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	<title>La Revue Socialiste</title>
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	<description>Revue de réflexion du Parti Socialiste</description>
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		<title>Le changement, c&#8217;est maintenant</title>
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		<pubDate>Fri, 23 Mar 2012 17:11:49 +0000</pubDate>
		<dc:creator>arnaud</dc:creator>
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<a href="http://www.revuesocialiste.fr/2009/05/12/14-revision-6/">Edito</a>
<a href="http://www.revuesocialiste.fr/2012/03/23/le-changement-pour-maintenant%e2%80%a6-et-pour-demain/">Alain Bergounioux, Le changement pour maintenant… et pour demain</a><br />
<a href="http://www.revuesocialiste.fr/2009/04/25/2-revision/">Le dossier</a><br />
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<a href="http://www.revuesocialiste.fr/2012/03/23/la-france-le-monde-la-gauche/">Dominique de Combles de Nayves, La France, le monde, la gauche</a>
<a href="http://www.revuesocialiste.fr/2009/05/10/2-revision-2/">Promesses et réalité</a><br />
<a href="http://www.revuesocialiste.fr/2012/03/23/promesses-et-realite/">Michel Bordeloup, Promesses et réalité</a>
<a href="http://www.revuesocialiste.fr/2009/06/11/2-autosave/">Derrière les apparences</a><br />
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<a href="http://www.revuesocialiste.fr/2012/03/23/sommes-nous-toujours-en-republique-ii/">Vincent Duclert, Sommes-nous toujours en République ?</a><br />
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<a href="http://www.revuesocialiste.fr/2012/03/23/nicolas-sarkozy-bon-capitaine-d%e2%80%99un-bateau-a-la-derive/">Daniel Vasseur, Nicolas Sarkozy, bon capitaine d&#8217;un bateau à la dérive ?</a><br />
<a href="http://www.revuesocialiste.fr/2012/03/23/%c2%ab-a-shadow-president-%c2%bb-chroniques-du-sarkozysme-reellement-existant/">Christian Salmon, &laquo;&nbsp;A shadow president&nbsp;&raquo;. Chroniques du sarkozysme réellement existant</a><br />
<a href="http://www.revuesocialiste.fr/2012/03/23/le-retour-du-front-national/">Pascal Perrineau, Le retour du Front national</a>
<a href="http://www.revuesocialiste.fr/2009/05/10/2-revision-2/">Grand texte</a><br />
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<a href="http://www.revuesocialiste.fr/2012/03/23/reponses/">Laurent Baumel, Réponses</a><br />
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<a href="http://www.revuesocialiste.fr/2012/03/23/socialistes-encore-un-effort-pour-etre-populaires/">Emmanuel Maurel, Socialistes, encore un effort pour être populaires</a><br />
<a href="http://www.revuesocialiste.fr/2009/05/11/les-ouvriers-en-france/">Actualités internationales</a>
<a href="http://www.revuesocialiste.fr/2012/03/23/iran-nucleaire-comment-en-est-on-arrive-la-comment-sen-sortir/">François Nicoullaud, Iran nucléaire : comment en est-on arrivé là ? Comment s&#8217;en sortir ?</a><br />
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<a href="http://www.revuesocialiste.fr/2012/03/23/les-lecons-de-la-situation-italienne-pour-les-socialistes-francais-et-la-gauche-europeenne-au-sens-large/">Alberto Toscano, Les leçons de la situation italienne pour les socialistes français et la gauche européenne au sens large</a>
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		<title>Les leçons de la situation italienne pour les socialistes français et la gauche européenne au sens large</title>
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		<pubDate>Fri, 23 Mar 2012 16:33:22 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Alberto Toscano</dc:creator>
				<category><![CDATA[Actualités internationales]]></category>
		<category><![CDATA[numéros 45-46]]></category>

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		<description><![CDATA[N’étant pas le résultat d’une expérience scientifique, réalisée dans le vide, les leçons politiques de la récente histoire italienne nous imposent de rappeler certaines spécificités (ou « anomalies ») de l’Etat unitaire italien, qui a célébré en 2011 « in pompa magna » ses 150 ans de vie. Cet Etat italien n’a jamais su résoudre le problème du mur imaginaire qui divise la péninsule : le déséquilibre entre un centre-nord développé et un centre-sud aux multiples difficultés, parfois gravissimes. En Italie le taux national de prélèvement fiscal est (comme le taux de chômage) une moyenne relativement peu significative entre réalités très différentes entre elles. On passe de régions septentrionales, alignées sur les meilleurs standards européens, à des régions méridionales en situation dramatique.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Alberto Toscano est journaliste et écrivain italien en poste à Paris depuis 1986</p>
<p>N’étant pas le résultat d’une expérience scientifique, réalisée dans le vide, les leçons politiques de la récente histoire italienne nous imposent de rappeler certaines spécificités (ou « anomalies ») de l’Etat unitaire italien, qui a célébré en 2011 « in pompa magna » ses 150 ans de vie. Cet Etat italien n’a jamais su résoudre le problème du mur imaginaire qui divise la péninsule : le déséquilibre entre un centre-nord développé et un centre-sud aux multiples difficultés, parfois gravissimes. En Italie le taux national de prélèvement fiscal est (comme le taux de chômage) une moyenne relativement peu significative entre réalités très différentes entre elles. On passe de régions septentrionales, alignées sur les meilleurs standards européens, à des régions méridionales en situation dramatique.</p>
<p>Entre la fin des années 1970 et la fin des années 1990 l’Italie a connu une augmentation très considérable de ses prélèvements fiscaux par rapport au PIB, mais ce phénomène a touché en particulier les régions du centre-nord, en favorisant le populisme de la Ligue nord et en contribuant à augmenter ultérieurement et dangereusement la distance et l’incompréhension entre les deux grandes parties du pays. Le processus de l’unité italienne reste quelque part inachevé. <strong>L’Italie surfe sur ses contradiction de pays riche et pauvre, de pays uni et divisé, de pays à croissance très faible (dans l’ensemble des deux dernières décennies) et pourtant grande puissance industrielle, avec presque 200 mille entreprise exportatrice (chiffre qui en Europe est inférieure seulement à celui de l’Allemagne). </strong>Aujourd’hui une leçon est bien claire : la véritable réunification du pays dans le cadre d’une politique de développement économique, de modernisation de l’appareil de l’Etat et de justice fiscale serait une réforme extraordinaire, dont l’Italie a cruellement besoin. L’Italie perçoit ce besoin modernisation et elle voit dans l’ancrage européen une garantie de progrès.</p>
<p>Pour compenser l’absence de ce véritable processus d’unification nationale, les gouvernements italiens ont pris l’habitude d’utiliser « à pluie » l’instrument des subventions, ce qui a renforcé – surtout dans les régions du sud &#8211; les centres de pouvoir locaux, de nature souvent assez opaque. Cela a multiplié les opportunités de fraude, sans garantir aucune forme de justice sociale ni une vraie tendance à la péréquation des ressources sur le plan national. La méthode des subventions « à pluie » a contribué à l’endettement de l’Etat, en favorisant en même temps la corruption et l’enracinement local des organisations criminelles. Le problème de la dette publique est doublement dramatique du point de vue des Italiens : à cause de la dimension de cette dette (désormais 1.800 milliards d’euros, c’est à dire 120 pour cent du PIB) et à cause de la logique (dangereusement arriérée en termes sociaux, économiques et de culture politique) qui à contribué à la formation de ce trou financier.</p>
<p>Tout ça a été aussi la conséquence d’une autre spécificité italienne : l’absence d’une véritable alternance au pouvoir dans la très longue période allant de 1947 à 1992, c’est à dire pendant la période qu’on appelle « la Ière République ». A l’époque de la division en blocs est-ouest, l’Italie aurait pu vivre une alternance politique digne de ce nom, seulement par l’arrivée du PCI (Parti communiste) au pouvoir, chose « interdite » par les équilibres internationaux. Le même Enrico Berlinguer, secrétaire général du PCI, théorisa en 1973-1974 le « compromis historique » avec la Démocratie Chrétienne comme instrument pour renouveler le système politique national. C’est dire si les communistes italiens étaient ben conscients de ce problème.</p>
<p>L’absence d’alternance a lourdement compliqué le problème de la corruption politique, devenue au début des années 1990 difficilement soutenable sur le plan de l’économie en plus que sur celui de la morale. En venant à la situation actuelle, on a envie de s’habiller en Jacques de La Palisse pour affirmer qu’il est bien plus facile – surtout pour un parti réformateur – de vivre sans l’angoisse de la dette publique plutôt qu’être obligé de porter le poids énorme d’un passé (passé ?) de corruption et d’une habitude à la navigation à vue en termes de politique budgétaire. La dette publique italienne a explosé dans la période à cheval entre les années 1980 et 1990. Quand, en décembre 1991, le Conseil européen de Maastricht a adopté les célèbres critères pour la monnaie unique (dont la limite pour la dette publique à 60 pour cent du PIB), l’endettement de l’Italie était déjà à 101,5 pour cent du PIB, contre le 35,8 de la France et le 41,5 de l’Allemagne. Pour l’Italie l’endettement public très élevé est une constante du dernier quart de siècle ; pour la France et l’Allemagne, c’est une conséquence des dernières années.</p>
<p><strong>Jusqu’à la période de la construction opérationnelle de l’euro, l’Italie a sous estimé la gravité de ce problème, en considérant que de toute façon une très grande partie de la dette publique nationale était financée par les Italiens eux mêmes, déterminés à épargner leur argent et à acheter les BOT, bons du trésor. C’était vrai, mais pas éternel. </strong>Au même moment, entre 1992 et 1994, l’Italie a vécu le dernier acte d’une vieille comédie : celle des dévaluations compétitives de sa monnaie. La dévaluation de la lire, commencée en 1992, a été la dernière avant l’entrée dans l’euro et donc la dernière (on peut l’espérer) de l’histoire nationale. L’entrée dans l’euro a forcé l’Italie à un brutal (mais salutaire) changement de mentalité. Fini les dévaluations compétitives, il fallait parier sur la qualité de la production nationale, comme point de force d’exportation qui n’était plus à bas prix.</p>
<p>On ne peut pas parler de la crise italienne actuelle sans faire référence à ce moment de changements parfois chaotiques et parfois inquiétants, qui a été la période 1992-1994, qui a vu la naissance du projet inachevé (un de plus !) de la II République. Comme on a vu, à l’époque du Mur de Berlin les Italiens, s’étaient résignés à l’absence d’une réelle alternance au pouvoir (qui aurait comporté la présence au gouvernement du plus fort Parti communiste du monde occidental) et avaient payé le prix du manque d’alternance (le « bipolarismo zoppo », bipolarisme boiteux) en termes de corruption croissante.  La II République est née dans un contexte de confusion, qui contenait quant même une exigence très claire : l’envie d’alternance au pouvoir. Envie aussi de moralisation, sur la vague des enquêtes « Mains propres » de la magistrature de Milan et d’autres villes, grandes et petites.</p>
<p>En même temps <strong>le contexte de confusion et la présence d’une vague de méfiance envers l’ensemble de « la politique » ont favorisé le succès du nouveau parti de droite Forza Italia, crée par Silvio Berlusconi (à partir du management de son propre groupe, Fininvest) dans la perspective des élections législatives de mars 1994.</strong> Finalement l’Italie a connu l’alternance : gouvernement Berlusconi en 1994 ; gouvernement « technique » de Lamberto Dini en 1995-96 ; trois gouvernements de centre-gauche – Prodi, D’Alema et Amato – pendant la législature 1996-2001 ; à nouveau Berlusconi pendant la législature 2001-2006 ; Romano Prodi de 2006 à 2008 et à nouveau Berlusconi suite aux élections anticipés d’avril 2008. <strong>L’Italie a eu l’alternance, mais celle-ci n’a pas suffi à renouveler la politique et moins encore la société. L’alternance était une condition nécessaire au changement du pays. Pas une condition suffisante.</strong></p>
<p>La confuse et bouillonnante envie de changement, exprimé par les Italiens dans la période 1992-1994, s’est traduite aussi dans la modification profonde de la loi électorale, qui comme en France ne faisait pas partie de la Constitution et qui a pu être modifiée de façon relativement simple. On est passé de la proportionnelle à une loi basée sur un mélange entre proportionnelle et majoritaire à un tour, qui n’était pas simple du tout. L’une des limites de cette expérience de vingt ans de II République réside dans la confusion des lois électorales. La loi électorale pour les législatives a changé deux fois : en 1993 (suite à un referendum abrogatif) et début 2006. Bien que compliquée et peu efficace pour le pays (avec le risque d’avoir une majorité au Sénat différente de celle de la Chambre des députés, ce qui, sur la base de la Constitution italienne, serait totalement paralysante), la dernière loi électorale a été voulue début 2006 par Berlusconi et par son nouveau parti (PDL, Popolo della Libertà) dans un but précis : profiter des divisions à l’intérieur du centre-gauche. Leçon à ne pas oublier, sur laquelle on reviendra à la fin de cet article.</p>
<p><strong>Le succès obtenu en 2008 par l’alliance PDL-Ligue nord  a ouvert le chemin à l’expérience gouvernementale la plus calamiteuse de Berlusconi. L’année 2011 a été pour les Italiens celle du véritable choc, qui a vu la crise financière internationale pénétrer d’une façon très claire et très perceptible dans la réalité quotidienne des familles. </strong>Bien plus de ce qui s’était produit en 2008. La récente expérience italienne exprime aussi une leçon fondamentale : le rôle tout à fait particulier que l’Europe joue notamment sur la politique des pays de la zone euro. Là aussi on a l’impression de dire une chose évidente. Et pourtant les partis politiques ont du mal à intégrer profondément cet élément dans leur stratégie. Affirmer que « l’Europe a imposé aux Italiens le changement de leur gouvernement » est un raccourci faux et dangereux, mais sans aucun doute les problèmes financiers de l’Italie, additionnés à la désastreuse et macroscopique perte de crédibilité de la personne de Silvio Berlusconi et de son gouvernement, ont contribué à la naissance de l’équipe du président du conseil Mario Monti, dans un contexte de fortes pressions européennes sur les institutions de la péninsule. Le « facteur Europe » a joué sur l’Italie et peut jouer sur n’importe quel pays de la zone euro pour favoriser la maitrise des finances publiques. Mais sur ce sujet il est indispensable de faire un pas en arrière.</p>
<p>La crise de Berlusconi a commencé bien avant la démission de son gouvernement. En réalité elle a commencé précisément, février 2007, au début du processus de fusion entre les deux principaux partis de droite : Forza Italia de Berlusconi et Alleanza Nazionale (les ex néofascistes de Gianfranco Fini). Une fois gagnées les élections législatives d’avril 2008 (en alliance avec la Ligue Nord), ce processus de fusion a continué, tandis que Gianfranco Fini (devenu président de la Chambre) se déplaçait vers le centre et marquait de plus en plus sa distance par rapport à Berlusconi et à sa droite aux accents populistes. En 2010 Fini et ses fidèles sont exclus du parti né de la fusion à droite (le Popolo della Libertà, PDL). Fini crée sa nouvelle formation politique « Futuro e libertà per l’Italia », FLI, en nouant une alliance au centre avec Pierferdinando Casini et Francesco Rutelli (ce dernier avait été maire de centre-gauche de la capitale et leader de la coalition de centre-gauche de l’Olivier aux élections législatives de 2001). A la surprise générale, 34 députés et 10 sénateurs font partie des nouveaux groupes parlementaires de FLI. Sans ces parlementaires, le gouvernement perd la majorité absolue du Parlement. La réaction de Berlusconi est très « berlusconienne » : séduire par l’argent et les promesses (donc « racheter ») des parlementaires qui avaient été élus dans d’autres listes (y comprise l’Italia dei Valori de l’ex magistrat Antonio Di Pietro), pour revenir à la majorité. Mais la nouvelle majorité berlusconienne, fruit d’une opération de marchandages politiques, n’a plus la légitimité des urnes. Surtout il s’agit d’une majorité fragile et presque inexistante. Un poker menteur.</p>
<p><strong>C’est dans ce contexte politique de perte de crédibilité et même de légitimité du gouvernement que se produit la crise financière de l’année 2011. La dégradation de la note accordée par les trois grandes agences internationale de « rating » pose des problèmes croissants à l’Italie, forcée à refinancer chaque année des centaines de milliard d’euros de sa dette publique. </strong>La dégradation de l’image du pays, à laquelle Berlusconi contribue systématiquement par ses frasques politiques et personnelles (ainsi que par ses discours selon lesquels la personne trop taxée aurait une espèce de droit à la fraude fiscale), contribue à l’augmentation du différentiel d’intérêt (<em>spread</em>) entre le bon du trésor italien et les Bund allemands à 10 ans, qui en novembre 2011 dépasse la ligne critique du 5 pour cent (en entrainant dans son sillage une augmentation, bien que beaucoup plus faible, du <em>spread</em> franco-allemand). L’Italie est alors en première ligne pour la défense de l’euro contre la spéculation et la décrédibilisation internationales. D’où la multiplication des pressions communautaires sur l’Italie pour la pousser à adopter un plan de rigueur, impliquant des sacrifices considérables aux yeux de la population.</p>
<p>Le 9 novembre 2011 le président de la République Giorgio Napolitano a utilisé l’une de ses prérogatives constitutionnelles en nommant l’ex commissaire européen Mario Monti « sénateur à vie ». En deux mois les changements ont été nombreux et profonds. Le gouvernement de Mario Monti a toute sa légitimité démocratique, mais au même temps il représente une anomalie (une de plus) par rapport au déroulement normal d’une démocratie basée sur l’alternance et sur l’opposition entre forces politiques. Le système démocratique italien est basé sur le Parlement et l’écrasante majorité de ce dernier a voté la confiance au gouvernement de Mario Monti D’ailleurs ce n’est pas la première fois, dans l’histoire politique de l’Italie démocratique, qu’un chef de gouvernement est choisi en dehors de la politique professionnelle : c’est arrivé en avril 1993, quand le chef de l’Etat Oscar Luigi Scalfaro a choisi le gouverneur de la Banque d’Italie Carlo Azeglio Ciampi comme nouveau président du Conseil. Le gouvernement Ciampi (cinquantième gouvernement dans l’histoire de l’Italie républicaine) a été le seul à ne pas avoir été dirigé par un membre du Parlement.</p>
<p>Le problème des sacrifices et celui de la crédibilité des institutions nationales sont évidement liés l’un à l’autre du point de vue des Italiens. La question est profondément politique et démocratique : un gouvernement ayant perdu sa véritable légitimité peut survivre quelques mois grâce à des ruses et des « magouilles », mais ne peut pas demander – voire imposer – au pays de se serrer brutalement la ceinture en temps de crise. Comme le président de la République Giorgio Napolitano, déjà dirigeant historique du PCI, l’a bien dit , <strong>il n’est absolument pas vrai que le nouveau gouvernent italien, né pour faire face à la crise financière, manque de légitimité démocratique. Au contraire, il est le résultat d’un processus démocratique bien plus mûr que les deux autres possibilités plausibles au moment de la crise de l’automne 2011 : continuation de la désastreuse expérience du gouvernement Berlusconi ou élections anticipées</strong>, qui auraient été organisées après une période de plusieurs mois d’incertitude absolue et sur la base d’une loi électorale dangereuse.</p>
<p>Ceci dit, le gouvernement de Mario Monti n’est pas une équipe progressiste, choisie sur la base des exigences de profonde réforme sociale dont la gauche italienne ne cesse de souligner la nécessité. Le gouvernement « technique » Ciampi de 1993-1994 était sans doute bien plus sensible que l’actuel gouvernement Monti aux problématiques sociales chères à la gauche et aux syndicats. Le gouvernement Monti est composé d’experts et de technocrates, qui se fixent comme objectif – pendant une période déterminée : jusqu’à la fin naturelle de la législature, donc jusqu’à avril 2013 –de « sauver la nation », sur la base d’une convergence (un compromis assez fragile) entre les principales forces politiques de droite, du centre et de gauche. La logique à la base de la création du gouvernement Monti est celle qui impose de se rassembler pour éviter le pire, mais il est évident qu’après cette expérience le jeu de l’alternance politique devra reprendre son cours en Italie comme ailleurs, sous peine de renoncer vraiment à la dialectique démocratique.</p>
<p>Les choix économiques que Mario Monti et ses ministres ont imposé au pays et la méthode utilisée pour les réaliser sont le produit de la situation d’urgence absolue pour le pays et ils ne répondent qu’en partie aux souhaits des forces politiques et sociales correspondants aux besoins des composantes les plus défavorisées de la population nationale. <strong>Certains choix en particulier frôlent la provocation pour la partie la plus pauvre de la population : le choix de ne pas établir l’ISF, le projet d’augmenter de façon indiscriminée la TVA de deux points (après la hausse d’un point, décidée par Berlusconi en septembre 2011), l’augmentation considérable des impôts sur les carburants, le changement brutal du système des retraites et l’arrêt du processus annuel de réévaluation des retraites sur la base de l’inflation </strong>(exception faite pour les retraites inférieures à 1.400 euros brutes). La gravité de ces mesures est augmentée par le fait qu’elles s’additionnent aux premières décisions déjà prises par le gouvernement Berlusconi en termes de rigueur des finances publiques. La réforme des retraites et d’autres décisions ont été prises dans une très courte période de temps, sans un dialogue suffisant avec les trois grandes centrales syndicales CGIL, CISL et UIL. Il fallait obtenir à tout prix un résultat. Il a été obtenu au prix de certaines maladresses.</p>
<p>En même temps, les Italiens ont assisté avec plaisir à une traque sans précédent de l’évasion fiscale et ont apprécié les mesures du gouvernement sur ce terrain. Pour la première fois en 150 ans de vie de l’Etat italien, le problème fiscal apparaît dans toute sa gravité. A ce propos la différence par rapport à l’époque des gouvernements de Silvio Berlusconi (qui a été lui même objet d’enquêtes de la magistrature et de procès pour fraude fiscale) est énorme. La phrase célèbre de Berlusconi, slogan de ses campagnes électorales, était « l’Etat ne doit pas mettre les mains dans les poches des Italiens ». En parlant le 7 janvier à Reggio Emilia pour célébrer l’anniversaire du drapeau national, Monti a dit : « ceux qui mettent les mains dans les poches des Italiens ne sont pas les agents de l’Etat, mais les Italiens qui ne payent pas leurs impôts ». Une façon très claire de répondre (indirectement mais très efficacement) à Berlusconi en détruisant son principal slogan politique. En plus d’avoir eu des phrases assez peu « républicaines » sur le terrain de la fiscalité, Berlusconi avait parrainé à plusieurs reprises des « amnisties fiscales » qui avaient permis à l’Etat de « faire caisse » en passant l’éponge sur une multitude de comportements illégaux de la part des contribuables. La répétition de ce genre de mesures avait eu un effet catastrophique sur l’image de l’Etat.</p>
<p>Il est trop tôt pour juger l’expérience du gouvernement Monti, mais certaines leçons sont déjà évidentes. Il est indéniable que le passage à la monnaie unique a eu des conséquences politiques bien supérieures à ce qu’on imaginait lors des discussions européennes qui ont eu lieu entre la chute du Mur de Berlin en novembre 1989 et le sommet européen de décembre 1991 à Maastricht. Le président François Mitterrand a voulu et obtenu la monnaie unique pour une raison en premier lieu politique : ancrer la nouvelle Allemagne (réunifiée, renouvelée, libérée de ses vieux démons et surtout du risque d’invasion soviétique) à sa fidélité communautaire traditionnelle. L’euro a été un succès, mais il est né au milieu de compromis et d’ambiguïtés ; donc de problèmes que nous devons aujourd’hui résoudre, sous peine d’un dérapage dramatique de nos économies. Au moment de la création de l’euro, l’économie a fait des concessions à la politique. Maintenant c’est à la politique faire des concessions à l’économie en renforçant la cohésion communautaire.</p>
