Les modalités de la mise au travail, notamment le type d’organisation du travail, de gestion et de mobilisation des salariés, influencent de façon décisive leur rapport au travail, leur vécu du travail. Elles conditionnent les formes d’adaptation au travail, la possibilité de le domestiquer, de se l’approprier, et de résister à ses effets les plus pénibles.
Être Françaispar Revue Socialiste 0Michel Wieviorka est sociologue au Centre d’analyse et d’intervention sociologique (CADIS).La Revue socialiste : Que pensez-vous des termes dans lesquels est posé par Nicolas Sarkozy le débat sur « l’identité nationale ? » Y a-t-il une crise particulière aujourd’hui du sentiment national ?
Michel Wievorka : En 1987, Jacques Chirac, alors premier ministre, confiait au vice Président du Conseil d’Etat, Marceau Long, la présidence d’une Commission de la nationalité, dont les travaux, retransmis en direct à la télévision, et publiés dans la collection 10/18 (plus de mille pages, sous le titre : Etre Français aujourd’hui), répondaient à de vives inquiétudes. La France, en effet, découvrait l’islam, en passe de devenir la deuxième religion du pays, elle prenait conscience, tout à la fois, de l’épaisseur historique de son passé d’immigration, et des formidables transformations qui affectaient alors les immigrés récents et leurs enfants. Il s’agissait, au fil d’un processus d’écoute et d’échanges bien pensé et construit, de définir clairement les enjeux et, in fine, de contribuer à apporter des réponses apaisantes à des questions qui se posaient avec acuité. Pour Marceau Long, tout au long de cette présidence, il était indispensable d’obtenir un consensus, alors même que la Commission était composée d’un spectre diversifié de personnalités, dont certaines ont considérablement bougé tant les auditions et les débats apportaient des connaissances et des perspectives susceptibles de mettre en cause les idéologies et les idées toutes faites. Rien de tel, cette fois-ci. Les difficultés économiques et les injustices sociales sont bien plus lancinantes, pour les Français, que leur identité nationale, dont rien ne dit qu’il y a urgence à en débattre aujourd’hui. De plus, la façon dont a été lancée, puis organisée la consultation risque au mieux de ne rien apporter de neuf, et au pire, de créer bruit, confusion et polémiques mal informées que de clarifier les enjeux et d’apaiser les esprits. Est-il vraiment besoin, en effet, de faire de l’identité nationale un problème, ou une question ? Est-il besoin de la définir à nouveaux frais ? Ce type d’exercice a souvent mobilisé les savants, et les politiques, et depuis qu’elle a été lancée, l’initiative du pouvoir suscite d’abondance de doctes dissertations et d’énergiques déclarations de foi, notamment dans la presse. Mais qui lit réellement toute cette prose, et qui en fait son miel ? Le chef de l’Etat n’a-t-il pas des conseillers pour lui apporter les éléments de discours qui lui permettront d’aider son camp dans la bataille électorale des régionales ? On sent bien, pourtant, que derrière l’ « identité nationale », se profilent d’importants dossiers. Le premier est celui des phénomènes migratoires. Mais ceux-ci sont réduits à la seule question de l’immigration, et à l’image d’un mécanisme unique, qu’on peut appeler, pour aller vite, l’intégration. Or des Français émigrent, et parmi les migrants, certains sont en transit, n’ont aucun objectif d’installation dans notre pays – ce qu’ont révélé depuis près de dix ans l’ouverture, puis la fermeture du Centre de Sangatte, avant les opérations éthiquement choquantes et de surcroît contre-productives visant à mettre fin à la « Jungle ». Beaucoup parmi les migrants veulent avant tout pouvoir circuler, il est plus important pour eux d’obtenir un passeport français, qu’une carte nationale d’identité, je renvoie par exemple à l’excellente étude d’Alain Tarrius sur La mondialisation par le bas (Balland, 2002). Les migrants apportent avec eux des éléments culturels, et contribuent aux transformations de la culture du pays ; ils contribuent à l’invention de diasporas, dont les membres peuvent à la fois être 100% français et se sentir tout aussi pleinement partie prenante dans des réseaux inter ou transnationaux. Ils connaissent des difficultés sociales particulières. Plutôt que de parler abstraitement et idéologiquement de l’identité nationale, mieux vaudrait aborder de front de tels enjeux. L. R. S. : Nous vivons dans une société plus diversifiée culturellement, ouverte sur le monde, engagée dans l’Union Européenne, c’est une donnée qui ne changera pas. Comment, dès lors, poser la question de l’unité et de la diversité ?
