul Krugman[10], au moment où ces outils de compréhension de la réalité étaient élaborés, le monde redevenait plus ‘classique’. Le coût salarial horaire relatif des partenaires commerciaux américains, après avoir cru de 76 en 1975 à 81 en 1990 est retombé à 65 en 2005 traduisant la forte progression du commerce avec la Chine et le Mexique. Pour la première fois en 2006, les Etats-Unis échangent davantage de produits manufacturés avec les pays en développement qu’avec les autres pays développés. Une part importante des importations de ces pays provient des filiales, joint-ventures, et sous-traitants des firmes américaines. En France et chez nos partenaires européens, le commerce intraeuropéen reste majoritaire, mais le mouvement est en cours[11]. Dans le même temps, les nouvelles technologies de l’information et de la communication permettent de segmenter la chaîne de valeur, d’externaliser et/ou de délocaliser facilement des segments de production. Alors que les constructeurs automobiles américains étaient concentrés autour des grands lacs, Apple conçoit en Californie, produit en Chine, et commercialise dans le monde entier. Le succès des firmes allemandes à l’exportation est dû non seulement à la qualité de leur spécialisation dans les biens d’équipement mais aussi aux délocalisations de segments de production dans les nouveaux membres de l’Union Européenne. Le choix pour l’affectation des nouveaux produits et investissements entre les établissements au sein des groupes multinationaux est désormais une des formes essentielles de la mondialisation, qui explique notamment la dégradation très rapide de la balance commerciale de l’industrie automobile en France, qui passe d’un excédent de 12 Md€ en 2004 à un déficit de 5 Md€ en 2009. Les craintes dépassent cependant parfois la réalité, les délocalisations au sens du transfert à l’étranger pour réimporter ne concerneraient ainsi qu’au plus 0,4 % par an des emplois industriels en France[12], dont moitié au bénéfice des pays émergents. Mais, plus que jamais avantages comparatifs, économies d’échelle, et externalités combinent leurs effets dans la localisation des emplois. D’où, en termes de stratégie, l’importance croissante des investissements porteurs d’avenir, des pôles de compétitivité et de l’accompagnement des transitions professionnelles. À l’importance désormais reconnue des économies d’échelle et des externalités, il faut en effet ajouter celle des coûts d’ajustement, du redéploiement des activités, de la transition pour les salariés et les territoires.
Ce changement des conditions de production et d’échange dans le monde suit de peu le tournant néolibéral des années Reagan et Thatcher, et combine ses effets avec lui. La pression sur les salariés et les organisations syndicales s’accroît avec la montée des exigences de rentabilité des actionnaires, le développement des fonds de pension et de private equity, et la nouvelle division internationale du travail. La part de la rémunération du travail dans la valeur ajoutée des sociétés non financières décroît, notamment aux Etats-Unis depuis 2001 et en Allemagne depuis 1995. En France, le rapport de Jean-Philippe Cotis[13] montre que la part de la rémunération du travail (salaires, cotisations, intéressement et participation) dans la valeur ajoutée des sociétés non financières est globalement stable depuis les années 1990, à un niveau de trois points inférieur à celui des trente glorieuses[14]. En revanche, au sein des profits, la part des bénéfices distribués s’accroît fortement par rapport aux bénéfices non distribués depuis 1990. Par ailleurs, comme le montrent Thomas Piketty et Camille Landais, les inégalités salariales sont considérablement renforcées au bénéfice des 1 % et 0,1 % des salariés les mieux rémunérés et à l’encontre des précaires. Enfin, si le coût salarial total évolue comme la productivité depuis 20 ans, la progression du salaire net par tête est plus faible (1% par an entre 1983 et 2007), une part des gains de productivité, qui ralentissent, étant absorbée par les charges croissantes de la protection sociale.
La crise en cours depuis 2007[15] est d’abord, aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et en Espagne, celle du modèle de croissance néolibéral basé sur la compression des salaires, l’endettement privé dans l’immobilier, et le transfert des risques financiers. Elle montre aussi les limites du modèle de croissance de l’Allemagne, fondé sur les exportations au détriment de la demande interne : modèle certes résilient aux variations de la conjoncture, mais pas généralisable, les excédents et déficits commerciaux se compensant. Elle confirme l’efficacité contracyclique de la dépense publique, et l’insoutenabilité d’une croissance trop élevée de la dette publique. En définitive, le seul modèle de croissance soutenable est fondé sur l’innovation, la croissance verte, l’investissement dans les compétences et les transitions professionnelles, le partenariat public – privé, et la négociation collective. La capacité des entreprises, des organisations syndicales, et des pouvoirs publics allemands à gérer un recul de l’activité en 2008/2009 plus fort qu’en France sans baisse d’emploi et montée du chômage est éloquent sur ce dernier point.
La perspective : plus de régulation, mais pas plus de protectionnisme
La crise financière est entrée en 2010/2011 dans une seconde phase, la crise de la dette publique des Etats-Unis et des pays de la zone euro, les écarts de taux prohibitifs imposés par les marchés financiers par rapport au taux allemand, le besoin de restaurer les comptes publics et d’éviter de casser une croissance molle. Comme toujours, une fois reconnues les contraintes très réelles, il n’y a pas qu’une seule politique possible, mais plusieurs. Des marges de manœuvre existent, au niveau mondial, au niveau européen, et au niveau français, en vue d’une économie de marchée régulée, socialement et écologiquement responsable, d’une démocratie approfondie et de la coopération internationale.
Au niveau mondial, c’est la ‘bataille pour l’organisation de la planète[16]’, pour de réels engagements en matière d’émissions de gaz à effet de serre, de régulation financière, et de résorption des importants excédents et déficits de balance des paiements par des politiques macroéconomiques coordonnées, pour une remise en ordre du système monétaire international.
Au niveau européen, c’est plus d’Europe. C’est un nouveau compromis franco-allemand, dépassant par des concessions mutuelles le fait que l’Allemagne a moins besoin de croissance que nous du fait d’une démographie en baisse, et plus de facilité à l’obtenir du fait d’une spécialisation industrielle favorable. C’est la mutualisation partielle de la dette des Etats de la zone euro[17], la coopération économique renforcée, l’émission d’euro-obligations pour financer les projets d’avenir, la mise en place d’une taxe sur les transactions financières, et d’une taxe carbone dans et aux frontières de l’Europe. Ces taxes pèseraient sur les comportements, leur produit servirait à financer des investissements européens dans les secteurs d’avenir. La taxe carbone freinerait par ailleurs les délocalisations en accroissant le coût du transport.