<p>Le chemin pour résoudre les problèmes dérivés des vieilles ambiguïtés (produits à leur tour de la méfiance réciproque entre Européens) est difficile à parcourir, mais il a l’énorme avantage d’être aussi le chemin de l’assainissement financier de nos pays. L’alternative est le saut dans le vide. La leçon italienne est très claire : ce pays a vécu directement, de plein fouet, l’importance exceptionnelle que la question de l’avenir de l’Europe revêt aujourd’hui aux yeux de tous les pays qui ont adopté la monnaie unique. Et lorsque l’on se retrouve dans le collimateur, on éprouve un sentiment amer…</p>
<p>L’Europe d’aujourd’hui ne peut pas rester au milieu du gué. Si – comme on le souhaite – l’euro vit, c’est parce que la cohésion dans la zone euro aura été beaucoup plus forte que par le passé. Pour l’Italie, ce sera une bonne chose. En Italie la perplexité et l’opposition à ce chemin de relance de l’intégration communautaire (en particulier dans la zone euro) viennent de la Ligue du Nord et de certaines composantes du PDL, tandis que le centre et la gauche y sont, en très large majorité, favorables. Cette situation révèle une fois de plus les contradictions de la droite berlusconienne, qui au début de son expérience (en 1994) se voulait européenne, moderne et libérale, tandis que dans sa pratique politique elle a été otage de ses composantes plus populistes, archaïques et profondément conservatrices.</p>
<p>Aujourd’hui le gouvernement de Mario Monti, produit de l’initiative politique du président de la République Giorgio Napolitano, est en train de réaliser les réformes libérales que la droite italienne, trop liée à des vieux intérêts parasitaires et à des nouveaux intérêts assez opaques, n’a pas eu le courage de mettre en place à l’époque des gouvernements Berlusconi. En réalité l’un des rares héritages positifs de ces vingt dernières années d’histoire italienne est l’alternance au pouvoir. Une alternance qui a vu aussi des gouvernements de centre-gauche, à leur tour en difficulté au moment de mettre des vraies reformes en place. <strong>Le grand succès des gouvernement italiens de centre-gauche de cette période a été l’entrée de l’Italie dans l’euro, grâce à l’initiative de Romano Prodi à la fin des années 1990. Le gouvernement Monti se charge désormais de réaliser aussi certaines des réformes qui tiennent à cœur à la gauche italienne, comme celle visant à la réduction du pouvoir des corporations économiques</strong>, par exemple celle des pharmaciens, qui pénalisent la grande majorité des consommateurs au nom d’intérêts de catégorie…</p>
<p>Si la période du gouvernement Monti est essentiellement celle de la reconstruction nationale après une période de déroute de la finance publique, l’expérience italienne suggère aussi de rechercher les responsables d’une telle situation. Ceux–ci ont un nom et un prénom. Il s’agit en premier lieu de Silvio Berlusconi, l’homme qui pendant des décennies a exprimé une insoutenable légèreté au sujet de la question fiscale. La catastrophe de la finance publique italienne n’a pas été le tsunami du 11 mars 2011 au Japon : elle n’était ni imprévisible ni liée à la volonté des forces supérieures de la nature. Elle a été le fruit d’une politique qui n’a jamais voulu donner à l’Etat la dignité, les fonctions et les responsabilités qui lui appartiennent dans le contexte d’une démocratie moderne. L’image que Silvio Berlusconi a toujours eue du capitalisme est celle d’un monde sans règles, dans lequel les plus forts et les plus malins arrivent fatalement à s’affirmer dans une sélection darwinienne d’un genre nouvea. Cette image, un peu grotesque, a été sanctionnée par l’histoire et la crise financière, fruit elle aussi de la même allergie aux règles, à l’échelle planétaire comme à l’échelle de l’économie américaine, où tout a commencé en 2008. Débattre de ces sujets est nécessaire, malgré l’atmosphère de large entente nationale qui accompagne l’expérience gouvernementale de Mario Monti. <strong>Une chose est de se rassembler à un moment où la nécessité s’en fait sentir et une autre, bien différente, serait d’oublier la politique. Si aujourd’hui la première voie est indispensable à l’Italie, la seconde serait tout simplement irresponsable. Se rassembler pour une période déterminée ne peut pas signifier passer l’éponge sur le passé. La politique ne prend pas de vacances. </strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p>Ceci dit, il est clair que la situation de l’Italie actuelle est particulière. En réfléchissant sur l’avenir, les partis du centre et de gauche de la péninsule risquent malheureusement de devoir affronter leurs propres erreurs, commises pendant les périodes où ils ont été au gouvernement. Sur deux sujets, ces partis ont payé cher l’incohérence entre promesses à l’époque de l’opposition et comportement concret à l’époque du pouvoir. Le premier de ces sujets est l’une des plus célèbres anomalies italiennes de la II République : le conflit d’intérêts de Silvio Berlusconi, qui a été (et continue à être), en même temps, le chef d’un grand parti politique et le propriétaire de trois chaînes de télévisions (sans entrer dans les détails de ses autres intérêts économiques). Une fois au gouvernement, les adversaires de Berlusconi n’ont pas tenu leur engagement de faire approuver par le Parlement une loi sur le conflit d’intérêts. Cette situation a eu deux effets très négatifs : 1) elle a donné à l’opinion publique le sentiment que les critiques faites au sujet de la situation de l’audiovisuel national relevaient seulement du jeu politique; 2) elle a permis à Berlusconi de conserver toute son influence dans le système médiatique national.</p>
<p>L’autre sujet en question est celui de la loi électorale. L’opposition de centre-gauche a critiqué la loi voulue par Berlusconi juste avant les élections de 2006. Mais le gouvernement Prodi (2006-2008) n’a pas fait approuver une nouvelle loi en cette matière. Il s’est agi d’une démonstration supplémentaire des effets dramatiques que les divisions du centre-gauche ont eus pour la survie du gouvernement Prodi. Le désastreux retour de Berlusconi en 2008 a été rendu possible par l’implosion (et donc par l’échec) du deuxième gouvernement Prodi (fruit des élections de 2006) et par l’atmosphère de conflictualité permanente qui existait entre les treize partis de sa majorité. Les victoires de Berlusconi en 1994, 2001 et surtout 2008 ont aussi été la conséquence d’une série d’erreurs sur lesquelles la gauche italienne est appelée à réfléchir avec une attention toute particulière.</p>
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		<title>Retour sur le catch 22 libyen et ses conséquences.</title>
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		<pubDate>Fri, 23 Mar 2012 16:31:07 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Karim Emile Bitar</dc:creator>
				<category><![CDATA[Actualités internationales]]></category>
		<category><![CDATA[numéros 45-46]]></category>

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		<description><![CDATA[Sur un bombardier au large d’une île méditerranéenne durant la seconde guerre mondiale, le capitaine d’aviation John Yossarian est témoin des ravages du militarisme débridé, de l’hubris et de l’incompétence de sa hiérarchie, de l’absurdité de la guerre. A chaque sortie aérienne, il risque inutilement sa vie pour obéir aux ordres d’un colonel uniquement préoccupé par l’obtention d’une promotion. Le seul moyen pour lui d’échapper à l’enfer : se faire déclarer fou. Un seul problème, l’article 22, qui stipule : "Quiconque veut se faire dispenser d'aller au feu n'est pas réellement fou." ]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Karim Emile Bitar est géopolitologue, directeur de recherche à l’IRIS et directeur de la revue mensuelle <em>L’ENA hors les murs</em>. Dernier ouvrage paru : <em>Regards sur la France</em> (Seuil, 2007)</p>
<p>Sur un bombardier au large d’une île méditerranéenne durant la seconde guerre mondiale, le capitaine d’aviation John Yossarian est témoin des ravages du militarisme débridé, de l’hubris et de l’incompétence de sa hiérarchie, de l’absurdité de la guerre. A chaque sortie aérienne, il risque inutilement sa vie pour obéir aux ordres d’un colonel uniquement préoccupé par l’obtention d’une promotion. Le seul moyen pour lui d’échapper à l’enfer : se faire déclarer fou. Un seul problème, l’article 22, qui stipule : &laquo;&nbsp;Quiconque veut se faire dispenser d&#8217;aller au feu n&#8217;est pas réellement fou.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Et bien évidemment quiconque est réellement cinglé ne fera pas la démarche de remplir le formulaire pour se faire déclarer fou. Dilemme inextricable, cercle vicieux, alternative maudite et absurde où l’on sort nécessairement perdant à tous les coups : c’est l’histoire de Catch-22, livre du romancier américain Joseph Heller, devenu un classique de la littérature américaine et un manifeste des opposants à la guerre du Vietnam. L’expression Catch-22 entrera dans le langage courant comme synonyme d’une « No-Win Situation ».</p>
<p><strong>Un dilemme perdant-perdant</strong></p>
<p>C’est précisément à un dilemme perdant-perdant de type Catch-22 que fut confronté le monde, au sujet de la situation libyenne, durant la seconde quinzaine du mois de février 2011. Le 17 février 2011, soir 33 jours après la chute du tunisien Ben Ali et six jours après la chute de l’égyptien Moubarak, se déroulait, devant la cour d’appel de Benghazi, la première manifestation d’envergure contre le dictateur libyen Mouammar Kadhafi, au pouvoir depuis 1969. Galvanisés par les deux révolutions voisines, exaspérés par les projets de succession dynastique et par la très inégale répartition de la rente pétrolière, les jeunes de la Cyrénaïque lancent leur insurrection. Une dizaine de journées plus tard, le bilan de la répression est déjà lourd : Human Rights Watch estime le nombre de morts à cette date à 295 personnes, majoritairement des non-combattants. Mais certains médias avaient lancé le chiffre de 6.000 morts, et les discours du chef de l’Etat libyen et de son fils, dénonçant les « rats » de l’opposition et menaçant de faire couler des « rivières de sang » tournaient en boucle sur les médias occidentaux. Quant à l’insurrection, elle déborde très vite du cadre jusque-là pacifique du printemps arabe puisque la militarisation de la révolution libyenne est rapide. On est déjà dans une situation de guerre civile.</p>
<p><sup> </sup></p>
<p><strong>Ne rien faire, c’était prendre le risque (certes inquantifiable) de voir l’insurrection de Benghazi noyée dans le sang, et certains ne manquaient pas de rappeler le souvenir du sombre scénario de la Guerre d’Espagne lorsque la non-intervention avait permis la chute de Madrid et l’écrasement des antifranquistes. Ne pas intervenir et laisser Kadhafi reprendre la main, c’était aussi faire peser de lourdes menaces sur les révolutions tunisienne et égyptienne</strong>, puisque Kadhafi s’était publiquement désolé de la chute de ses deux homologues, qu’il avait déjà commencé à soutenir les forces contre-révolutionnaires en Tunisie, et cherchait les meilleurs moyens de déstabiliser l’Egypte de l’après Moubarak. Dans ce cas d’école de Catch-22, l’autre choix était également un choix perdant : entrer en guerre, c’était risquer de causer la mort de milliers de victimes innocentes, c’était aussi sortir du cadre du printemps arabe, qui a enthousiasmé les jeunes du Golfe jusqu’à l’Atlantique précisément parce que les dictatures tombaient sans interventions militaires extérieures, contrairement au triste exemple irakien. C’était donc retomber dans une logique néoconservatrice qui croit en la possibilité de transformer le réel par la violence, et dans une logique orientaliste qui voit des dirigeants occidentaux jamais dénués d’arrière-pensées, appuyés par des experts « embedded » et des intellectuels de cour, venir débouter une caricature de « despote oriental » &#8211; qu’ils avaient précédemment soutenu -, prétendre apporter la liberté et les lumières aux peuples arabes, puis repartir après avoir laissé derrière eux carnages et désolation. Comme si le même scénario devait se répéter à intervalles réguliers, depuis l’expédition d’Egypte de Bonaparte en 1798 jusqu’à la Libye en passant par la guerre d’Irak de George W. Bush. Comme le dit Rony Brauman, l’intervention libyenne était aussi « la réhabilitation de la guerre comme mode de règlement des conflits » et conduisait à « plus grave, redonner ses lettres de noblesse à la notion de guerre préventive ». Selon Brauman,  le scénario libyen procède « d’une sorte de néo-maoïsme selon lequel la démocratie est au bout des missiles du &laquo;&nbsp;monde libre&nbsp;&raquo; », c’est une « réhabilitation, du moins théorique, de la guerre juste », notion fumeuse à ses yeux.</p>
<p><strong>La France en première ligne</strong></p>
<p><strong>Toujours est-il que lorsqu’il a fallu, début mars, trancher entre ces deux mauvais choix, c’est la France qui fut en première ligne pour défendre le principe d’une intervention en Libye et qui obtint gain de cause. Les Etats-Unis, rappelons-le, étaient initialement très réticents : aussi bien le Pentagone que le président Obama ne souhaitaient pas engager les Etats-Unis dans une nouvelle guerre</strong>. Vacciné par la période bushiste, le secrétaire à la défense Robert Gates, par ailleurs ancien directeur de la CIA, avait quant à lui déclaré deux mois auparavant que quiconque suggèrerait à un président une nouvelle intervention militaire dans le monde musulman devrait se faire soigner pour maladie mentale. Ce n’est donc pas aux Etats-Unis mais cette fois-ci en France qu’il s’est trouvé un intellectuel de télévision pour convaincre un président de la République, lui-même enfant de la télévision, qu’il n’y avait d’autre alternative que le recours à la force.</p>
<p>S’il ne faut bien sûr pas exclure une part de sincérité dans cet engagement, il ne faut pas non plus passer sous silence les arrière-pensées politiques ou électoralistes. <strong>Chez Nicolas Sarkozy, il y avait d’abord la volonté de faire oublier la désastreuse gestion des révolutions tunisienne et égyptienne, et le soutien apporté aux dictateurs jusqu’à la dernière minute. Il y avait aussi la volonté de faire oublier la lune de miel avec Kadhafi des années 2007-2010 et la tente plantée par le guide libyen dans les jardins de l’Hôtel de Marigny. Il y avait finalement chez ce président bonapartiste, adepte d’une politique de la virilité, une volonté de faire un coup, de se poser en chef de guerre et de marquer l’histoire.</strong> « Depuis Lawrence d&#8217;Arabie, jamais un pays occidental n&#8217;avait tendu la main à la rue arabe», dira-t-il, cité le 7 septembre 2011 dans <em>Le Figaro</em>, journal qui s’autorisa ce jour-là une rare impertinence en ajoutant que le président avait tenu ces propos « sans rire ». C’est peut-être également ce complexe de Lawrence d’Arabie, qui a fait fantasmer tant d’aventuriers depuis des décennies, qui explique l’engagement de Bernard-Henri Lévy, ainsi que sa volonté de singer Jean-Paul Sartre et André Malraux, d’avoir le sentiment grisant de tutoyer l’histoire et d’influer sur un événement, à défaut d’avoir réussi à marquer un tant soit peu l’histoire de la pensée. Dans un système présidentialiste comme le système français, face à un adversaire aussi caricatural et aussi unanimement détesté que Kadhafi, la cause fut rapidement entendue. Quelques voix discordantes comme celles de Tzvetan Todorov, de Rony Brauman et du journal en ligne <em>Mediapart</em> se firent entendre mais furent vite submergées par une « rhétorique d’intimidation » tendant à présenter ceux qui exprimaient un scepticisme quant au bien-fondé de la guerre comme étant des suppôts de Kadhafi.</p>
<p><strong>Interprétation extensive, sinon abusive de la Résolution 1973</strong></p>
<p>Les Etats-Unis ayant finalement donné leur feu vert et choisi d’adopter la stratégie dite de « leadership from behind », la Russie et la Chine ayant décidé de s’abstenir malgré leurs réticences habituelles à ce type de mission, la Ligue arabe étant pour une fois unie par son hostilité à Kadhafi, la résolution 1973 fut votée par le Conseil de Sécurité des Nations Unies, ce qui rendait cette guerre légale. Mais très vite, cette légalité allait être entachée par un déficit de légitimité. En effet, cette résolution appelait à un cessez-le-feu immédiat. Or, les propositions de cessez-le-feu avancées par l’Union Africaine ou par les pays du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), furent très vite rejetées, et les Etats-Unis, la Grande Bretagne et la France adoptèrent une interprétation très extensive, sinon abusive, de la résolution, puisque dans une tribune conjointe, Obama, Cameron et Sarkozy, appelèrent ouvertement à la chute de Kadhafi, et donc au « regime change », au-delà du principe de « responsibility to protect » initialement invoqué. <strong>En prenant ainsi des libertés avec le droit international, les pays occidentaux compromettaient l’avenir du multilatéralisme puisque les Russes et les Chinois, estimant avoir été bernés, refusent désormais de voter une simple condamnation verbale de Bachar El Assad, alors même que la situation en Syrie dégénère et que le bilan humain atteint des proportions nettement supérieures à celui de la Libye à la date du déclenchement de l’intervention de l’OTAN.</strong></p>
<p>En un temps record, fut reconnu le Conseil National de Transition, mouvement d’opposition très hétéroclite, qui rassemble des personnes d’origines et d’idéologies très différentes : des jeunes de bonne famille, souvent issus de la Cyrénaïque, des jeunes idéalistes, des avocats, des universitaires, des travailleurs qui ont pris les armes pour en finir avec la tyrannie, mais aussi beaucoup de gens moins recommandables, des anciens apparatchiks de Kadhafi qui l’ont lâché lorsque le vent a tourné, des affairistes, des personnes liées aux services de renseignement de tel ou tel pays étranger, et des gens liés à la mouvance islamiste internationale. Mustapha Abdeljalil a longtemps été ministre de la justice de Kadhafi et fut le bourreau des infirmières bulgares, ce qui rend amère l’ironie de voir que c’est le même président qui s’était agité pour faire libérer ces infirmières qui va plus tard porter Abdeljalil au pouvoir. Mahmoud Jibril était lui aussi en charge de plusieurs dossiers économiques importants pendant l’ère Kadhafi.</p>
<p>Il a fallu huit mois pour faire chuter le régime, à coup de sorties aériennes appuyées par les milices locales et par des « conseillers militaires » au sol. La guerre a provoqué, selon le CNT, la mort de plus de 50.000 personnes. Si ces chiffres sont exacts, cela pose la question de la fin et des moyens. Quel prix est-on disposé à payer pour faire tomber un régime dictatorial ? La guerre a-t-elle assuré la « protection des populations civiles » comme évoqué initialement ? Les victimes collatérales des frappes de l’OTAN sont selon la presse américaine en nombre conséquent. L’aventure libyenne fut également entachée par des exactions commises par les rebelles, dénoncées par Human Rights Watch, par les circonstances de la mort de Kadhafi et les sévices qui l’ont entourée, par les pratiques d’épuration qui furent menées après la chute du dictateur.</p>
<p><strong>Les moyens déterminent la fin : après la guerre, les milices ne désarment pas…</strong></p>
<p>Tout cela est balayé d’un revers de la main par les partisans de l’ingérence, au nom de la vieille logique selon laquelle la fin justifie les moyens. C’est oublier qu’en géopolitique, ce sont souvent les moyens qui déterminent la fin. En effet, une importante étude récente publiée par <em>Columbia University Press</em> montre que lorsqu’une révolte contre un dictateur est pacifique, il n’y a que 28 % de chances que le pays tombe dans la guerre civile ; lorsque la lutte est armée, le risque de guerre civile monte à 43 %. En cas de lutte armée, les chances d’une transition démocratique réussie au bout de 5 ans ne sont que de 3 %. En cas de révolution pacifique, les chances sont de 51 %. La guerre, surtout lorsqu’elle s’accompagne d’une intervention étrangère, favorise les plus radicaux et rend très difficile la démocratisation. C’est exactement ce qui s’est passé en Libye.</p>
<p><strong>Quelques mois après la mort de Kadhafi, alors que le feu médiatique s’estompe, la situation demeure très préoccupante. De l’aveu même de Mustapha Abdeljalil, le patron du CNT, le pays est au bord de la guerre civile. L’autorité centrale n’est aucunement parvenue à récolter les armes et à asseoir son autorité sur les différentes milices locales, lesquelles exigent des contreparties exorbitantes</strong>. L’opération « Unified Protector » de l’OTAN, la stratégie du Qatar qui a soutenu logistiquement et financièrement les insurgés, et surtout la logique de guerre, ont favorisé le renforcement des groupes les plus radicaux, qui estiment avoir été à l’avant-garde du combat contre Kadhafi et exigent d’être payés en retour. Ils ne rendront leurs armes qu’en échange d’une forte influence politique et de la prise en compte de leurs desiderata idéologiques. L’influence des islamistes, et notamment des anciens membres du Groupe islamique combattant en Libye (le GICL) ne fait que croître. L’un des fondateurs du GICL, Abdelhahim Belhaj, longtemps très proche d’Al Qaida, est devenu le dirigeant du Conseil militaire de Tripoli. Le CNT multiplie les concessions, accepte même que la Charia devienne la principale source de législation, mais n’est toujours pas considéré comme une autorité pleinement légitime. Les combattants venus de Zintan ou de Misrata pour prendre d’assaut la capitale ne sont toujours pas rentrés chez eux. Dans plusieurs villes, les combats entre milices perdurent et se multiplient. Au sein même du CNT, les lignes de faille entre les différentes mouvances s’approfondissent. Les rebelles libyens n’ont jamais constitué un groupe soudé mais plutôt un étrange assortiment de milices locales, de déserteurs et d’exilés ayant regagné le pays. Les représentants de ‘L’union des révolutionnaires de Libye’ (thowars) exigent 40 % des sièges du CNT. A l’évidence, il faudra de longues années avant que le gouvernement central libyen ne recouvre le monopole de l’usage légitime de la force, principal attribut de l’Etat selon Max Weber. On se rend compte, comme en Afghanistan, comme en Irak, qu’il est beaucoup plus aisé de faire tomber un régime que de construire un ordre nouveau.</p>
<p><strong>Les défis de l’avenir : construire des institutions et diversifier l’économie</strong></p>
<p>Il s’agit aussi de construire un Etat de A à Z, de vitaliser une société civile marginalisée et étouffée depuis des décennies, de mettre un terme au clientélisme endémique. Depuis la période ottomane, les gouvernants qui se sont succédé ont joué les tribus les unes contre les autres. Ce fut le cas des Ottomans et des Italiens. La situation n’a guère véritablement changé durant les deux premières décennies de l’indépendance, puisque les années 1950 et 1960 furent marquées par la captation de la rente et le détournement des institutions au profit des proches du roi Idriss. Après la révolution de 1969, Kadhafi a encore accentué cette logique anti-institutionnelle, prédatrice et clientéliste. Il faudra donc aujourd’hui sortir du ‘spoil system’ à la libyenne et un test sera la capacité des nouvelles autorités à intégrer dans le nouveau système de gouvernement des membres de la tribu de Kadhafi, et des personnalités issues des régions lui ayant été fidèles jusqu’au bout comme Syrte et Bani Walid.</p>
<p>Finalement, un défi essentiel sera de reconstruire l’économie et de limiter les ravages provoqués par la mauvaise gestion de la rente pétrolière. La Libye est un pays très riche, avec des réserves de pétrole estimées à près de 45 milliards de barils. Elle a bénéficié d’une croissance très correcte au cours des dix dernières années. Une Libye libre et bien gérée pourrait assez vite se diversifier. Un seul exemple parmi d’autres : le tourisme. La Libye dispose de longues côtes ensoleillées, au cœur de la Méditerranée, et de vestiges historiques et archéologiques  importants. Or le tourisme en Libye est encore un secteur vierge ou très peu exploité. Si elle suit l’exemple de la Tunisie et de l’Egypte en se dotant d’infrastructures touristiques de qualité, la Libye pourrait effectuer une percée dans ce domaine et engranger beaucoup de recettes. La diversification devra pour être vraiment réussie s’orienter aussi vers le high-tech et la création d’emplois à forte valeur ajoutée. Le processus sera long mais la Libye a de quoi voir venir et faire passer les jours difficiles puisque le fonds souverain libyen est estimé à plus de 70 milliards de dollars. Il faut également rappeler que la Libye dispose d’importantes réserves en or, estimées par le Fonds Monétaire International à 4.6 millions d’onces, soit l’équivalent de près de 9 milliards de dollars, ce qui fait près de 1.400 de dollars par personne puisque la Libye ne compte que 6.4 millions d’habitants. Cet argent peut permettre de reconstruire les infrastructures et de repartir du bon pied. <strong>La Libye a énormément d’atouts et un potentiel inexploité. A moins que nous n’assistions à des conflits tribaux ou à une corruption massive, la Libye est capable de rebondir, et même de devenir un nouveau Dubaï, rêvent certains libyens rentrés d’exil. Mais rien ne sera possible tant que l’on n’aura pas rassemblé les armes, restauré l’autorité de l’Etat et dompté les démons que cette guerre n’a pas manqué de faire resurgir. </strong></p>