M. W. : Derrière l’ « identité nationale », il y aussi une hantise, celle de voir les logiques de fragmentation culturelle, voire raciale, l’emporter sur notre capacité de vivre ensemble. Il est vrai que depuis la fin des années 1960, toute sorte de mouvements politiques, sociaux et culturels ont demandé la reconnaissance d’identités particulières, et les ont installées dans l’espace public. Cela a commencé avec les mouvements régionalistes, occitan, breton, ou corse notamment ; puis les mouvements religieux comme avec une partie des juifs de France, qui sont devenus particulièrement visibles dans notre vie collective. Enfin, sont venus d’autres groupes, religieux, et tout particulièrement avec l’islam, mais aussi nationaux ou diasporiques. Et in fine, la question noire a éclaté dans le débat public, au point que certains chercheurs parlent de retour de la race. Dans cette montée en puissance de la « diversité », certains secteurs modernisateurs au sein du patronat jouent un rôle récent, mais décisif, avec leurs intellectuels organiques, en particulier sous l’égide de l’Institut Montaigne. Car pour une entreprise, jouer la carte de la « diversité », c’est envisager un management ouvert à des individus venus d’horizons variés, ce qui peut rendre plus efficace, notamment pour des groupes multinationaux ; c’est se donner les moyens d’explorer avec bonheur des niches nouvelles, ethniques par exemple, comme on le constate dans le secteur des produits cosmétiques ; c’est, aussi, protéger et valoriser son image, éviter qu’elle ne soit ternie par des accusations de discrimination ou de racisme. Il s’opère ainsi une convergence étonnante, où des acteurs différents, à partir de préoccupations fort éloignées, sont susceptibles de se retrouver portés par la même thématique de la diversité : groupes demandant reconnaissance de leurs souffrances historiques, et/où des injustices dont pâtissent leurs membres aujourd’hui ; organisations en lutte contre les discriminations et le racisme ; entrepreneurs modernisateurs. Ce qui ne se traduit pas en polarisation politique simple : sur ces enjeux, gauche et droite sont divisées, autant qu’elles s’opposent. La tentation, ici, est de réduire ces questions à un conflit élémentaire, entre « communitarians » et « liberals », selon la terminologie du débat anglo-saxon des années 80 et 90, ou entre « Républicains » et « Démocrates dans le vocabulaire de Régis Debray au milieu des années 80. Mais si l’on veut penser, tout à la fois, l’unité et la diversité dans notre pays, il me semble qu’il faut chercher à se dégager de ce type d’opposition, et chercher au contraire les modalités, théoriques, ou abstraites, mais aussi pratiques, ou concrètes, d’une articulation. Nous devons apprendre à concilier l’inconciliable, le respect inconditionnel des valeurs universelles, la raison, le droit, et la reconnaissance des particularismes identitaires, des différences. L. R. S. : Que nous apprennent les autres expériences nationales, en Europe et dans le monde ? Les problèmes ne sont pas que français…. Comment penser le « global » aujourd’hui ?