Au niveau français, c’est réduire la contrainte budgétaire en fusionnant impôt sur le revenu et CSG, en supprimant les niches fiscales, en taxant davantage les plus hauts revenus et les bénéfices distribués. C’est relancer la négociation salariale. C’est apporter des réponses au recul de la balance commerciale depuis 2002 et de la compétitivité vis-à-vis de nos partenaires de la zone euro. C’est transférer progressivement vers l’impôt les charges, pesant sur le travail, qui financent une politique universelle comme la politique familiale. C’est une politique industrielle privilégiant les investissements dans les secteurs d’avenir, sans maintenir artificiellement les industries en déclin, mais en revitalisant les territoires. C’est l’investissement dans les compétences et la sécurisation des parcours professionnels[18]. C’est une démocratie sociale plus vivante, avec l’extension du champ de la négociation collective à l’accompagnement des parcours professionnels et à la gestion des restructurations ; ce sont des représentants des salariés dans les conseils d’administration[19].
Aux trois niveaux, il s’agit de bâtir des alliances mettant en cause la logique du néolibéralisme, et infléchissant le cours de la globalisation financière et marchande, en réduisant la pression sur les salariés et les Etats. La déclaration commune du PS français et du SPD allemand de juin 2011 va dans ce sens.
Faut-il ajouter à ces perspectives concrètes, comme le proposent certains, un ‘protectionnisme sélectif[20]’ avec des taxes par pays et par produits pour compenser les écarts de coûts salariaux unitaires, ou le coût du non respect des normes sociales et environnementales ? Non, parce que ‘le protectionnisme coopératif[21]’ n’existe pas : l’histoire montre qu’il engendre toujours des mesures de rétorsion. Celles-ci seraient immédiates sur les ventes d’Airbus et de TGV et sur l’emploi si la France, ou l’Europe, taxait les importations de la Chine qui n’a pas ratifié la convention de l’OIT sur la liberté syndicale, ou de l’Inde qui n’a pas ratifié celle sur le travail des enfants. Au niveau de l’Union Européenne, la question de la ratification des normes environnementales et sociales doit être posée, mais nous ne pourrons exiger les libertés que les travailleurs chinois finiront par gagner. Au niveau français, le ‘splendide isolement’, outre qu’il contredirait nos engagements européens, serait peu réaliste pour un pays qui exporte 25 % du PIB, où un emploi sur sept hors administrations et un sur quatre dans l’industrie dépend d’un groupe étranger[22]. Il conduirait à couper nos entreprises de possibilités d’économies d’échelle et d’externalités positives dont on a vu l’importance comme sources d’innovation, de compétitivité et de croissance. Mieux vaut préparer l’avenir, favoriser l’émergence d’un nouveau modèle de développement, prendre des mesures qui responsabilisent les décideurs et donnent du temps pour des transitions négociées.
[1] Le développement des échanges commerciaux internationaux est jugé positif pour leur pays par 90 % des chinois, 53 % des français, 50 % des allemands et 39 % des américains ; 77 % des allemands, 69 % des chinois, 40 % des américains et 34 % des français jugent leur pays bien placé dans la compétition économique mondiale. Une nouvelle crise apparaît probable dans les 10 pays interrogés. Le remboursement des aides publiques par les entreprises qui délocalisent, la taxation du dumping social et environnemental, et la lutte contre les OPA par des entreprises étrangères, sont plébiscitées, particulièrement en France (sondage IFOP, en décembre 2010)
[2] Patrick Artus, Marie-Paule Girard (2008), ‘Globalisation, le pire est à venir’, La Découverte, paru à la veille de la chute de Lehmann Brothers, et dont le cœur de l’analyse reste d’actualité
[3] François Morin (2011), ‘un monde sans Wall Street ?’, Seuil, souligne notamment que les Bourses ne remplissent plus leur rôle : les émissions nettes d’action des sociétés non financières (entrées en Bourse et augmentations de capital moins dividendes versés, rachats d’action et retraits de la cote) sont depuis 2005 aux Etats-Unis négatives de façon croissante et voisines de zéro dans les autres pays développés
[4] le prix Nobel conservateur Maurice Allais (1999), ‘La mondialisation, la destruction des emplois et de la croissance : l’évidence empirique’, Clément Juglar, dans une analyse très contestable au plan technique comme au plan politique
[5] Jacques Sapir (2011), ‘La démondialisation’, Seuil, et dans ce numéro
[6] Paul Bairoch (1993), ‘Mythes et paradoxes de l’histoire économique’, La Découverte. On s’appuie aussi ici sur la postface de Jean-Charles Asselain
[7] John Maynard Keynes (1933), ‘National self-sufficiency’, The Yale Review n°4, 1933
[8] Robert Skidelsky (1992), ‘John Maynard Keynes, 1920-1937, the economist as savior’, Macmillan, second tome de la biographie
[9] Elhanan Helpman, Paul Krugman (1985), MIT press ; ‘Market structure and foreign trade’ ; Pop internationalism (1996), traduction française (1998), ‘La mondialisation n’est pas coupable’ ; ‘the conscience of a liberal’ (2007), traduction française ‘l’Amérique que nous voulons’
[10] Paul Krugman, ‘the increasing returns revolution in trade and geography’ Nobel prize lecture 2008
[11] 61 % des exportations en juin 2011 en glissement annuel sont à destination de l’Union Européenne et 69 % de l’ensemble de l’Europe (respectivement 58 % et 67 % des importations en proviennent). La Chine est notre second partenaire pour les importations, le huitième pour les exportations, et le principal déficit commercial
[12] INSEE, L’économie française 2005-2006, données sur la période 1995-2001
[13] ‘Partage de la valeur ajoutée, partage des profits et écarts de rémunération’ (2009), rapport de la mission présidée par Jean-Philippe Cotis, Directeur Général de l’INSEE
[14] La référence aux débuts des années 80 n’est en revanche pas relevante, la part des salaires dans la valeur ajoutée s’étant accrue à la suite des deux chocs pétroliers, la baisse des profits entraînant une baisse de l’investissement, puis augmentant après 1983 avec la désinflation
[15] Henri Rouilleault (2011), ‘L’emploi au sortir de la récession… renforcer l’accompagnement des transitions professionnelles’, www.travail-emploi-sante.gouv.fr/IMG/pdf/rapportHR19-11-2010.pdf
[16] L’expression est de Michel Rocard au début des années 1990
[17] ‘mutualisation dont Angela Merkel ne veut pas et que Nicolas Sarkozy n’ose pas demander’ (Jacques Delors, le Temps 18 août 2011), au risque d’approfondir la crise de la zone euro et à terme de menacer non seulement l’Italie et l’Espagne mais aussi la France, et de coûter plus cher à l’Allemagne
[18] ‘Sécurité sociale professionnelle, de quoi parle – t’on ? comment y parvenir ?’ (2011), Laboratoire des Idées
[19] ‘2012-2017 : renforcer les droits des salariés’ (2011) Terranova
[20] Jacques Sapir, op cit, qui en attend une baisse de 4 points du taux de chômage
[21] Arnaud Montebourg (2011), ‘Votez pour la démondialisation’, Flammarion, qui préconise ‘un protectionnisme européen à dimension écologique’
[22] INSEE Première n° 1069, mars 2006, données à fin 2003
[1] Économiste, ancien Directeur Général de l’ANACT
09 décembre 2011 par Daniel Vasseur
Un spectre hante l’Europe : le spectre du protectionnisme. Même si on l’évoque encore principalement pour en dénoncer les « dangers », même s’il a bien plus de contempteurs que d’avocats dans les media, il n’est plus un sujet « tabou ». Des observateurs, des acteurs économiques et politiques s’y rallient même de manière inattendue, en reniant d’anciennes convictions libre-échangistes, tels Valéry Giscard d’Estaing ou Michel Rocard .