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		<title>Les laboratoires d&#8217;une défaite du populisme</title>
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		<pubDate>Fri, 23 Mar 2012 16:28:45 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Christophe Sente</dc:creator>
				<category><![CDATA[Actualités internationales]]></category>
		<category><![CDATA[numéros 45-46]]></category>

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		<description><![CDATA[Les organisations socialistes de Belgique, du Danemark et des Pays-Bas n'ont pas pour seuls dénominateurs communs de se situer à la périphérie géographique et doctrinale de la grande social-démocratie allemande. Les deux partis socialistes belges, le PVDA et le Socialdemokraterne partagent également l'expérience d'une confrontation électorale récente avec des formations qui, campées à droite, ont réussi, dans des sociétés ouest-occidentales supposées encore structurées par les clivages du monde professionnel, à capter le soutien de nombreux salariés sans recourir à titre principal à l'argument, traditionnel depuis Margaret Thatcher, de l'efficacité de l'option néo-libérale par rapport au programme social-démocrate. ]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Christophe Sente est docteur en sciences politiques de l’Université Libre de Bruxelles et conseiller politique au sein du think tank “Gauche Réformiste Européenne”, affilié à la Fondation européenne d’études progressistes (Feps)</p>
<p>Les organisations socialistes de Belgique, du Danemark et des Pays-Bas n&#8217;ont pas pour seuls dénominateurs communs de se situer à la périphérie géographique et doctrinale de la grande social-démocratie allemande. Les deux partis socialistes belges, le PVDA et le Socialdemokraterne partagent également l&#8217;expérience d&#8217;une confrontation électorale récente avec des formations qui, campées à droite, ont réussi, dans des sociétés ouest-occidentales supposées encore structurées par les clivages du monde professionnel, à capter le soutien de nombreux salariés sans recourir à titre principal à l&#8217;argument, traditionnel depuis Margaret Thatcher, de l&#8217;efficacité de l&#8217;option néo-libérale par rapport au programme social-démocrate.</p>
<p>Cette évolution du discours d&#8217;éléments de la droite européenne, introduite par l&#8217;expérience autrichienne, est communément qualifiée de &laquo;&nbsp;populiste&nbsp;&raquo; par le monde académique dès lors qu&#8217;elle se distingue non seulement par une mutation des contenus tendant à la simplification des enjeux, mais également par le choix stratégique de s&#8217;adresser à la &laquo;&nbsp;communauté imaginée&nbsp;&raquo; du peuple et non à une sélection des catégories sociales. Le propos de cet article n&#8217;est pas tant d&#8217;approfondir la validité conceptuelle de la notion de populisme, validée par Ernest Gellner et plus récemment explorée par Laurent Bouvet, que d&#8217;évaluer, à partir de trois situations nationales, la capacité de la social-démocratie européenne à affronter cette nouvelle forme de concurrence électorale.</p>
<p>A ce point de vue, les cas belge et danois peuvent être interprétés comme, au moins à court terme, des succès. Quant aux Pays-Bas, si le PVDA est dans l&#8217;opposition depuis 2010 et en déclin depuis le bouleversement du champ politique national par Pim Fortuyn et Geert Wilders, il reste le lieu d&#8217;une réflexion doctrinale et stratégique remarquable, menée au sein de la fondation Wiardi Beckman. A l&#8217;intérieur de celle-ci, René Cuperus, qui avait précédemment commenté et exploré la &laquo;&nbsp;3ème voie&nbsp;&raquo; des années 1990, investigue aujourd&#8217;hui les contraintes et les ressources pour l&#8217;avenir de la social-démocratie européenne de l&#8217;installation de ce qu&#8217;il appelle un &laquo;&nbsp;Zeitgeist&nbsp;&raquo; populiste .</p>
<p><strong>La Belgique est certainement le lieu où l&#8217;affirmation d&#8217;un parti populiste, en l&#8217;occurrence la Nieuw-Vlaamse Alliantie (NVA), a été la plus dramatique au cours des derniers mois puisqu&#8217;elle a rouvert la question de la pérennité de l&#8217;unité du pays et, simultanément, paralysé la formation d&#8217;un nouveau gouvernement fédéral pendant plus de 500 jours</strong>. Exploitant jusqu&#8217;à l&#8217;outrance le cliché d&#8217;une Wallonie parasite et sangsue d&#8217;une Flandre dynamique, le programme politique présenté par Bart de Wever aux élections législatives fédérales de juin 2010, n&#8217;était inédit ni en Belgique, ni en Europe. En Belgique, il puisait à la source d&#8217;un discours régionaliste et culturaliste issu, au siècle dernier, d&#8217;une contestation, exacerbée par les cycles de l&#8217;histoire économique nationale, de la longue hégémonie de la langue française dans les institutions de l&#8217;Etat. En même temps, il déclinait une version locale de l&#8217;&nbsp;&raquo;égoïsme du bien être&nbsp;&raquo;, déjà incarné en Europe par la Lege Lombarda d&#8217;Umberto Bossi. La dangerosité exceptionnelle du mouvement populiste flamand pour les partis socialistes francophone et néerlandophone tenait à deux éléments. Tout d&#8217;abord, sa capacité à obtenir près de 30% des voix dans les circonscriptions électorales flamandes, aux dépens du CVP principal parti néerlandophone depuis 1945, lui donnait au sein de la Chambre des représentants un nombre de sièges suffisant pour contrarier la constitution, classique en Belgique, d&#8217;une alliance rouge-romaine soutenue par le nombre de députés nécessaire à une réforme de l&#8217;organisation fédérale de l&#8217;Etat. Ensuite, sa synthèse idéologique entre un néo-libéralisme radical et une revendication autonomiste en faisait tout autant l&#8217;adversaire naturel des socialistes, vainqueurs des élections en Wallonie et attachés à la préservation, à travers la Sécurité sociale nationale, de formes de solidarité interpersonnelles transcendant les appartenances communautaires, que le partenaire possible des partis libéraux des deux pôles linguistiques ou du CVP, auquel la NVA est alliée au sein de l&#8217;exécutif régional de la Vlaamse Gewest (la Flandre). Néanmoins, en dépit des atouts dont elle disposait, la NVA a été exclue de la phase finale de la formation du nouveau gouvernement fédéral et c&#8217;est le chef de file du PS francophone, Elio di Rupo qui, en décembre 2011, a prêté serment en tant que Premier Ministre. Le nouveau gouvernement belge repose donc sur une coalition des partis chrétiens, libéraux et socialistes des deux principales communautés linguistiques du pays et sur le soutien, du moins en ce qui concerne la réforme institutionnelle, des partis écologistes.</p>
<p>Au Danemark où aucun mouvement important ne remet en question l&#8217;unité de la nation, l&#8217;accession d&#8217;un leader socialiste, Helle Thornig-Schmidt, au poste de Premier Ministre au lendemain des élections a été beaucoup plus rapide qu&#8217;en Belgique. Cependant, la problématique régionaliste mise à part, les fondamentaux de l&#8217;exposition de la social-démocratie à la concurrence d&#8217;un mouvement populiste, capable d&#8217;attirer les voix de salariés et de chômeurs comme d&#8217;offrir une alliance préférentielle aux partis traditionnels de droite, ne sont guère différents. En effet, <strong>comme la NVA, le Dansk Folkeparti (DF) s&#8217;est imposé électoralement en recourant à la technique politique qui, telle qu&#8217;exposée par Carl Schmitt, consiste à réduire la complexité du traitement des questions sociétales à un affrontement entre &laquo;&nbsp;amis&nbsp;&raquo; et &laquo;&nbsp;ennemis&nbsp;&raquo;.</strong> La différence principale entre la NVA et le DF tient à ce que la formation danoise n&#8217;instrumentalise pas une division issue de l&#8217;histoire de la communauté nationale pour canaliser les peurs suscités par la mondialisation, mais la présomption d&#8217;une divergence des intérêts de la population locale et des immigrants. Au lendemain des élections législatives de 2001 qui l&#8217;on dotée d&#8217;un capital de 12% des voix, son soutien à la coalition gouvernementale formée par le parti libéral Venstre et le parti conservateur a renvoyé la social-démocratie danoise pour dix ans dans l&#8217;opposition. Forte d&#8217;un électorat composé à raison de plus de 50% par des travailleurs, la formation populiste est sortie du ghetto électoral dans lequel stagnaient les nationalistes danois depuis les années 1970 et a influencé l&#8217;agenda d&#8217;un Etat menacé, comme partout en Europe, par la récession. La capacité du parti d&#8217;Helle Thorning-Schmidt à nouer une alliance avec deux autres formations progressistes a mis, à l&#8217;automne 2011, un coup d&#8217;arrêt à cette influence, bien que le score individuel du parti social-démocrate soit resté historiquement bas.</p>
<p>Si des éléments particuliers à deux conjonctures nationales peuvent expliquer les succès, encore que peut-être fragiles et relatifs s&#8217;agissant de la direction de coalitions, de la gauche en Belgique et au Danemark, il est indéniable que trois facteurs communs y ont contribué. Tout d&#8217;abord, la victoire de la social-démocratie doit beaucoup au charisme de leaders qui, à la manière de Tony Blair ou de François Mitterrand en 1988, n&#8217;ont pas seulement incarné la défense des salariés mais l&#8217;intérêt général des membres de la collectivité nationale. Autrement dit, <strong>non seulement les partis socialistes belge et danois, ont eu la bonne fortune d&#8217;être dirigés au moment opportun par des personnalités irréductibles à la figure terne du responsable administratif d&#8217;une organisation, mais ils ont recouru à une stratégie de communication axée sur la capacité personnelle du chef du parti à gouverner le pays</strong>. Ensuite, ces leaders ont su exploiter la fragmentation de la représentation politique pour former des majorités ne nécessitant pas la participation du parti populiste local. Enfin, les socialistes belges et danois n&#8217;ont pas étendu, au delà du domaine économique, la technique de triangulation consistant à emprunter à la droite des arguments électoraux en raison de la popularité de ceux-ci. En d&#8217;autres termes, si ces partis socialistes ne se sont pas nettement distingués du mainstream néoclassique dans le domaine économique et n&#8217;ont pas plaidé le recours à des solutions keynésiennes européennes, ils n&#8217;ont pas instrumentalisé les peurs d&#8217;un déclin national ou régional, voire les poussées xénophobes, de l&#8217;opinion publique que les formations populistes ont attisées à des degrés divers selon le contexte. Au contraire, ils ont choisi d&#8217;apaiser les inquiétudes en plaidant la possibilité de préserver le bien être collectif par des réformes de la gestion publique plutôt que par une stratégie d&#8217;exclusion. Au Danemark, comme l&#8217;a relevé l’éditorialiste K. Madsen, les sociaux-démocrates ont soigneusement évité que le débat électoral ne porte sur la libre-circulation des personnes et l&#8217;avenir de l&#8217;application des accords de Schengen. En Belgique, le PS s&#8217;est abstenu de relayer le discours de la NVA, favorable à un durcissement des conditions d&#8217;installation sur le sol national.</p>
<p><strong>La sélection de leaders charismatiques, une capacité à bâtir des alliances et une concentration du discours sur les thèmes de l&#8217;emploi et du pouvoir d&#8217;achat qui ont fait le succès de la social-démocratie européenne au cours des trente glorieuses constituent-ils pour autant les seuls ingrédients du remède à l&#8217;endiguement du populisme en Europe? </strong>L&#8217;expérience d&#8217;Elio Di Rupo et Helle Thornig-Schmidt est trop jeune pour autoriser des conclusions définitives. En outre, l&#8217;analyse livrée, en Hollande, par René Cuperus n&#8217;autorise pas cet optimisme. Témoin d&#8217;un reflux rapide du PVDA en dépit des réalisations gouvernementales de la &laquo;&nbsp;3ème voie&nbsp;&raquo; de Wim Kok, René Cuperus estime que la social-démocratie ne peut faire l&#8217;économie d&#8217;une réflexion programmatique et stratégique d&#8217;ampleur en raison de l&#8217;enracinement des formations populistes. Selon lui, le populisme n&#8217;est en effet pas un dérèglement passager de la météo politique mais un phénomène issu de la transformation sociologique et culturelle des sociétés occidentales. La diffusion de valeurs individualistes depuis les années 1970 comme l&#8217;érosion des formes de socialisation constituées par l&#8217;affiliation partisane, syndicale et mutuelliste expliquent la volatilité électorale comme la recherche, ou la redécouverte, d&#8217;une identité personnelle et collective dans la communauté nationale. L&#8217;originalité de l&#8217;analyse de R.Cuperus est de lier cet argument -déjà rencontré au moins partiellement chez R.Dahrendorf, U.Beck ou A.Giddens- à une analyse de la propension d&#8217;électeurs précédemment acquis à la social-démocratie à voter à droite et en particulier en faveur de programmes qui, hostiles à l&#8217;immigration et à l&#8217;Islam, ne rééditent pas l&#8217;argumentaire raciste classique des XIXème et XXème siècles, mais insistent sur la défense des valeurs d&#8217;une communauté. Loin de plaider en faveur d&#8217;une intégration par la social-démocratie des thèmes qui font le succès des mouvements populistes, <strong>René Cuperus adresse à sa famille deux recommandations. La première est d&#8217;abandonner la posture consistant à résumer le projet social-démocrate à sa dimension élitiste, qui est de se féliciter de la mondialisation économique et de l&#8217;essor du multiculturalisme, car un tel discours n&#8217;est pas actuellement en phase avec les aspirations des peuples en Europe. </strong>Pour René Cuperus, maintenir les options de la 3ème voie dans le contexte actuel ne permettra plus que de concurrencer les partis libéraux dans la représentation de segments des classes moyennes. La seconde est de s&#8217;attacher à construire une nouvelle alliance sur les bases d&#8217;aspirations susceptibles d&#8217;être partagées par le plus grand nombre. Il s&#8217;agit, en d&#8217;autres termes, de reconstruire le &laquo;&nbsp;Volkspartei&nbsp;&raquo; préconisé par Bernstein et ce, conformément aux propositions de celui-ci, à partir d&#8217;une base sociale découplée de la seule représentation, mathématiquement insuffisante et potentiellement conservatrice, des salariés. Rappelons, à tout hasard, que, pour Bernstein, le &laquo;&nbsp;Volkspartei&nbsp;&raquo; n&#8217;est pas une formation ethnique mais une association politique issue de la délibération collective d&#8217;un projet à l&#8217;intérieur d&#8217;une communauté qui reste, faute de mieux, nationale.</p>
<p>En résumé et, selon ses propres mots, René Cuperus invite la social-démocratie à réaliser un tour de force digne de Harry Houdini mais ce faisant, il rend surtout une actualité à deux recommandations que des intellectuels révisionnistes ont adressées aux directions des partis sociaux-démocrates au cours de l’entre-deux-guerres: s&#8217;adapter à la contrainte de l&#8217;attachement des électeurs à une identité nationale et apprendre à communiquer avec un électorat qui ne se présente plus sous les traits des classes sociales du XIXème siècle mais de la société moderne de masses.</p>
<p>Il peut être reproché à R. Cuperus de ne pas fournir à la social-démocratie un programme “clé en main” et de ne pas exposer notamment de quelle manière concrètement une réévaluation de l&#8217;importance des communautés nationales peut s&#8217;accomplir tout en conservant une option pro-européenne et internationaliste. Reste que s&#8217;il n&#8217;est pas entendu, il est vraisemblable qu&#8217;à court terme, l&#8217;unité des partis socialistes soit menacée par l&#8217;exposition de certains de leurs élus à la tentation, inévitable dans le contexte de défaites électorales, d&#8217;opérer des dissidences et de s&#8217;essayer à un populisme &laquo;&nbsp;de gauche&nbsp;&raquo; qui brouillera d&#8217;avantage la spécificité idéologique et doctrinale de la social-démocratie. Des félures sont déjà visibles, elles pourraient devenir des lézardes.</p>
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		<title>Iran nucléaire : comment en est-on arrivé là ? Comment s&#8217;en sortir ?</title>
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		<pubDate>Fri, 23 Mar 2012 16:26:07 +0000</pubDate>
		<dc:creator>François Nicoullaud</dc:creator>
				<category><![CDATA[Actualités internationales]]></category>
		<category><![CDATA[numéros 45-46]]></category>

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		<description><![CDATA[Le dossier nucléaire iranien a pris au fil des ans tous les aspects d'un nœud gordien, indémêlable par les voies de la diplomatie classique. Dans l'incapacité apparente d'en sortir par la négociation, deux tentations surgissent. Soit trancher ce nœud par l'épée : c'est-à-dire, de nos jours, par des volées de bombes et de missiles allant détruire les installations nucléaires iraniennes. Soit agir à la source du problème, à savoir l'existence d'un régime hostile à l'Occident, perturbateur de sa région, et ennemi des droits de l'Homme. Et donc tenter de faire chuter ce régime : par une guerre de l'ombre, par l'encouragement de toutes les oppositions, par une politique de sanctions visant à isoler l'Iran du reste du monde.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>François Nicoullaud est analyste de politique internationale et ancien ambassadeur de France en Iran</p>
<p>Le dossier nucléaire iranien a pris au fil des ans tous les aspects d&#8217;un nœud gordien, indémêlable par les voies de la diplomatie classique. Dans l&#8217;incapacité apparente d&#8217;en sortir par la négociation, deux tentations surgissent. Soit trancher ce nœud par l&#8217;épée : c&#8217;est-à-dire, de nos jours, par des volées de bombes et de missiles allant détruire les installations nucléaires iraniennes. Soit agir à la source du problème, à savoir l&#8217;existence d&#8217;un régime hostile à l&#8217;Occident, perturbateur de sa région, et ennemi des droits de l&#8217;Homme. Et donc tenter de faire chuter ce régime : par une guerre de l&#8217;ombre, par l&#8217;encouragement de toutes les oppositions, par une politique de sanctions visant à isoler l&#8217;Iran du reste du monde.</p>
<p>Le dernier rapport de l&#8217;Agence internationale de l&#8217;énergie atomique (AIEA), paru en novembre 2011, a semé l&#8217;émoi dans la communauté internationale. Il récapitule en effet l&#8217;ensemble des recherches menées depuis une vingtaine d&#8217;années par l&#8217;Iran pour se doter de l&#8217;arme nucléaire et des missiles capables de l&#8217;emporter. Certes, ce rapport rappelle, à la suite des services de renseignement américains, que le &laquo;&nbsp;programme structuré&nbsp;&raquo; d&#8217;acquisition de la bombe dont il a relevé de nombreux indices s&#8217;est interrompu fin 2003 à la suite d&#8217;une &laquo;&nbsp;instruction d&#8217;arrêt donnée par des officiels de haut niveau&nbsp;&raquo;. Mais il fait aussi état d&#8217;indications crédibles sur la reprise de certaines recherches. Et devant la mauvaise volonté persistante du régime à faire toute la lumière sur les faits reprochés, l&#8217;Agence exprime à nouveau sa &laquo;&nbsp;sérieuse préoccupation devant les possibles dimensions militaires du programme nucléaire iranien.&nbsp;&raquo;</p>
<p>A la veille de la diffusion de ce rapport, déjà, montait une nouvelle fois la rumeur d&#8217;une frappe prochaine sur les installations nucléaires iraniennes. Elle venait d&#8217;Israël, mais aussi de Grande-Bretagne, où le journal <em>the Guardian </em>annonçait que l&#8217;État-major britannique mettait à jour ses plans d&#8217;intervention dans la perspective d&#8217;un soutien à une possible opération américaine. Et <strong>au lendemain du rapport de l&#8217;AIEA, une nouvelle vague de sanctions se prépare du côté des États-Unis, de l&#8217;Union européenne, du Canada. À Paris, Alain Juppé annonce</strong> <strong>la mise en place de &laquo;&nbsp;sanctions sans précédent&nbsp;&raquo;. Londres, la première, décrète l&#8217;interdiction de toute transaction avec les banques iraniennes, y compris avec la Banque centrale</strong>. Du coup, le Parlement iranien vote l&#8217;expulsion de l&#8217;ambassadeur de Grande-Bretagne à Téhéran, et dans la foulée, une cohorte d&#8217;&nbsp;&raquo;étudiants&nbsp;&raquo; met à sac l&#8217;ambassade britannique. Beaucoup d&#8217;Européens rappellent pour un temps leurs ambassadeurs. L&#8217;Union européenne met en route un embargo sur le pétrole iranien. La France pousse aussi au gel de toutes transactions avec la Banque centrale d&#8217;Iran. C&#8217;est donc une sorte de blocus qui s&#8217;installe. Une spirale s&#8217;amorce dont on ne sait exactement où elle s&#8217;arrêtera.</p>
<p><strong>Retour sur le passé</strong></p>
<p>Pour bien comprendre comment l&#8217;on en est arrivé là, il vaut la peine de remonter jusqu&#8217;aux années 1970, lorsque le Shah d&#8217;Iran, avec le soutien des Américains, des Allemands et des Français, lançait un ambitieux programme de production d&#8217;électricité nucléaire, auquel on prêtait déjà à l&#8217;époque des arrière-pensées moins avouables. Pour rassurer le monde extérieur, le Shah signe d&#8217;ailleurs le Traité de non-prolifération nucléaire et accepte donc les contrôles de l&#8217;Agence internationale de l&#8217;énergie atomique (AIEA) sur ses installations nucléaires. Ces accords sont toujours en vigueur. Le programme mis sur les rails par le Shah est brièvement interrompu avec l&#8217;avènement de la République islamique en 1979. Un an plus tard, les armées de Saddam Hussein pénètrent en territoire iranien, déclenchant une guerre qui va durer huit ans. Le programme nucléaire est alors relancé et sans aucun doute doté d&#8217;un volet militaire clandestin destiné à contrer les ambitions bien connues de Saddam en la matière. Les Pasdaran, corps militaire d&#8217;élite, pilier du régime, se voient confier la responsabilité de ce volet militaire, ainsi que celle d&#8217;un programme associé de missiles balistiques. Les civils, eux, poursuivent à petit rythme la construction d&#8217;une centrale nucléaire productrice d&#8217;électricité, cette fois-ci avec l&#8217;aide des Russes, seuls disposés à travailler avec l&#8217;Iran. C&#8217;est la centrale de Bouchehr, située sur les rives du Golfe persique, qui vient à peine d&#8217;entrer en service en 2011. Elle ne présente d&#8217;ailleurs aucun risque de détournement vers des usages militaires. Mais <strong>les Iraniens poussent </strong>aussi <strong>la construction d&#8217;une installation beaucoup plus inquiétante, une usine d&#8217;enrichissement d&#8217;uranium, certes présentée comme devant alimenter en combustible les centrales nucléaires à venir, mais pouvant être reconvertie pour la production d&#8217;uranium hautement enrichi, matériau de base, comme le plutonium, des armes nucléaires. C&#8217;est l&#8217;usine de centrifugeuses de Natanz, dont la découverte, en 2002, soulève une intense émotion internationale.</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p>La question qui taraude les dirigeants américains et européens est dès lors de savoir comment bloquer cette activité d&#8217;enrichissement hautement sensible, et toutes autres activités aussi problématiques. Il est clair en effet à leurs yeux que le régime iranien ne peut en cet affaire que poursuivre un seul but : se doter de la bombe, ou en tous cas de toutes les technologies qui lui permettraient de l&#8217;assembler à bref délai. Pourvue d&#8217;un tel outil de chantage, la République islamique pèserait alors de façon inacceptable sur les fragiles équilibres du Proche et du Moyen-Orient. Depuis le démarrage de l&#8217;usine de Natanz, deux scénarios-cauchemars hantent les experts. Dans le premier, l&#8217;Iran développerait de façon souterraine un programme clandestin doublant en quelque sorte le programme officiel présenté comme pacifique et soumis aux contrôles de l&#8217;AIEA. Dans l&#8217;autre, ce serait ce programme en principe pacifique qui, une fois arrivé à maturité, pourrait être brusquement réorienté vers des objectifs militaires. L&#8217;Iran, comme l&#8217;a fait la Corée du Nord, chasserait les inspecteurs de l&#8217;AIEA et pourrait dès lors à l&#8217;abri des regards modifier la programmation de ses centrifugeuses pour produire de l&#8217;uranium de qualité militaire.</p>