M. W. : Ces discussions ne sont pas neuves, ni propres à notre seul pays. Depuis une quarantaine d’années, elles envahissent le débat public, le point de départ, selon mi, ayant été la question des identités régionales. Mais elles ont beaucoup évolué. Elles ont d’abord ignoré les dimensions sociales qui peuvent être liées à des enjeux culturels ; comme l’a montré la philosophe Nancy Frazer, il est indispensable de marcher sur les deux jambes, de penser social, et pas seulement culturel. De plus, la religion est venue compléter la culture, de façon parfois confuse – car où s’arrête l’une, où commence l’autre ? Ce n’est pas toujours évident. Et surtout, nous apprenons chaque jour davantage à « penser global », à envisager ces questions en les inscrivant dans plusieurs espaces –mondial, régional (l’Europe), national, local. C’est pourquoi les comparaisons internationales sont utiles, mais insuffisantes. Lorsque nous comparons notre expérience nationale avec celle d’autres grands pays, Etats-Unis, Royaume-Uni, Canada, etc., nous mesurons mieux nos spécificités, notre culture politique et son poids : la France est bien plus « républicaine » que d’autres pays, elle aurait d’ailleurs beaucoup à apprendre de la Turquie, dont le kémalisme, version turque de notre conception républicaine, en difficultés, devient une incantation idéologique s’appuyant sur la capacité de répression de la police et de l’armée. Les comparaisons sont intéressantes aussi lorsqu’il s’agit des politiques publiques et des consultations qui les préparent ; ainsi, le gouvernement du Québec, en confiant à l’historien Lucien Bouchard et au philosophe Charles Taylor le soin d’animer une commission sur les « accommodements raisonnables » a-t-il fait œuvre certainement bien plus utile que notre gouvernement avec sa démarche politicienne –leur rapport, disponible en ligne, mérite d’être lu par tous ceux qui s’intéressent à ces questions, il montre en particulier comment les médias ont créé l’emballement, et exacerbé artificiellement l’inquiétude des Québécois sur leur identité nationale. Mais au-delà de la comparaison internationale, il me semble indispensable d’en appeler à des réflexions « globales ». Si nous nous intéressons, par exemple, à l’immigration : nous devons non seulement comparer avec d’autres expériences nationales, américaine, anglaise, etc., nous devons aussi, et surtout, voir comment les migrants circulent et se situent dans des espaces qui ne se limitent pas au seul cadre de l’État-nation d’arrivée et, éventuellement, de départ, comment ils contribuent à des changements et des débats non seulement dans la société d’arrivée, mais aussi dans les pays d’où ils viennent, qu’ils traversent, ou qu’ils voudraient pouvoir rejoindre. Comment, aussi, ils constituent des réseaux dont l’échelle peut être planétaire, d’entraide économique, de communication, de diffusion culturelle, religieux, etc. Tout ceci, et bien d’autres points qui méritent examen, réflexion, discussion, n’a pas besoin d’une soi-disant consultation sur l’identité nationale pour apparaître comme une exigence. Et nous aurons des idées bien plus claires, bien moins idéologiques sur cette fameuse identité nationale si nous abordons directement ces enjeux. « La France doit avoir un rapport affirmatif à sa propre histoire ».par Revue socialiste 0Alain Finkielkraut est philosophe. Il a récemment écrit Un cœur intelligent, Stock, Paris, 2009.Alain Bergounioux : Aujourd’hui la question de l’identité de la France est à nouveau posée. L’originalité, cette fois-ci, c’est que ce débat est lancé par le haut, c’est-à-dire par le pouvoir politique en place. Que pensez-vous des termes par lesquels il a été posé ? Pensez-vous que nous vivions réellement une crise du sentiment national ? Alain Finkielkraut : L’instauration de ce débat, à quatre mois d’une échéance électorale est, comme de nombreux éditorialistes l’ont souligné, une manoeuvre assez grossière. Il me semble cependant que l’on ne peut en rester là. Si la question de l’identité nationale intéresse les Français, c’est qu’il y a par delà la manœuvre, un malaise, un malaise profond, un malaise poignant. Je le dirais d’une manière que vous jugerez sans doute un peu solennelle : la France nous quitte. La crise que nous traversons aujourd’hui est différente de celles que notre nation a du affronter dans le passé dans la mesure où nous vivons une époque de « désaffiliation ». Il y a quelques jours, Robert Badinter a accordé un entretien à un journaliste de France Inter au cours duquel il a donné une assez belle définition de l’identité nationale. Il a dit : « la nation est une communauté de culture, de valeurs et de destin ». Je souhaiterais revenir à la notion de « communauté de culture ». La France a apporté un nombre considérable de chefs d’œuvre à la culture mondiale et les exemples que Robert Badinter a cités ont été spontanément littéraires. Il a évoqué Proust et la Princesse de Clèves. Cela m’a rappelé le très beau livre d’Ernst Robert Curtius intitulé Essai sur la France. Dans cet ouvrage, l’auteur défend la thèse que la littérature est une composante essentielle de la civilisation française. Et pour Robert Badinter cela demeurait une évidence. Un peu plus tard au cours de l’émission, la parole est donnée aux auditeurs. L’un d’entre eux se présente : « Je suis juif polonais et ma femme est auvergnate ». Deux identités que l’on peut brandir sans craindre les foudres de la bien-pensance, semble-t-il. Puis il ajoute « je n’ai lu ni Proust, ni la Princesse de Clèves et pourtant je suis aussi Français que n’importe qui d’autre ». J’ai trouvé cette réplique extraordinairement révélatrice. Aujourd’hui la référence aux chefs d’œuvre qui aux yeux du monde ont façonné la civilisation française est perçue comme une insulte à l’égalité : on n’est plus fier d’être Français, on est fier d’être inculte. De manière plus générale, la nation a été le lieu d’élection de la démocratie. Lorsqu’on convoque le peuple, dit par exemple Michael Walzer, il arrive organisé en nations, chacune avec sa mémoire, sa langue, ses références, ses allégeances. Et voici qu’aujourd’hui le sentiment démocratique se trouve à l’étroit dans le cadre national, se révolte contre ses références quand elles ont quelque chose d’intimidant ou ses frontières quand elles prétendent faire la différence entre l’autochtone et l’étranger. La démocratie se veut spontanément multiculturelle. Nous sommes entrés dans un âge post-national. Milan Kundera disait naguère que l’Européen était celui qui avait la nostalgie de l’Europe, j’aurais presque envie de dire que le Français, aujourd’hui, est celui qui a la nostalgie de la France. Alain Bergounioux : On peut dire que l’identité française se compose de trois éléments : la citoyenneté, des valeurs communes, et un sentiment de reconnaissance de la qualité d’être français. Cet amalgame est assez récent puisqu’il a fallu attendre la fin du XIXème siècle pour que ces trois composantes de l’identité nationale soient réunies. Par exemple dans la première moitié du XIXème siècle, le sentiment d’être français était loin d’être unanimement partagé sur l’ensemble du territoire national. Aujourd’hui de lourds problèmes viennent affecter ces trois composantes : un rapport nouveau à la citoyenneté politique et à la démocratie, des valeurs culturelles plus mélangées et diversifiées et puis un déficit de reconnaissance de la part de certains immigrés ou de leurs enfants. Est-ce que vous n’avez pas le sentiment que face à toutes ces difficultés, la manière dont Sarkozy a posé le débat en le liant à la question de l’immigration n’est pas trop réducteur et trop simpliste ? Alain Finkielkraut : A ce moment de notre discussion, je souhaiterais citer Marc Bloch dans l’Etrange défaite : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération ». L’identité française, c’est une certaine épaisseur de temps, l’assomption d’une longue histoire, et cette histoire ne commence pas à la révolution française. Je ne pense donc pas que l’on puisse dire que la nation, ni même le sentiment national soient des éléments d’apparition récente. D’ailleurs, il me paraîtrait judicieux de parler de civilisation plutôt que d’identité. Il existe en effet une civilisation française qui, pendant très longtemps, a exercé un certain ascendant et un grand attrait sur ceux qui par choix ou par nécessité sont venus s’établir en France. Or aujourd’hui, pour la première fois, une partie des immigrés se met en état de sécession culturelle. L’injure « sale Français » s’est répandue dans les banlieues, les cités, les quartiers difficiles. Elle émane de gens qui ont une carte d’identité française, mais précisément qui ne veulent rien d’autre avoir à faire avec la France que cette carte d’identité et les droits qui s’y attachent. J’ai