Lire la suite de “Un protectionnisme « intelligent » pour l’Europe”
09 décembre 2011 par Jean-Marc Siroën
Décrire le commerce international aujourd’hui est une gageure. Au-delà même des effets controversés de la mondialisation commerciale sur le chômage, les inégalités et le pouvoir d’achat des salariés, d’autres ruptures commencent seulement à être perçues : pénurie chronique des matières premières, notamment alimentaires, externalisation de la production industrielle et des services (offshoring), imprévisibilité des taux de change, sur-réaction du commerce international aux crises économiques, bonne santé insolente des pays émergents et fragilisation humiliante des anciens pays industriels.
Lire la suite de “Nouvelle division internationale du travail et protectionnisme européen”
09 décembre 2011 par Jacques Mistral
Jacques Mistral est économiste. Il a notamment écrit La troisième révolution américaine, Perrin, Paris, 2008.
« Une politique tarifaire est une politique qui organise la rareté.
C’est évidemment avantageux pour ceux qui produisent ces biens rares.
Mais cela cause par ailleurs une somme de dégâts bien supérieure
aux avantages des bénéficiaires.
La Nation dans son ensemble ne peut espérer être gagnante
en rendant artificiellement rare ce dont le pays a besoin ».
John Maynard Keynes,
Cité par Robert Skidelsky,
« John Maynard Keynes, vol 1, Hopes betrayed » – Penguin, 1983
Texte
La France est, en ce début du XXIème siècle, le seul pays industrialisé dans lequel la tentation protectionniste – éventuellement présentée sous une tenue camouflée- soit aussi présente dans les débats politiques. C’est un thème rhétorique auquel de nombreux politiciens de gauche comme de droite, surtout aux extrêmes, n’hésitent pas à faire appel pour résumer l’idée qu’une « alternative » est possible, sans qu’il soit jamais nécessaire d’en expliciter le contenu. Après tout, le protectionnisme a réellement existé dans l’histoire, il est donc possible, et il est facile de le peindre sous des couleurs attrayantes puisqu’il constitue une rupture avec tout ce qu’une fraction de l’électorat est avide d’entendre dénoncé : la mondialisation, l’euro, le libéralisme ou les puissances d’argent. Le protectionnisme, c’est un thème politique à succès parce qu’il se nourrit de toutes les indignations et tranche les nœuds gordiens dans lesquels s’emmêlent les débats démocratiques sur les politiques à mener en période de grandes difficultés. Et puisqu’il ne s’agit que de donner un peu plus de moyens à l’Etat-protecteur, qui finalement peut être contre ? Malheureusement, cette séduction est infondée, elle est paradoxale, elle est dangereuse. C’est du moins ce que suggèrent les enseignements de l’histoire aussi bien sur le plan économique que politique.
Le protectionnisme et la première industrialisation
Il est facile de comprendre la séduction qu’exerce le protectionnisme en se référant aux situations où il a produit des résultats à première vue positifs. Contrairement à ce qu’affirment les tenants du libre-échange, ce dernier n’a en effet pas toujours été la règle, loin de là, en particulier pendant la période d’industrialisation rapide du XIXème siècle. On cite alors les exemples de l’Allemagne et des Etats-Unis, exemples ô combien probants puisque ces deux pays ont construit leur puissance industrielle à l’abri de fortes protections douanières. L’expérience japonaise, amorcée et poursuivie plus tard, présente les mêmes caractéristiques. En effet très parlants, ces exemples sont ils suffisants pour en déduire une loi générale ? Ce serait aller vite en besogne. Notons d’abord que les théoriciens de l’époque sont peu nombreux et l’histoire de la pensée ne leur réserve qu’une place marginale tant leur apport manque de substance ; de Carey aux Etats-Unis, il ne reste rien ; de Frédéric List, en Allemagne, subsiste un argument en faveur d’un rejet (temporaire) de la concurrence extérieure fondé sur l’idée forte mais courte « d’économie complexe » ; et c’est tout. Aujourd’hui, il est possible d’élaborer un modèle théorique qui explique la logique économique des processus à l’œuvre : en atténuant la pression de la concurrence extérieure, la protection a en effet permis, dans les cas cités, de capter des externalités intertemporelles qui requièrent pour se concrétiser une longue période d’investissements et d’augmentation de la capacité de production . C’est pourquoi la théorie économique a reconnu dès John Stuart Mill le bien-fondé, sous certaines conditions, de l’argument dit « de l’industrie naissante ». En termes simples et contemporains, on peut faire référence au succès d’Airbus qui a été rendu possible par les subventions accordées au départ pour permettre à l’avionneur européen « dans l’enfance » de jouer à armes égales avec Boeing et de conquérir ainsi, comme on ne le sait pas assez, une partie importante du marché américain lui-même.