<p>Les Américains et les Européens se mettent rapidement d&#8217;accord sur le fait qu&#8217;il n&#8217;existe qu&#8217;une seule parade à l&#8217;un ou l&#8217;autre risque : l&#8217;Iran doit renoncer à la technologie de l&#8217;enrichissement, démanteler toutes ses installations, et autoriser l&#8217;AIEA à inspecter en tous temps et tous lieux son territoire pour vérifier le respect de cet engagement. Mais ils diffèrent sur la tactique. Les Américains souhaitent que le Conseil de sécurité de l&#8217;ONU fixe sans attendre ses conditions à l&#8217;Iran. Les Français – Dominique de Villepin est à l&#8217;époque ministre des affaires étrangères – convainquent Allemands et Britanniques de tenter au préalable auprès des Iraniens la voie de la négociation.</p>
<p><strong>Du dialogue au bras de fer</strong></p>
<p>Surprise, cela fonctionne! En preuve de bonne volonté, les Iraniens acceptent fin 2003 de suspendre toutes leurs activités d&#8217;enrichissement d&#8217;uranium pour la durée des discussions. Ils signent le Protocole additionnel de l&#8217;AIEA autorisant des inspections surprises sur tout leur territoire, et acceptent que cet accord soit appliqué sans attendre sa ratification par leur Parlement. Sans l&#8217;annoncer explicitement puisqu&#8217;il s&#8217;agit pour eux de quelque chose d&#8217;inavouable, ils mettent fin au volet militaire clandestin de leur programme nucléaire. Et ils font preuve d&#8217;ouverture à l&#8217;idée de garanties renforcées sur leur programme d&#8217;enrichissement pour rassurer la communauté internationale. Mais <strong>la négociation traîne en longueur et peu à peu, les Iraniens acquièrent la conviction que les trois Européens ne poursuivent en fait qu&#8217;un seul but : l&#8217;arrêt sans retour de leurs activités d&#8217;enrichissement. C&#8217;est précisément ce qu&#8217;ils refusent : ce serait à leurs yeux renoncer à un investissement de haute technologie marqueur de modernité, ce serait se résigner au statut de pays arriéré dans lequel, selon leur vision de l&#8217;Histoire, les puissances extérieures tentent, depuis le XIXème siècle, de maintenir l&#8217;Iran.</strong></p>
<p>Au bout de 18 mois la négociation se trouve enlisée, et les Européens, soutenus par les Américains, reprennent l&#8217;idée de transmettre le dossier iranien au Conseil de sécurité. Les Iraniens font savoir qu&#8217;en une telle éventualité, ils reviendraient sur les gestes de bonne volonté consentis à l&#8217;ouverture de la négociation. L&#8217;envoi du dossier au Conseil de sécurité se fait néanmoins début février 2006. Dans les jours qui suivent, les Iraniens reprennent leurs activités d&#8217;enrichissement et annulent l&#8217;application du Protocole additionnel qui autorisait des inspections renforcées. Ils reprennent sans doute, mais sans le dire, des recherches utiles à l&#8217;acquisition de la bombe.</p>
<p><strong>Dès lors, une sorte de bras de fer s&#8217;installe entre la République islamique et le monde extérieur. Le Conseil de Sécurité adopte six résolutions contre l&#8217;Iran, mettant en place des sanctions de plus en plus sévères pour l&#8217;obliger à suspendre à nouveau ses activités d&#8217;enrichissement, préalable jugé indispensable à la reprise d&#8217;une négociation. Mais l&#8217;Iran refuse, en rappelant qu&#8217;il a déjà suspendu ces activités pendant plus de deux ans sans en tirer aucun bénéfice</strong>. Il nie toute légitimité aux décisions du Conseil de Sécurité prises au nom du maintien de la paix, considérant que ses activités d&#8217;enrichissement ne sont interdites par aucune loi internationale, et qu&#8217;elles sont en outre placées sous le contrôle de l&#8217;AIEA, qui ne l&#8217;a, sur ce sujet, jamais pris en défaut. Devant cet entêtement, les Américains et les Européens ajoutent aux sanctions des Nations Unies, ciblées sur le nucléaire et le militaire, leurs propres sanctions, qui visent à paralyser le fonctionnement de l&#8217;économie iranienne dans son ensemble.</p>
<p>L&#8217;on en est toujours là aujourd&#8217;hui. A chaque nouvelle vague de sanctions, l&#8217;espoir est né du côté occidental que, cette fois-ci, la République islamique céderait. Mais jusqu&#8217;à présent le régime et l&#8217;économie iranienne se sont adaptés, avec la complicité d&#8217;un certain nombre d&#8217;entreprises et de pays fournisseurs ou clients peu concernés par cette querelle. Le maintien à des niveaux élevés des cours du pétrole a aussi aidé l&#8217;Iran. Le détournement des sanctions est devenu un champ d&#8217;activités lucratif, qui a profité pour l&#8217;essentiel aux réseaux du régime. Tout ceci au détriment d&#8217;une population soumise à une sorte de double peine : économique, en payant le prix final des embargos mis en place ; politique, en subissant la répression d&#8217;un régime déterminé à résister par tous les moyens aux puissances extérieures. Il a en effet acquis la conviction qu&#8217;elles ne poursuivent au fond en cette affaire qu&#8217;un seul but : sa perte.</p>
<p>Du côté occidental, la stratégie adoptée pour faire plier l&#8217;Iran a été qualifiée de &laquo;&nbsp;double approche&nbsp;&raquo;, combinant offre de dialogue et pressions. Mais l&#8217;offre publique de dialogue a toujours maintenu en sourdine le préalable de l&#8217;arrêt de l&#8217;enrichissement, rejeté par les Iraniens. Ne sont donc restées que les pressions, dont on a vu l&#8217;absence de résultat. Les Iraniens n&#8217;ont d&#8217;ailleurs pas été de reste dans les appels vibrants au dialogue, pourvu qu&#8217;on n&#8217;y aborde pas les sujets qui préoccupaient le plus la communauté internationale. La situation s&#8217;est donc bloquée.</p>
<p><strong>Le rôle des Français</strong></p>
<p>Dans les enchaînements qui ont conduit à la paralysie actuelle, les gouvernements français qui se sont succédés depuis l&#8217;éclosion de la crise, à l&#8217;été 2002, ont joué un rôle important, parfois déterminant. Dominique de Villepin, lorsqu&#8217;il a tenté en 2003 d&#8217;ouvrir une voie de négociation avec l&#8217;Iran, a cru pouvoir faire l&#8217;impasse sur une réalité incontournable. C&#8217;était l&#8217;hostilité des États-Unis de George W.Bush à tout ce qui aurait pu consolider la République islamique. C&#8217;était aussi l&#8217;impossibilité pour les Européens de récompenser de façon tangible les gestes auxquels l&#8217;Iran aurait pu consentir, en raison de la permanence des sanctions américaines sur l&#8217;économie iranienne. Entre autres exemples, comment permettre à l&#8217;Iran, pourtant fort demandeur, d&#8217;acquérir des Airbus, alors que tout contrat aurait ruiné les chances de la société Airbus sur le marché américain?</p>
<p>Ces réalités ont rapidement pris le dessus. <strong>Au sortir de l&#8217;intervention américaine en Irak, marquée par les refus français et allemand d&#8217;y participer, personne en Europe n&#8217;allait ouvrir une nouvelle crise avec les États-Unis pour les beaux yeux de la République islamique d&#8217;Iran. Les ministres des Affaires étrangères qui ont succédé à Dominique de Villepin, Michel Barnier et Philippe Douste-Blazy, ne s&#8217;y sont donc pas risqués. </strong>Le Président de la République, Jacques Chirac, sensible aux questions agitant le Moyen-Orient, aurait sans doute souhaité trouver une porte de sortie honorable pour toutes les parties. Il convainc au printemps 2005 George W. Bush de faire quelques gestes d&#8217;ouverture en direction de Téhéran. Mais ces gestes sont limités et l&#8217;embellie éphémère. Elle bute sur le refus des Iraniens d&#8217;abandonner la technologie de l&#8217;enrichissement.</p>
<p><strong>L’arrivée de Nicolas Sarkozy</strong></p>
<p>Avec l&#8217;arrivée à la Présidence de la République de Nicolas Sarkozy, l&#8217;engagement de la France aux côtés des États-Unis franchit un nouveau palier. Le jeune Président est sans aucun doute profondément impressionné par les propos que lui tient George W. Bush sur le monde et sur l&#8217;Iran au cours de leur rencontre dans la maison de vacances de ce dernier. L&#8217;on en perçoit le reflet dans les propos anxiogènes adressés aux ambassadeurs de France réunis fin août 2007 à l&#8217;Élysée. Il évoque alors &laquo;&nbsp;le risque de confrontation entre l&#8217;Islam et l&#8217;Occident&nbsp;&raquo; comme le premier des grands défis du XXIème siècle. Citant ensuite la crise iranienne comme &laquo;&nbsp;la plus grave qui pèse aujourd&#8217;hui sur l&#8217;ordre international&nbsp;&raquo;, il présente &laquo;&nbsp;une alternative catastrophique : la bombe iranienne ou le bombardement de l&#8217;Iran&nbsp;&raquo;.</p>
<p>Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères, enchaîne en annonçant que le monde doit &laquo;&nbsp;se préparer au pire, c&#8217;est-à-dire à la guerre&nbsp;&raquo;. Le Premier Ministre François Fillion y va aussi de son propos. Lors de la visite d&#8217;un régiment, adossé à un char d&#8217;assaut, il déclare que &laquo;&nbsp;la menace que fait peser sur le monde l&#8217;existence d&#8217;une bombe iranienne est réelle&nbsp;&raquo; et que &laquo;&nbsp;la France, comme tous les pays qui participent au maintien de la paix dans le monde, œuvre aujourd&#8217;hui pour dissuader les Iraniens de se doter de cette capacité&nbsp;&raquo;. Le ton dès lors est donné. la France se place en pointe dans la politique de pressions exercées par le monde extérieur sur l&#8217;Iran. Ses diplomates sont particulièrement actifs tant à New-York qu&#8217;à Bruxelles, les deux lieux où s&#8217;élaborent les textes porteurs de condamnations et de sanctions.</p>
<p>Cette ligne sera maintenue avec l&#8217;arrivée de Barack Obama. Celui-ci s&#8217;essaye au printemps 2009 à tendre la main à l&#8217;Iran, malgré les réticences de sa propre administration et l&#8217;opposition farouche des néoconservateurs. Ceux-ci appellent alors à la rescousse leurs amis français, qui ne se font pas prier. Les dirigeants iraniens y mettent aussi du leur, avec des élections présidentielles truquées et la féroce répression qui suit les grandes manifestations des électeurs frustrés. <strong>A l&#8217;été 2009, les conseillers d&#8217;Obama lancent encore l&#8217;idée d&#8217;un accord limité avec l&#8217;Iran pour l&#8217;alimentation en combustible d&#8217;un petit réacteur de recherche, avec l&#8217;espoir d&#8217;ouvrir ainsi la voie à un dialogue plus ambitieux. Là encore, la diplomatie française cherche à torpiller le projet. Elle est à nouveau puissamment aidée, il faut le dire, par les Iraniens, trop empêtrés dans leurs querelles internes pour saisir la chance offerte. L&#8217;affaire finit par capoter, et l&#8217;on revient au bras de fer dans lequel on se trouve encore aujourd&#8217;hui.</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong>Un dossier sinistré </strong></p>
<p>À la veille de l&#8217;échéance présidentielle française de 2012, le dossier nucléaire iranien apparaît comme un dossier sinistré. Un abîme de méfiance s&#8217;est creusé entre les protagonistes. Peut-on d&#8217;ailleurs accorder la moindre confiance à un régime tel que la République islamique, au bilan désastreux en matière de droits politiques, de droits de l&#8217;Homme et de relation avec le monde extérieur? Mais de l&#8217;autre côté, la question revient en écho. Comment avoir confiance dans cet Occident arrogant qui cherche à conserver pour lui seul la maîtrise des clefs technologiques de la modernité, qui enserre l&#8217;Iran de sa présence militaire en Irak, en Afghanistan, dans le Golfe persique, et de sa tutelle sur le Moyen-Orient?</p>
<p>Dans une relation à ce point dégradée, les choix finissent par s&#8217;épurer. Ou l&#8217;on continue à vouloir faire plier ou briser le régime, et il faut regarder sans ciller la possibilité d&#8217;un usage de la force, en acceptant d&#8217;être ensuite entraîné dans des enchaînements imprévisibles. Ou l&#8217;on prend l&#8217;adversaire tel qu&#8217;il est, en cherchant à mobiliser ce qu&#8217;il conserve de rationalité pour poser les bases d&#8217;un dialogue. Il ne s&#8217;agit pas de lui faire confiance, la confiance ne pourra renaître que de la bonne application d&#8217;accords simples, clairs, aisément vérifiables. C&#8217;est sur de tels accords qu&#8217;il faut offrir de travailler. Et s&#8217;il faut se montrer intraitable, c&#8217;est sur leur qualité.</p>
<p>Même si la tâche paraît extraordinairement difficile, l&#8217;on a quelques atouts au départ. Des rapports de l&#8217;AIEA, comme de ceux de la communauté américaine du renseignement, il ressort que, quelles que soient les intentions prêtées aux Iraniens, leur bombe n&#8217;est pas pour demain. La mise au point d&#8217;un engin nucléaire appelle la conjonction d&#8217;un certain nombre de technologies complexes, dont tout indique que l&#8217;Iran n&#8217;a pas encore la maîtrise. Le temps de la négociation n&#8217;est donc pas forclos, même s&#8217;il ne faut pas le gaspiller. Le deuxième atout est le fond de prudence d&#8217;un régime qui est conscient de ses fragilités et cherche avant tout à durer. Le troisième atout est que, malgré les punitions infligées, les menaces proférées, malgré l&#8217;assassinat de plusieurs de ses scientifiques, malgré les opérations de sabotage menées sur des installations nucléaires pourtant contrôlées par l&#8217;AIEA, le régime iranien n&#8217;a jamais envisagé de dénoncer son adhésion au Traité de non prolifération nucléaire et de chasser de son territoire les inspecteurs de l&#8217;Agence. Or c&#8217;est sur les contrôles de l&#8217;AIEA que s&#8217;appuiera forcément tout accord sérieux d&#8217;encadrement des activités nucléaires iraniennes.</p>
<p>Reste une grande question. En négociant, puis en se mettant d&#8217;accord avec la République, ne va-t-on pas offrir une nouvelle tranche de vie à ce régime? Il n&#8217;y a pas de réponse tranchée. Prolongeait-on l&#8217;existence de l&#8217;URSS lorsque l&#8217;on négociait avec Brejnev les accords de limitation d&#8217;armements nucléaires ou la Charte d&#8217;Helsinki? Jusqu&#8217;à présent, c&#8217;est l&#8217;hostilité du monde extérieur qui a profité aux maîtres de Téhéran en facilitant leur mainmise sur l&#8217;économie et sur la société. En revanche, <strong>c&#8217;est au cours de la brève époque de la main tendue d&#8217;Obama que la population s&#8217;est enhardie contre ses dirigeants, comme si, l&#8217;Iran n&#8217;étant plus menacé par son principal adversaire, elle était libérée du devoir de serrer les rangs. Or c&#8217;est des Iraniens, et de personne d&#8217;autre, que viendra un jour la chute ou, du moins, la profonde transformation de ce régime.</strong> Veillons donc à ne pas leur nuire. Ne faisons rien ce qui puisse gêner leur marche difficile, mais irrésistible, vers la modernité. Défendons-les dans leur lutte pour les droits politiques et des droits de l&#8217;Homme. Et faisons-leur confiance pour le reste.</p>
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		<title>Socialistes, encore un effort pour être populaires !</title>
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		<pubDate>Fri, 23 Mar 2012 16:22:54 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Emmanuel Maurel</dc:creator>
				<category><![CDATA[A propos de ...]]></category>
		<category><![CDATA[numéros 45-46]]></category>

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		<description><![CDATA[Si l’ouvrage collectif dirigé par Laurent Baumel et François Kalfon a rencontré un certain écho dans la presse et le public militant, c’est bien parce qu’il « met le doigt là où ca fait mal ». Certes, la désaffection, même relative (car ce constat vaut moins pour les élections locales) de « l’électorat populaire » pour la gauche n’a rien de nouveau. Elle croît depuis les années 1980, et s’est manifestée, de façon spectaculaire, à des moments clé de notre vie politique récente : après le traumatisme du 21 avril 2002 (13% des ouvriers seulement votant Jospin, et pas beaucoup plus chez les employés), après la confirmation du divorce entre « peuple » (de droite comme de gauche) et « élites » (de droite comme de gauche) lors du 29 mai 2005, il y a eu aussi, en 2007, la stupéfaction de voir un candidat d’obédience libérale réaliser un bon score dans les catégories populaires, et notamment dans la classe ouvrière. ]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Emmanuel Maurel est secrétaire national à l’université permanente et aux universités d’été du Parti socialiste. Il est également vice-Président du Conseil Régional d’Ile-de-France.</p>
<p>Si l’ouvrage collectif dirigé par Laurent Baumel et François Kalfon a rencontré un certain écho dans la presse et le public militant, c’est bien parce qu’il « met le doigt là où ca fait mal ». Certes, la désaffection, même relative (car ce constat vaut moins pour les élections locales) de « l’électorat populaire » pour la gauche n’a rien de nouveau. Elle croît depuis les années 1980, et s’est manifestée, de façon spectaculaire, à des moments clé de notre vie politique récente : après le traumatisme du 21 avril 2002 (13% des ouvriers seulement votant Jospin, et pas beaucoup plus chez les employés), après la confirmation du divorce entre « peuple » (de droite comme de gauche) et « élites » (de droite comme de gauche) lors du 29 mai 2005, il y a eu aussi, en 2007, la stupéfaction de voir un candidat d’obédience libérale réaliser un bon score dans les catégories populaires, et notamment dans la classe ouvrière.</p>
<p>De nombreux ouvrages ont tenté d’analyser ce phénomène qui frappe toute la social-démocratie européenne (voir notamment le <em>Recherche peuple désespérément</em> de Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin ou, dans un autre genre, <em>Le Monstre Doux</em> de Raffaelle Simone). <strong>L’originalité de l’ouvrage de Baumel, Kalfon and co est qu’il se veut plus « opérationnel ». Ce plaidoyer est en effet dicté par l’urgence : la campagne pour l’élection présidentielle entre dans sa phase active, et les auteurs, instruits par l’expérience des défaites successives du PS, souhaitent aider le candidat François Hollande à trouver cette « équation gagnante » qui a échappé à ses prédécesseurs.</strong></p>
<p>Une équation qui passe par une réflexion sociologique : pour construire« géographiquement et socialement une large coalition majoritaire pour la gauche » (l’expression est de Rémi Lefebvre), il faut déjà se mettre d’accord sur le « cœur de cible » de celle-ci. Surfant sur la polémique consécutive à la publication du rapport de Terra Nova « Quelle majorité électorale pour 2012 ? », les auteurs prennent clairement parti : les préconisations (implicites) du think tank « progressiste » qui se targue de traquer les « impensés » de la gauche et d’en briser les « tabous » conduisent droit à une nouvelle défaite.</p>
<p>On se souvient que ledit rapport avait provoqué dans les rangs socialistes, une belle indignation (souvent surjouée) en invitant le PS à réfléchir à une autre stratégie électorale. Constatant la « droitisation », souvent extrême, d’une fraction non négligeable de ce qu’on appelle traditionnellement l’électorat populaire, il suggérait à la gauche de s’inspirer de l’exemple des démocrates américains qui comptent sur un électorat principalement composé des classes moyennes supérieures, des urbains, des diplômés, des jeunes et des « minorités ». Les auteurs présentent clairement leur <em>Plaidoyer pour une gauche populaire</em> comme une réfutation de cette thèse. Réfutation électorale (cette « nouvelle alliance » est structurellement minoritaire dans notre pays) mais aussi, et heureusement idéologique : « la gauche sans le peuple ne saurait être la gauche », écrit justement Laurent Bouvet. Reste qu’il faut savoir identifier la majorité sociologique qu’on prétend représenter prioritairement, ses aspirations, ses attentes. C’est tout l’enjeu de ce petit essai.</p>
<p>Les contributeurs multiplient les angles de vue permettant de mieux cerner un électorat qui fait souvent défaut à la gauche : <strong>l’approche économique et sociale (indispensables rappels de Philippe Guibert sur les salariés du privé) et géographique (passionnante étude de Christophe Guilluy sur la « France périphérique ») permet d’étayer la thèse d’Alain Mergier selon laquelle les milieux populaires sont frappés par une « insécurisation » croissante : « le principe d’organisation de l’expérience des milieux populaires n’est pas l’insécurité physique, mais l’insécurité générale dont l’insécurité physique n’est qu’une composante ». </strong></p>
<p>Cette insécurité a des racines multiples, que les auteurs abordent rapidement. L’’école ne joue plus son rôle d’ascenseur social (voir l’article de Camille Peugny), le compromis social des trente glorieuses a été violemment remis en cause par le capitalisme financier transnational, l’Europe est davantage vécue comme une menace (le « cheval de Troie de la mondialisation libérale ») que comme une chance. S’ajoutent à cela le délitement des solidarités traditionnelles, la défiance envers les institutions et les corps intermédiaires, la déstabilisation des habitudes de vie quotidienne collective (confrontation souvent problématique avec la pratique de l’Islam dans certains territoires, et plus généralement la peur de l’ « islamisation »). Bref, la majorité des Français éprouvent dans leur chair, au quotidien, une insécurité généralisée qui est aussi une peur du déclassement et une perte de repères. La gauche, qui est associée, dans l’imaginaire collectif, au progrès social et aux avancées démocratiques peine à convaincre cet électorat. Dans un contexte de crise économique majeure, marquée par une augmentation du chômage, la stagnation du pouvoir d’achat mais aussi l’apparente impuissance des gouvernants à imposer quoi que ce soit aux « marchés », difficile en effet de croire que l’un (le progrès social) comme l’autre (les avancées démocratiques) soient aujourd’hui possibles.</p>
<p>L’ouvrage de Baumel et Kalfon ne se contente pas, bien sûr, d’exposer ces difficultés structurelles pour notre camp politique. Il dessine les contours de ce que pourrait être cette « gauche populaire » susceptible de donner à la fois des réponses concrètes au « besoin de protection » qui s’exprime, mais capable aussi de repenser le contenu de ce que nous avons longtemps appelé le « modèle républicain ». Certes, comme l’avaient annoncé les auteurs dans leur préface, le petit essai se contente de préconisations plutôt générales. Il ne s’agissait pas d’écrire le projet du candidat socialiste ! Et, à l’exception de Camille Peugny qui se risque à formuler d’audacieuses propositions pour réformer notre système éducatif, les autres contributeurs respectent la feuille de route. Mais les pistes esquissées dans ce <em>Plaidoyer</em> méritent qu’on s’y attarde un peu.</p>
<p>Si la volonté d’inventer « un nouveau discours républicain sur le vivre ensemble » est louable, il s’agit surtout de mettre en cohérence certains éléments déjà existants dans la doctrine socialiste. Ainsi, la « redéfinition des règles de la vie en société », fondée notamment sur l’importance de la notion de respect et d’autorité, sur l’articulation entre les droits ET les devoirs, figuraient déjà dans le projet présidentiel de Ségolène Royal, et même, soyons justes, dans le corpus jospiniste. De même, la prise en compte des problèmes de sécurité qui passe par la réhabilitation du concept d’ordre républicain a été entamée dès les années 1990. Enfin, le caractère indispensable de la laïcité est une conviction commune à tous les socialistes, en dépit de certaines tentations communautaristes ici et là.</p>
<p>Moins banal en revanche, est la condamnation sévère de l’adhésion supposé des socialistes aux thèses du « multiculturalisme »qui revient à plusieurs reprises et sous différentes plumes.<strong> Sans aller jusqu’à la critique de l’ « idéologie de la diversité » </strong>(voir le texte fondamental de Walter Benn Michaels, <em>La diversité contre l&#8217;égalité</em>)<strong>, les auteurs invitent la gauche, et singulièrement les socialistes, à ne pas se figer dans une « angélique défense » d’un modèle d’origine anglo saxonne considéré comme une menace pour l’identité républicaine française. Sur ce sujet, c’est incontestablement Laurent Bouvet qui va le plus loin, jugeant « impossible de faire l’impasse sur la remise en cause profonde de cet idéal trentenaire en forme d’illusion qu’est le multiculturalisme ». </strong>Cette question mériterait de longs développements, et l’on devine que ces prises de position feront tousser certains lecteurs qui se borneront à répondre qu’officiellement, le PS reste attaché aux valeurs laïques de la République. La vérité nous oblige à dire que le différentialisme, indissociablement lié à l’idéologie libérale, a fait des progrès dans les rangs de la gauche. Une partie de celle-ci a en effet progressivement substitué (sans jamais l’assumer évidemment) à la lecture traditionnelle de la société en termes de classes une vision ethnicisée de notre pays, et verse dangereusement dans la valorisation naïve des « identités culturelles » (se référer, sur ce sujet, à la démonstration de Jean Loup Amselle dans <em>L’Ethnicisation de la France</em>). <strong> </strong></p>