été très frappé il y a quelques semaines par un article du Monde intitulé « La violence endémique à Cavaillon ». Il y est question d’un quartier où les incivilités sont constantes et voici ce qu’en dit le Maire : « des employés municipaux ont reçu des déchets lancés d’une tour, on leur a crié « putains de Français, continuez à nettoyer notre merde » ». Aucune des vagues d’immigration précédentes n’a présenté de problèmes semblables. Les « Indigènes de la République », qui sont pour la plupart au demeurant chercheurs ou travailleurs sociaux, c’est-à-dire fonctionnaires de la République, ont forgé l’horrible expression de « souchiens »[1]. Parmi les Polonais, les Juifs, les Arméniens, les Italiens, les Espagnols, les Portugais, utiliser une expression telle que « souchien » n’était tout simplement pas pensable. Aujourd’hui, la représentante de ce collectif emploie ce néologisme à la télévision et sur le plateau personne n’y trouve à redire. Comment la France doit-elle réagir à cette francophobie ? Certains croient bon de renchérir, de répondre à cette hostilité par la repentance : nous mériterions la haine dont nous sommes aujourd’hui l’objet parce que nous avons été une nation de colonisateurs. Je crois que cette réponse est déplorable et que, précisément, si nous voulons assurer le « vivre ensemble », la France doit avoir un rapport affirmatif à sa propre histoire. Alain Bergounioux : Mais n’avez-vous pas une conception un peu trop fixiste de l’identité française ? Il s’agit d’une notion profondément évolutive, qui n’a pas aujourd’hui le même contenu que celui qu’elle pouvait avoir dans les années 1900 ou les années 1950. A chaque période, il a fallu composer avec les particularités. La Troisième République a composé avec les particularités régionales, culturelles et religieuses. A chaque fois les identités se recomposent. Ne devons-nous pas faire un effort aujourd’hui pour intégrer ces nouvelles identités? Penser différemment la question de la diversité dans une société comme la nôtre qui est plus mobile, plus contradictoire, inévitablement plus ouverte sur le monde me parait indispensable. Ne devons-nous pas consentir à un effort dans ce domaine, regarder vers l’avenir, se projeter en avant ? Alain Finkielkraut : Il y a quelque chose d’amusant à voir le même gouvernement se réclamer de l’identité nationale et faire de la diversité l’une des valeurs suprêmes de la République. C’est précisément au nom de la diversité qu’aujourd’hui un certain nombre de Français issus de l’immigration refusent toute perspective d’assimilation, voire d’intégration. Je suis moi-même issu de l’immigration, mais jamais il ne me serait venu à l’idée de m’exprimer en ces termes. Je le répète : cette humilité manque et elle manque cruellement. A cela s’ajoute un autre problème. Celui des « accommodements raisonnables » comme l’on dit au Québec. Est-il vraiment raisonnable de tolérer le voile islamique à l’Ecole ? Lionel Jospin l’a cru, il a été démenti et c’est fort heureux, car la France est aussi un certain régime de la coexistence des sexes. Or de ce régime qu’allons-nous faire ? Si nous n’avons plus la possibilité de le diffuser au reste du monde, ce en quoi consistait le projet des Lumières, au moins devons-nous tenter de le maintenir chez nous. Le voile islamique réduit la femme à un objet sexuel, puisque précisément ses défenseurs nous disent : « si la femme découvre son visage, elle va susciter l’appétit désordonné des hommes ». Cette façon de voir, nous avons le droit en France et même le devoir d’affirmer qu’elle est obscène. Là-dessus, il n’y a pas à tergiverser. La nécessité qui s’impose aujourd’hui n’est pas de se projeter en avant, mais de se projeter en arrière. Les individus des sociétés démocratiques se vident de leur histoire. Il s’agit de concevoir le passé, non comme une tradition dont il faudrait nous émanciper, mais comme une possibilité de sortir de la prison du présent. Nous avons besoin d’une politique digne de ce nom qui réhabiliterait la transmission. De ce point de vue l’accès à la culture et surtout à la littérature est fondamental. Or aujourd’hui nous assistons à un appauvrissement de la syntaxe, un rabougrissement du vocabulaire. Qu’est-ce que la culture, sinon l’idée que nous avons besoin du passé pour connaitre le monde et l’homme ? Alain Bergounioux : Mais sous la Troisième République, par exemple, l’accès à la littérature