Mais c’est une chose de comprendre comment cette politique a permis l’industrialisation des pays en question et c’est autre chose d’imaginer que ces exemples soient aisément transposables ou qu’il soit désirable de les suivre dans des contextes bien différents. Allons en effet au delà des « externalités intertemporelles » et considérons ce qu’est l’économie politique du protectionnisme réel dans chacun des trois cas mentionnés. La première caractéristique, c’est que la protection est un moyen d’accroitre le surplus économique, ou, plus simplement, les profits. Pour compenser le retard industriel par rapport à des concurrents plus avancés, et donc capables de vendre à meilleur prix comme c’était le cas de la Grande Bretagne au XIXème siècle, il faut garantir des prix plus élevés à l’industrie nationale, lui permettre de dégager ainsi les profits nécessaires au financement des investissements qui permettront le rattrapage : le protectionnisme n’est pas au service d’un quelconque intérêt général, il est toujours une politique au service d’intérêts particuliers, il peut, dans certaines conjonctures, servir ceux d’une classe dominante prête à assumer les intérêts supérieurs d’un pays « en développement », on en verra d’autres formes plus loin. C’est cela qui caractérise l’Allemagne, les Etats-Unis et le Japon pendant leur période d’industrialisation rapide, mais c’est aussi une exploitation accrue de la classe ouvrière mise au service – ce qui est le plus décisif – d’acteurs privés ayant un comportement stratégique. Car ce n’est pas l’Etat qui a assuré dans ces trois cas le succès du protectionnisme, ce sont les acteurs privés qui ont utilisé l’Etat comme instrument. Que se passe-t-il d’ailleurs si les acteurs privés sont défaillants ? On trouve alors une situation « à la Méline », ce Ministre qui à la fin du XIXème siècle a marqué de son nom la période pendant laquelle la France crut pouvoir se protéger de la première vague de mondialisation qui prenait essor à l’époque ; c’est, soit dit en passant, de là que vient un retard industriel vis à vis de l’Allemagne qui n’a jamais été compensé depuis. Ainsi l’image positive du protectionnisme que véhicule l’expérience du XIXème siècle a-t-elle quelques justifications – si l’on s’intéresse au succès industriel sans être regardant sur les moyens – mais devrait susciter un commentaire politique plus circonspect -surtout à gauche : un protectionnisme réussi en période de croissance rapide, c’est le poids dominant de grands intérêts privés, l’Etat capturé, la société asservie, on en verra d’autres exemples.
Le protectionnisme en temps de crise
Le protectionnisme fut par la suite, comme on le sait, étroitement associé aux drames de l’entre-deux-guerres. Que cela se soit produit dans un contexte où les options de politique économique étaient de plus en plus restreintes, que ce soit le fait de gouvernements aux abois n’enlève rien au diagnostic : le relèvement des tarifs douaniers, les dévaluations compétitives et la recherche de l’autarcie ont pendant les années trente dramatiquement propagé et amplifié les effets de la crise. Le point de départ, c’est la loi dite Smoot-Hawley adoptée par le Congrès des Etats-Unis et signée par le Président Hoover en Juin 1930 ; quelques mois plus tard, elle avait ouvert la voie dans bien d’autres pays à des mesures d’inspiration similaire dictées par des raisons politiques locales prenant souvent la forme de représailles. Arrêtons-nous sur ce dernier terme qui est au protectionnisme ce que l’OMC est au libre-échange, le mécanisme politique qui relie entre elles les nations entrant en relations commerciales. Prenez un gouvernement qui pour des raisons de politique intérieure entend « protéger » une partie de ses activités soumise à la concurrence jugée dommageable de l’un de ses partenaires. De deux choses l’une : soit il existe un lieu où les deux pays peuvent exposer et faire arbitrer leur contentieux, c’est le cas de l’Organe de règlement des différends à l’OMC ; soit, en l’absence d’une telle enceinte au jugement de laquelle les deux2 pays acceptent de se soumettre, le pays exposé au relèvement tarifaire répliquera en imposant au premier, en représailles, des mesures qui frapperont ses exportations. Et cela est inévitable, l’histoire ne donne aucun exemple d’un pays qui ait accepté de gaité de cœur, sans réagir, de voir ses exportations mises à mal par un partenaire. Il faut faire preuve d’une bien grande naïveté pour écarter ces effets induits et ne songer qu’au soulagement que produit la mesure initiale. Comme le résume la citation de Keynes en exergue, la réalité de toute mesure de protection, c’est le soulagement temporaire de certains, par exemple d’un secteur industriel en difficulté, au prix, immédiatement, d’une détérioration de la situation d’un autre, exportateur et donc probablement plus en pointe : dans le contexte actuel, il faut évidemment anticiper qu’une éventuelle restriction des exportations chinoises vers la France verrait par exemple nos ventes d’Airbus immédiatement sanctionnées. Le protectionnisme, en bref, dégrade la situation de tous les partenaires et en premier lieu, paradoxalement, de celui qui y recourt en premier (dans l’exemple qui précède, Boeing serait évidemment trop heureux de satisfaire la demande supplémentaire chinoise). Ce que nous apprend l’histoire économique, en tout cas, c’est que, de représailles en représailles, le commerce mondial – et derrière lui l’activité – ne peut que s’étioler comme ils l’ont fait sans discontinuer de 1929 à 1933 ; ce n’est pas un accident, c’est une loi d’airain.
A coté de la manipulation des tarifs, les années 1930 sont aussi marquées par la pratique des dévaluations compétitives qui obéissent exactement à la même logique : « donnons un petit avantage de prix à nos producteurs, pénalisés par une parité surévaluée, et les choses iront mieux », discours familier puisque c’est aujourd’hui l’antienne de tous les opposants à l’euro. Plus qu’une longue démonstration, il peut être instructif d’examiner un exemple concret de cette politique : le Danemark et la Nouvelle Zélande étaient dans l’entre-deux-guerres les deux principaux fournisseurs de beurre de la Grande Bretagne ; en 1930, la Nouvelle Zélande décida en dévaluant de 5% de « donner un petit avantage de prix à ses producteurs » handicapés par leurs coûts et par le ralentissement de la demande extérieure; les Danois s’empressèrent de réagir en suivant la Livre au moment de sa propre dévaluation en septembre 1931, mesure insuffisante pour les fermiers danois qui obtinrent une dévaluation supplémentaire de 5% un an plus tard ce à quoi les Néo-zélandais répondirent vivement en dévaluant de 15% en décembre 1932 ; les Néo-zélandais ne pouvaient le supporter sans réagir et dévaluèrent de 17% un mois plus tard. Fin 1933, les deux monnaies étaient à peu près à leur point de départ, mais trois années de dévaluations compétitives infructueuses n’avaient fait qu’exacerber les difficultés économiques, accentuer les pressions protectionnistes, amplifier les tensions politiques et finalement rendre la recherche de solutions internes plus conflictuelle et plus difficile. En bref, sous forme tarifaire ou monétaire, le protectionnisme en période de crise est le dernier recours d’une société tétanisée et d‘un Etat submergé par l’amoncellement de difficultés insolubles.