<p>Autre aspect moins convenu de ce <em>Plaidoyer pour une gauche populaire</em>, la dénonciation du « fossé culturel » entre les élites de gauche et le peuple, présenté par Rémi Lefebvre comme une des « coupures symboliques » qui a joué un rôle dans les défaites présidentielles. Cet argument, souvent utilisé par la droite prompte à fustiger « les socialistes bobos », est de plus en plus repris par des penseurs de gauche (on songe notamment à l’indispensable Jean-Claude Michéa). François Kalfon lui-même va jusqu’à proposer de « chasser des instances dirigeantes du PS les réflexes de &laquo;&nbsp;prolophobie&nbsp;&raquo; qu&#8217;on voit poindre de temps en temps » (interview dans le Monde.fr du 7 décembre 2011). La critique est outrée, mais cette idée d’une intelligensia de gauche qui ne jure que par la culture d’élite (il faudrait rajouter « ET les cultures minoritaires ») tout en méprisant la « culture populaire » (en gros l’art contemporain et le rap mais pas Miss France ou Chimène Badi) n’est pas totalement dénuée de fondement. De la même façon que Malraux assignait au gaullisme la mission de rassembler ceux qui prennent « le métro à 18h », Baumel, Kalfon et leurs acolytes semblent inviter les socialistes à ne pas négliger la France qui regarde TF1 à 20h (voire même à 13h !).</p>
<p>On le voit, « l’équation gagnante » passe par la patiente (re)construction d’un lien de confiance entre la gauche et les couches populaires. Mais celle-ci ne se résume pas, à l’évidence, à l’invention d’un nouveau discours républicain. La société a besoin de repères, elle a surtout besoin de justice. La gauche ne sera populaire que si elle se fixe pour objectif l’amélioration concrète des conditions d’existence de la majorité des ouvriers et des employés. Or celle-ci, est-il besoin de le rappeler, se sont considérablement dégradées. La financiarisation de l’économie et le libre échange généralisé charrient chômeurs et précaires par millions. Les inégalités augmentent, les riches s’enrichissent. Et la crise a largement aggravé la situation. Certes, les citoyens n&#8217;entendent rien aux boursicotages et aux traficotages de ceux qui ne sont, après tout, que des bandits de grand chemin polis et cravatés : mais ils comprennent bien que quelque chose ne tourne pas rond dans le système économique actuel. Que ce qui se passe heurte le <strong><em>bon sens</em></strong> élémentaire. « Tout pour nous et rien pour les autres » : c&#8217;est ainsi qu&#8217;Adam Smith résumait l’état d’esprit de ceux qu’il appelait « les maîtres de l’espèce humaine ». Plus de deux siècles après, qui pourrait nier que c’est toujours cette impression qui domine. La gauche populaire, c’est donc celle qui ne se résout pas à accompagner un système qui ne laisse pas seulement les inégalités perdurer, mais qui s’en nourrit. C’est celle qui n’accepte pas que le capital soit infiniment mieux rémunéré que le travail.</p>
<p>Or, <strong>sur les questions économiques et sociales, l’essai de Baumel et Kalfon reste largement en retrait.  S’il se borne à reprendre les vieilles recettes social démocrates (nouveau compromis redistributif, réforme fiscale, réhabilitation de la « société du travail »), il ne semble pas prendre la mesure de l’ampleur de la crise à laquelle les sociétés européennes sont confrontées. </strong>On me rétorquera que la prudence est de mise. Que nos compatriotes se méfient des grands mots et des grandes promesses, et ils ont raison. Que la conjoncture incite à la circonspection, au scepticisme. Mais quand les injonctions au sérieux et à la crédibilité viennent de ceux là même qui n’on rien fait pour empêcher la crise de se dégrader, c’est le devoir de la gauche de proposer une autre cohérence, un autre chemin.<strong></strong></p>
<p>Pour redresser la France et  l’Europe, il nous faudrait l’audace et l’ambition d’un Roosevelt au moment du New Deal. La droite, et parfois même certains de nos partis frères, ne nous proposent que la rigueur étriquée d’un Raymond Barre ! Or l’heure n’est pas au bricolage et au rafistolage : il est temps de tourner la page, et d’élaborer un autre modèle de développement. Bien sûr, nul ne nie la difficulté de la tâche, nul n’oublie que la droite est au pouvoir quasiment partout en Europe. Mais c’est dans ces moments de grandes turbulences qu’il faut faire preuve de volontarisme, c’est dans les moments de grandes incertitudes qu’il faut faire preuve de clarté. En 2012, l’électorat populaire choisira une majorité qui sait qui elle est, qui elle représente, et surtout qui sait où elle va.</p>
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		<title>Les socialistes et le peuple</title>
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		<pubDate>Fri, 23 Mar 2012 16:20:26 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Alain Bergounioux</dc:creator>
				<category><![CDATA[A propos de ...]]></category>
		<category><![CDATA[numéros 45-46]]></category>

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		<description><![CDATA[L’essai collectif, Plaidoyer pour une gauche populaire, dirigé par Laurent Baumel et François Kalfon, a attiré l’attention à sa parution, car il traite d’une question clef pour les socialistes, leur représentation dans les catégories populaires. Elle ne va plus de soi. Elle fluctue, certes selon la nature des élections. Mais la tendance à l’affaiblissement est affirmée depuis les années 1980. Elle revêt aujourd’hui une réelle acuité dans les crises que nous traversons et qui accentuent la désorientation des ouvriers et des employés qui sont soumis à des changements brutaux et risquent de faire apparaître l’extrême droite comme la force principale de la contestation.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Alain Bergounioux est directeur de la <em>Revue socialiste</em>.</p>
<p>L’essai collectif, <em>Plaidoyer pour une gauche populaire</em>, dirigé par Laurent Baumel et François Kalfon, a attiré l’attention à sa parution, car il traite d’une question clef pour les socialistes, leur représentation dans les catégories populaires. Elle ne va plus de soi. Elle fluctue, certes selon la nature des élections. Mais la tendance à l’affaiblissement est affirmée depuis les années 1980. Elle revêt aujourd’hui une réelle acuité dans les crises que nous traversons et qui accentuent la désorientation des ouvriers et des employés qui sont soumis à des changements brutaux et risquent de faire apparaître l’extrême droite comme la force principale de la contestation.</p>
<p>Le prétexte immédiat du livre a été fourni par la publication d’un rapport de Terra Nova, « Quelle majorité électorale pour 2012 ? », qui part du constat (commun) de la désaffection relative des catégories populaires, ouvriers et employés, pas seulement pour les socialistes mais pour les partis de gauche, pour proposer la constitution d’une autre coalition électorale avec de nouvelles catégories inter-classistes, les jeunes, les « diplômés », les « minorités visibles », les femmes qui, aujourd’hui, ont une plus grande propension à voter à gauche, etc. Les rédacteurs du rapport ne prennent pas certes parti au sens strict pour la substitution d’une coalition à une autre, car les nouvelles catégories recoupent partiellement les anciennes, mais ils conseillent pour le moins aux socialistes d’abandonner leur grille de lecture traditionnelle.</p>
<p>C’est ce que récusent les auteurs de notre ouvrage. Ils le font au nom des principes. « La gauche sans le peuple ne saurait être la gauche », écrit Laurent Bouvet. Ils le font également en raison d’une analyse de Terra Nova qu’ils estiment fausse. La « droitisation » imputée aux catégories populaires serait le résultat d’une prise en compte insuffisante des réalités sociales par les socialistes. Ils le font, enfin, au nom de l’efficacité électorale, les ouvriers et les employés, représentent près de 16 millions d’électeurs et demeurent la clef du succès électoral. Les contributions qui composent le livre montrent cependant que la question est complexe et s’accommode mal d’un tableau en noir et blanc. Les analyses de nature sociologique de Philippe Guibert, de Christophe Guilly, d’Alain Mergier et de Camille Peugny, montrent toutes les importantes transformations qui ont été à l’œuvre dans la situation des catégories populaires dans l’entreprise et dans l’habitat. C’est en tout une nouvelle réalité sociale qui s’est imposée depuis une trentaine d’années et qui a évidemment des effets idéologiques et politiques majeurs. Les textes politiques, au premier chef, ceux de Laurent Baumel et de François Kalfon, comme ceux de Rémi Lefebvre et de Laurent Bouvet, ne le nient pas, mais laissent un peu à penser qu’il suffirait que les socialistes manifestent plus de considération pour les attentes des catégories populaires, trouvent les « nouveaux compromis redistributifs » et tiennent « un discours républicain » pour que les problèmes soient résolus. Je partage ces préconisations. Mais, il ne faut pas faire comme si elles avaient été « oubliées » par les socialistes. Qu’elles n’aient pas fait l’objet de réflexions suffisamment approfondies, et qu’à l’effacement de l’analyse marxiste n’ait pas succédé une grille d’analyse de la société pertinente, cela est vrai. Mais il faut replacer le problème dans une perspective plus large pour en saisir toutes les dimensions.</p>
<p><strong>Les équilibres électoraux entre les classes populaires et les classes moyennes qui s’étaient établis dans les années 1970 l’ont été largement par le fait de l’Union de la gauche, entre socialistes et communistes, qui, malgré la rupture de 1977, a permis de maintenir dans une même perspective politique, une large part des ouvriers et des employés avec une majorité de classes moyennes salariées, unissant ainsi les revendications traditionnelles de la gauche, économiques et sociales, et les aspirations à davantage de libertés individuelles et collectives</strong>. Le Parti socialiste – et la SFIO avant lui &#8211; ne représentait seul qu’une part des catégories populaires et, cela, à un moment où le fonds de l’idéologie socialiste était d’inspiration marxiste et où les programmes reposaient tous sur l’action de l’Etat. L’affaissement continu du Parti communiste après 1981 a compromis cet équilibre. Les difficultés de la politique gouvernementale et les choix faits en 1982 et surtout 1983 de privilégier la « modernisation » de l’économie pour pouvoir maintenir les politiques sociales (et même les étendre comme en 1988 et 1997) ont crée de la déception et de la distance dans les catégories populaires (mais aussi dans les classes moyennes comme on l’a constaté aux élections législatives de 1993). Il est clair que le coût de la rigueur a pesé principalement sur les salariés du secteur privé. Les restructurations industrielles ont affecté particulièrement les régions du Nord et de l’Est. La reconnaissance du rôle de l’entreprise a contredit l’anti-capitalisme qui était au cœur de la construction idéologique de la gauche. Mais on ne peut pas résumer les politiques menées par les gouvernements socialistes, par des mesures de déréglementation, de privatisation ou de réduction des budgets. Ce serait passer sous silence des politiques tournées vers la croissance, l’extension de la protection sociale, les mesures pour l’emploi (c’était une des finalités des 35 heures), la revalorisation de la fonction publique, etc. Ce que l’on peut dire est que ces politiques n’ont pas empêché les transformations des conditions d’emploi et de travail imposées par les évolutions du capitalisme qui ont contribué à déstructurer le salariat et à affaiblir les solidarités collectives. C’est toute la dimension du problème. Elle concerne tout le socialisme européen. Et les « adaptations » apportées dans la période par les socialistes sont apparues soit insuffisantes – l’Union Européenne n’a pas permis d’instaurer les contrepoids souhaités à la mondialisation libérales – soit fallacieuses - la « Troisième Voie » blairiste, qui a influencé un temps nombre de partis socialistes européens a trop pris son parti du creusement des inégalités.</p>
<p>Ces données, rapidement schématisés expliquent que les difficultés du Parti socialiste, un parti « généraliste », qui doit prendre en compte une pluralité d’électorats, aux intérêts différents, qu’ils soient souvent matériels ou culturels, et qui doit en assumer les contradictions. Cela doit être intégrer dans les critiques qui sont faites aux <strong>socialistes.</strong> D’autant que, <strong>du point de vue idéologique,</strong> ils <strong>n’ont jamais renoncé à l’analyse de la société en termes conflictuels. Sans remonter trop loin, Lionel Jospin en 1998, plaidait pour que les socialistes réalisent « une nouvelle alliance entre les exclus, les classes populaires et les classes moyennes ». A la même époque, face à la doctrine blairiste qui raisonnait essentiellement en termes d’individus, de « gagnants » et de « perdants », le Parti socialiste maintenait une analyse de conflits structurels entre le capital et le travail. </strong>Rechercher des « compromis » suppose justement de reconnaître l’existence d’intérêts de classe différents. Les socialistes ont accompagné les évolutions de la société vers plus de libertés pour les individus ou prenant l’initiative de lois consacrant de nouveaux droits. Il n’y a pas à le regretter – car ce sont des droits pour tous – et pas seulement pour les classes moyennes supérieures… Ce sont les attitudes différentes concernant l’immigration et la sécurité qui provoquent le plus d’écart dans les électorats et sont une difficulté politique évidente. Il n’est pas aisé, en effet, d’établir un équilibre entre les droits des personnes et les impératifs de la cohésion d’une société. Malgré quelques flottements dans les années 1980, le Parti socialiste n’a jamais fait sienne la notion d’une « société multiculturelle ». Il a toujours défendu les principes d’une République laïque. Reste évidemment à en déterminer les moyens. Et là il y a place pour le débat. Il ne suffit pas de postuler de manière générale l’excellence des valeurs républicaines. Il faut les faire vivre concrètement, les faire respecter et les faire aimer. La critique de la droite (et de l’extrême droite) est récurrente sur un prétendu « laxisme » des socialistes en matière de sécurité. Cela est faux. Depuis au moins le colloque de Villepinte en 1997, la doctrine socialiste est fixée : la prévention et la sanction forment un ensemble indissociable. Devant son échec patent, la droite – sans une autre appellation – a rétabli une forme de police de proximité ! Lionel Jospin, pour sa part, avait défini les contenus d’un « humanisme populaire » pour répondre aux attentes des catégories populaires.</p>
<p>Il faut prendre tout cela en compte dans les critiques faites aux socialistes (sans parler du reste de la gauche…). Un procès en inefficacité peut être fait mais pas en inconscience… <strong>Le travail à mener – et là nous rejoignons les préoccupations de nos auteurs – porte bien sur la recomposition d’une « offre politique » qui concerne toutes les dimensions de notre action politique, le projet idéologique, pour définir les objectifs qui peuvent unifier les intérêts d’un électorat qui restera hétérogène, mais également la nature de l’organisation qui demande (et demandera encore plus demain) des mesures volontaristes pour représenter la diversité sociale (et pas seulement culturelle) de notre société. </strong>Le point clef, évidemment est, aujourd’hui comme hier, de mettre en œuvre dans la crise actuelle les politiques, à toutes les échelles, nationale, européenne, mondiale qui permettent de concilier le développement économique, la justice sociale, les équilibres écologiques et la démocratie. Vaste programme, certes, mais justement un programme qui porte une ambition d’avenir…</p>
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		<title>Réponses</title>
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		<pubDate>Fri, 23 Mar 2012 16:16:27 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Laurent Baumel</dc:creator>
				<category><![CDATA[A propos de ...]]></category>
		<category><![CDATA[numéros 45-46]]></category>

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		<description><![CDATA[L’idée de publier ce « Plaidoyer » collectif pour une « gauche populaire » est née en juin 2011, suite à la parution d’un rapport remarqué de la Fondation Terra Nova intitulé « Quelle majorité électorale pour 2012 ? ». Invitant – à juste titre - la gauche à penser ses impensés sociologiques, notre ami Olivier Ferrand l’invitait du même coup à prendre acte de sa difficulté désormais structurelle à toucher les couches populaires et à construire en vue de la future élection présidentielle une sorte de coalition « culturelle » alternative regroupant, un peu sur le modèle du parti démocrate américain, les jeunes, les diplômés, les urbains, les femmes, les « minorités visibles »,…]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Laurent Baumel est secrétaire national adjoint du Parti socialiste en charge des relations internationales. Il est notamment l’auteur, avec François Kalfon, d’un ouvrage collectif intitulé <em>Plaidoyer pour une gauche populaire</em>, Le bord de l’eau, 2011.</p>
<p>L’idée de publier ce « Plaidoyer » collectif pour une « gauche populaire » est née en juin 2011, suite à la parution d’un rapport remarqué de la Fondation Terra Nova intitulé « Quelle majorité électorale pour 2012 ? ». Invitant – à juste titre &#8211; la gauche à penser ses impensés sociologiques, notre ami Olivier Ferrand l’invitait du même coup à prendre acte de sa difficulté désormais structurelle à toucher les couches populaires et à construire en vue de la future élection présidentielle une sorte de coalition « culturelle » alternative regroupant, un peu sur le modèle du parti démocrate américain, les jeunes, les diplômés, les urbains, les femmes, les « minorités visibles »…</p>
<p>François Kalfon et moi-même venions de défendre, dans un livre intitulé <em>L’équation gagnante</em> (Bord de l’Eau, mai 2011) la thèse inverse de l’indispensable reconquête des couches populaires et il nous est apparu utile de réunir dans un cadre commun des contributions de politistes et sociologues ayant également défendu cette orientation normative et stratégique dans le débat public ouvert à la suite du rapport de Terra Nova.</p>
<p>Sorti au lendemain de la primaire socialiste, à un moment où le choix du candidat ayant été fait, la question de son offre politique et programmatique, de sa capacité à mobiliser les couches populaires et moyennes face aux offres concurrentes, est revenu en force sur le devant de la scène, ce bref essai a retenu une certaine attention, et d’abord celle du candidat lui-même qui a rencontré à plusieurs reprises les auteurs pour échanger autour de ces problématiques. Il était intéressant que la <em>Revue socialiste</em> s’en saisisse à son tour et je voudrais remercier Alain Bergounioux et Emmanuel Maurel de l’analyse qu’ils nous proposent ici de ce travail.</p>
<p>D’accord, pour l’essentiel, avec le diagnostic et les préconisations plurielles contenues dans ce plaidoyer, l’un et l’autre enrichissent l’analyse du problème à travers un certain nombre de considérations pertinentes. Je retiens du commentaire d’Alain Bergounioux qu’il nous invite notamment à relire le problème de la « coupure » avec les couches populaires au regard de la question plus large de la « représentation » politique. « Les textes politiques » de cet essai laissent en effet, selon lui, un peu trop « à penser qu’il suffirait que les socialistes manifestent plus de considération pour les attentes des catégories populaires, trouvent les « nouveaux compromis redistributifs » et tiennent « un discours républicain » pour que les problèmes soient résolus ». En historien du socialisme, il nous rappelle fort à propos que l’inclusion des couches populaires – ouvriers, employés – dans la coalition électorale de la gauche des années 1970 s’est largement faite par le truchement de l’Union de la gauche, c&#8217;est-à-dire d’un accord entre le Parti socialiste et le parti communiste qui faisait sens, au-delà des discours et des programmes. Il nous rappelle à quel point l’expérience du pouvoir qui a suivi a reconfiguré le rapport de ces couches à la gauche, et comment « les choix faits en 1982 et surtout 1983 de privilégier la « modernisation » de l’économie pour pouvoir maintenir les politiques sociales (et même les étendre comme en 1988 et 1997) ont crée de la déception et de la distance ». Nous ne pouvons que lui donner entièrement raison de ces rappels utiles. Pour ma part, je maintiens toutefois l’hypothèse « volontariste » et délibérément optimiste qu’à défaut de pouvoir reconstituer l’Union de la gauche des années 1970, formule politique qui n’aurait plus de sens dans l’imaginaire politique d’aujourd’hui, et qu’à défaut de pouvoir effacer d’un trait les déceptions du passé, les leviers idéologiques et programmatiques constituent, pour le Parti socialiste, un moyen suffisant et efficace pour mobiliser en 2012 les couches populaires. <strong>Je crois, comme Alain Bergounioux, à la vocation inter-classiste et généraliste du Parti socialiste, qui n’a plus besoin, à mon sens, de concéder ou de déléguer à d’autres le soin de ramener à lui telle ou telle couche de la société (et ce point de vue, signalons-le au passage, vaut aussi aujourd’hui pour l’électorat des verts).</strong></p>
<p>S’il semble avoir perçu et apprécié une des thèses fortes et non « consensuelle» de ce livre, fortement exprimée notamment  par Laurent Bouvet &#8211; le rejet du discours « multiculturaliste » &#8211; (« On devine – écrit-il fort justement &#8211; que ces prises de position feront tousser certains lecteurs qui se borneront à répondre qu’officiellement, le PS reste attaché aux valeurs laïques de la République. La vérité nous oblige à dire que le différentialisme, indissociablement lié à l’idéologie libérale, a fait des progrès dans les rangs de la gauche… »), Emmanuel Maurel, de son côté, trouve que l’ensemble reste quelque peu « en retrait » sur les réponses économiques et sociales. J’entends cette réserve, légitime, qui reflète pour une part aussi nos propres différences de sensibilités. Il me semble toutefois que sur la nécessité d’un discours offensif vis à vis de la mondialisation libérale, la contribution dans cet ouvrage d’un Philippe Guibert n’est pas spécialement en retrait. Et, pour ma part, loin de considérer la réforme fiscale et le compromis redistributif comme de « vieilles recettes social démocrates » éculées, je serais déjà profondément heureux si, dans le mandat du futur président socialiste, nous étions capables de les mettre en œuvre !</p>
<p>A cet égard, et puisque la campagne électorale bat désormais son plein, je voudrais profiter de l’espace que m’offre la <em>Revue socialiste</em>, pour dire – et c’est in fine le plus important – que <strong>tant le grand discours du Bourget que le programme dévoilé le 26 janvier par François Hollande me paraissent répondre aux préoccupations exprimées par les auteurs de ce « Plaidoyer ». </strong>Dans le contexte de déceptions accumulées, que les trahisons sarkozystes n’ont pu qu’exacerber encore, nous ne pourrons sans doute pas entièrement contenir la fuite d’une partie des couches populaires et moyennes vers l’abstention ou le vote protestataire.<strong> </strong>Mais,<strong> à travers les messages qu’il a délivrés sur la République, l’égalité, la justice fiscale, le pouvoir d’achat, je crois fermement </strong>pour ma part<strong> que notre candidat s’est donné les moyens de reconquérir enfin la base sociologique de la gauche et d’ouvrir la voie d’une nouvelle espérance…</strong></p>
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		<title>Le changement, c’est maintenant. Discours du Bourget, 22 janvier 2012</title>
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		<pubDate>Fri, 23 Mar 2012 16:13:33 +0000</pubDate>
		<dc:creator>François Hollande</dc:creator>
				<category><![CDATA[Grand texte]]></category>
		<category><![CDATA[numéros 45-46]]></category>

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		<description><![CDATA[Mes chers amis, vous qui êtes ici, vous qui me regardez de loin, de plus loin même, je suis venu vous parler de la France, et donc de la République. Je suis venu vous parler de la France qui souffre, mais aussi de la France qui espère. Je suis venu vous parler de la France d’aujourd'hui – une page est en train de s’effacer – et de la France de demain – nous sommes en train de l’écrire. Je suis venu vous parler de la France que nous allons construire le 6 mai. Je le fais ici en Seine-Saint-Denis, ce département aux multiples couleurs, le plus jeune de France, qui accumule tant de difficultés, et qui en même temps recèle tant d’atouts.