était réservé à une élite. Or aujourd’hui, le paradoxe, c’est que cette déculturation que vous évoquez se fait sur fond de culture partagée, bien plus qu’autrefois. L’évolution n’est pas si négative que cela. Je pense que nous devons assumer cette évolution dont j’ai parlé plus haut et que nous devons penser et non déplorer cette diversité nouvelle. Je m’appuierais sur Mona Ozouf : « Dans une société de la division, de la contradiction, de la mobilité, aucune appartenance n’est exclusive, aucune n’est suffisante pour assurer une identité, aucune ne saurait prétendre exprimer le moi intime de la personne, si bien qu’on peut se sentir à la fois français, breton, chercheur, fils, parent, membre d’un parti, d’une église, d’un syndicat ou d’un club. Chacun doit composer son identité en empruntant à des fidélités différentes… Rien ne serait plus néfaste, en effet, que de devoir se considérer en toutes circonstances, et exclusivement, comme juif, breton, catholique, ou tout ce qu’on voudra, mais une telle contracture ne correspond en rien désormais à la réalité de nos vies » Alain Finkielkraut : Pour ce qui est de la déculturation, je persiste. La lecture électronique par exemple est incompatible avec la lecture recueillie. Pour revenir à Mona Ozouf, je souhaiterais faire référence à l’une des expériences qu’elle décrit dans son livre : elle a assisté à la finale de la coupe de France de football qui opposait Rennes à Guingamp. Qu’en a-t-elle retenu ? Certes les drapeaux bretons flottaient en masse, mais lorsqu’il s’est agi d’entonner la marseillaise tous les spectateurs l’ont fait avec entrain. Mona Ozouf a bien sûr raison d’affirmer que nous sommes tous placés dans un système de fidélités multiples. Mais souvenons-nous de cet autre match quelques années plus tôt, France-Algérie, et de cette phrase non dépourvue d’humour de Thierry Henry : « mener 4 à 1 lorsque l’on joue à l’extérieur, ce n’est pas si mal… ». Nous nous situons dans ce cas précis bien au-delà de la question des appartenances multiples dont parle Mona Ozouf. On demande aujourd’hui à la nation de gérer la coexistence entre les communautés tout en affichant une sorte de neutralité. Toutes les identités ont droit de citer sauf l’idée nationale toujours suspecte. Je lisais récemment la chronique d’une humoriste dans Le journal du dimanche, Anne Roumanoff qui, en réaction à ce débat sur l’identité nationale qu’elle juge dangereux, brandissait avec fierté ses origines étrangères. Ainsi donc le discours de l’origine est-il légitime sauf lorsqu’il s’agit de l’origine française parce que, qui dit identité française, dit exclusion des autres identités. Si l’on suit ce mouvement, on s’orientera vers une définition purement administrative de la citoyenneté. Je pense à cette devise de la Maison d’Orange : « je maintiendrai ». Je perçois la nation comme le « noblesse oblige » des peuples. Notre destin, si nous n’y prenons garde, est de devenir un quartier du village mondial. Je pense que ce n’est pas souhaitable et qu’il faut, pour répondre à ce défi et empêcher ce doux malheur, savoir être fidèle. [1] Dans une émission de Frédéric Taddéi sur France 3 de juin 2007 « Ce soir ou jamais », la représentante du collectif des « Indigènes de la République », Houria Bouteldja, a utilisé le terme de « souchien ». La démocratie sociale dans l’entreprise ? En salle d’attente.par Jean-Philippe Thibault 0La démocratie sociale dans l’entreprise ressemble fort à la chasse au Dahu. Tout un chacun en parle beaucoup, la cherche souvent, l’espère un jour, mais ne la rencontre jamais. C’est ce que tout salarié sensé ressent. Lire la suite de “La démocratie sociale dans l’entreprise ? En salle d’attente.” Nicolas Sarkozy, « une stratégie de l’étouffement et de la conciliation »par Revue Socialiste 0Dans le cadre de notre rubrique « Polémique avec la droite » qui vise à en déconstruire le discours, nous avons sollicité l’économiste André Zylberberg. Co-auteur d’un ouvrage sur « les réformes ratées du Président Sarkozy », il revient ici sur la méthode de Nicolas Sarkozy, faite d’annonces non suivies d’effets ou d’actions mal pensées et non préparées. La réforme des taxis ou la création du RSA qu’il évoque dans son livre en sont de parfaites illustrations Lire la suite de “Nicolas Sarkozy, « une stratégie de l’étouffement et de la conciliation »” |
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