Le protectionnisme et la substitution d’importation
Le protectionnisme renaquit de ses cendres dans les années 1960 avec le débat sur l’industrialisation de l’Amérique Latine, situation nouvelle et intéressante. A l’époque -c’était avant l’émergence de ceux que l’on appelle aujourd’hui les « émergents »- l’Amérique Latine (à laquelle il faudrait ajouter l’Inde, la Turquie et quelques autres pays …) représentait pour l’essentiel le monde en développement. L’Afrique, l ‘Asie, la Chine derrière ses murailles étaient loin d’avoir décollé ; l’Amérique Latine, pour sa part, avait déjà connu, au début du XXème siècle et jusque dans les années 1920, des performances brillantes. Mais ces pays avaient été très durement frappés par la baisse des cours des matières premières après le déclenchement de la dépression ; très endettés, ils avaient fait face à de sérieuses difficultés financières et s’étaient comme tant d’autres repliés sur eux-mêmes dans les années 30. C’est dans ce contexte que se développa après la seconde guerre mondiale un puissant courant idéologique et politique prônant une stratégie d’industrialisation « par substitution d’importation ». La Commission économique des Nations Unies à Santiago du Chili joua un rôle majeur dans cette dynamique. Elle dénonça l’échange inégal dans lequel la tendance séculaire à la baisse du prix des matières premières enfermait les pays dépourvus d’industrie et fixèrent comme objectifs une diversification des exportations. Dans ce but, ses promoteurs poussèrent plus avant la logique de l’industrie dans l’enfance en mettant l’accent sur le handicap que subissait toute activité industrielle qui n’atteignait pas la taille critique à partir de laquelle elle bénéficierait des économies d’échelle (les externalités intertemporelles déjà mentionnées). En mettant en relief les bénéfices sociaux qui résulteraient du processus d’industrialisation, elle justifiait les efforts nécessaires attendus de la population et même les inefficacités que provoquerait la protection jusqu’à ce que la concurrence se joue à armes égales.
Le Tiers-Monde, né à la conférence de Bandung en 1955, fit de la substitution d’importation, parfois qualifiée de « reconquête du marché intérieur », sa ligne officielle. Un demi-siècle plus tard, il n’en reste rien ou presque (il faudrait ici, ce qui sort du champ de cet essai, un développement spécifique sur l’Inde). Il n’en reste rien d’abord parce que l’économie des pays engagés dans cette voie s’est effondrée sous le poids de politiques économiques incohérentes n’aboutissant finalement qu’à l’endettement et à l’inflation sans que les effets positifs attendus de l’industrialisation ne se concrétisent jamais. Il y a des années que l’Amérique Latine a réorienté ses politiques. Il est triste, à ce stade, de mentionner le désastre économique dans lequel se sont enfoncés les pays qui, par aveuglement politique, se sont plus que d’autres enferrés dans la poursuite d’une politique de ce type : au premier rang figure l’Algérie, qui avait dans le temps compté sur les « industries industrialisantes » pour mettre en valeur ses ressources pétrolières au service du socialisme, mais aussi Cuba ou la Biélorussie, le Venezuela ou quelques autres. S’il ne reste rien de ces expériences, c’est surtout que l’on a vu depuis un quart d’autres modèles s’imposer avec succès en démontrant la possibilité pour un pays sans avantage comparatif initial de compenser son retard mais en suivant une politique perpendiculaire à celle de la substitution d’importation. Comme on le sait, les pays d’Asie, au premier rang desquels Taïwan, la Corée, la Chine plus récemment, ont suivi les enseignements tirés de l’expérience japonaise que l’on peut résumer dans ce bref survol par deux caractéristiques : 1. une stratégie d’exportation intensive qui, sur les secteurs où le pays peut avoir un avantage comparatif, vise une part importante du marché mondial pour internaliser très vite les économies d’échelle et assumer, en termes de qualité, de design ou d’innovation, tout ce qu’exige une compétitivité au meilleur niveau ; 2. une spécialisation toujours en mouvement, tournée vers des productions à plus forte valeur ajoutée, remontant les filières, passant d’un secteur à l’autre et organisant une division internationale du travail avec les économies moins avancées de la zone. En résumé, c’est incontestablement, comme le disent les manuels, une stratégie « tirée par l’exportation » ; mais attention, il ne s’est jamais agi pour les « tigres asiatiques » ou pour la Chine aujourd’hui de faire preuve d’une confiance naïve dans les vertus du libre-échange, il s’agit, comme pour le Japon autrefois, d’une vraie stratégie, mettant en œuvre ce qu’il y a de plus fécond dans la doctrine de l’industrie dans l’enfance.
On peut finalement voir dans ce rapide survol des expériences d’industrialisation en Algérie, au Venezuela, au Mexique ou en Corée la confirmation de ce que ce sont les acteurs stratégiques (Hyundaï ou Samsung par exemple dans le cas coréen) qui sont la clé du succès ; le protectionnisme n’est qu’un instrument qui en lui même ne définit pas une politique. Ou, pour le dire autrement, déployer la bannière protectionniste pour rejeter le marché mondial, repousser ses contraintes et se priver de ses opportunités, c’est au mieux, comme Méline, préparer l’échec économique et au pire ouvrir la voie à de sombres aventures politiques.
La démondialisation, un conte pastoral ?
Tout ce qui précède étant plus ou moins connu, le protectionnisme n’a pas seulement les couleurs attrayantes mentionnées en introduction, il a aussi un aspect sulfureux ce qui explique qu’il soit utile à ses partisans d’en peindre la façade sous des couleurs plus riantes. Aujourd’hui en France, c’est le terme de « démondialisation » qui constitue ce décor. Terme il faut le reconnaître sympathique, qui fleure bon les territoires et la gastronomie et rappelle les petits villages et les églises des affiches de la campagne de 1981. Partons donc de là et tournons nous un instant vers la démondialisation réellement existante. Car ce n’est pas une utopie, on peut en observer un exemple vivant, c’est en Pennsylvanie ou dans l’Ohio, au pays amish. Ce que l’on y voit, ce que l’on y touche du doigt, c’est la démonstration qu’il est possible au XXIème siècle de se soustraire aux contraintes du marché mondial, d’ignorer les lois de la finance, de ne pas soumettre les choix de la communauté au diktat de l’économie capitaliste. A quelles conditions ? Elles sont simples : une discipline de travail sans failles et un mode de vie frugal. Une discipline de travail sans failles parce que la productivité, même rehaussée par deux siècles de savoir-faire, reste celle d’une société où la division du travail est réduite et l’innovation peu active ; un mode de vie frugal parce que les biens produits par la collectivité sont peu diversifiés et que les échanges monétaires sont limités. Les amish se déplacent en voitures à cheval rutilantes, leurs vêtements ont l’élégance surannée de ceux utilisés par leurs ancêtres au XIXème siècle, ils n’ont pas de sécurité sociale mais pratiquent une solidarité étendue, ils sont moins exposés au cancer que les autres américains… Bien audacieux est celui qui porterait un jugement sur le « bien-être » de cette collectivité par rapport à celle des salariés mondialisés du voisinage. Ce qui est certain, c’est que les Amish –dont le nombre double tous les 20 ans- illustrent la possibilité d’un art de vivre aux antipodes de celui que dénoncent avec de bons arguments les opposants à la tyrannie de la mondialisation. Est-ce cette solution que proposent en France les tenants de la démondialisation ? Bien sûr que non, et c’est peut-être dommage car il s’agirait là d’une vraie alternative ; mais, depuis la fin des aventures post-soixante-huitardes du Larzac, elle n’a plus guère de traction dans l’opinion. Personne sur la scène politique ne songe en réalité à se soustraire réellement à la mondialisation parce que personne ne le demande ; et personne ne le demande parce que personne en France ne souhaite imiter les Amish. Ce que suggèrent donc les démondialisateurs est plus tortueux, c’est qu’il serait possible d’éliminer les inconvénients de la mondialisation tout en en conservant les avantages, c’est à dire en évitant les dommages collatéraux sur l’emploi, le pouvoir d’achat, les services publics, la protection sociale etc. C’est ce que promet toujours, sans succès comme on l’a vu, la tentation de se mettre en congé du monde. Voyons ainsi, pour conclure, les enseignements, pour 2012, de notre survol historique, économique et politique.