]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Par François Hollande</p>
<p>Mes chers amis, vous qui êtes ici, vous qui me regardez de loin, de plus loin même, je suis venu vous parler de la France, et donc de la République. Je suis venu vous parler de la France qui souffre, mais aussi de la France qui espère. Je suis venu vous parler de la France d’aujourd&#8217;hui – une page est en train de s’effacer – et de la France de demain – nous sommes en train de l’écrire. Je suis venu vous parler de la France que nous allons construire le 6 mai. Je le fais ici en Seine-Saint-Denis, ce département aux multiples couleurs, le plus jeune de France, qui accumule tant de difficultés, et qui en même temps recèle tant d’atouts.</p>
<p>Chacune, chacun, ici, plus loin, en métropole, en Outre-mer a son histoire, ses racines, son parcours, ses préférences, sa singularité. Mais nous appartenons à la même Nation, avec ses valeurs, ses principes, sa culture, sa langue, ses institutions et nous aspirons donc au même avenir. L’enjeu de cette campagne qui commence, n’allez pas le chercher dans un affrontement partisan. L’enjeu de cette campagne va bien au-delà de nous, de la gauche. L’enjeu de cette campagne, à trois mois du premier tour, c’est la France. C’est la France, toujours.</p>
<p>Devant vous rassemblés, foule nombreuse, des milliers, je ressens une profonde émotion, celle d’exprimer votre conviction, votre volonté, votre espérance. Je mesure la fierté d’avoir été désigné par des primaires citoyennes comme candidat à l’élection présidentielle. J’ai conscience de la tâche qui est la mienne: incarner le changement, faire gagner la gauche et redonner confiance à la France. Nous sommes ici, mes chers amis, pour changer le destin de notre pays. Je suis prêt à assumer cette responsabilité et donc à vous dire quelle est ma conception de la présidence de la République, et ce qui justifie que je me présente aujourd&#8217;hui. Quelle est la plus grande mission que de présider la République française ?</p>
<p><strong>Présider la République, c’est se dévouer à l’intérêt général, dont toute décision doit procéder. C’est éprouver la France par sa raison et dans son cœur. C’est prolonger l’histoire de notre pays, qui vient de loin, avant la République, avec la République, et qui a souvent, si souvent éclairé l’histoire du monde. C’est se situer à cette hauteur.</strong> C’est s’en montrer digne, partout, en tout lieu et dans tous les actes qu’exige la fonction présidentielle.</p>
<p>Présider la République, c’est préserver l’Etat, sa neutralité, son intégrité, face aux puissances d’argent, face aux clientèles, face au communautarisme. Présider la République, c’est être viscéralement attaché à la laïcité, car c’est une valeur qui libère et qui protège. Et c’est pourquoi j’inscrirai la loi de 1905, celle qui sépare les Eglises de l’Etat, dans la Constitution.</p>
<p>Présider la République, c’est refuser que tout procède d’un seul homme, d’un seul raisonnement, d’un seul parti, qui risque d’ailleurs de devenir un clan. Présider la République, c’est élargir les droits du Parlement. C’est reconnaître les collectivités locales dans leur liberté. C’est engager un nouvel acte de la décentralisation. C’est promouvoir les partenaires sociaux. C’est reconnaître leur rôle dans la Constitution. C’est faire participer les citoyens aux grands débats qui les concernent, et le premier sera l’avenir de l’énergie en France.</p>
<p>Présider la République, c’est choisir les femmes, les hommes qui gouverneront la France en respectant leurs compétences, et d’abord celles du Premier ministre. Présider la République, c’est accepter de partager le pouvoir de nomination aux plus hautes fonctions. C’est aussi ne pas nommer le président ou les présidents des chaînes ou des radios du service public audiovisuel et laisser cette mission à une autorité indépendante.</p>
<p>Présider la République, c’est démocratiser les institutions. Et j’introduirai le non-cumul des mandats pour les Parlementaires, une part de proportionnelle à l’Assemblée nationale, la parité dans l’exercice des responsabilités et le droit de vote des étrangers aux élections locales, sans rien craindre pour notre citoyenneté, pour la cohésion du pays, en mettant de côté les peurs, les frilosités et les conservatismes.</p>
<p><strong>Présider la République, c’est faire respecter les lois pour tous, partout, sans faveur pour les proches, sans faiblesse pour les puissants, en garantissant l’indépendance de la justice, en écartant toute intervention du pouvoir sur les affaires, en préservant la liberté de la presse, en protégeant ses sources d’information, en n’utilisant pas le renseignement ou la police à des fins personnelles ou politiques. </strong></p>
<p>Présider la République, c’est être impitoyable à l’égard de la corruption. Et malheur aux élus qui y succomberont ! Présider la République, c’est rassembler, c’est réconcilier, c’est unir, sans jamais rien perdre de la direction à suivre. C’est écarter la stigmatisation, la division, la suspicion, les oppositions entre Français, ceux qui seraient là depuis toujours, ceux qui seraient là depuis moins longtemps.</p>
<p>Présider la République, c’est élever et ne jamais abaisser.</p>
<p>Présider la République, c’est être ferme, ferme y compris à l’égard de l’immigration clandestine et de ceux qui l’exploitent. Mais c’est traiter dignement les étrangers en situation régulière et ceux qui ont vocation à l’être sur la base de critères objectifs. C’est accueillir les étudiants étrangers qui veulent apprendre dans notre pays pour enrichir le leur et qui font rayonner la France. Et aucune circulaire ne doit empêcher de circuler les étudiants, les savants, les artistes qui viennent ici pour donner le meilleur d’eux-mêmes.</p>
<p>Présider la République, c’est porter les valeurs de la France dans le monde. C’est considérer les autres peuples pour qu’ils nous estiment en retour. C’est s’abstenir de faire la leçon, y compris sur leur place dans l’histoire. C’est ne jamais transiger avec les fondements du génie français, qui sont l’esprit de liberté, la défense des droits de l’homme, l’attachement à la diversité culturelle et à la francophonie, la belle langue de France parlée par d’autres que des Français.</p>
<p>Présider la République, c’est ne pas inviter les dictateurs en grand appareil à Paris. Présider la République, c’est utiliser notre siège au Conseil de sécurité des Nations-Unies pour acter le départ de ceux qui écrasent leur peuple, comme Bachar el-Assad en Syrie. C’est inlassablement contribuer à la paix au Proche-Orient.</p>
<p>Mais Présider la République, c’est savoir aussi prendre des décisions difficiles, pas simplement à la suite d’un drame. Je pense à nos morts en Afghanistan, auxquels je veux rendre hommage ici, avec émotion, avec dignité, avec respect, comme aux blessés qui souffrent dans leur chair. Je pense à leurs familles dans la peine. Je les ai écoutées. Je pense à leurs proches qui s’interrogent. Ces hommes assassinés faisaient leur devoir. Leur sacrifice suscite le respect de la Nation toute entière. Mais il faut aussi avoir la lucidité d’affirmer, au-delà du dévouement des hommes là-bas pour leur pays, que notre mission est terminée. Elle avait été engagée il y a plus de dix ans par Lionel Jospin et Jacques Chirac dans un but précis, qui était de répondre à l’attaque terroriste sur les Etats-Unis. Je l’avais pleinement approuvée. Et bien aujourd&#8217;hui, cette mission est achevée. Il est donc temps de décider le retrait qui s’impose, et je l’ai décidé de longue date. J’en assumerai donc, si les Français m’en donnent mandat, toute la responsabilité. J’en préviendrai nos alliés et je ferai en sorte que ce retrait se fasse en bon ordre, sans en aucune façon menacer la vie de nos soldats.</p>
<p><strong>Présider la République</strong> enfin, <strong>c’est donner le meilleur de soi-même, sans jamais attendre en retour récompense ni même reconnaissance. C’est être ambitieux pour son pays et humble pour soi-même. C’est se donner pleinement, entièrement à la cause que l’on a choisie, la seule cause qui vaille : servir la France</strong>. Présider la République, c’est mettre toute la puissance de l’Etat au service des citoyens. C’est donner l’exemple, y compris dans son comportement et pour sa propre rémunération. Et je ne dis pas cela par facilité ou par commodité ou pour plaire, mais tout simplement parce que ce doit être un principe. Je réduirai de 30 % les indemnités du Président et des membres du gouvernement, tout simplement pour donner l’exemple au moment où, précisément, des efforts sont demandés à nos concitoyens.</p>
<p>Présider la République, c’est à cette fonction que je me suis préparé. J’en sais la grandeur, la dureté. Je veux le faire en étant digne de votre confiance et en restant fidèle à moi-même. Tout dans ma vie m’a préparé à cette échéance : mes engagements, mes responsabilités, mes réussites, mes épreuves. J’ai toujours suivi la ligne que je m’étais fixée.</p>
<p>Je suis socialiste. La gauche, je ne l’ai pas reçue en héritage. Il m’a fallu décider lucidement d’aller vers elle. J’ai grandi en Normandie dans une famille plutôt conservatrice. Mais cette famille m’a donné la liberté de choisir, par son éducation. Je remercie mes parents. Mon père, parce qu’il avait des idées contraires aux miennes et qu’il m’a aidé à affirmer mes convictions. Ma mère, parce qu’elle avait l’âme généreuse et qu’elle m’a transmis ce qu’il est de plus beau : l’ambition d’être utile. La gauche, je l’ai choisie, je l’ai aimée, je l’ai rêvée avec François Mitterrand dans la conquête. La gauche, je l’ai défendue fermement dans ses réalisations : celles de 1981, celles de 1988. La gauche, je l’ai servie comme élu de la République, comme député. La gauche, je l’ai dirigée avec Lionel Jospin, quand nous gouvernions ensemble le pays avec honneur et j’en revendique les avancées. Aujourd&#8217;hui, c’est moi qui vous représente. C’est moi qui porte votre espoir. C’est moi qui porte l’obligation de gagner. C’est moi qui vais dans ce combat vous conduire à la victoire, celle que vous attendez depuis trop longtemps, dix ans déjà. Dix ans qu’une droite s’est installée au pouvoir et qu’elle a défait ce que nous avons construit.</p>
<p>Chers amis, laissez-moi vous en dire davantage. Je suis un élu de la France rurale où les agriculteurs démontrent l’excellence de leur travail sans en recevoir le revenu qu’ils méritent. Je suis de ce Limousin, de cette Corrèze où j’ai tant appris. J’ai été maire de Tulle, une ville petite par la taille, à peine 17 000 habitants, mais grande par l’histoire. <strong>Tulle a été une cité de la Résistance. Elle a souffert le martyre : 99 pendus, 200 déportés le 9 juin 1944, emportés par la barbarie nazie. Chaque année, ce 9 juin, un cortège s’ébranle dans les rues de ma ville pour rappeler la mémoire des suppliciés. Une guirlande est accrochée au balcon, là où un corps sans vie se balançait lentement. J’ai leur nom dans la tête. Ce sont mes héros. Je ne les oublierai jamais. Ils me font avancer. Ils me rappellent à chaque moment la belle leçon d’humanité de ceux qui ont sacrifié leur vie, leur vie pour notre liberté</strong>. Ces résistants n’ont pas eu de célébrité, pas de récompense, pas de médaille. Ils ne cherchaient rien, ils ne demandaient pas des bonus ou des stocks-options pour leurs actions. Ils étaient des hommes, des femmes fiers. Ce n’était pas l’ambition ou la cupidité qui les animaient. Ceux-là ont sauvé notre honneur parce qu’ils croyaient d’abord dans les valeurs de la France. Et bien c’est leur lutte qui m’éclaire aujourd&#8217;hui.</p>
<p>Je suis président d’un Conseil général, celui de la Corrèze. Un département célèbre pour ses personnalités politiques, mais qui est exigeant. Celui qui réussit à obtenir son soutien a au moins des qualités de cœur, même s’il n’a pas toujours raison. Rien ne m’a été donné. Ce que j’ai arraché, je l’ai conquis et je l’ai fait fructifier. J’ai déclaré ma candidature à l’élection présidentielle il y a presque un an. J’ai réussi à convaincre les électeurs des primaires citoyennes, quand bien peu imaginaient mon succès à l’origine. J’ai veillé, au lendemain de cette consultation, à rassembler tous ceux qui s’y étaient présentés, et je les salue avec affection, comme je salue Martine Aubry qui nous a permis de nous retrouver tous ensemble, et Jean-Michel Baylet qui nous apporte aussi les Radicaux de gauche.</p>
<p>Chers amis, si j’en suis là, c’est le fruit de cette obstination. Le hasard n’y est pour rien. C’est un aboutissement. Vous me connaissez, certains, depuis longtemps, trente ans. C’est un bail qui récompense, pour les uns et pour les autres, une fidélité et une ténacité. C’est vrai que je ne m’exhibe pas, je reste moi-même, c’est ma force. Ce que vous voyez ici, c’est ce que je suis. Je veux conquérir le pouvoir, mais je ne suis pas un vorace, je veux simplement le mettre au service des Français. Le pouvoir, j’en sais la nécessité, l’utilité, et j’en connais les dérives. Je suis placide avec ces choses, j’ai fait de l’engagement ma vie entière. J’ai sacrifié beaucoup. J’ai donné, j’ai reçu du temps, du travail, des coups, mais j’ai une cohérence, je m’y tiens, je suis constant dans mes choix. Je n’ai pas besoin de changer en permanence pour être moi-même. J’ai conscience que l’Etat, pour être efficace, appelle une direction sûre à sa tête, mais qu’il n’y a pas de réussite possible si celui qui est à la tête du pays, précisément, n’associe pas les autres, ne mobilise pas les intelligences, ne gagne pas le meilleur de ce qu’il y a dans chacun d’entre nous, ne fait pas entendre la voix du rassemblement, de la réconciliation et de l’apaisement. <strong>Je n’aime pas les honneurs, les protocoles et les palais. Je revendique une simplicité qui n’est pas une retenue, mais la marque de l’authentique autorité. Je vais vous confier mon secret, ce secret que j’ai gardé depuis longtemps mais que vous avez sans doute découvert : j’aime les gens, quand d’autres sont fascinés par l’argent. </strong>Je prends chaque regard comme une attente, chaque visage comme une curiosité, chaque poignée de main comme une rencontre, chaque sourire comme une chance.</p>
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<p>Je connais l’Etat pour en être issu et pour l’avoir servi de multiples façons. Certains me reprochent de n’avoir jamais été ministre. Quand je vois ceux qui le sont aujourd’hui, cela me rassure ! Ce sont les mêmes qui reprochaient en son temps à François Mitterrand de l’avoir été onze fois ! Et dois-je rappeler, en gardant la comparaison, que Georges Clémenceau ne devint ministre et président du Conseil qu’à 65 ans ? Mais je n’attendrai pas jusque-là, je vous le promets ! Je sais aussi que l’Histoire peut être tragique, que rien n’est jamais acquis, que tout ce que l’on croit irréversible, inaltérable, inattaquable peut être à tout moment atteint en son cœur. La crise, le fanatisme, le terrorisme, sans oublier les catastrophes naturelles : nous ne sommes jamais en paix. Le cours de l’Humanité n’est pas tranquille. Il connaît d’inexplicables assèchements, et parfois d’impensables débordements. L’homme d’Etat doit se préparer à tout, c’est-à-dire au pire, et toujours rester vigilant, poursuivre inlassablement le combat qui est le sien pour le progrès, pour la dignité humaine, pour la démocratie, ne pas se laisser détourner pas les mouvements d’humeur, par les modes, par les contournements de l’Histoire, tenir son cap. Je suis un optimiste de la volonté. <strong>Je crois que le meilleur est possible, qu’un peuple réuni autour d’un projet commun construit sa propre histoire. Je suis convaincu que les Français attendent aujourd’hui une direction forte, un rassemblement sur l’essentiel, et surtout de la part de celui qui doit les conduire, une considération, un apaisement, un respect, une confiance.</strong> La confiance est un mot qui ne figure pas dans les lois ou dans les règlements, qui ne coûte rien mais qui peut rapporter beaucoup. Elle commande beaucoup de choses. Elle ne résout rien par elle-même, mais elle autorise tout si on sait la saisir. Et c’est pourquoi je veux redonner confiance aux Français.</p>
<p>Deux grandes dates ont marqué ma vie politique, l’une violente, le 21 avril 2002, une blessure que je porte encore sur moi, j’en ai la trace, ce soir terrible ou l’extrême droite, faute de vigilance et de lucidité face à la menace, face à la dispersion, met la gauche hors-jeu et permet à la droite de s’installer pour dix ans. J’en ai tiré toutes les leçons. Moi, je ne laisserai pas faire, je ne laisserai pas les ouvriers, les employés, aller vers une famille politique qui n’a jamais rien fait pour servir les intérêts de ces classes-là. Je ne laisserai pas un parti caricaturer les problèmes sans jamais apporter la moindre solution crédible. Je ne laisserai pas une formation politique se présenter comme la voix du peuple alors qu’elle veut simplement se servir de lui. Je ne laisserai pas s’éloigner au nom de la France des citoyens, nos amis, qui peuvent penser que l’ennemi est ici, qu’il a une couleur et une religion, ce qui serait contraire aux principes mêmes de notre République. Je ne laisserai pas utiliser la colère et la détresse pour mettre en cause la République, la construction européenne et les droits de l’homme. Je ne laisserai pas une formation politique réclamer le rétablissement de la peine de mort. Je me battrai, je me battrai jusqu’à mon dernier souffle pour conjurer ce risque et pour éviter que l’élection présidentielle soit tronquée. Parce que ce qu’attendent une grande majorité de nos concitoyens, c’est finalement le choix entre la gauche et le droite, c’est-à-dire le choix le plus clair pour permettre à notre pays de faire véritablement la décision.</p>
<p>L’autre date qui reste gravée dans ma mémoire est plus heureuse, c’est le 10 mai 1981. J’avais 26 ans. Je sais ce qu’elle a représenté pour tous ceux qui avaient attendu pendant des décennies, si longtemps donc, ce moment, l’alternance enfin, le bonheur de la victoire. Il y a eu bien sûr d’autres succès pour la gauche : 1988, 1997, mais ils ne pouvaient pas avoir la même portée. Et pour autant, je ne veux pas verser dans la nostalgie. L’épopée de la gauche ne peut pas se réduire à des moments exceptionnels : 1936, 1981. Moi, je veux installer la gauche dans la durée, et si je suis candidat, c’est pour renouer le fil, pour poursuivre la marche, pour mettre en accord la gauche avec la France. Je veux, amis ici et au-delà, voir votre bonheur le 6 mai, la joie, je veux voir la joie de la conquête, l’enthousiasme de l’audace, et en même temps les débordements de la liberté. Je veux gagner avec vous le droit de présider la France.</p>
<p>Je connais bien notre pays, je l’ai parcouru, sillonné tant de fois, sans jamais me lasser de le découvrir. Je connais ses villes qui changent, qui créent, qui entreprennent, ses espaces façonnés par le travail patient de nos agriculteurs, son espace maritime travaillé par les pêcheurs, ses lieux de production où l’intelligence des salariés se conjugue avec la compétence des ingénieurs. Je n’ignore rien non plus de nos villages où le silence s’est fait et où la vie s’est retirée, je n’ignore rien de ces quartiers de relégation où se mêlent la colère, le désespoir et malgré tout le talent et la volonté de réussir. C’est cette France que je veux avec vous servir.</p>
<p>Comme vous, je connais la gravité de l’heure que nous vivons. Une crise financière déstabilise les Etats, des dettes publiques énormes donnent aux marchés tous les droits. L’Europe se révèle incapable de protéger sa monnaie de la spéculation. Notre propre pays est confronté à un chômage record et s’enfonce dans la récession autant que dans l’austérité. Le doute s’est installé. Je le mesure chaque jour. Il se charge en défiance envers l’Europe et même envers la démocratie. Il se transforme en indignation devant l’injustice d’un système, l’impuissance d’une politique, l’indécence des nantis. Il dégénère en violence privée, familiale, sociale, urbaine, avec cette terrible idée qui s’est installée, qui se diffuse dans notre conscience collective : la marche vers le progrès se serait arrêtée, nos enfants seraient condamnés à vivre moins bien que nous. Eh bien, c’est contre cette idée-là que je me bats. Voilà pourquoi je suis candidat à l’élection présidentielle. Je veux redonner confiance aux Français dans leur vie : la France a traversé dans son histoire bien des épreuves, bien des crises, des guerres, des révolutions, elle les a toujours surmontées, toujours en refusant l’abaissement, la résiliation, le repli, jamais en succombant au conformisme, à la peur, à la loi du plus fort, mais en restant fidèle aux valeurs de la République, en allant puiser en elle-même le courage pour accomplir les efforts, pour défendre son modèle social, pour garder sa fierté en redressant la tête, en regardant lucidement le défi à affronter, en débattant librement et en faisant les choix qui s’imposent. <strong>Il n’y a jamais, je dis bien jamais, une seule politique possible, quelle que soit la gravité de la situation. L’Histoire n’est pas l’addition de fatalités successives, elle nous enseigne qu’il y a toujours plusieurs chemins. La voie que je vous propose, c’est le redressement dans la justice, c’est l’espérance dans la promesse républicaine.</strong></p>
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<p>Mais avant d’évoquer mon projet, je vais vous confier une chose. Dans cette bataille qui s’engage, je vais vous dire qui est mon adversaire, mon véritable adversaire. Il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera donc pas élu, et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance. Sous nos yeux, en vingt ans, la finance a pris le contrôle de l’économie, de la société et même de nos vies. Désormais, il est possible en une fraction de seconde de déplacer des sommes d’argent vertigineuses, de menacer des Etats. Cette emprise est devenue un empire. Et la crise qui sévit depuis le 15 septembre 2008, loin de l’affaiblir, l’a encore renforcée. Face à elle, à cette finance, les promesses de régulation, les incantations du « plus jamais ça » sont restées lettre morte. Les G20 se sont succédés sans résultat tangible. En Europe, 16 sommets de la dernière chance ont été convoqués pour reporter au suivant la résolution définitive du problème. Les banques, sauvées par les Etats, mangent désormais la main qui les a nourries. Les agences de notation, décriées à juste raison pour n’avoir rien vu de la crise des <em>subprimes</em>, décident du sort des dettes souveraines des principaux pays, justifiant ainsi des plans de rigueur de plus en plus douloureux. Quant aux fonds spéculatifs, loin d’avoir disparu, ils sont encore les vecteurs de la déstabilisation qui nous vise. Ainsi, la finance s’est affranchie de toute règle, de toute morale, de tout contrôle. Disant cela, je ne montre pour autant aucune indulgence sur le quinquennat qui arrive à son terme. Mais là n’est déjà plus la question. Les jugements sont faits. Commencé dans la virevolte, ce quinquennat finit dans la tourmente. Plombé par des cadeaux fiscaux destinés aux plus fortunés, il s’achève par des hausses de prélèvements imposées à tous les Français. Inauguré par une promesse de retour au plein emploi, il se termine par un chômage record. Et que dire des déficits, de la dette, de la désindustrialisation, de la démolition des services publics, notamment de l’école ?</p>
<p><strong>Un seul mot résume cette présidence : la dégradation. Tout s’est dégradé. Je ne parle pas d’une note. Je ne parle même pas des comptes publics. Je parle des conditions de vie, des comportements, tout simplement de la situation du pays. A l’injustice dans les choix, l’incohérence des décisions, se sont ajoutés l’accaparement du pouvoir et la connivence avec les puissants, avec ce paradoxe ultime que la volonté d’omnipotence débouche sur un aveu d’impuissance. </strong>Voilà pourquoi le changement n’est pas seulement celui d’un président, d’un gouvernement ou d’une majorité. Il faut aller bien plus loin : c’est un changement de politique, de perspective, de dimension qu’il faut offrir à notre pays le 22 avril et le 6 mai. Si la finance est l’adversaire, alors il faut l’affronter avec nos moyens et d’abord chez nous, sans faiblesse mais sans irréalisme, en pensant que ce sera un long combat, une dure épreuve mais que nous devrons montrer nos armes. Maîtriser la finance commencera ici par le vote d’une loi sur les banques qui les obligera à séparer leurs activités de crédit de leurs opérations spéculatives. Aucune banque française ne pourra avoir de présence dans les paradis fiscaux. Les produits financiers toxiques, c’est-à-dire sans lien avec les nécessités de l’économie réelle seront purement et simplement interdits. Les stocks options seront supprimés. Et les bonus encadrés Enfin, je proposerai une taxe sur toutes les transactions financières, non pas le rétablissement de l’impôt de bourse, ce qui va être fait et qui a été supprimé il y a quelques mois – c’est vous dire la cohérence ! Non, je proposerai une véritable taxe sur les transactions financières, avec ceux en Europe qui voudront la mettre en œuvre avec nous. Je proposerai aussi, si l’on veut éviter d’être jugés par des agences de notation dont nous contestons la légitimité, de mettre en place au niveau européen une agence publique de notation.</p>