Ne pas considérer le libre-échange comme un dogme ; ne pas faire preuve de naïveté dans la définition de nos politiques ; nous donner les moyens de faire valoir nos intérêts ; appliquer avec adresse l’argument de l’industrie dans l’enfance, évidemment, tout cela fait partie de ces enseignements. Sur de tels principes, un très large accord peut être dégagé. Mais si le mot de démondialisation a un sens, c’est bien sûr qu’il invite à aller plus loin, à organiser, comme on le disait déjà en 1980, une rupture. Certains ont été tentés de tirer les leçons de 1983 en constatant que l’on ne pouvait « appliquer le programme socialiste [de l’époque] dans un seul pays » ; vingt ans plus tard, on ne démondialisera pas le monde à partir d’un seul pays. Evitons d’en faire une démonstration fracassante. Bornons nous à deux exemples.
- Prenons la proposition centrale d’une protection à l’échelle européenne. La politique commerciale s’exerçant à ce niveau, l’idée est en effet plus présentable que si elle devait s’appliquer aux bornes de l’hexagone ; cette proposition, au demeurant, n’est pas neuve, Jean-Marcel Jeanneney l’avait par exemple défendue dès 1978. Evidemment, d’éventuelles propositions françaises allant en ce sens en juin 2012 paraitraient à nos partenaires singulièrement décalées par rapport aux urgences de l’heure, elles ne rencontreraient qu’un succès d’estime des plus limités, il faudrait au plus vite élaborer une politique économique alternative ; et donc se passer d’entrée de jeu de ce qui est présenté comme l’instrument fondamental de la rupture : de qui se moque-t-on ?
- On lit aussi des propositions audacieuses pour reprendre en mains le monde de la finance, pourquoi pas en effet, il y a matière. Il faut néanmoins avoir en tête le déficit extérieur et le déficit budgétaire tous deux très élevés : pour en donner une image forte, disons que la totalité du budget de l’éducation nationale en 2012 est financée par l’épargne étrangère. Susciter dans un tel contexte la méfiance des préteurs (pas des spéculateurs) étrangers c’est nous placer de nous mêmes dans la situation grecque : que le fonds de pension des enseignants californiens Calpers, par exemple, mette en doute la capacité de la France à rembourser sa dette, c’en est fini des largesses budgétaires et ce sont les salaires des enseignants français – et de bien d’autres – qu’il faudrait immédiatement raboter : mieux vaut y réfléchir à deux fois.
Bref, le discours de la « démondialisation » mérite les critiques qui lui ont été abondamment adressées en des termes plus polémiques et politiques que l’argument historique présenté ici : c’est un discours riche en critiques, faible en substance. Il tinte agréablement à l’oreille d’une partie de l’électorat mais il se borne à flatter les illusions. Il n’est pas vrai qu’il soit de bonne politique de les flatter ainsi, cela ne fait que préparer les désillusions du lendemain. L’enjeu fondamental de l’élection de 2012, ce n’est pas et ce ne peut pas être de trouver un abri, de relâcher la pression, d’échapper à la dynamique de l’économie mondiale. Comme l’a démontré notre propre expérience à la fin du XIXème siècle, un pays qui se met en congé du monde le fait à ses risques et périls. Comme hier sous Méline, adopter aujourd’hui la rhétorique de la démondialisation, c’est déjà accepter le repli et la marginalisation. C’est du discours inverse dont le pays a besoin s’il veut surmonter les difficultés auxquelles il fait face, c’est le discours inverse qu’il faut tenir, encourager les acteurs et les forces économiques tournés vers l’avenir, vers l’innovation, vers le monde.
09 décembre 2011 par Elie Cohen
Elie Cohen est économiste
La revue socialiste : Quel bilan peut-on faire aujourd’hui du libre-échange dans les évolutions de l’économie mondiale? Est-ce un handicap pour les économies des pays développés, un avantage pour les pays émergents? Comment expliquer qu’en Europe, certains pays paraissent en pâtir, comme la France, bien qu’elle soit la cinquième économie exportatrice du monde, tandis que d’autres non, comme l’Allemagne?
Elie Cohen : Dans le monde réel, le libre échange n’existe pas. Caractériser l’ordre commercial international de « libre échangiste » est une facilité de langage. A la vérité l’ordre commercial international tel qu’il résulte des cycles du Gatt puis de l’OMC relève d’un mercantilisme organisé, fondé sur un troc mutuellement avantageux de concessions commerciales. La panne actuelle de Doha est la preuve que les pays développés ou émergents du Nord et du Sud ne voient plus les avantages mutuels qu’ils pourraient tirer d’une nouvelle vague de libéralisations. Il existe par contre une théorie de l’échange fondé sur les avantages comparatifs et des idéologues libre-échangistes qui prônent le désarmement douanier unilatéral comme vecteur de croissance. Ces idées peuvent être dominantes et inspirer des politiques, mais il n’y a pas un sens de l’histoire, le monde a connu des alternances de politiques d’ouverture et de politiques protectionnistes. Certains pays ont crû à l’abri de protections douanières et d’autres ont décliné.
En fait les politiques d’ouverture commerciale ne produisent pas les mêmes effets pour les pays développés et pour les pays émergents. Un exemple donné en son temps par Joseph Stiglitz permet d’emblée de saisir les différences. En 1955, la Corée et le Ghana avaient à peu près le même niveau de PIB par habitant et les deux pays produisaient et exportaient des denrées alimentaires. Le premier fit le choix de la croissance industrielle extravertie en profitant de l’ouverture des marchés occidentaux et de ses faibles coûts salariaux pour constituer à l’abri de son marché intérieur une industrie nationale. Le second est resté un pays agricole, avec le temps et les crises successives, le Ghana a fini par devenir un pays de plus en plus pauvre. La Corée fit le parcours des nations qui décollent : investissement dans l’éducation et la formation, spécialisation industrielle basée sur une montée progressive dans les secteurs à valeur ajoutée et dans la chaîne de valeur des produits et services. L’extraversion économique est d’abord à sens unique : conquête des marchés extérieurs et préservation du marché intérieur, l’importation et l’usage des devises étant alors réservées à l’acquisition de technologies et de matières premières et non à l’importation de biens de consommation occidentaux. Puis avec le temps et la sophistication économique, la Corée va pratiquer l’ouverture aux importations pour améliorer sa compétitivité, se fournir à bas coût chez les autres et optimiser la chaîne de valeur de ses industries . Le parallèle entre ces deux pays suggère que c’est le dirigisme, l’investissement dans le capital humain et la protection des industries naissantes qui ont permis le décollage de la Corée et que le laisser-faire laisser-aller du Ghana a produit une spirale sans fin de pauvreté et de déclassement économique. Mais une autre conclusion s’impose aussi, l’intervention publique pour peser sur la spécialisation peut donner de bons résultats en phase de décollage économique alors que l’ouverture commerciale favorise l’optimisation des chaînes de valeur dans les économies matures. L’histoire rapidement esquissée de la Corée, rappelle la trajectoire du Japon hier et de la Chine aujourd’hui : les politiques commerciales appropriées au décollage économique ne sont pas celles qui conviennent aux pays développés.
Un demi-siècle de libéralisation commerciale a produit de profonds changements dans la distribution des activités. Le résultat le plus spectaculaire a été la désindustrialisation de l’Occident et la montée en puissance des Emergents. Ce résultat n’est pas surprenant pour deux raisons. Il s’apparente dans l’ordre de l’économie productive au processus de division du travail : l’ouverture économique permet la spécialisation sectorielle (abandon du textile et développement de l’aéronautique par exemple) et intra sectorielle (abandon des segments d’activité intenses en travail non qualifié au profit de secteurs intenses en travail qualifié) ainsi que la montée en gamme (exportation de textile griffé et importation de Tshirts). Il traduit ensuite la bascule dans les économies développées de consommations de biens agricoles et industriels vers la consommation de services.
Si le processus était anticipé, pourquoi assiste-t-on à un réveil douloureux, pourquoi réclame-t-on le retour à la politique industrielle et pourquoi certains songent-ils à un retour au protectionnisme. Pour un pays comme la France la réponse est simple : l’effondrement industriel n’a pas été compensé par une montée en gamme dans le high-tech, la France a raté son entrée dans l’économie de la connaissance, la perte d’emplois industriels bien payés a abouti à une croissance du chômage et de la précarité, et enfin le commerce extérieur est nettement déficitaire (75 milliards de déficit de balance courante en 2011). On comprend dès lors la tentation protectionniste française sauf à rappeler immédiatement que l’Europe a une balance commerciale excédentaire, que les pays du Nord de l’Europe ont réussi leur consolidation industrielle (Allemagne, Pays-Bas, Pays scandinaves …) et/ou leur transition vers l’économie de la connaissance. Au cours des 10 dernières années, à marche forcée, l’Allemagne s’est adaptée à la mondialisation en gelant ses coûts salariaux, en forgeant un compromis social industriel, en acceptant la délocalisation d’une partie de ses chaînes de production, le résultat a été impressionnant : l’économie allemande est devenue plus ouverte et plus compétitive, elle a accumulé les excédents commerciaux. Un chiffre permet mieux que de longs développements de rendre compte du décrochage français : si la France avait maintenu le poids relatif de ses exportations par rapport à l’Allemagne, elle aurait accru ses exportations de 150 milliards d’euros et aurait donc un commerce extérieur largement excédentaire.
L. R. S. eut-on réguler efficacement le commerce international? Est-il possible de faire entrer en compte les normes sociétales, concernant l’environnement, la santé, le droit des travailleurs, sans un consensus large entre les grands Etats? Est-il possible, alors, d’établir un « juste échange » comme le propose le projet du Parti socialiste? Peut-on le faire sans un équilibre entre les taux de change?
E. C. : À Seattle déjà le Président Clinton voulait réaliser des avancées sur les sujets sociaux et environnementaux, la France par ailleurs a tracé depuis longtemps des lignes rouges sur la diversité culturelle. La négociation sur ces « nouveaux sujets » n’a pas réellement abouti. Faut-il pour autant y renoncer ? Trois problèmes différents sont à considérer. 1/La montée en puissance de la Chine montre qu’un pays peut avoir des avantages absolus à l’échange remettant en cause l’hypothèse fondatrice de la théorie des avantages comparatifs. Comme un consensus entre Européens pour remettre en cause le statut de la Chine est difficile à atteindre, il faut au moins être offensif sur la défense de la propriété intellectuelle, les procédures anti-dumping et la question des aides publiques. Par ailleurs l’Europe et les USA doivent adopter une démarche commune au FMI pour combattre la sous-évaluation du Yuan. 2/ Il est absurde que l’Europe investisse lourdement dans le passage à une économie verte et s’interdise d’en tenir compte dans ses importations, la taxe carbone aux frontières est légitime, de même qu’une conditionnalité carbone dans les marchés publics. 3/ La désindustrialisation de l’Europe du Sud par ses effets insupportables sur la balance commerciale n’a que deux issues possibles, soit un fédéralisme redistributeur, soit des stratégies nationales de ré-industrialisation. Le PS a donc raison d’avancer son agenda sur le « juste échange », mais il faut savoir choisir ses combats : autant il est légitime d’avancer la revendication écologique et donc la taxe d’égalisation carbone, autant la France peut refuser de considérer les biens culturels comme des biens marchands indifférenciés, autant réclamer une égalité de conditions sociales pour commercer revient en fait à refuser l’échange.