<p>L’autre point par rapport à la finance est européen. <strong>La zone euro se défait sous nos yeux. La France doit retrouver l’ambition de changer l’orientation de l’Europe. Elle imposera de savoir convaincre et entraîner nos partenaires. On me demande souvent : « mais comment allez vous faire pour faire venir vos alliés dans cette Europe, sur les positions que vous défendez, puisque le Président sortant n’y est pas arrivé » ? Mais ce qui va changer, c’est le vote des Français, qui sera notre levier pour convaincre. </strong>Les destins de l’Europe et de la France sont liés, la grandeur de la France ne peut pas être séparée de la force de l’Europe. Nous avons besoin d’Europe, elle doit nous aider à sortir de la crise mais pas imposer une austérité sans fin qui peut nous entraîner dans la spirale de la dépression. Les disciplines sont nécessaires, des engagements, devront être pris pour le désendettement et être respectés. Mais c’est la croissance qui nous permettra d’y parvenir le plus sûrement. C’est pourquoi je proposerai à nos partenaires un pacte de responsabilité, de gouvernance et de croissance. Je renégocierai le traité européen issu de l’accord du 9 décembre pour lui apporter la dimension qui lui manque, c’est-à-dire la coordination des politiques économiques, des projets industriels, la relance de grands travaux dans le domaine de l’énergie et puis les instruments pour dominer la spéculation, un fonds européen qui puisse avoir les moyens d’agir sur les marchés avec l’intervention de la Banque centrale européenne qui devrait être, finalement, au service de la lutte contre la spéculation. J’agirai en faveur de la création d’euro-obligations afin de mutualiser une partie des dettes souveraines, de financer les grands projets. Je défendrai, parce que c’est le sens du projet européen, une démocratie qui associera les parlements nationaux et européens aux décisions qui devraient concerner les Etats. Je proposerai une nouvelle politique commerciale en Europe qui fera obstacle à la concurrence déloyale, qui fixera des règles strictes en matière sociale, en matière environnementale, de réciprocité. Une contribution écologique sera installée aux frontières de l’Europe pour venir compléter ce dispositif. Je continuerai à agir pour une parité juste de l’euro vis-à-vis du dollar américain. Je n’accepterai pas que la monnaie chinoise soit encore inconvertible alors que cette première puissance commerciale finit par être excédentaire sans que sa monnaie, jamais, ne soit réévaluée.</p>
<p>L’Europe a bien des défauts, je les connais. Mais en même temps elle est notre bien commun. Défendons-la, elle en a besoin, elle le mérite ! Ce qui manque à l’Europe, c’est du mouvement – et c’est un Européen de cœur qui le dit – mais pas dans n’importe quelle Europe : le mouvement vers une Europe de croissance, vers une Europe de solidarité, vers une Europe de protection. C’est la vocation de l’a France que de la construire avec l’Allemagne et avec les pays qui voudront nous accompagner. <strong>Aucun des grands défis de l’Europe ne peut se résoudre sans le pacte d’amitié, dans l’égalité, que Français et Allemands ont noué au lendemain de la guerre. Je proposerai donc à nos amis allemands une nouvelle relation de vérité et d’égalité. De leur côté, ils devront faire preuve de solidarité. L’Allemagne ne restera pas forte dans une Europe faible. Elle ne restera pas riche dans une Europe appauvrie, voilà la vérité.</strong> Je sais que beaucoup en Allemagne le comprennent. Mais de notre côté, nous devons faire aussi des efforts, efforts de compétitivité, de justice fiscale. Voilà le pacte qu’il va falloir nouer, et ouvrir un nouveau cycle en Europe, celui d’une coopération économique, industrielle, énergétique entre nos deux pays. Voilà pourquoi, en janvier 2013 – c’est tout proche, ce sera quelques mois après le rendez-vous du 6 mai –, si les Français m’en donnent mandat, je proposerai à la chancelière d’Allemagne l’élaboration d’un nouveau traité franco-allemand, traité de l’Elysée un demi-siècle après l’acte fondateur de De Gaulle et d’Adenauer qui engagea une dynamique pour nos deux pays.</p>
<p>Chers amis, je veux redonner confiance à la France dans l’Europe. Je veux maintenant vous dire ce que je veux pour le redressement de notre pays. Ce qui est en cause n’est plus la souveraineté d’hier, quand notre territoire était menacé. Ce qui est en cause, c’est la souveraineté de la République face aux marchés et à la mondialisation. Voilà pourquoi je veux redresser la France, la redresser financièrement, la redresser économiquement, la redresser industriellement. Notre pays a abandonné depuis trop longtemps son industrie, aveuglé par la chimère d’une économie sans usine, sans machine, comme si l’immatériel pouvait remplacer le travail de l’ouvrier, du contremaître, de l’ingénieur et de son savoir-faire. La réindustrialisation de la France sera ma priorité. Je créerai une banque publique d’investissement qui, en complément des fonds régionaux, accompagnera le développement des entreprises stratégiques. Je favoriserai la production en France en orientant les financements et les allégements fiscaux vers les entreprises qui investissent sur notre territoire, qui y localisent leurs activités, qui y mettent leurs emplois et qui sont en plus offensives à l’exportation. Je mobiliserai l’épargne des Français en créant un livret d’épargne dont le produit sera entièrement dédié au financement des PME et des entreprises innovantes. <strong>J’exigerai des entreprises qui se délocalisent qu’elles remboursent immédiatement les aides publiques reçues.</strong> <strong>Je donnerai priorité aux PME : ce sont elles qui embauchent, ce sont elles qui doivent être aidées avant tout, c’est pour elles que nous élargirons le crédit impôt recherche, que nous abaisserons l’impôt sur les sociétés, que nous créerons une agence pour les PME.</strong> Je soutiendrai l’économie numérique en organisant avec les collectivités locales et les industriels la couverture intégrale de la France en très haut débit d’ici 10 ans.</p>
<p>Le retour de la croissance passe aussi par la transition énergétique. Je me suis engagé à ce que la part du nucléaire dans la production d’électricité soit réduite de 75 % à 50 % d’ici 2025. Nous avons besoin d’une industrie nucléaire forte, inventant les technologies, les progrès de demain, mais nous avons besoin aussi d’énergies renouvelables, nous avons besoin aussi d’un plan d’économies d’énergie parce que ce sont ces trois actions – le nucléaire, les énergies renouvelables et les économies d’énergie – qui nous permettront d’avoir une perspective industrielle. Les économies d’énergie, nous les mettrons en œuvre par un plan de grands travaux : un million de logements neufs et anciens bénéficieront d’une isolation thermique de qualité. Nous créerons des dizaines de milliers d’emplois en améliorant en plus le pouvoir d’achat des ménages, par rapport à leurs frais de chauffage. Enfin, il n’y aura pas de retour à la croissance, pas d’industrie forte sans un effort de recherche et d’innovation. C’est tout notre avenir de nation industrielle qui se joue là. J’ai confiance dans la science, dans le progrès, dans la recherche, dans la capacité des inventeurs à nous donner les produits de demain sans avoir pour autant la crainte pour notre environnement. Parce que la recherche est aussi au service de l’écologie et de l’environnement.</p>
<p>Redresser l’économie, redresser l’industrie, mais aussi redresser les finances. Le niveau de la dette publique n’a jamais été aussi élevé. La dette publique a doublé depuis 2002. 10 ans de droite auront coûté aussi cher que tous les gouvernements réunis de la Ve République. Je n’ai ici pas compté tous les présidents qui se sont succédé mais, quels que soient leurs mérites ou leurs défauts, aucun n’avait été capable de mettre la dette publique à ce niveau-là. Il a fallu attendre 2002 pour avoir cette dérive. Pour maîtriser la dette, je rétablirai l’équilibre budgétaire en fin du mandat qui me sera confié. Pour atteindre cet objectif, je reviendrai sur les cadeaux fiscaux et les multiples niches fiscales accordées depuis une décennie aux ménages les plus aisés et aux plus grosses entreprises. Cette réforme permettra de dégager près de 30 milliards de recettes supplémentaires.<strong> </strong>Mais dans le même temps, les dépenses de l’Etat seront maîtrisées.<strong> </strong>Toute nouvelle dépense sera financée par des économies, le nombre total de fonctionnaires n’augmentera pas, mais il sera mis fin à la règle aveugle du non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite.</p>
<p><strong>Ce redressement, mes amis, est indispensable. Mais il ne sera possible que dans la justice. Chaque nation a une âme. L’âme de la France, c’est l’égalité.</strong> C’est pour l’égalité que la France a fait sa révolution et a aboli les privilèges dans la nuit du 4 août 1789. C’est pour l’égalité que le peuple s’est soulevé en juin 1848. C’est pour l’égalité que la IIIe République a instauré l’école obligatoire et l’impôt citoyen sur le revenu. C’est pour l’égalité que le Front populaire a œuvré en 1936. C’est pour l’égalité que le gouvernement du général de Gaulle a institué la sécurité sociale en 1945. C’est pour l’égalité que François Mitterrand a été élu en 1981. C’est pour l’égalité que nous avons fait, avec Lionel Jospin, la couverture maladie universelle et l’allocation personnelle à l’autonomie. C’est pour l’égalité que nous aurons aussi à combattre et à proposer aux Français le changement. <strong>L’égalité, c’est ce qui a permis à un enfant orphelin de père élevé par une mère pauvre, sourde et illettrée, de devenir prix Nobel de littérature. Il s’appelait Albert Camus et, après avoir reçu son prix, il écrivit en ces termes à son vieil instituteur : « ma première pensée, après ma mère, a été pour vous. Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, sans votre exemple, rien de tout cela ne me serait arrivé. »</strong> C’est pour l’égalité que nous devons agir parce que, depuis 10 ans, l’égalité recule partout. Partout, des privilèges apparaissent à mesure qu’une nouvelle aristocratie – j’emploie le mot à dessein – arrogante et cupide s’installe et prospère. 1 % des Français privilégiés se séparent du reste de la société. Ils vivent à côté de nous mais ils ne vivent déjà plus avec nous. Parfois, ils ne vivent même pas chez nous. Une véritable sécession sociale a vu le jour ces dernières années : des quartiers relégués, abandonnés et de l’autre des quartiers protégés, sécurisés pour que nul ne vienne déranger. Je serai le Président de la fin des privilèges parce que je ne peux pas admettre que, pendant ce temps-là, pendant que certains s’enrichissent sans limite, la précarité s’étende, la pauvreté s’aggrave et 8 millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté, dont beaucoup trop d’enfants.</p>
<p><strong>Qu’on m’entende bien, l’égalité, ce n’est pas l’égalitarisme, c’est la justice. L’égalité, ce n’est pas l’assistanat, c’est la solidarité. Les Français n’ont rien à craindre de l’égalité, rien à craindre de la justice, rien à craindre de la redistribution. Les Français doivent savoir que, s’ils m’élisent, je ne poserai comme président qu’une seule question.</strong> Avant tout effort supplémentaire, avant toute réforme, avant toute décision, avant toute loi, avant tout décret, je ne me poserai qu’une seule question <strong>: est-ce que ce que l’on me propose est juste ? </strong>Si c’est juste, je le prends, si ce n’est pas juste, je l’écarte. Seule la justice doit guider notre action.</p>
<p>C’est pourquoi j’engagerai avec le Parlement la réforme fiscale dont notre pays a besoin. C’est pour la justice que je reviendrai sur les allègements de l’impôt sur la fortune, c’est pour la justice que je veux que les revenus du capital soient taxés comme ceux du travail. Qui peut trouver normal qu’on gagne plus d’argent en dormant qu’en travaillant ? C’est pour la justice que je veux fusionner, après les avoir rapprochés, l’impôt sur le revenu et la contribution sociale généralisée, dans le cadre d’un prélèvement progressif sur le revenu. C’est pour la justice que je porterai la tranche supérieure à 45 % de l’impôt sur le revenu pour ceux qui touchent plus de 150 000 euros. Et on ne me fera pas croire qu’avec 150 000 euros, ce sont les classes moyennes qui seront concernées ! C’est pour la justice que je veux que nul ne puisse tirer avantage de niches fiscales au-delà d’une somme de 10 000 euros de diminution d’impôts par an.</p>
<p>Je sais que le combat sera rude, qu’on cherchera à faire peur, qu’on inquiètera… Si demain nous sommes en responsabilité, ceux à qui l’on prendra feront davantage entendre leur voix que ceux à qui l’on donnera. Je sais qu’il n’y aura pas de manifestation pour nous soutenir. C’est rare, c’est exceptionnel. Mais il peut y en avoir pour nous contester. Je sais que certains chercheront à nous faire peur et à effrayer les classes moyennes alors qu’elles ne trouveront qu’avantage dans la réforme que nous présenterons, prétendre que les grandes fortunes quitteront notre territoire. Mais est-ce que le bouclier fiscal a fait revenir les grandes fortunes en France ? Non ! Est-ce que le bouclier fiscal les a enrichies plus encore ? Oui ! Est-ce que les impôts de la plupart des Français ont baissé ? Non, ils ont augmenté ! Est-ce que ceux des plus favorisés ont diminué depuis 5 ans ? Oui !<strong> </strong>Est-ce que la TVA n’est pas plus inquiétante dès lors qu’elle concernera tous les Français, mille fois oui, elle est plus inquiétante que ce que nous proposons !</p>
<p>Ce n’est pas seulement la réforme fiscale. L’égalité doit concerner tous les domaines de la vie en société. <strong>L’égalité doit commencer à faire partir à la retraite ceux qui ont commencé à travailler tôt, exercé les métiers les plus pénibles. Et c’est pourquoi, tout en ayant le souci de maîtriser les comptes et en ouvrant une négociation sur la réforme des retraites indispensable </strong>— puisque celle qui a été votée est non seulement injuste mais pas financée -<strong>, eh bien sans attendre l’ouverture de cette négociation, tous ceux qui ont 60 ans et qui auront cotisé 41 années retrouveront le droit à partir à la retraite à taux plein.</strong> La négociation, elle, portera sur la pénibilité, les décotes, le montant des pensions, l’âge légal, l’évolution des recettes, indispensable, et la pérennité de notre système par répartition.</p>
<p>L’égalité, c’est aussi le meilleur accès pour tous au logement. Nous manquons de logements en France. Ils atteignent des prix insupportables, et pas simplement dans les grandes villes. Il faut donc plus de logements. C’est pourquoi je prendrai une décision : l’Etat montrera l’exemple, il mettra immédiatement à la disposition des collectivités locales tous ses terrains disponibles pour leur permettre de construire de nouveaux logements dans un délai de cinq ans. Plus de logements, plus de logements sociaux, et c’est pourquoi le Livret A — qui sert à collecter une épargne précieuse pour le logement social -, eh bien le livret A verra son plafond doubler, afin que tous les Français, par leur épargne, puissent financer le logement social. Il faut plus de logements, plus de logements sociaux, et des logements moins chers. Je sais que cela prendra du temps, mais pour éviter les abus, j’encadrerai les loyers là où les prix sont manifestement excessifs. Il faut des villes plus équilibrées. Et je multiplierai par cinq les sanctions qui pèsent sur les communes qui bafouent la loi de solidarité urbaine.</p>
<p>L’égalité, l’égalité toujours, l’égalité pour la santé ! Nos professions de santé sont d’une qualité remarquable. J’en fais à chaque fois l’expérience. Leur métier est l’un des plus difficiles qui soient. Sans elles, le système se serait déjà effondré et, en même temps, trop de Français doivent renoncer à se soigner, pour des raisons financières ou pour des raisons de domicile. Les dépassements d’honoraires seront donc encadrés. Nous combattrons les déserts médicaux. Et par un nouveau système de tarification, qui fera la part entre l’activité et le service public, l’hôpital public sera conforté dans ses tâches et dans ses missions. Et je prends l’engagement que personne, je dis bien personne dans notre pays, ne soit à plus d’une demi-heure de transport d’un lieu de traitement des urgences médicales.</p>
<p>L’égalité, l’égalité encore, c’est le même accès pour tous à l’eau, au chauffage, à l’électricité. Il n’est pas, quand même, normal qu’une famille modeste paie l’eau au même prix, quand elle boit cette eau, que ceux qui la déversent sans compter ! Je créerai donc un tarif progressif de l’eau, comme du gaz et de l’électricité, qui garantira, au moins pour un certain volume, un prix stable et juste.</p>
<p><strong>L’égalité, c’est le même salaire quand on a les mêmes compétences et les mêmes responsabilités. Comment la France, comment la République peut-elle accepter que les femmes soient moins bien payées que les hommes ? Les exonérations de cotisations sociales aux entreprises qui ne respectent pas cette règle seront purement et simplement supprimées.</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p>L’égalité, toujours l’égalité, c’est aider les territoires qui en ont le plus besoin et notamment, et je parle ici en Seine Saint-Denis, nos banlieues. Cela veut dire qu’il faudra cesser d’aider de la même façon le quartier difficile d’une ville riche et le quartier difficile d’une ville qui n’a que des quartiers difficiles. Je compte sur tous les élus locaux pour m’accompagner dans ce mouvement. Il n’est pas nécessaire d’être de gauche pour être sensible à la terrible injustice que représente pour des millions de Français la vie dans des immeubles indignes ou dans des cités dégradées.</p>
<p>L’égalité, l’égalité c’est aussi la sécurité pour tous. Vivre dans la peur est insupportable ! L’insécurité est une injustice sociale intolérable. Elle touche les plus modestes, les plus âgés, les plus jeunes, les plus fragiles. La sécurité est un droit et je le ferai respecter en créant des zones de sécurité prioritaires là où il y a les taux de délinquance les plus élevés, en mettant des postes supplémentaires, 1000 chaque année, dans la Justice, dans la Police, dans la Gendarmerie, en rapprochant les Forces de l’ordre des citoyens. Et je lutterai contre tous les trafics, toutes les mafias. Pas plus que je n’accepte la délinquance financière, la fraude fiscale, pas plus je ne tolère qu’un petit caïd avec sa bande mette une cité en coupe réglée et fasse vivre à ses habitants un enfer. Tous ceux-là, les délinquants financiers, les fraudeurs, les petits caïds, je les avertis : ceux qui ont pu croire que la loi ne les concernait pas, le prochain président les prévient, la République, oui, la République vous rattrapera !</p>
<p>L’égalité, l’égalité toujours, l’égalité ce sont les mêmes droits pour tous, quels que soient son sexe et son orientation, c’est le droit de pouvoir se marier, d’adopter, pour les couples qui en décident ainsi. C’est le droit, pour les personnes handicapées, de vivre la vie la plus normale possible. Et je veillerai à ce que chaque loi comprenne un volet handicap.</p>
<p><strong>L’égalité, c’est aussi l’accès à ce qui est le plus précieux, y compris quand on n’a plus rien, l’émancipation, l’enrichissement, la culture. La culture, Baudelaire l’évoquait : « le meilleur témoignage que nous puissions donner de notre dignité, c’est la culture ». Et là encore, nous devons agir. L’éducation artistique sera généralisée, l’aménagement culturel de la France sera une priorité. Il intégrera les territoires oubliés, les zones abandonnées, les quartiers dégradés de nos grandes villes. </strong>Et c’est pourquoi nous ouvrirons, là encore, une nouvelle étape de la décentralisation culturelle. Quant à la loi Hadopi, inapplicable, elle sera remplacée – remplacée je dis bien, car il faut un cadre pour fixer les droits de chacun – par une grande loi signant l’acte 2 de l’exception culturelle, qui défendra à la fois les droits des créateurs, parce que nous avons besoin de créateurs et de production, et un accès aux œuvres par Internet. Nous ne devons pas opposer les créateurs et leurs publics. Le public et les créateurs sont dans le même mouvement pour l’émancipation, pour la découverte, pour la qualité, pour l’exception culturelle française.</p>
<p><strong>Chers amis, je veux citer Pierre Mendès France, qui nous disait que « la vérité doit forcément guider nos pas ». Je vous dois donc la vérité. Je connais les contraintes financières, l’ampleur de nos déficits, la gravité de notre dette, la faiblesse de la croissance en 2012, la lourdeur de l’héritage qui nous sera légué. Je ne promettrai donc que ce que je suis capable de tenir. Je dois maîtriser sans rien renoncer les choses et d’abord le temps. </strong>Le quinquennat s’ouvrira donc sur des réformes de structure, celles qui constitueront un redressement dans la justice, le redressement économique, la réforme fiscale, le pacte éducatif, la décentralisation. Nous traiterons aussi les urgences, l’emploi, et notamment l’emploi des jeunes, le logement, la santé. Mais c’est ensuite que nous pourrons redistribuer ce que nous aurons créé, ce que nous aurons fabriqué, ce que nous aurons engagé, ce que le pays aura pu, par son redressement, favoriser. Voilà les temps qui doivent être proposés.<strong> </strong>Mais je ne perdrai pas un seul instant, pas un seul instant, du mandat qui me sera confié.</p>
<p><strong> </strong></p>
<p>Sur le plan international, avec le sommet de l’Otan prévu à la fin du mois de mai 2012, nous engagerons le retrait de nos troupes d’Afghanistan. Sur le plan européen, si les Français m’en donnent mandat, mon premier déplacement sera pour rencontrer la Chancelière d’Allemagne et pour lui dire que nous devons ensemble changer l’orientation de l’Europe vers la croissance et dans le lancement de grands travaux. Ici dans notre pays, sans même attendre le renouvellement de l’Assemblée nationale, j’engagerai, avec les nouveaux ministres et le nouveau gouvernement, les premières mesures contre la finance et pour la réforme bancaire. Pas un instant, nous ne resterons inactifs. Le quinquennat ne sera pas une volte-face, un zigzag, une contradiction. D’ores et déjà, nous savons où nous voulons aller. Nous connaissons les temps, les périodes, les rythmes. Nous avons fixé aux Français l’objectif, mais également les moyens. Nous savons que nous avons des moyens limités, mais que nous avons la volonté ! C’est cette démarche qui convaincra. Et ce n’est pas en improvisant en fin de mandat des mesures politiques, économiques, sociales qui ont tant manqué depuis cinq ans, que les Français pourront être sérieusement convaincus que le changement se fera, pour les cinq ans qui viennent, de ce côté-là.</p>
<p>Je veux vous parler, pour terminer, de notre avenir. <strong>L’idée républicaine, c’est une promesse. Une belle promesse, qui est celle de vivre mieux de génération en génération. La promesse républicaine, c’est que chaque génération vivra mieux que la précédente. Et aujourd’hui, cette promesse est trahie. Notre jeunesse est sacrifiée, abandonnée, reléguée. Chômage, précarité, dévalorisation des diplômes, désespérance, perte d’autonomie, accès au logement difficile. Sans compter ce que nous lui laissons, à cette jeunesse, un environnement dégradé, des retraites non financées, une dette considérable</strong>. Et pourtant, la jeunesse c’est notre chance ! Comment peut-on accepter que cette chance devienne une charge ? J’ai beaucoup réfléchi, depuis plusieurs mois même, à ce que pouvait être l’enjeu de l’élection présidentielle, au-delà de la crise, du redressement à accomplir, de la justice à réaliser. J’en suis arrivé à cette conclusion simple : c’est pour la jeunesse de notre pays que je veux présider la France. Je veux redonner confiance à la jeunesse ! Et c’est la raison pour laquelle je veux faire de l’éducation une grande cause nationale. J’ai proposé de créer 60000 postes supplémentaires dans l’éducation, pas seulement de professeurs, mais de surveillants, d’infirmières, d’assistantes sociales, de tous ceux qui contribuent à l’accueil, à l’accompagnement, à la réussite des jeunes. On me dit « c’est trop ». Non, je dis « ce n’est peut-être pas assez » ! C’est terrible de mener une bataille contre l’échec scolaire, qui fait chaque année plus de 150 000 victimes, 150 000 qui sortent sans diplôme, sans qualification, de l’école. La priorité ira aux écoles maternelles et primaires parce que c’est là que beaucoup se joue et que les premiers retards se précisent. Les rythmes scolaires qui n’ont aucun équivalent en Europe seront revus. Au collège et au lycée, les élèves les plus en difficulté bénéficieront d’un accompagnement personnalisé, pour qu’à la fin du quinquennat, je dis bien à la fin du quinquennat, le nombre de jeunes qui sortent sans qualification du système scolaire soit divisé par deux. Aucun jeune, aucun jeune de 16 à 18 ans – et je sais ce qu’est la déscolarisation dans beaucoup de nos villes et dans beaucoup de familles -, aucun jeune de 16 à 18 ans ne restera sans solution de formation, d’emploi ou même de service civique. Personne ne sera laissé là, de côté, abandonné, oublié ! C’est pour notre jeunesse que nous devons faire de l’emploi une priorité et créer progressivement 150 000 emplois d’avenir réservés aux jeunes, en particulier ceux issus des quartiers difficiles.</p>
<p><strong>C’est pour les jeunes mais aussi les seniors que j’ai porté cette belle idée du contrat de génération, pour permettre l’embauche de jeunes en contrat à durée indéterminée dès lors qu’ils sont accompagnés par un salarié plus expérimenté, qui lui-même est maintenu dans l’emploi jusqu’à son départ à la retraite. C’est la réconciliation des âges, c’est la solidarité entre les générations ! </strong>Partout où je vais dans les usines, deux sortes de travailleurs viennent me voir. Les plus anciens, qui me posent une seule question : quand est-ce que nous allons partir ? Et les plus jeunes, qui me posent une seule question : quand est-ce que nous allons pouvoir entrer ? Et je leur dis « mais si vous les seniors, vous accompagnez les jeunes, vous leur donnez votre savoir-faire, votre expérience, votre compétence, est-ce que ce n’est pas finalement la plus belle mission qui peut vous être confiée avant d’attendre le départ à la retraite ? Et vous, les jeunes, si vous entrez enfin dans l’emploi avec un contrat à durée indéterminée, vous pouvez retrouver l’autonomie que vous attendez depuis si longtemps ». Je pense aussi aux jeunes qui sont étudiants et dont les familles sont modestes. Ceux-là recevront aussi une allocation d’études sous conditions de ressources pour leur permettre d’avoir l’autonomie.</p>