Pour autant l’agenda de la régulation reste ouvert : la panne de Doha, les crises financières, l’impératif écologique conduisent à réinterroger l’équilibre actuel de la régulation commerciale. Le succès de l’OMC et notamment de son organe de régulation collective, l’ORD, ne tient pas suffisamment compte de la différenciation grandissante des préférences collectives et de la nécessité de préserver les biens publics internationaux. Il convient donc à la fois d’étendre l’espace de régulation à l’écologie et à la diversité culturelle et à mieux tenir compte des normes de l’Organisation Internationale du Travail. Pour cela il convient de créer de nouvelles instances de régulation dans le domaine environnemental notamment et de développer l’inter-régulation en rendant opposable au sein de l’OMC les normes et principes de régulation adoptés au sein de l’OIT de l’UNESCO et des Conventions environnementales[1].
L. R. S. : Quelles seraient les conditions pour établir un protectionnisme au niveau européen? Peut-on le faire autrement que de manière ciblée, compte tenu de la dispersion planétaire des chaînes de production? Une politique protectionniste nationale est-elle envisageable? Quels seraient ses effets?`
E. C. : L’absurdité du protectionnisme européen tient à un simple constat : 1/ l’Europe a un léger excédent de balance courante 2/ Si on élimine le commerce intra-communautaire (les 2/3), l’Europe est une économie relativement fermée qui commerce peu avec le reste du monde 3/ Les importations de produits non énergétiques venant de pays à bas coût salarial ne représentent que 10%. 4/ A l’inverse nos exportations sont tournées vers des pays en forte croissance demandeurs de nos technologies et de nos marques 5/ Un protectionnisme européen conçu sur cette base aurait pour seul effet de dégrader la situation actuelle de l’Europe.
Mais poussons le raisonnement plus loin : une stratégie protectionniste ciblée porterait certainement sur la Chine. Mais qui aurait le plus à perdre à cibler un pays en très forte croissance, au potentiel de consommation en accélération continue, et qui monte très rapidement dans la chaîne de valeur ? Un exemple permettra d’illustrer ce point : la France est après les Etats-unis le pays dont le solde de balance commerciale est le plus élevé dans le secteur de l’aéronautique. D’ici à 2030 la flotte asiatique va être multipliée par 3 alors que la flotte américaine ne va augmenter que de 50%, or Airbus peut légitimement aspirer à prendre 50% du marché au cours des 10 prochaines années. Faut-il prendre le risque de s’en priver alors que nos importations des pays low cost ne représentent que 10%. !
Le protectionnisme européen de plus suppose que nous pourrions rallier à nos vues les nations marchandes de l’Europe du Nord ; or la crise européenne actuelle vient du fossé qui s’est creusé entre pays du Nord et du Sud de l’Europe.
Le vrai problème est là, il tient à la faille qui s’est creusée au sein de l’Europe entre un Nord industriel exportateur et qui maîtrise ses finances publiques et un sud désindustrialisé, déficitaire en balance courante et qui a perdu la maîtrise de ses finances publiques. Les économies européennes du nord de la zone euro (allemande néerlandaise autrichienne finnoise..) comme celles qui sont hors zone euro (suédoise..) ont au cours des 10 dernières années fortement accru leur degré d’ouverture, elles ont accru leurs échanges, leurs excédents et leur orientation vers les émergents. Les Allemands ont même su inventer un modèle fortement exportateur dans l’automobile basé sur une gestion sophistiquée de la chaîne de valeur qui permet de bénéficier des bas coûts des pays de l’Est de la mobilisation du salariat allemand d’un partenariat avec les sous traitants pour le plus grand profit des travailleurs allemands et de la balance commerciale allemande. Les firmes allemandes produisent une plus grande part de leur valeur ajoutée automobile sur le sol national que notre champion Renault et pourtant la balance commerciale automobile est fortement excédentaire alors que la notre est déficitaire.
Bref le protectionnisme ne règle en rien les problèmes bien identifiés de la France par rapport à ses voisins du Nord de la zone euro : dégradation de son système scolaire, érosion de sa compétitivité coût, incapacité à faire croître ses PME innovantes et exportatrices, médiocrité de sa performance en matière d’innovation.
Comme le protectionnisme européen n’est guère envisageable, il serait plus honnête que ses défenseurs plaident pour un protectionnisme national.
Une politique protectionniste nationale est envisageable pour la France sur les ruines de la zone euro, après le retrait de l’union européenne et une remise en cause des accords de l’OMC. La France devrait dans un tel contexte exporter massivement pour couvrir la charge grandissante de ses importations de matières premières et d’énergie et elle devrait le faire dans un contexte de guerre commerciale avec des mesures de rétorsion qui atteindraient nos secteurs d’excellence. Une forte dévaluation du Franc par rapport à l’Euro permettrait sans doute de relocaliser certaines activités sur le sol national au prix d’une forte baisse du coût réel du travail français.
4-Peut on penser, qu’il y a des liens entre la crise actuelle des dettes
souveraines et les problèmes du libre-échange?
La crise qui dure depuis 2007 est née de l’accumulation de déséquilibres globaux dans la mondialisation. Les déficits permanents américains induits par une consommation frénétique financée à crédit sont le pendant des excédents permanents des pays émergents producteurs de matières premières et de biens industriels. La libéralisation financière et la globalisation financière ont permis que les excédents financiers des émergents financent la consommation des Américains. Pour transformer une épargne chinoise qui voulait s’investir sans risque en investissements américains risqués, une industrie financière du risque est née qui a inventé la titrisation des subprime, les CDS et autres produits dérivés, structurés … Le régulateur capturé par l’industrie financière ou incapable de prendre la mesure de la finance fantôme ou dépourvu des moyens financiers nécessaires à une bonne régulation a laissé faire. Ce schéma des déséquilibres globaux économiques et financiers a fonctionné au sein de l’Europe entre un nord industrieux exportateur et excédentaire et un sud consommateur désindustrialisé et déficitaire c’est ce déséquilibre interne à l’Europe qui est à l’origine de la crise actuelle des dettes souveraines. Certains ont cru que l’adoption de l’Euro abolissait la contrainte extérieure, la crise des dettes souveraines nous rappelle brutalement que même au sein de l’Union européenne et même avec une monnaie unique nul ne peut s’abstraire de l’exigence de compétitivité.
Ces expériences enseignent que la globalisation financière n’a pas eu les vertus de la globalisation des échanges ni sur les pays émergents ni sur les pays développés.
À l’inverse, une Europe qui sortirait pas le haut de la crise actuelle de la dette souveraine des pays de la zone Euro pourrait se donner pour objectif d’inventer un système financier intégré et régulé sur une base européenne, au service d’une économie réelle également intégrée à l’échelle régionale.
[1] Cf Elie COHEN L’ordre économique mondial Fayard 2001
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