<p>C’est cela, le projet : faire tout pour que la jeunesse réussisse, non pas pour elle-même, non pas parce qu’elle serait une catégorie, non pas parce que je voudrais la flatter, mais parce que c’est ce qui permet à ceux qui sont parents, grands-parents, de retrouver eux-mêmes espoir dans l’avenir, fierté dans la réussite, de se dire « mais qu’allons-nous laisser, laisser après nous, quelle société voulons-nous transmettre à nos enfants, à nos petits-enfants ? ». Une société du chômage, de la précarité, de l’angoisse, de la dislocation ou, au contraire, une société où les chances soient attribuées, où les conditions de réussite soient posées et où l’on se dise : je vais bientôt partir, que ce soit à la retraite ou pour le grand voyage, je vais bientôt partir mais au moins, je sais que ce qui a été transmis sera finalement, pour la génération qui arrive, la réussite possible que je n’ai même pas eue pour moi-même.</p>
<p>Et moi, moi qui suis devant vous candidat à l’élection présidentielle, si je reçois le mandat du pays d’être le prochain président, je ne veux être jugé que sur un seul objectif : est-ce qu’au terme du mandat qui me sera, si les Français le veulent, confié, est-ce que les jeunes vivront mieux en 2017 qu’en 2012 ? Je demande à être évalué sur ce seul engagement, sur cette seule vérité, sur cette seule promesse ! Changer leur vie serait pour moi la plus grande des fiertés. Ce n’est pas un engagement à la légère que je prends. C’est pour mobiliser toute la Nation par rapport à cet enjeu.</p>
<p>Chers amis, j’ai parlé du Rêve français. Oui, le beau rêve, le rêve que tout au long des siècles, depuis la Révolution française, les citoyens ont caressé, ont porté. Ce rêve de vivre mieux, ce rêve de laisser un monde meilleur, ce rêve du progrès, ce rêve de pouvoir franchir à chaque fois les étapes de l’humanité, ce rêve ne nous appartient pas qu’en propre, mais il se trouve que c’est nous, la France, qui avons inventé la République. C’est nous qui avons porté cet idéal qu’une société, si elle s’organisait, si elle se donnait les moyens, si elle faisait de l’égalité, de la liberté et de la fraternité son mode de vie, pouvait être l’émancipation pour chacun. C’est ce rêve-là que j’ai voulu de nouveau ré-enchanter – et aussitôt, la droite s’est gaussée. Comment, comment serait-il possible de parler de rêve en cette période ? C’est vrai, ce n’est pas un rêve que nous vivons… <strong>Comment serait-il possible de parler de rêve au moment où la crise condamnerait toute ambition ? Ce serait une chimère. Mais moi, je ne vous appelle pas à mettre votre tête dans les étoiles. Je vous appelle à retrouver le récit républicain, celui qui nous a fait avancer pendant des décennies, le récit de la Révolution française, de ces hommes, de ces femmes aussi, qui ont voulu avancer dans une histoire inconnue qui s’ouvrait sous leur yeux, qui était l’histoire de l’égalité humaine.</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p>Oui, ce récit républicain qui s’est poursuivi avec les républiques, avec la IIIe République, avec, aussi, la Libération, le Conseil national de la résistance, ce rêve, ce récit républicain que mai 68 a aussi, d’une certaine façon, fait ressurgir ! Et puis, mai 1981 et tant d’autres étapes. C’est cela, le récit de la République. Il n’appartient pas qu’à la gauche. Tous ceux qui se sont succédé pendant des décennies à la tête du pays ont porté le récit républicain. A chaque fois, et quels que fussent les reproches que nos prédécesseurs aient pu leur adresser, c’était, finalement, leur ambition aussi, faire avancer la France. Alors le rêve, surtout, portons-le !</p>
<p>Et je me permettrai de citer Shakespeare, qui rappelait cette loi pourtant universelle : « ils ont échoué parce qu’ils n’ont pas commencé par le rêve ». Eh bien nous réussirons parce que nous commencerons par évoquer le rêve ! Le rêve français, c’est la confiance dans la démocratie, la démocratie qui sera plus forte que les marchés, plus forte que l’argent, plus forte que les croyances, plus forte que les religions ! Le rêve français, c’est l’achèvement de la promesse républicaine autour de l’école, de la laïcité, de la dignité humaine, de l’intérêt général. Le rêve français, c’est le creuset qui permet à toutes les couleurs de peau d’être à égalité de droits et de devoirs. Le rêve français, c’est l’affirmation des valeurs universelles qui vont bien au-delà des frontières, qui vont bien au-delà de la Nation. Ce n’est pas un espace limité, mais qui est proclamé à tous, à la face du monde. Le rêve français, c’est notre histoire, c’est notre projet ! Le rêve français, c’est une force, c’est le projet que je vous propose, parce qu’il nous ressemble, parce qu’il nous rassemble !</p>
<p>Je veux, je veux que nous allions ensemble vers la France de demain ! Une France du travail, du mérite, de l’effort, de l’initiative, de l’entreprise, où le droit de chacun s’appuiera sur l’égalité de tous. Une France de la justice, où l’argent sera remis à sa place, qui est celle d’un serviteur et non d’un maître. Une France de la solidarité, où aucun des enfants de la Nation ne sera laissé de côté. Une France du civisme, où chacun demandera non pas ce que la République peut faire pour lui, mais ce que lui, peut faire pour la République ! Une France de la diversité où chacun apportera sa différence, mais dans l’unité de la République, où les Outre-mers nous ouvrent à tous les horizons du monde et où les enfants d’immigrés doivent être fiers, fiers d’entre Français, Français, parce que c’est le plus beau nom qu’on puisse donner à un citoyen du monde, à une France de l’exemple, où le pays se retrouve dans ce qui l’élève, dans ce qui le réunit, le dépasse, une France de la confiance où toutes les forces qui la constituent se mobilisent pour l’avenir ! La France, la France n’est pas un problème. La France est la solution !</p>
<p><strong>Voilà le choix, chers amis, voilà le choix qui vous attend. Toujours le même, toujours celui, depuis que la démocratie existe, entre la peur et l’espoir, entre la résignation et le sursaut, entre l’agitation et le changement. Eh bien le changement, le changement, c’est maintenant ! Le redressement, c’est maintenant ! La justice, c’est maintenant ! L’espérance, c’est maintenant ! La République c’est maintenant !</strong></p>
<p>Mobilisons-nous, rassemblons-nous et dans trois mois, dans trois mois, nous ferons gagner la gauche, avancer la France et nous réussirons le changement ! Le changement, j’y suis prêt !</p>
<p>Vive la République ! Et vive la France !</p>
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		<title>Le retour du Front national</title>
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		<pubDate>Fri, 23 Mar 2012 16:11:07 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Pascal Perrineau</dc:creator>
				<category><![CDATA[Le Front national]]></category>
		<category><![CDATA[numéros 45-46]]></category>

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		<description><![CDATA[La dernière élection présidentielle de 2007 avait marqué le début d’un processus de déclin électoral du Front national qui pouvait sembler irrésistible : après avoir rassemblé seulement 10,9% des électeurs au premier tour de l’élection présidentielle, Jean-Marie Le Pen voyait son parti, avec 4,4% des suffrages exprimés, s’effondrer aux élections législatives qui suivirent. Deux ans plus tard, et en dépit des effets de la crise économique et financière de l’automne 2008, les listes du Front national n’attiraient que 6,6% des voix aux élections européennes de juin 2009. Après un quart de siècle d’occupation tonitruante de la scène électorale, le Front national pouvait donner l’impression de retourner à la marginalité qui avait longtemps été la sienne. ]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Pascal Perrineau est Professeur des Universités à Sciences Po, Directeur du CEVIPOF, auteur de <em>Le choix de Marianne. Pourquoi, pour qui votons-nous ?</em>, Fayard, 2012.</p>
<p>La dernière élection présidentielle de 2007 avait marqué le début d’un processus de déclin électoral du Front national qui pouvait sembler irrésistible : après avoir rassemblé seulement 10,9% des électeurs au premier tour de l’élection présidentielle, Jean-Marie Le Pen voyait son parti, avec 4,4% des suffrages exprimés, s’effondrer aux élections législatives qui suivirent. Deux ans plus tard, et en dépit des effets de la crise économique et financière de l’automne 2008, les listes du Front national n’attiraient que 6,6% des voix aux élections européennes de juin 2009. Après un quart de siècle d’occupation tonitruante de la scène électorale, le Front national pouvait donner l’impression de retourner à la marginalité qui avait longtemps été la sienne.</p>
<p>Et pourtant, dès les élections régionales de mars 2010, il montrait sa capacité à revenir dans le jeu électoral. Ses listes rassemblaient alors 9,2% des suffrages et doublaient peu ou prou le nombre d’électeurs qui étaient le leur neuf mois plus tôt. Ce regain électoral allait s’amplifier lors des élections cantonales de mars 2011 qui signifiaient le retour du Front national à son plus haut niveau : avec 15,1% des suffrages exprimés dans le pays et 19,2% dans l’ensemble des cantons où ils étaient présents, les candidats du Front national battaient leur record d’implantation électorale dans ces élections qui jusqu’alors ne leur étaient que peu favorables étant donné la forte dimension locale qu’elles comportent. L’ampleur de ce retour de faveurs électorales est telle que le scénario d’un « 21 avril 2002 » est à nouveau envisagé à l’horizon de l’élection présidentielle de 2012, d’autant plus que nombre de sondages d’intentions de vote annoncent une candidate du Front national, Marine Le Pen, à un haut niveau oscillant entre 16 et 21% des intentions de vote. Quelles sont les logiques qui ont organisé ce retour en force ? Y-a-t-il un nouveau Front national issu de la transmission du pouvoir qui a eu lieu, entre le père et la fille, lors du Congrès de Tours de janvier 2011 ? Que signifie, à quelques encablures du premier tour de l’élection présidentielle de 2012, ce haut niveau d’influence électorale de Marine Le Pen et quel en est le pouvoir perturbateur ?</p>
<p><strong>Les logiques du « retour électoral ».</strong></p>
<p>L’amplitude du mouvement de « retour électoral » du Front national est évidente lorsqu’on réinscrit la performance électorale des élections cantonales de mars 2011 dans la longue période. Dans l’ensemble des cantons renouvelables, le Front national a atteint 15,1% des suffrages soit un niveau jamais atteint dans la chaîne des élections cantonales auxquelles il participe depuis bientôt près de trente ans. Il atteint presque la barre des 20% dans les seuls cantons où il était présent et témoigne d’une forte capacité de progression d’un tour à l’autre puisqu’il  connaît une poussée de plus de dix points en moyenne dans les cantons où il était encore en lice au second tour. Neuf ans après le « choc de 2002 », le Front national a retrouvé une dynamique électorale certaine, très sensible dans sa capacité à reprendre pied dans les zones de force qui sont les siennes depuis plus de vingt-cinq ans. La reconquête  électorale est particulièrement vigoureuse sur toute la façade méditerranéenne, le long du sillon rhodanien, dans la grande périphérie parisienne, dans l’Est et dans le Nord. On retrouve ainsi tous les bastions de cette France lepéniste à l’est d’une ligne Le Havre-Perpignan que l’on connaît bien depuis près de trente ans. Cette France des grandes conurbations, des inquiétudes urbaines et péri-urbaines, des terres de la désindustrialisation et du cosmopolitisme, redonne à la fille des espaces qu’elle avait donnés dans le passé au père. <strong>Le trio de départements dans lequel la dynamique du Front national est la plus forte, est constitué de la Moselle, du Gard et du Pas-de-Calais. Ce sont toutes trois des terres de la crise industrielle, de la pauvreté et de la poussée du chômage. Le « retour » du Front national est à l’œuvre sur le terrain d’un France industrielle qui s’est défaite sous les coups de boutoir de la globalisation. En revanche, les terres plus paisibles et rurales du centre et de l’ouest du territoire sont assez largement épargnées.</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p>Cette capacité du Front national à être l’exutoire d’un malaise français devant la globalisation a resurgi dans le contexte d’une France inquiète et déboussolée. 84% des personnes interrogées par l’institut IPSOS en mars 2011 sont pessimistes quant  « à l’évolution de la situation économique et sociale de la France au cours des prochains mois ». De tous les électorats c’est celui du Front national qui a le plus utilisé son vote pour exprimer ce malaise : alors que 47% des électeurs interrogés par IPSOS disent que « ce qu’ils pensent de la situation politique et économique au plan national est déterminant dans leur choix de vote », ils sont 70% parmi les électeurs du Front national. Cette position du Front national, comme symptôme d’une France qui va mal, a été renforcée par la volonté d’une partie des électeurs de la droite classique d’utiliser le vote frontiste pour dire leur mauvaise humeur. En effet, si une forte majorité d ‘électeurs proches de l’UMP est en désaccord avec les idées du Front national (61% selon un sondage de la SOFRES réalisé les 9 et 10 mars 2011), une minorité significative de 36% dit « être assez ou tout à fait d’accord ». C ‘est dans cette frange de l’électorat que le vote en faveur du Front national a pu servir de coup de semonce. Au second tour des élections cantonales, le Front national a d’ailleurs connu une vive progression là où il était opposé à la gauche (+10,1%) mais aussi là où il affrontait la droite classique (+11%). La dynamique électorale du Front national ne vient donc pas de la seule droite. La question de l’extrême droite n’est pas seulement une question politique posée à la droite, elle est également une question sociale posée à la gauche. La capacité de cette famille politique à s’enraciner électoralement dans des milieux populaires qui, pendant longtemps, se tournaient de manière privilégiée vers les forces de gauche, est un défi majeur lancé à celles-ci.</p>
<p><strong>Une transmission réussie</strong></p>
<p>Ce retour d’une dynamique politique et électorale est étroitement associé à la transmission réussie des pouvoirs au sein du parti et au renouveau idéologique qui lui est liée. Marine Le  Pen  a été élue présidente du Front national, le 16 janvier 2011, succédant ainsi à son père qui était président de ce parti depuis sa fondation en 1972. Dans l’élection primaire interne qui l’a opposée à Bruno Gollnisch, elle a rallié 67,65% des suffrages des 17 127 adhérents qui y ont participé. Sa victoire nette et imparable dans le parti avait trouvé des prodromes dans l’opinion au cours de l’année 2010. Dès son entrée dans le baromètre de confiance de la SOFRES, en avril 2010, sa cote de popularité est plus élevée que celle de son père encore à la tête du parti : entre +2 et +7 points tout au long de l’année 2010 jusqu’à la veille du Congrès de Tours. En décembre 2010, 14% des personnes interrogées disent qu’elles souhaitent voir Marine Le Pen « jouer un rôle important au cours des mois et des années à venir », elles ne sont que 9% à déclarer de même pour Jean-Marie Le Pen. Parmi les sympathisants du Front national, 81% prêtent un avenir à la fille, 78% au père. L’heure du passage de témoin partisan a sonné. Cette transmission réussie va entraîner une forte poussée de la cote de popularité de la nouvelle présidente du Front national puisque sa cote d’avenir passe de 19% en mars à 25% en avril puis 29% en mai. Par la suite, la cote de Marine Le Pen connaît une légère décrue tout en restant à un haut niveau : 26% en juillet, 20% en septembre, 26% en octobre et 24% en novembre<strong>. En réussissant la passation de pouvoir, le Front national a donné l’image d’un parti capable de se renouveler, du moins en termes d’offre générationnelle. De décembre 2010 à novembre 2011, la cote d’avenir de Marine Le Pen a enregistré une vive progression de 10 points. La hausse est sensible dans toutes les catégories de l’électorat mais atteint des niveaux exceptionnels chez les jeunes </strong>(+18 chez les 18-24 ans, +15 chez les 25-34 ans)<strong>, dans les catégories sociales en difficulté </strong>(+25 chez les chômeurs, +15 chez les ouvriers),<strong> chez ceux qui se situent en bas de la hiérarchie des diplômes </strong>(+16 chez les personnes sans diplôme ou détentrices du seul certificat d’études)<strong> et dans les milieux politiques extrêmes</strong> (+19 chez les sympathisants du Front national, + 20 chez ceux qui se sentent proches des formations politiques d’extrême gauche du type Lutte ouvrière). En revanche, la progression est beaucoup plus modeste chez les salariés du secteur public (+2), les professions intermédiaires (+4), les personnes très diplômées (+4) et chez les sympathisants du Front de gauche (0) et des Verts (-1). Marine Le Pen a récupéré toute une partie de la dynamique démographique et sociale qui avait porté le Front national à de hauts niveaux au cours de la décennie 1990 et au début des années 2000 et vient effacer, même au delà, l’érosion enregistrée par son père depuis 2007.</p>
<p>Cette revalorisation de l’image du leadership du Front national s’est accompagnée d’une évolution idéologique très sensible. Dès son discours d’investiture du 16 janvier 2011, les principaux thèmes de la rénovation du message partisan sont vigoureusement affirmés par Marine Le Pen. Certes, tous les fondamentaux du discours de l’extrême droite de toujours sont là : le discours apocalyptique (« l’état de notre pays est catastrophique »), la dénonciation des élites (« l’aveulissement de nos classes dirigeantes »), la diabolisation d’ennemis extérieurs (« le monstre européiste », le « mondialisation identicide », « l’hyper-classe mondiale », l’islamisme…), la désignation d’ennemis intérieurs (un Président qui ne serait que « le gouverneur d’un protectorat américain », le « Tchernobyl moral », les « féodalités », les « communautés » , les « individus déracinés »…) et l’appel à une rupture salvatrice (« la grande alternative »). Mais, <strong>au delà de ces références classiques, Marine Le Pen tente d’introduire dans le dispositif idéologique de son parti de nouveaux thèmes destinés à le rendre plus « respectable »  et intégrable dans le système démocratique et républicain. Pour cela, elle met en avant la République, l’Etat, la laïcité et les droits de l’Homme et du citoyen de 1789.</strong> Jusqu’alors, le Front national avait montré plutôt de l’hostilité ou des réticences vis-à-vis de ces éléments du patrimoine politique français. Avec beaucoup d’opportunisme, la nouvelle présidente du Front national n’hésite pas à vanter les charmes des « hussards noirs de la IIIe République », des « grands commis de l’Etat », des « résistants de 40 », de Jean Jaurès… L’Etat « protecteur et efficace » devient une véritable litanie dans un discours où la puissance publique est parée de toutes les vertus : celle de « garant de la laïcité, de la prospérité et des libertés », celle de « la solidarité et de l’équité », celle de la défense du « patriotisme économique » et du « patriotisme social »… Tout cela pour finir en une péroraison où l’Etat est mis au cœur de tout : « la clé c’est l’Etat, il faut retrouver l’Etat », « l’Etat est devenu la colonne vertébrale de la France que nous aimons ». Ainsi, dans le même temps où l’offre politique de Nicolas Sarkozy évoluait sous les contraintes de l’exercice du pouvoir et d’une crise économique et financière  sans précédent et que le Parti socialiste tentait de redéfinir une nouvelle réponse social-démocrate à la crise, l’offre politique du lepénisme connaissait des réaménagements importants.</p>
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<p>En France, comme dans bien d’autres pays d’Europe, l’extrême droite a compris que si elle voulait sortir de l’enclave protestataire dans laquelle elle est souvent enfermée, il fallait qu’elle prenne pleinement en charge les inquiétudes et les attentes de protection réveillées par la crise économique et financière de l’automne 2008. Au rejet de l’immigration présenté comme une réponse au défi d’un monde mobile, de plus en plus multi-ethnique et multiculturel s’est ajouté le rejet d’une mondialisation néo-libérale. Ainsi, face à l’ouverture croissante de nos sociétés à la fois au plan culturel et politique mais aussi économique, l’extrême droite s’articule sur les angoisses générées par la « société ouverte » et tente d’inventer l’alternative de « la société du recentrage national ».<strong> Pour Marine Le Pen, l’alternative de 2012 est entre la mondialisation et la nation. Et, dans ce retour de la nation, c’est l’Etat qui doit prendre toute la place : « A l’heure où la crise et la mondialisation font rage, quand tout s’effondre, il y a encore l’Etat. A celui qui n’a plus rien, la Patrie est son seul bien disait Jaurès (…) Quand il faut réguler, protéger, innover, c’est vers l’Etat qu’on se tourne naturellement ».</strong> C’est autour de cette thématique que Marine Le Pen tente d’arrimer au Front national toute une série d’électeurs qui se vivent comme étant les principales victimes de « l’européo-mondialisme ».</p>
<p>Cette « ouverture idéologique » a contribué, avec le changement de génération, de sexe et de style lié à cette quarantenaire qu’est la nouvelle patronne du Front national, à une acceptabilité croissante du Front national tout en ne réussissant pas cependant à faire tomber toutes les frontières. Interrogés par la SOFRES en 2006, deux électeurs français sur trois pensaient que Jean-Marie Le Pen était « le représentant d’une extrême droite nationaliste et xénophobe ». En 2011, ils ne sont même plus un sur deux à partager ce sentiment vis-à-vis de Marine Le Pen. La « dangerosité » du Front national s’est ainsi amoindrie : alors qu’au début des années 2000, entre 62 et 70% des personnes interrogées par la SOFRES considéraient que le Front national représentait « un danger pour la démocratie en France », elles ne sont plus aujourd’hui que 56 % à penser de même (<em>Baromètre d’image du Front national</em>, TNS Sofres, 3-4 janvier 2011). L’idée même d’alliances éventuelles avec le parti de Marine Le Pen progresse. En une dizaine d’années, les positions de refus d’alliance et de combat contre le Front national se sont sensiblement étiolées alors que les attitudes favorables à des alliances plus ou moins pérennes se sont développées. Cependant, les positions favorables aux alliances restent nettement minoritaires : 31% des personnes interrogées envisagent une alliance avec le Front national, elles sont 43% chez les électeurs proches de l’UMP et 22% chez ceux proches de la gauche. Même s’il s’est affaibli, le tabou de l’alliance persiste. Cette résistance à une pleine intégration du Front national dans l’arc des partis démocratiques tient au fait que ce parti reste associé à des idées extrêmes et à une image de parti de protestation. 22% seulement des Français consultés par la SOFRES en janvier 2011 se disent « tout à fait ou assez d’accord avec les idées du FN »,  25% l’envisagent comme « un parti qui a la capacité de participer à un gouvernement », 62% pensant au contraire qu’il a essentiellement « vocation à rassembler les votes d’opposition ». Une majorité d’électeurs, même au sein de la droite classique, continuent à penser que le Front national n’est pas tout à fait  « un parti comme les autres ». Cela n’empêche pas la minorité sous influence lepéniste de progresser et d’entamer la course présidentielle dans une position concurrentielle.</p>
<p><strong>Un haut niveau d’intentions de vote en faveur de Marine Le Pen</strong></p>
<p>Un sondage d’intentions de vote, réalisé par l’Institut IPSOS fin novembre 2011 auprès d’un gros échantillon de 6000 personnes, annonce 19% pour Marine Le Pen derrière François Hollande à 35% et Nicolas Sarkozy à 24%. Il suffirait d’un mouvement de 3 points entre les électorats de Nicolas Sarkozy et de Marine Le Pen pour que la candidate du Front national puisse accéder au second tour. On retrouve dans le profil des soutiens de Marine Le Pen nombre de traits caractéristiques de l’électorat frontiste tel qu’on le connaît depuis plusieurs décennies. Son niveau d’influence est particulièrement élevé chez les hommes (21%), dans la génération Le Pen (25% chez les 35-44 ans, c’est-à-dire parmi les électeurs qui ont accédé à la majorité électorale entre 1985 et 1994), dans les couches populaires (21% chez les employés, 31% chez les ouvriers), dans la France de l’est (25% dans le nord-est, 23% dans le sud-est), chez les personnes peu dotés en diplôme ((24% chez ceux qui ont un diplôme inférieur au baccalauréat) et chez ceux qui rencontrent des difficultés pour vivre (31% chez ceux qui déclarent « qu’ils s’en sortent très difficilement avec les revenus du ménage »). <strong>La dynamique en faveur de Marine Le Pen se nourrit d’une déception vis-à-vis de Nicolas Sarkozy puisque 16% des électeurs ayant choisi le candidat de l’UMP en 2007 disent aujourd’hui leur intention de voter en faveur de la candidate du Front national. Cependant, la droite classique n’est pas la seule à être touchée puisque 7% des électeurs qui avaient voté en faveur de François Bayrou, 5% de ceux qui avaient choisi Ségolène Royal et 7% de ceux qui avaient voté en faveur de la « gauche de la gauche » ou des écologistes se tournent vers Marine Le Pen.</strong> On voit bien comment la crise économique et sociale, les inquiétudes quant à la capacité de la France à s’adapter au « monde ouvert » qui est le nôtre et le climat de profonde défiance politique ont ouvert à nouveau des espaces de progression à une protestation frontiste que l’on pouvait croire assoupie dans les années 2007-2009. Quand la France va mal, le Front national se porte en général plutôt bien. Reste à savoir si les candidats porteurs d’une « culture de gouvernement » sauront apaiser, dans le temps court d’une campagne électorale, ces inquiétudes et ces angoisses qui font le lit du Front national.</p>
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